PROLOGUE INAUGURAL
a l’occasion de la soutenance doctorale de Joachim Cobeb ,
professeur et doyen de la faculté de médecine de halle , etc.
Halle, le 44 Mars 1704.
Traduction du Dr T. BLONDIN ,
MEMBRE DE L’ACADÉMIE DE HALLE , etc*
ARGUMENT
SUR LA PHILOSOPHIE D’HIPPOCRATE
PAR LE PROFESSEUR A.-L. BOYER
Le grand Sénèque , dont presque toutes les pensées sont remarquables, a prononcé cette mémorable sentence que l’on pourrait prendre pour un oracle : « La philosophie est une chose si sainte ,
» que ceux même qui ne peuvent l’embrasser dans sa réalité , se «plaisent, par un mensonge, à en revêtir le masque. » Beaucoup d’hommes n’osent pas mépriser la philosophie ; ils en conçoivent même si bien la grandeur, que , n’ayant pas la force de la comprendre dans sa vérité sublime , ils s’emparent de son nom , se saisissent de son trompeur fantôme et se proclament philosophes en prenant un titre qui ne leur appartient pas. La philosophie est une chose sainte ; elle habite un sanctuaire où la fqjile profane ne saurait pénétrer. Le philosophe romain nous montre, par son exemple , combien sont solides et profondes les pensées de ceux qui ont un commerce habituel avec la vérité.
En lisant ces mots de Sénèque , le médecin érudit ne peut s’empêcher de songer à cette magnifique parole d’Hippocrate : Le médecin philosophe devient semblable à la divinité: inz p'o? yàp ytWoyos ’mtqOsoç. C’est là que l’auteur latin a puisé son inspiration.
Tâchons de bien comprendre le sens de ce beau passage du Vieillard de Cos , qu’on peut lire dans son opuscule sur les qualités et les devoirs du médecin. La pensée qui s’y trouve exprimée serait fausse, ou du moins contiendrait une erreur, si l’on acceptait l’interprétation peu exacte des commentateurs ; ils n’ont pas compris l’idée que l’école hippocratique attachait ici aux mots : immortalité , philosophie, similitude avec la divinité, rapprochement de Dieu, isothéité, apothéose.
1° Le très-savant Scaliger a bien vu 'qu’il y a deux espèces d’immortalité : l’une passagère , purement humaine , que les hommes
ARGUMENT
nous donnent, et qui n’est qu’un fantôme, un simulacre de notre véritable immortalité ; l’autre , qui vient de plus haut , qui nous conduit réellement à Dieu , nous fait vivre éternellement avec lui : mais celle-ci , dont Scaliger sentait tout le prix, n’est point réservée à cette existence éphémère que nous avons ici-bas. L’immortalité terrestre , purement humaine , a pourtant une certaine grandeur, que le médecin philosophe français nous dépeint par ces mots : « Heureux » celui qui vit encore quand il est parvenu au faîte de sa gloire ! Heu- »reux celui qui mérite de recevoir, vivant, les honneurs qu’on » n’accorde guère qu’aux morts ! Mais le plus souvent on ne dépose » que sur la tombe des grands hommes la couronne immortelle dont »on refuse de parer leur front, etc *. »
Hippocrate, fidèle aux traditions du paganisme, ne parle ici que de cette immortalité humaine; c’est à elle que le médecin-philosophe, plus que tout autre , peut aspirer; c’est elle qu’il doit poursuivre, c’est elle qu’il peut atteindre et posséder.
Cette haute vérité , le Vieillard de Cos avait le droit de la proclamer sans témérité , sans orgueil. Il pouvait montrer ce noble but à ses élèves , à ses successeurs ; il aurait pu se donner pour exemple , car il avait marché vers lui pendant sa vie tout entière , et il y était arrivé : Athènes lui éleva des autels ; on le nomme, encore aujourd’hui le divin vieillard; l’antiquité reconnaissante en fit un homme-Dieu , au point de vue du paganisme.
Comment le médecin-philosophe peut-il obtenir celte apothéose mortelle, la seule que les hommes puissent donner? En suivant la voie tracée par Hippocrate ; en étant véritablement médecinphilosophe; en passant de la véritable médecine à la véritable philosophie ; en devenant l'interprète et le ministre de la nature.
Parmi les arts , parmi les sciences il n’en est point qui conduise à la philosophie vraie , plus directement , plus sûrement , plus haut
* C’est Stahl qui, dans ses écrits, rend un juste hommage à ces Scaliger qui furent une des gloires de notre France , de notre science médicale , et que nous ne connaissons plus. Le plus grand de tous (Jules-César), savant universel, philologue, critique, poète, naturaliste, philosophe, médecin, naquit en Italie au XVe siècle, et exerça la médecine avec succès dans le midi de la France. Son fils (Joseph-Juste) naquit à Agen au XVI° siècle; appelé à Leyde à 53 ans comme professeur, il y enseigna pendant seize ans, et y mourut en 1609 .
ARGUMENT
que la médecine. On peut être un bon médecin sans être un grand philosophe , et l’immense majorité s’arrête là ; mais on ne devient un grand médecin , un médecin-législateur , qu’à ce prix. Alors le médecin couronne son œuvre , il représente le génie médical , il contemple dans toute sa hauteur la médecine et la nature entière ; il n’est plus simplement médecin , il est médecin-philosophe : la médecine l’a conduit à la philosophie , la philosophie l’a placé audessus de la médecine et a fait de lui un homme divin; il est devenu hroOeo; , Deo similis.
2° Quelle est cette philosophie qui élève si haut le médecin? C’est celle qui développe l’intelligence et surtout celle qui nourrit le cœur ; c’est la philosophie scientifique ; c’est , au-dessus d’elle , la philosophie morale et religieuse. Les traités philosophiques d’Hippocrate ne laissent aucun doute dans l’esprit de ceux qui savent les méditer. La philosophie scientifique a deux degrés : l’un fait le praticien vulgaire ; l’autre , le clinicien profond , qui guérit mieux que le premier, qui sait et qui explique à tous pourquoi et comment il guérit ; qui, du haut de sa chaire professorale , rend compte de ses succès , et justifie par son exemple les préceptes qu’il expose dans une théorie véritablement savante , appuyée sur la droite raison , sur la philosophie positive et réelle, sur l’observation de la nature. Quant à la philosophie morale, il n’y en a qu’une : c’est celle qui doit soumettre tout homme d’honneur à sa loi. Plus que toute autre science , plus que tout autre art , la médecine la prescrit impérieusement dans toute son intolérable rigueur ; c’est un sacerdoce , dans toute l’inflexible étendue de ce mot si grand; c’est, après le ministère divin, une scientia sacra. Aussi les élèves de Cos prêtaient-ils un serment sérieux et magnifique : l’histoire a eu le soin de le conserver. Hippocrate indique à la fois les vices dont le médecin ne doit point se souiller, les défauts même qu’il doit éviter (privativè , remotivè) et les qualités qui lui sont nécessaires ( positivé ) *.
1 Ceux qui n’ont point l’habitude de la langue scholastique , si riche, si précise , si calomniée parce qu’elle est peu connue , ne comprendraient pas Stahl sans des commentaires et une traduction en style moderne, et se feraient une fausse idée des mots privativè , remotivè, positivé. Pour définir un objet, un être, Dieu, par exemple, il faut une définition rémolive et privative, indiquant ce qu’il n’est pas, ce qu’il ne saurait être , et une définition positive montrant ce qu’il est. Ainsi, Dieu n’est pas un corps , il n’est pas fini, il n’est
ARGUMENT
Les modernes s’écartent de la route tracée par Hippocrate , soit dans ses deux degrés de la philosophie de l’esprit , soit dans la philosophie du cœur, et cependant nous avons franchi l’abîme qui sépare le monde antique du monde chrétien.
Reprenons donc la voie hippocratique , et allons bien plus haut que lui; car depuis vingt siècles l’humanité a marché, éclairée par une lumière véritablement divine que l’antiquité ne connaissait pas.
pasmuable, il n’est pas le monde ni la nature, etc. ; mais il est esprit pur, il est infiniment bon, infiniment adorable, infiniment puissant, créateur absolu de l’univers. C’est dans ce sens que Descartes, suivant pas à pas S. Thomas, dont il lisait beaucoup les écrits d’après son historien Baillet (Vie de Descartes , 2 vol. in-4°), dit , pour s’élever aux perfections de Dieu: «Je suis un être imparfait, fini, faible, etc.; il doit donc y avoir au-dessus »de moi un être infini (non fini), immuable (non changeant), etc., parfai- »tement bon, juste, etc. » Hippocrate, comme le fait remarquer Stahl , emploie la définition privative pour son médecin , quand il déclare qu’il ne doit être ni affecté, ni bavard, ni intéressé, ni avare, etc., et la définition positive quand il place parmi ses devoirs la douceur, la prudence, la fermeté, l’amour profond de ses semblables, le culte delà divinité, etc.
PHILOSOPHIE D’HIPPOCRATE
Noble et sublime pensée , vraiment digne de l’esprit éminent qui l’a conçue et de l’illustre auteur qui l’a prononcée , si bien qu’on dirait même qu’elle est sortie de la bouche de l’oracle, lorsque Sénèque a dit : « La philosophie » est une chose si sainte , qu’elle fait même les délices de » ceux qui, ne pouvant en savourer les exquises délectations,
» s’en-servent comme d’un faux apanage 1 . »
Ce grand homme, juste appréciateur des choses d’ici-bas, a voulu dire , par ces remarquables paroles , qu’un bien grand nombre d’individus n’ayant pas l’audacieuse témérité de tourner en ridicule le nom et la dignité vraie de la philosophie, se complaisent à en affecter les spécieux dehors; et, bien qu’ils éprouvent une profonde répugnance à s’appliquer à son étude, ils affectent de se servir de ce nom comme d’une puissante égide , et en tirent ainsi une vaine gloire ; ils se déguisent en philosophes , en revêtant le manteau de la fausse sagesse , sous lequel il n’y a qu’une science mensongère propre à tout discréditer, jusqu’à la vérité.
La pensée de Sénèque nous montre combien est puissant et imposant le langage de ceux qui ont l’habitude de dire toujours ce qui est vrai.
Sénèque appelle la philosophie chose sainte : or, de l’avis
1 « Tarn sacram rem esse philosophiam , ut illis etiam qui reipsàillam assequi 8 non valeant , mendacio placeat . » (Sénèque.)
OEUVRES DE STAHL
de tous les hommes , les profanes doivent être soigneusement chassés des abords de son temple sacré 1 , et cependant ils ne peuvent s’empêcher , malgré eux , de contempler le tabernacle auguste qui recèle tant de beautés, d’en approcher d’un pas inquiet et téméraire , et de s’efforcer même d’en soulever le voile ténébreux sous lequel tant de mystères leur restent éternellement cachés.
Quiconque possède un peu d’érudition médicale ne pourra s’empêcher de se rappeler , à cette occasion , ces grandes et solennelles paroles d’Hippocrate , quand il dit : « Le médecin » philosophe se rapproche de la divinité , medicus philoso- » phus quasi divinus. » Il comprendra surtout le cas qu’il doit en faire. Eh ! n’est-ce point le beau idéal de l’humanité, la lettre majuscule de notre faible nature , que de penser qu’à l’aide de la possession réelle de la philosophie , nous pouvons devenir semblables à Dieu , foofèovç , Deo similes , quasi divinos , c’est-à-dire des hommes-dieux ?
Certes, je ne voudrais pas ressembler dans mes paroles à Vespasien , qui , dans ces temps de superstition , certain de sa mort prochaine , se jouait froidement de l’apothéose impériale , et laissait échapper de sa bouche , comme une sorte de consolation , ces paroles célèbres : « Puto mox » deus fiam. Je sais, je sens que je vais bientôt devenir un » dieu. » Non , et c’est par une autre voie que nous devons nous efforcer d’atteindre à cette félicité suprême ; félicité dont Scaliger faisait un grand cas , mais qui ne doit point être goûtée sur cette terre , ainsi qu’il l’exprime dans ces sublimes paroles : « F amœ , beatus, qui supervixit suœ } et » vivus meruit interesse laudibus ! Heureux celui qui survit » à sa renommée , et qui , de son vivant , a mérité les hon- » neurs rendus à son mérite ! » « Quas vita non dat, funus 9 et cinis durent , etc. Ce que la vie ne donne point, les » funérailles et la cendre du tombeau le donneraient, etc. »
1 Horace lui-même n’a-t-il pas dit : « Odi profanutn vulijus et arceo, etc. »?
DE LA PHILOSOPHIE D’HIPPOCRATE. 1S1
Ceux à qui cette sentence d’Hippocrate inspire des idées de grandeur et de gloire futures , ne doivent pas cependant être assez irréfléchis pour ne point comprendre que cette félicité n’est pas tant du domaine de Y art médical qu’inhérente à la connaissance vraie de la 'philosophie , attendu que , d’après le véritable sens des paroles du divin Vieillard , il est bien manifeste que ce n’est pas en tant que médecin , mais bien en tant que philosophe, en vue, dis-je, des prérogatives que donne h, philosophie, que l’homme est presque semblable à la divinité.
Ce qui veut dire , en d’autres termes , que l’oracle de Cos recommande l’étude de la philosophie , surtout au médecin qui veut, dans son élan généreux, atteindre ces hauts degrés de perfection. Ici se présente ce fameux et terrible préjugé démontré par l’expérience, savoir: que beaucoup d’individus, mais cependant pas un nombre infini, se vantent de posséder à la fois la philosophie et la médecine, si bien que quiconque chercherait à examiner la vérité de la chose , c’est-à-dire à leur contester ce mérite, serait regardé par eux comme coupable de baisse calomnie , et susceptible d’encourir les peines portées par les lois civiles. Qu’il nous soit permis de dire néanmoins qu’aucun d’entre eux n’est digne de ce noble titre d’être semblable à Dieu. C’est , qu’en effet , tous ceux qui, suivant une méthode vulgaire, paraissent avoir cet honneur, ne sont autre chose que des dieux mortels qui périssent avec leurs bagages ; tandis que ceux qui , dociles à la véritable méthode philosophique , bien différente de la première , se rendent vraiment dignes de ce titre si sublime , doivent être placés au rang des immortels et leur nom doit être aussi mêlé à celui des divinités.
Or , ou les paroles d’Hippocrate sont profondément erronées dans leur entier , ou ses commentateurs se sont trompés, ou bien enfin il y a là-dessous un malentendu.
Quant à moi , je crois que l’on doit regarder la sentence
d’Hippocrate comme étant l’expression même de la vérité , et que l’on peut citer son exemple comme une preuve irrévocable de la justesse de ses paroles, puisque, déjà même de son vivant , on lui avait élevé un autel à Athènes , et que sa gloire immortelle jusqu’à nos jours ne permet pas d’en parler sans le nommer divin. D’où il me paraît bien évident qu’il y a une très-grave erreur implicitement renfermée dans l’esprit de ceux qui prétendent que, en tant que descendants d’Hippocrate et héritiers de sa philosophie , ils doivent espérer d’arriver un jour à mériter le nom glorieux d 'immortels.
C’est pourquoi, pour venger la mémoire du grand homme et le laver d’un blâme immérité, je dis : Si l’on a à cœur d’être un jour placé au rang des dieux, que l’on s’applique à acquérir cette faveur, par les mêmes moyens qu’il a mis lui-même en usage ! Et certes , si l’on suivait exactement la voie telle que l’a tracée le sage Vieillard, on retrouverait sans doute le chemin des cieux d’une manière bien plus certaine que ne l’étaient la voie appienne, par où s’envolèrent, si on en croit Suétone, Auguste et Tibère après leur mort, et surtout la voie lactée , par où encore , selon Ovide 1 , on pouvait monter jusqu’au palais du dieu de la foudre.
Pour ce qui est du vrai s’ens que l’on doit donner à la philosophie d’Hippocrate , il est certainement beaucoup trop évident pour que l’on puisse s’y méprendre. En effet, dans son Traité de la bienséance ( De habita decenle ), ce que l’on pourrait traduire par : Des qualités et devoirs du médecin , l’oracle de Cos dit : « Il convient de bien saisir et com- » prendre tout ce que je viens de dire, afin de pouvoir » appliquer convenablement à la médecine ce qui est dit de » la sagesse , et d’appliquer aussi à cette dernière tout ce '-qui est dit de la médecine. Le médecin, en effet, qui » aime et cultive la sagesse , est presque divin , c’est-à-dire » presque semblable à un dieu ; car tout ce qui a des
* Metamorph., liv I.
DE LA PHILOSOPHIE D’HIPPOCRATE
» rapports avec la sagesse se trouve aussi faire partie de la «morale médicale : tels sont, en effet, le mépris de l’ar- » gent et du gain , la pudeur et le respect , la modestie dans » les vêtements , une bonne réputation , un jugement sain,
» une juste appréciation des choses , la douceur, l’aménité ,
» l’activité , la politesse , la propreté , une précision digne » dans le langage , l’art de savoir distinguer les choses qui » sont le plus souvent utiles et même nécessaires à la vie ,
» afin que , par une intelligente distinction , le médecin phi- » losophe puisse se mettre à l’abri de la crainte des revers de » fortune , auxquels s’exposent l’avare et le superstitieux1 .»
Si l’on pèse donc avec réflexion tout ce qu’il y a de grand dans les enseignements de la philosophie hippocratique , qui ouvre au médecin la voie de l’immortalité, on comprendra facilement qu’il parle beaucoup plus de cette sagesse pratique que de toute autre : celle-ci se rapporte aux mœurs et à la vie ; elle ne consiste pas à savoir plus qu’on ne fait, mais, réellement bonne et vraie, elle aime à faire le bien. Il est néanmoins évident qu’Hippocrate fait spécialement rapporter tout ce qu’il enseigne à ce sujet à 1 ’ éthique, c’est-à-dire à l’étude et à la culture de la probité , de l’amour de son semblable , de l’humanité , de l’activité, à l’exactitude scrupuleuse de ses devoirs, ainsi qu’à une conduite prudente et sage. Il veut encore et surtout que le médecin reconnaisse parfaitement ce qui est du domaine de la physique médicale, et qu’il devienne trèsexpert en cette matière. Il veut, enfin, ce grand législateur de la philosophie et de la médecine , que le médecin
1 « Prœdicta, ait, colliger e singula oportet, et sapientiam ( aoyiriv ) ad medi- » cinam traducere et medicinam ad sapientiam. Medicus enim amator seu ocultor, quasi divinus, seu deo similis ; quœ enim ad sapientiam spectant, ”in medicinâ insunt omnia, pecuniœ contempius, verecundia atque reverentia, » modestia in vestitu, bona existimatio, judicium, lenitas, promplitudo, mun- » dities , sententiosa eloquendi concinnitas, scientia expurgationum quœ ad » vilam maximè utiles unà necessariœ sunt, ut harum liberalio, superstitiosi «metus , absentia fortunœ. » (Hipp., De liab. dec.)
philosophe possède à fond cette partie de la sagesse qui apprend à connaître et à distinguer quelles sont les choses qui sont vraiment utiles et nécessaires à la vie.
Or, de même que le médecin qui possède réellement cette sagesse mérite pour cette raison d’acquérir la véritable gloire , de même aussi cette sorte de philosophie hippocratique est-elle éminemment différente de cette autre philosophie qui depuis long-temps s’est arrogé ce titre , et de laquelle Sénèque parle ( epist. i08), déjà de son époque , quand il dit : « Ceux qui enseignent pèchent en ce qu’ils «s’occupent plutôt à apprendre à disputer qu’à vivre; et » leurs disciples pèchent , à leur tour, en ce qu’ils écoutent » les leçons de leurs maîtres, plutôt dans le but de cultiver » leur esprit que de nourrir leur âme. » C’est dans ce sens que ce qu’on appelait anciennement philosophie (ou amour de la sagesse) peut très-bien aujourd’hui être appelé philologie (amour des mots et de la dispute). Ceci devient trèsmanifeste dans cette partie de la philosophie positive , dont l’objet spécial est l’étude de la nature humaine , et qui , du temps même d’Hippocrate, revêtait un caractère bien différent de celui sous lequel cette science fut envisagée par la suite.
C’est ainsi que , dès les premières lignes de son Traité de la nature humaine, il dit : « Ce que je viens enseigner » touchant la nature humaine ne plaira pas sans doute à » ceux qui ont l’habitude de traiter et d’envisager ce sujet » sous un autre point de vue que celui qui convient à l’art «médical » ; et que, dans son livre sur Y Ancienne médecine, il pense que l’on ne peut avoir la connaissance vraie de la nature que par la médecine : « Celui-là enfin » , dit-il , «la comprendra le mieux (la nature), qui aura le mieux » approfondi et saisi la science médicale1 . » Le noble Vieillard
NopÇw de on irspï ytiata; yvwvat ri aatpkç , Oev à'M oOev earat
n sÇ bjTpixvif. Toüto Ss oïov re xarapaOgtv, ôtotv «ùr^v vi{ t»iv inTpiw* opOüç Ttàrav mpùify. (Hipp., De prise, rned.)
DE LA PHILOSOPHIE D’HIPPOCRATE. 45S
exprime encore ailleurs son sentiment sur ce qu’il faut penser touchant l’homme au-delà et en dehors des règles du but et de l’art médical , lorsqu’il dit encore : « Quelques » médecins sophistes prétendent qu’il est impossible de con- » naître l’art de guérir, si l’on ne sait préalablement ce » qu’est l’homme , quelle est sa génération primitive et sa «composition. Ce que ces auteurs ont écrit sur la nature » me semble être moins utile à l’objet réel de la médecine «qu’avantageux à un peintre. »
Ce serait certainement en vain qu’Hippocrate et Galien , ainsi que Démocrite lui-même s’adressant à Hippocrate , recommanderaient au médecin d’imiter la nature , afin que, tout en déférant à leurs vœux, devenu le simple ministre de celle-ci , il puisse leur apprendre lui-même , selon leurs désirs , ce qui est contraire et étranger à la nature humaine ; ce serait , dis-je , là une chose fort inutile , puisque , de quelque manière qu’on s’y prît , personne ne serait capable de découvrir ce qu’il est possible et convenable de faire dans le but d’un pareil ministère.
C’est ainsi qu’il inculpe ensuite la méthode de la philosophie rationnelle, soit dans divers écrits, soit dans les premières pages des préceptes (II apayysllaî), dans la crainte que l’on n’applique les raisonnements aux choses , plutôt que d’appliquer ces mêmes choses aux raisonnements. On voit ainsi combien s’éloignent de la philosophie hippocratique ceux qui , ne cherchant pas à se faire des opinions certaines et arrêtées d’après la vérité des faits , veulent au contraire expliquer ces faits selon leurs opinions et leurs systèmes. La fausse méthode de ces auteurs ne peut être plus facilement et plus clairement comprise qu’en examinant la pathologie généralement acceptée aujourd’hui. Dans une pareille théorie , il est vraiment étrange , ou tout au moins très-piquant , d’entendre ces perpétuelles assertions hypothétiques. Si l’acrimonie attaque le sang , si elle atteint le
système nerveux, si elle séjourne dans telle ou telle partie, si elle stimule telle ou telle autre , il s’ensuit des mouvements spasmodiques , des douleurs , des constrictions , des épanchements, des éruptions , etc. Et cependant , malgré la grande quantité des substances sapides que nous absorbons , malgré l’assimilation d’un très-grand nombre de matières salines et très-propres à provoquer la corruption , nous ne voyons que fort rarement survenir certaines affections morbides , surtout dans le genre de celles que nous venons d’énumérer, d’après l’hypothèse ci-dessus. Mais, au contraire , lorsque l’on parle de ces phénomènes qui arrivent fréquemment et habituellement dans les maladies, ainsi qu’à certains âges et d’après des circonstances habituelles antérieures , surtout lorsqu’il est question de diverses évacuations accoutumées , plus spéciales au sexe féminin , et même assez souvent familières aux hommes , et enfin des retours périodiques et exactement déterminés des actions vitales, dès -lors disparaît, et pour toujours, cet universel
su.., sa...
Notre Hippocrate , non-seulement dans le petit nombre de passages que j’ai cités , mais encore dans beaucoup d’autres endroits de son texte et sous toutes sortes de formes , ne se borne point à recommander et à inculquer au médecin la philosophie positive avec les qualités et les devoirs qu’elle exige (positivé) ; il va plus loin, et, pour compléter l’œuvre, il montre aussi les défauts et les vices que le médecin doit fuir ( privativè ), et les choses honteuses qu’il doit éviter ( remotivè ).
Il ne cesse , en effet , d’exhorter le médecin à se détourner de toute vanité d’esprit , de toute présomption et précipitation , de l’avidité du lucre , de fuir la paresse , la bouffonnerie , le bavardage , la calomnie , l’envie , les vaines et dangereuses spéculations ; de bien se garder contre l’audace et la timidité , contre l’intempérance et l’oubli de ses
DE LA PHILOSOPHIE D’HIPPOCRATE
devoirs; et, comme condition essentielle de l’accomplissement de ses désirs , il requiert de lui un heureux naturel , c’est-à-dire une heureuse disposition de son esprit, qui lui en facilite l’exécution. Enfin , il pose en principe , comme une loi , que le médecin doit se tenir en garde contre Y ignorance, qui est à ses yeux un fond inépuisable de mal. Il s’élève fortement contre telle ou telle chose , et prouve suffisamment, par ses paroles aussi bien que par ses actions, ce qu’il pense de cette philosophie qu’il recommande à son médecin, non pas tant comme un objet dont il doit faire parade , que comme une chose de la plus haute nécessité.
Les autres philosophies n’étant , par rapport à celle d’Hippocrate , que simplement des philosophies fausses et imparfaites , il n’est pas étonnant que , en altérant les préceptes philosophiques de l’école de Cos par des artifices subreptices et menteurs , il arrive le contraire de l’éloge donné au médecin philosophe qu’on fait égal à la divinité, et que, suivant l’expression même du Père de la médecine, l'opprobre et le déshonneur retombe sur ceux qui se sont toujours complus dans cet opprobre même et ont créé leur propre déshonneur, c’est-à-dire sur ceux qui ont suivi tout l’opposé de la philosophie hippocratique. L’espoir de l’immortalité ne saurait jamais être aussi pour ceux-là qui, bien qu’ils ne fassent point tout-à-fait le contraire de ce qu’enseigne la philosophie du Vieillard de Cos , ne s’appliquent pas plus pour cela à ce qui convient à leur noble profession pour obtenir ce degré de haute perfection.
Or, de même que je pense qu’il est suffisamment démontré ainsi par quel genre de philosophie Hippocrate assure que le médecin peut atteindre la ressemblance divine, on pourra également reconnaître sans difficulté en quoi consiste , à proprement parler, cette ressemblance à un dieu , dont notre vénérable philosophe parle et qu’il apprécie tant, lui qui a si bien su mériter le surnom de divin .
OEUVRES DE STAHL
Il existe une antique loi qui porte : «Il est de rigoureuse «justice qu'on élève ici-bas des temples et des autels au «mortel qui a su mériter d’être mis au rang des dieux.» Ce qui revient à dire que l’on doit regarder comme divin tout individu ou mieux tout homme qui , par le bon usage qu’il a fait de sa vie, a mérité de monter aux cieux, ou bien, pour parler le langage des païens , tout homme qui s’est trouvé parfaitement digne de devenir un dieu.
Je doute cependant que l’immortel oracle de Cos ait porté sa pensée si haut , et qu’il ait voulu parler de ce genre de divinité lorsqu’il nous dit que le médecin philosophe est semblable à un dieu. Je suppose plutôt que le Père de la médecine, en homme prudent et sage, avait à cet égard le même sentiment que les autres philosophes de l’antiquité païenne, qui, dans leurs discours publics et dans leurs écoles , professaient qu’ils ne reconnaissaient dans un dieu aucune perfection à laquelle l’homme ne pût atteindre. Mais comme, pour les philosophes de cette époque, il n’était nullement question de Puissance infinie, de Science infinie , de Sagesse infinie et d’ Éternité, ils voulaient parler seulement des perfections auxquelles les mortels peuvent parvenir par une ferme volonté de suivre la voie du bien et par l’amour profond qu’il inspire , ainsi que par une conscience droite et une vie sans reproche , le tout pratiqué avec tranquillité d’esprit et gaieté de cœur, et, qu’on me permette l’expression, avec modération et sobriété, ou, comme le disaient les Grecs, avv avTtxpy.ua : vertu sur laquelle Épicure s’est longuement appesanti, et dont Sénèque, dans un langage plus clair, parle avec non moins d’étendue.
Tel est le sens , je pense , dans lequel notre vénérable Hippocrate a pris le mot bodéo zma, c’est-à-dire ressemblance à la divinité 1 .
1 Voy. T. VIII , Gomment. X.
DE LA PHILOSOPHIE D’HIPPOCRATE. 159
Telles sont les réflexions dont j’ai cm devoir faire précéder la thèse inaugurale que le noble J. Cober, marquis de Prizwalcie..., doit soutenir incessamment devant vous, sur les affections des femmes en couches, etc.
Halle, le 11 mars 1704.
NOTE DU TRADUCTEUR
Le discours que l’on vient de lire sur la philosophie d’Hippocrate , n’étant en quelque sorte qu’une intéressante paraphrase de ces paroles si célèbres du divin Vieillard : iurpoç toàôaofoç 'urôQs o; (scrriv) ; ou mieux encore cet entretien académique de Stahl n’étant autre chose qu’un sage commentaire d’un des plus beaux traités de l’école de Cos , trop généralement méconnu jusqu’à ce jour, je veux dire du traité De decenle habitu (de la Bienséance) , attendu que les passages que Stahl cite sur la philosophie d’Hippocrate appartiennent tous à ce précieux document; je me fais un plaisir, je dirai même un devoir de placer immédiatement après ces quelques lignes la traduction du traité hippocratique de la Bienséance1 .
En exposant ici sous les yeux du lecteur la traduction de ce précieux opuscule d’Hippocrate , encore presque inconnu , je me propose d’atteindre un triple but. Et d’abord , je tiens à prouver par le texte lui-même , fidèlement rendu , que les traités de l’école de Cos dont celui-ci ( De decenle habitu ) fait partie , bien loin d’être apocryphes comme on l’a cru trop long-temps avec Gruner, Boisseau et Jourdan , qui prétendaient les exclure de la collection des œuvres
1 Préceptes, — Bienséance, — Traités hippocratiques, — traduction et commentaire de MM. Boyer et Girbal. Montpellier, 1855, in-8°, pp. de 3fi à 45.
160 NOTE DU TRADUCTEUR
de Cos, assurant que Galien et Érotien n’en avaient rien dit, sont réellement sortis de la plume du Père de la médecine , ainsi que l’ont toujours pensé Dacier, Foes, Schelhammer (professeur à Iéna, le maître de Stahl en anatomie et en chirurgie); ainsi que l’ont enseigné du reste Stahl lui-même, Bordeu, de Gérando, F. Bérard et Dezeimeris; ainsi que le prouve enfin une note trouvée par M. Daremberg dans un manuscrit du Yatican, démontrant que Galien a véritablement commenté les Préceptes et la Bienséance d’Hippocrate. Il est à souhaiter que l’on parvienne un jour à découvrir les manuscrits de Galien. Espérons, en attendant, que MM. Littré et Daremberg ne nous priveront pas de la traduction d’un si précieux traité , sur l’authenticité duquel il ne peut y avoir plus aucun doute aujourd’hui.
En second lieu , je tiens à démontrer, par ce simple document , que Stahl, par voie généalogique , descendant en ligne directe ( au point de vue philosophique surtout) d’Hippocrate par Aristote et S. Thomas; je tiens, dis-je, à prouver que Stahl est le restaurateur du véritable Hippocratisme, ce qui lui a mérité le nom A’ Hippocrate moderne ; je tiens à faire comprendre qu’il a été le premier et long-temps le seul à combattre les erreurs des XVIIe et XVIIIe siècles; qu’il a donné l’initiative et l’exemple d’un sincère retour vers les idées de Cos. Oui, c’est Stahl qui a eu le premier le mérite (suivant toujours les préceptes de notre vénérable maître à tous) d’appliquer la philosophie chrétienne aux dogmes médicaux du divin Vieillard , et vice versa de faire l’application de ces mêmes dogmes à la philosophie vraiment divine du Christ !... Oui , Stahl a été le premier médecin philosophe chrétien des âges modernes , et , le premier, il a eu le courage d’enseigner le spiritualisme médical au milieu d’un siècle en proie aux convulsions systématiques les plus affreuses ! Stahl a été le digne héritier de la méthode Hippocratique et Péripatéticienne dans la voie de la philosophie expérimentale , sachant parfaitement bien mettre à profit ce qu’il y avait de beau et de grand dans Bacon et le grand Descartes ; il a été le digne successeur et l’émule d’Hippocrate, de Platon , d’Aristote et de S. Thomas dans les hautes conceptions du domaine pur de l’Intellect. Profond admirateur de ces esprits d’élite , il a marché sur leurs traces , et , comme eux , il a connu la vraie sagesse, et, comme eux, il a volé à l’immortalité!...
NOTE DU TRADUCTEUR
Le troisième but auquel je tends d’arriver enfin , c’est à ne plus laisser aucun doute sur ce fait important, savoir : que Stahl était non-seulement un homme très-érudit, mais encore qu’il avait le don insigne de savoir choisir ses auteurs , et s’identifiait parfaitement avec eux.
Ce qu’il y a de remarquable pour nous en ce moment , c’est qu’il ressort de tous ces faits que Stahl était surtout très-familier avec Hippocrate , et qu’il n’est peut-être pas un point saillant de la doctrine du divin Vieillard, sur lequel il n’ait pas fait quelque précieux commentaire 1 .
Je veux prouver, enfin , par ce document , que Stahl , sorti de l’école hippocratique d’Iéna, fondateur de l’école hippocratique de Halle, appartient de droit à l’école vitaliste de Montpellier; je vais même plus loin , et je soutiens que Stahl , imbu des idées de ses maîtres W. Wédel, Crause et Faschius, encore sous le poids de la Philosophie Van- Helmontienne , ne pouvait arriver à concevoir le plan de sa doctrine vitaliste , pure , débarrassée de toute hypothèse , qu’en empruntant à Montpellier son génie et son vitalisme. C’est donc Montpellier qui a fait Stahl ; mais c’est aussi Halle qui a largement rendu à Montpellier des trésors devenus si fertiles entre les mains des Stahl, des Alberti, des Juncker, des Schulzius, des Richter, etc. Pour nous, il n’y a nul doute que Barthez et le vénérable M. Lordat, à leur tour, doivent beaucoup à Halle; un mot ne saurait mettre entre ces génies et leurs doctrines une ligne de démarcation aussi tranchée qu’on semble en général le croire : le vitalisme de Montpellier et le vitalisme animique de Stahl , issus de la même source, doivent se confondre en une seule doctrine, attendu que c’est la même mère qui les a engendrés, l’école médico-philosophique de Cos, et qu’ils ont tous les deux le même but, la défense des grands principes de la vérité contre l’erreur.
1 Je ne citerai , à cette occasion , de Stahl que les productions ci-après , et l’on pourra dès-lors facilement décider s’il appartient à l’École Hippocratique. — De synergiâ naturœ , etc., 4695. — De abstinehtiâ , 4699. — De empireâ, 4699. — De Aristotelis errore circa definitionem naturœ , 4704. — De aposteseos et apostematos Hippocratis differentiâ , 4704 . — De vilâ , 4704 . — Ilîpt yvatoi a7rzt'?ô(xrwv , 4703. — De arte longâ, 4706. — De logicâ medicâ, 4707. —De judicio difficili , 4707. — De diœtâ, 4708.— De febre lethiferâ Hippocratis, 4744, etc., etc.
T. II
NOTE DU TRADUCTEUR
Ce sont là des faits que nous avançons avec connaissance de cause , et dans la conviction profonde que ceux qui ont toujours voulu obstinément séparer Montpellier de Halle , Stahl de Barthez , n’ont jamais étudié sérieusement Stahl. Cela se comprend ! Mais alors qu’on daigne revenir sur les faits et juger d’après les documents qui sont le fruit de quinze années de consciencieux labeurs , et puis l’on jugera en dernier ressort 1 .
TRAITÉ HIPPOCRATIQUE
DE LA BIENSÉANCE
On a raison d’affirmer que la sagesse (la philosophie) est utile pour beaucoup de choses , surtout celle qui s’applique aux besoins de la vie (la philosophie pratique).
Il y a bien des espèces de philosophie qui ne paraissent avoir été faites qu’en vue d’objets purement curieux : je veux parler de celles qui ne s’occupent pas d’applications utiles. Ce n’est pas qu’on ne puisse trouver dans celles-ci quelque chose d’avantageux en ce qu’elles font éviter le mal et l’oisiveté. La paresse et l’inoccupation tendent , en effet , vers le vice et y conduisent ; tandis que le travail et la méditation retirent, même des études qui ne sont pas immédiatement pratiques, des résultats avantageux pour les besoins et l’ornement de la vie.
On doit préférer la philosophie qui s’occupe directement
1 Voy. les réflexions ci-après de M. le professeur Boyer.
DE LA BIENSÉANCE
de l’art , surtout de celui qui aboutit à la bienséance et au devoir. Toute philosophie qui ne vise pas à un vil lucre et à l’inconvenance, opère à l’aide d’une méthode basée sur des règles fixes. Si son but n’est pas irréprochable , elle doit être proscrite. Elle séduit les jeunes gens; mais ceuxci , arrivés à la vigueur de l’âge , ne peuvent voir sans rougir (suer) ceux qui la leur ont enseignée 1. Quand ils sont plus âgés encore , l’amertume qu’ils éprouvent est si grande, qu’ils réclament légalement leur expulsion. Ces 'philosophes dangereux trompent , en effet par leur art perfide , soit qu’ils en fassent étalage sur la place publique , soit qu’ils pénètrent dans des réunions intimes. Vous les reconnaîtrez à leurs vêtements et à leur habitude extérieure tout entière. Plus leur dehors est splendide et recherché, plus vous devrez les fuir et même les haïr. Il convient , au contraire , de rechercher ceux qui sont sans affectation et sans curiosité superflue. A la simplicité, à la convenance de leur costume, à leur modération, vous reconnaîtrez qu’ils s’occupent surtout de leurs devoirs , et qu’ils ont l’habitude de la réflexion et de la méditation , en vue de l’avancement de l’art. Ceux qui ont de telles manières ne sont fastueux en rien ; ils ne s’attachent point aux choses futiles. Froids au premier abord, ils sont fermes dans leurs réponses et difficiles à réfuter, affables et gracieux envers ceux qui leur ressemblent , modérés envers tout le monde , silencieux quand il s’agit de discussions qui amènent des troubles. Ils gardent avec soin et avec courage les secrets qui leur sont confiés ; ils sont toujours attentifs à surveiller l’occasion , habiles à la reconnaître et à en profiter , sobres et maîtres d’eux-mêmes. Leur parole est facile , ils démontrent tout ce qu’ils avancent ; leur langage est plein de grâce et de douceur. Fortifiés par la gloire qui leur revient
1 Chartier et Van-der-Linden ont traduit i$pwT<x{ tiOsvtoci par idiotas ducunt , lisant td'iwT aç.
TRAITÉ HIPPOCRATIQUE
de toutes ces qualités précieuses , ils s’attachent avec persévérance à découvrir et à démontrer la vérité.
La nature est le guide le plus sûr pour obtenir tous ces avantages. Ceux qui , dans les arts, se laissent conduire par elle , font de faciles progrès ; car, dans la philosophie comme dans l’art , il faut une aptitude naturelle spéciale , qui ne s’enseigne pas , et au moyen de laquelle on parvient à saisir le principe des choses.
Cette disposition particulière se mêle et se confond ensuite avec l’étude de la philosophie, pour nous découvrir les secrets des œuvres de la nature. Bien des personnes, s’appuyant sur de simples raisonnements , les subs tituent à cette aptitude naturelle et à la véritable science , celle de l’observation. Il leur manque les deux agents principaux (l’observation et la logique naturelle) pour démontrer la vérité par l’examen même des choses 1 . Si l’on cherche à déterminer ce qu’il y a de vrai dans leurs assertions , on reconnaît qu’elles ne sont pas en harmonie avec la nature. On les trouve bien côtoyant la bonne route ; mais , manquant de véritable guide , elles tombent dans toutes sortes de conséquences erronées et funestes.
La bonne science repose sur un enseignement pratique , et la bonne pratique sur une science de ce genre. Quand l’art se trouve dans les paroles mais non dans les actes , il y a nécessairement un vice dans la méthode. Avoir de simples opinions et ne pas les démontrer par la pratique , indique un défaut d’art et de science.
S’appuyer sur de simples conjectures , surtout en médecine, c’est une faute pour ceux qui suivent cet usage,
1 La plupart des commentateurs ont trouvé ce passage obscur. Les mots à$i8x* tov yàr.p rb ypsoç ont donné lieu à de longs développements. Triller croit que <?st a été oublié ; au lieu de npovOep-év-p , il lit TrpôçOey.sv.
DE LA BIENSÉANCE
et un malheur pour ceux à qui on l’applique. Si, par des raisonnements spécieux , on finit par se persuader qu’on possédé la vraie science, celle qui émane de l’œuvre, la pratique fera connaître cette erreur, comme le feu découvre l’or qui est faux.
En effet , les idées à priori ne sont guère utiles pour découvrir les œuvres spéciales de la nature 1 . La connaissance de ces dernières nous montre seule le véritable but.
Le temps rend l’art de plus en plus facile pour ceux qui suivent cette méthode, et met leurs progrès en évidence.
Après avoir pesé attentivement chacun des préceptes qui précèdent , concluons qu’il faut transporter la philosophie dans la médecine et la médecine dans la philosophie.
Le médecin philosophe ressemble à un dieu 2 . Il n’existe pas (entre la médecine et la philosophie) de grandes différences , car tout ce que celle-ci renferme se retrouve dans la première 3 : désintéressement , modération , pudeur, modestie , attachement au devoir, jugement sain , calme , obligeance , pureté , science , notions des choses utiles à la vie et des purifications nécessaires (au corps et à l’esprit) , intégrité, piété profonde sans superstition. Le vrai médecin possède tout ce qui est nécessaire pour vaincre l’intempérance , la bassesse , l’avarice , la convoitise , la cupidité et l’impudeur : de là dérive la connaissance de tous les devoirs,
1 Chartier et Van-der-Linden ont traduit : Quanquam tulis prœdictio nihil c ommovet eos ad prudentiam. Heurnius a traduit : Neque enim taie prœceptum alicujus est usus ad inlelligentiam cognatœ nalurce. Avec Dacier, nous substituons ptovoysvwv à opoyevè <m.
2 I aôOso; signifie Deo similis , semblable à Dieu ou à un dieu. Ce mot étant pris dans un sens métaphorique, nous avons préféré dire : ressemble à un dieu,
3 Gaideil traduit : Tout ce qui donne la philosophie, la médecine le met en usage.
466 TRAITÉ HIPPOCRATIQUE
surtout de la manière dont il faut se conduire avec ses amis , avec ses enfants, et dans toutes les occasions.
La médecine a cela de commun avec la philosophie ; il faut que le médecin possède ces qualités au plus haut degré.
C’est surtout la connaissance des dieux qui doit être profondément gravée dans son esprit. Il trouve de grandes occasions de leur rendre hommage dans la marche et dans les symptômes des affections morbides graves 1 . Il s’incline devant eux, car les secours du Tout-Puissant (de la divinité) ne sont pas inutiles dans notre art. Il y a bien des maladies dont les médecins triomphent ; il en est d’autres qui , par leur nature , résistent à leurs efforts 2 . C’est à la divinité que nous devons rapporter nos succès. N’est-ce point cette pensée qui conduit à la philosophie ? Ceux mêmes qui ne partagent pas cette opinion sont obligés de reconnaître que tous les changements survenus dans les corps , que tous les phénomènes de l’univers sont dirigés par une sagesse supérieure. C’est également vrai pour les résultats obtenus par la chirurgie , par les remèdes , par le régime et par tous les moyens de traitement. Il est très-important de connaître toutes ces choses.
Aux diverses qualités que nous venons d’indiquer, le médecin doit joindre une grande douceur ; car la rudesse cause de la peine , soit aux malades , soit à ceux qui se portent bien. Il s’observera beaucoup , sera vêtu avec décence, ne dissertera pas longuement avec les personnes
• Au lieu de «Xionxt, autres, Matthias lit oloiai , toutes. Triller lit «Xv.cTiai , obscures, ou o'kooïai , pernicieuses, graves.
1 Quelques auteurs ont compris : Il est des maladies qui paraissent guéries par l’effet de l’art; d’autres ne sont dissipées que par une sorte d’intervention divine. Ceci rappelle le mot de Paré : Je t’ai pansé, que Dieu te guérisse.
DE LA BIENSÉANCE
étrangères à l'art, en leur disant néanmoins ce qui est nécessaire. Agir autrement , c’est faire croire qu’on veut donner, à tout prix , de l’éclat à sa pratique * .
Évitez tout ce qui est oiseux et fantastique.
Tenez toujours prêt tout ce qui est nécessaire ; sans cela, quelque chose vous manquera dans l’occasion.
Faites avec une entière simplicité , et avec adresse , les frictions , les liniments, les affusions. Ayez toujours à votre disposition de la charpie , des compresses , des liens ; tout ce qui sert à rétablir les parties dans leur état naturel , les médicaments utiles pour les blessures, les maladies des yeux et les autres états morbides ; les appareils , les machines et les instruments tranchants. Il serait fâcheux de ne pas avoir tous ces objets sous la main, et d’en ignorer le mécanisme.
Ayez pour les voyages une autre collection d’instruments plus portatifs , plus faciles à manier, s’adaptant à des méthodes plus simples et distribués avec le plus grand ordre , car on ne peut pas tout emporter avec soi. Rappelez-vous bien tous les remèdes , leurs actions simples et multiples , et , si vous tenez à bien connaître tout ce qui concerne la marche des maladies , considérez leurs formes excessivement variées et les modifications qu’elles offrent dans chaque cas particulier. C’est là le commencement , le milieu et la fin de l’art médical.
Préparez à l’avance les topiques de tout genre nécessaires pour les divers usages, les potions incisives , en suivant pour chacune d’elles les formules adoptées. Soyez aussi
1 Hélas! combien peu de médecins suivent aujourd'hui ces sages préceptes ! Ces paroles , écrites il y a deux mille ans , sont encore pleines de vigueur dans notre XIXe siècle. Quand donc le médecin voudra- t-il la grandeur et la noblesse de son sacerdoce? ( Not . du DT T. B )
TRAITÉ HIPPOCRATIQUE
pourvu de remèdes purgatifs tirés des lieux les plus convenables, préparés d’après le mode le plus utile, suivant leurs espèces, leur volume, la facilité qu’ils ont à se conserver sans s’altérer. Quant à ceux qu’on emploie à l’état frais , il faut les préparer au moment même ; tout le reste doit être fait d’une manière rationnelle.
Grâce à ces soins, vous ne temporiserez pas, ayant avec vous tout ce qui est nécessaire pour remplir les indications.
YI .
Avant d’entrer chez le malade , tâchez de savoir ce qu’il y a à faire. En général, ce qui sert à la guérison, ce n’est pas tant une série de raisonnements qu’un bon secours ' . C’est à l’expérience qu’il faut demander la notion de ce qui doit arriver. Cela est glorieux et doit être bien connu 2.
En entrant , songez à la manière dont vous devez vous asseoir, disposer vos habits et votre manteau. Soyez grave, parlez peu , faites tout avec calme , abordez votre malade avec précaution , examinez-le avec soin ; soyez prêt à répondre aux objections , à triompher des accidents qui peuvent survenir, à apaiser toute espèce de troubles, à remplir promptement tous les devoirs médicaux ; souvenezvous surtout de la première prescription (d’avoir tout préparé à l’avance); sans cela, il devient difficile de suivre les autres préceptes relatifs à la promptitude avec laquelle il faut agir 3 .
Visitez souvent vos malades, examinez-les avec soin, de manière à ne point vous laisser tromper par tous les changements qui peuvent survenir. Vous les reconnaîtrez alors avec plus de facilité, et vous serez prêt à y remédier
1 Ceci peut signifier d’une manière générale : C’est par l’examen même des choses, plutôt que par une série de raisonnements, qu’on arrive à la vérité.
2 La plupart ont dit : facilè cognosci potest.
3 Nous lisons d'là murov au lieu de eufcâirrârov. Dacier et la plupart des traducteurs ont trouvé cette phrase obscure.
DE LA BIENSÉANCE
promptement. Les humeurs changent souvent , soit par un mouvement naturel , soit par l’effet d’autres circonstances. Ce qu’on a négligé de combattre rapidement pendant que l’occasion était favorable , s’accroît , s’aggrave et fait périr si on n’y porte un prompt remède 1 . Beaucoup de choses se réunissent alors pour créer des difficultés. Si, au contraire, on saisit bien l’enchaînement des phénomènes , on les observe et on les traite mieux.
Surveillez aussi les fautes des malades; ils trompent souvent sur l’exécution des prescriptions. On leur ordonne des potions désagréables , des remèdes et des médications diverses; ils meurent (sans les prendre) sans avoir fait l’aveu des infractions qu’ils ont commises : c’est le médecin seul que l’on accuse.
Occupez-vous aussi des lieux où couche le malade , en ayant égard à la saison et à la nature de l’affection. Les uns ont des lits élevés, les autres couchent dans des lieux bas et obscurs ; tenez-les à distance de toutes sortes de bruits et d’odeurs , principalement de celle du vin qui est des plus mauvaises 2 .
Faites tout avec calme , avec adresse , avec convenance et avec célérité.
Dérobez en général vos impressions au malade ; il doit voir en vous, non des craintes, mais de la sérénité. Détournez-le de ses désirs inopportuns , en lui parlant tantôt avec vigueur et sévérité , tantôt avec douceur et complaisance. Ne lui faites pas connaître vos craintes sur l’état, présent ni sur l’avenir; en commettant cette double faute, on le jette souvent dans l’anxiété.
1 M. le professeur Golfin a publié un excellent travail intitulé : De l’occasion et de l’opportunité en médecine.
* L’auteur, ainsi qu’on l’a pensé , fait probablement allusion aux émanations du vin qui fermente.
TRAITÉ HIPPOCRATIQUE
Ayez toujours auprès du malade un de vos élèves , pour éviter toute infraction et faire exécuter toutes vos prescriptions suivant les règles de l’art. Choisissez-le parmi ceux qui sont déjà avancés dans leurs études ; qu’il soit capable d’ajouter au traitement ce qui peut devenir nécessaire , de ne commettre aucune faute dans l’administration des remèdes , et de vous bien renseigner sur tout ce qui s’est passé en votre absence. Ne confiez rien, en aucune façon, aux personnes étrangères à l’art ; sans cela , le blâme de tout ce qui sera mal fait retombera sur vous.
Si vous ne laissez planer aucun doute sur ce qui peut résulter de l’emploi d’un traitement méthodique , on ne pourra pas vous accuser des évènements fâcheux qui auront lieu ; on les imputera à la gravité du mal. Révélez donc votre pronostic , sur tout ce qui peut arriver, aux personnes appelées' à le connaître.
Tous les préceptes ci-dessus sont nécessaires pour le devoir et pour la bienséance , aussi bien dans la philosophie que dans la médecine et dans les autres professions. il faut donc que le médecin sache les distinguer, qu’il les applique toujours et qu’il les enseigne par ses actes et par son langage. Ils sont si beaux que tous les hommes doivent concourir à les propager.
Ceux qui suivront cette voie seront estimés par leurs contemporains et par la postérité. Ceux qui n’ont pas les connaissances nécessaires pour en saisir la perfection , seront conduits peu à peu à la comprendre par la pratique même.
RÉFLEXIONS
sur le PROPEMPTICUM de Stahl : DE PHILOSOPHIA HIPPOCRATIS ;
PAU LE PROFESSEUR A.-L. BOYER
I. En examinant de près les œuvres de Stahl, on y distingue trois éléments principaux , qui se retrouvent chez tous les grands écrivains , et spécialement dans la précieuse collection de Cos, si homogène dans sa méthode, qui en constitue le fond , quoique si diverse en apparence dans ses formes variées, qui représentent les directions différentes quelle a suivies pour embrasser la médecine en entier, considérée dans son domaine propre et dans ses rapports nombreux avec toutes les questions humanitaires fondamentales. Bien qu’elle ne nous soit parvenue que mutilée, tronquée , défigurée , altérée dans tous les sens, on peut encore , en rapprochant ces magnifiques débris , en méditant sur ces fécondes ruines , retrouver le plan de l’édifice, en reconstruire quelques parties , s’assurer de sa solidité , dont le temps et la barbarie n’ont pu entièrement triompher, de son étendue que nous n’avons pas encore mesurée, de son harmonie , de sa grandeur, de sa majesté , qui nous imposent même aujourd’hui l’admiration et le respect.
Les trois principaux éléments du Stahlianisme sont : 1 ’ élément critique , Y élément dogmatique et Y élément justificatif.
1° L’ élément critique est double : a. tantôt sa forme est agressive ; elle met à nu, attaque, renverse les erreurs, les lacunes, les assertions douteuses ou hypothétiques de ses devanciers ; l’auteur se montre plus ou moins vif, incisif,
RÉFLEXIONS
et mordant selon les circonstances et les adversaires ; b. tantôt la forme est approbative; Stahl alors dégage, place en lumière , confirme , étend et poursuit , dans leur développement successif , les vérités proclamées par ses prédécesseurs et ses contemporains.
2° Vêlement dogmatique permet à notre illustre médecin d’établir sa propre doctrine largement éclectique, et néanmoins fortement empreinte de cette originalité si haute et si profonde , qui fait vigoureusement ressortir la personnalité puissante de cet esprit si énergiquement trempé.
3° Vêlement justificatif se, rencontre partout, mais plus particulièrement dans quelques écrits spéciaux où il domine. Le professeur de Halle y a recours pour expliquer ses doctrines , pour en montrer l’esprit , pour en indiquer le caractère et les points fondamentaux , pour les défendre ; il n’en dissimule point les côtés faibles ; il fait connaître ses doutes, ses incertitudes, les embarras qu’il a éprouvés, les difficultés qu’il a rencontrées, celles qu’il n’est point parvenu à vaincre, les objections solides qu’on peut lui opposer, les desiderata de son système et dé la science même ; il met à découvert , avec une grande franchise, les erreurs qu’il a pu commettre, les vides qu’il n’a pu remplir , remonte jusqu’à leur origine, et trace la route qu’il faut suivre pour le redresser ou aller plus loin que lui.
Dans toutes ses œuvres , Stahl révèle d’une manière évidente les qualités supérieures de son intelligence ; de cet esprit aussi vaste, aussi élevé, aussi rigoureux dans les synthèses les plus unitaires , les plus hautes , les plus difficiles et par suite les plus périlleuses, que minutieux, scrupuleux , patient et plein de sagacité dans l’analyse des moindres détails; aussi audacieux que circonspect; aussi strictement juste et difficile envers lui-même qu’envers les autres. On s’aperçoit aisément que ses qualités ont été fort heureusement développées par une culture longue ,
ET COMMENTAIRE
patiente, admirablement dirigée par une méthode complète, semblable à celle d’Hippocrate , qui allie tout à la fois les procédés traditionnels et historiques, expérimentaux et rationnels. Stahl est un homme taillé à l’antique; il représente le génie mâle , ferme , sérieux de ce XVIIe siècle , aussi aventureux que circonspect ; aussi sceptique et scrutateur relativement à la science humaine , qu’inébranlablement convaincu des vérités du christianisme : il a le cachet de cette époque, uni à l’empreinte mystique, à l’allure lourde et un peu ténébreuse de cette savante Allemagne , qui garde encore aujourd’hui une partie de ce type spécial dont l’étude nous occupera plus tard. Comme plusieurs de ses contemporains , qui n’ont point été suffisamment polis ou modifiés par le frottement , par des rapports multiplies avec des contrées moins primitives que la Germanie , il est , dans son style aussi bien que dans ses formes , hérissé , rude , rocailleux , souvent inflexible , absolu , et adoucit rarement son énergique franchise par ces modes moelleux , académiques, qui donnent du charme et une force plus grande à la pensée , préparent les convictions , entraînent ceux auxquels on s’adresse, et se montrent au plus haut degré dans les écrits de ces esprits d’élite , aussi brillants que solides , qui , sous Louis XIV, firent la conquête du monde dans le domaine de l’intelligence et des faits , opérèrent une révolution radicale dans toutes les branches des connaissances humaines, devinrent le point de départ d’une civilisation nouvelle , et furent la source de toutes les transformations heureuses qui se sont accomplies jusqu’à nous , de toutes celles que nous attendons encore. Notre France , pays essentiellement chrétien, promoteur, gardien, directeur, et, comme on l’a dit, grand-prêtre de toute civilisation véritable , en fut le principal instrument ; la médecine y eut une large part. Ces raisons, et des motifs spéciaux dont nous présenterons le développement , expliquent l’incontestable
RÉFLEXIONS
supériorité des doctrines dé Montpellier, qui se rapprochent de celles de Stahl et viennent s’y unir, tout en se séparant d’elles dans des points d’une haute importance ; de sorte que l’on ne peut dire , comme on le fait à chaque instant , sans commettre une grande erreur, que Stahl est le fondateur de nos théories médicales. Paris a le droit de se plaindre de la même injustice , qu’on ne lui a point ménagée * .
Quoi qu’il en soit , et en faisant nos réserves pour traiter plus amplement cette délicate question , nous devons , tout en signalant dans les écrits de Stahl les incontestables défauts indiqués ci-dessus, reconnaître en lui un médecin philosophe et chrétien, jeté dans le même moule que Descartes et Bossuet.