‹ Œuvres médico-philosophiques et pratiques de G. E. Stahl... traduites et commentées (volume 3)Chapitre 29 sur 51 · PROFESSEUR ET DOYEN DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE DE HALLE · texte numérisé non relu

PROFESSEUR ET DOYEN DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE DE HALLE

Halle, 4706.

Traduction et Notes du Dr T. BLONDIN ,

MEMBRE DE L’ACADÉMIE DE HALLE , etc.

L’auteur démontre , dans cet opuscule , que , parmi les êtres physiques , qui renferment tant d’espèces et un si grand nombre d’individus , et qui , de tous les êtres naturels , sont les plus propres, les mieux destinés à recevoir l’existence , à subir des transitions , des transformations et un renouvellement, certains genres ont, à priori et à posteriori, une raison d’être, une destination et un but, non pas simplement mécaniques , mais bien réellement organiques : de telle sorte que ces genres d’êtres , tels qu’ils sont , non-seulement reçoivent l’existence, mais doivent même la recevoir, et être absolument tels en vue d’une fin.

ARGUMENT

DU TRAITÉ SUR LA DIFFÉRENCE QUI EXISTE ENTRE LE MÉCANISME ET L’ORGANISME,

PAR LE PROFESSEUR A.-L. BOYER

Cet opuscule de Stahl a une grande valeur philosophique et médicale. Toutes les propositions qui le constituent sont unies par de remarquables liens logiques ; il importe de bien en saisir l’enchaînement. Le but principal de l’auteur est de montrer la différence qui existe entre un simple mécanisme et un organisme ; de prouver que , chez tous les êtres vivants , le corps n’est qu’un organe , un instrument fait pour un principe supérieur , incorporel ; pour une âme qui le dirige tout entier; qu’il en est de même pour l’homme , bien que son âme ne soit pas un principe simplement incorporel , et qu’elle constitue de plus, et par-dessus tout, une substance spirituelle , douée , comme tous les esprits , d’intelligence , de volonté , de liberté. Fidèle à la marche adoptée jusqu’ici dans nos arguments , nous laisserons parler Stahl , en nous servant , dans plus d’un cas , de ses phrases mêmes.

Le désir insatiable de science est ce qui caractérise l’homme : c’est lui qui nous révèle sa véritable nature. Par sa volonté, il fait effort pour atteindre la science, pour s’emparer non-seulement des sciences particulières, mais de la science universelle : cet effort est d’autant plus puissant, que sa volonté s’exerce avec plus d’énergie et de liberté. Deux facultés le conduisent à la science : l’entendement et la volonté. Le mécanisme intime de l’acte intellectuel , de l’intellection , œuvre de l’entendement , nous échappe ; nous sommes plus heureux par rapport au mécanisme des actes volontaires. L’étude approfondie de ces actes et de leur principe est le moyen le plus sûr que nous possédions pour pénétrer , autant qu’il est en nous , dans l’essence intime des objets qu’il nous est permis de connaître.

Cette étude a déjà été faite avec soin par les anciens , plus habiles observateurs que nous ne le pensons , et dont les écrits sont trop négligés. Démocrite et Épicure, tout sensualistes qu’ils sont, nous

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ont transmis les résultats de ces travaux; ils les ont empruntés à leurs prédécesseurs, mais ils les ont altérés.

Malgré ces importantes recherches , et bien qu’on ait indiqué la véritable route (la méthode que nous devons suivre) , on n’est pas allé bien loin : on a des notions encore confuses sur les rapports généraux des choses , sur leurs essences génériques ; on ne sait presque rien sur leurs rapports et leurs essences spécifiques. En d’autres termes, les sciences mathématiques et physiques , qui considèrent les choses sous le point de vue de la quantité , du nombre , de la figure, des qualités physiques extérieures, sont peu avancées; les sciences chimiques, qui s’occupent de leurs qualités intimes, de leurs combinaisons, de leurs mélanges, sont tout-à-fait dans l’enfance. On s’est livré à des analyses quantitatives, on^a négligé les analyses qualitatives; la partie iatromécanique et iatrochimique de la médecine , moins importante que la partie biologique et psychologique , laisse beaucoup à désirer. Que peut-on espérer des sectes iatromécaniques et iatrochimiques , qui veulent faire de la médecine entière une branche de cette mécanique et de cette chimie si imparfaitement connues, réduites jusqu’ici à épeler et à balbutier les principes fondamentaux qui les constituent?

Veut-on reconnaître la vérité de cette proposition? Examinons les notions les plus simples. Avons-nous, par exemple, une connaissance précise , claire , distincte , adéquate de ce que nous nommons l’agréable? Dans cette notion, tout est obscur et confus: nous la sentons instinctivement, nous n’en avons point analysé, distingué les éléments intimes et constitutifs.

Partout, les essences génériques ont seules fixé notre attention; elles sont pourtant couvertes d’un voile qu’il faut soulever : quant aux essences spécifiques , dont l’intérêt est bien plus grand , nous les avons à peine signalées.

Ceci nous explique pourquoi nous entendons si peu ce que c’est qu’un organisme , et cependant le premier objet de la médecine , c’est de connaître l’organisme humain. Tâchons donc d’arriver sur ce sujet à des connaissances plus précises.

Les anciens avaient compris l’importance de cette notion , et c’est pour cela qu’ils s’étaient efforcés de déterminer ce que l’on doit entendre par hasard, destin, fatalité. Nous ne croyons point à l’empire du hasard, delà fatalité; la prévoyance , la providence d’un principe , d’une intelligence , d’un être suprême , se montrent partout , et cependant il y a des choses où son action se manifeste d’une manière moins évidente, où des circonstances que nous appelons fortuites nous paraissent avoir une plus large part. Frappés de ce fait, de cette

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apparence , les anciens ont abusé de ce prétendu hasard , de cette fatalité; ils ont cru qu’il jouait un trop grand rôle dans le domaine du monde purement physique , et n’ont pas reconnu les hautes lois expérimentales positives qui le dirigent ; ils les ont à peine cherchées , parce qu’ils ne croyaient guère à leur existence : aussi les ont-ils faiblement ébauchées.

Il est important d’établir une distinction entre la destination spéciale , supérieure , bien déterminée de certains êtres , et l’élan impétueux, plus fortuit de certains autres. Il ne faut pas croire que la Providence porte une attention du même genre sur l’agrégation des molécules d’un caillou , ou sur la combinaison de celles d’un sel , et sur les actes d’un être hiérarchiquement plus élevé ( sur les œuvres morales humaines , par exemple , sur les opérations de son intelligence et de sa volonté).

Les Épicuriens n’ont pas vu tout cela ; ils n’ont point compris que les choses même les plus minimes sont soumises à l’empire de l’homme , qu’elles obéissent docilement pour ses besoins à sa persévérante industrie ; que , par la connaissance de 'ces hautes facultés et du pouvoir qu’il exerce sur elles , l’homme parvient à la notion d’une intelligence, d’une volonté, d’une puissance suprême qui dirige l’univers , comme il dirige lui-même ce qu’il peut atteindre et modifier, avec cette supériorité et à cette distance infinie qui sépare l’homme de celui qui l’a créé.

Cette pensée , beaucoup trop vague chez les anciens , excita chez eux une profonde admiration : les uns déclarèrent qu’il était téméraire d’aller plus loin ; des choses aussi sublimes , dirent-ils , ne nous regardent point ; d’autres se bornèrent à affirmer qu’il fallait modérer l’élan de notre curiosité et limiter nos recherches. Tout en nous imposant une sage réserve , nous pouvons cependant , par des voies légitimes , à l’aide d’une bonne méthode , nous élever très-haiit dans le domaine de la vérité. N’oublions point que, pour la saisir, il ne suffit pas de déterminer les causes efficientes ; il faut aussi apprécier le mode générique et surtout spécifique de leur action , ainsi que le but final (général et particulier) pour lequel les choses ont été instituées. Abordons maintenant notre sujet principal.

On parle beaucoup aujourd’hui de mécanisme ; on y ramène tout : l’univers , dit-on , et les êtres variés qui le composent ne sont que des machines plus ou moins grandes, plus ou moins compliquées. Pour les matérialistes, elles marchent toutes seules, sans direction déterminée ; pour les autres , ce sont des automates que Dieu dirige entièrement , dans leurs moindres détails : les animaux sont de purs automates, les hommes ne semblent guère privilégiés sous ce rapport ; Dieu lui-

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même n’est, d’une certaine façon , qu’un grand musicien , un grand organiste ; le monde et tout ce qui le constitue est l’instrument où il souffle et dont il joue , la machine qu’il dirige par une espèce d’incorporation intime (panthéisme).

D’où viennent ces idées si étranges , même au point de vue du simple sens commun , et après un examen superficiel ? De la manière peu exacte dont on conçoit un mécanisme ; de l’oubli que l’on fait des organismes et des éléments qui les caractérisent.

Qu’est-ce qu’une machine ? C’est uu assemblage de parties , de pièces réunies entre elles", de manière à agir les unes sur les autres , et à constituer un organisme en puissance cette machine devient un organe, un instrument, et passe, du mécanisme, à l’organisme en acte ou effectif, quand elle tend vers un but déterminé, en suivant l’impulsion volontaire et raisonnée d’un principe intelligent.

Ainsi, un ruisseau, un fleuve est une sorte de mécanisme; empruntez-lui une chute d’eau à laquelle vous adaptez un moulin, vous avez une espèce d’organisme : une horloge qui n’est point montée ou qui manque de cadran est un mécanisme ; dès qu’on la monte et qu’elle marque l’heure , elle devient un organe , un instrument , un organisme fait par l’homme.

On voit par là ce que c’est qu’un instrument , un organe ; ce que sont une cause instrumentale (xh facere ) , une cause efficiente (~h efficere), une cause finale ; ce que c’est qu’une raison, ou un mode formel, intime, spécial. Dans un organisme , il ne faut donc pas séparer le mécanisme , l’instrumentation , de l’agent qui le met en jeu , du but qu’il doit atteindre : sans le musicien , sans le mécanicien , sans le but , la partie matérielle d’un organisme ne constitue pas long-temps un véritable organisme ; elle cesse bientôt d’agir et même d’exister.

Ainsi , une horloge se dérange ou s’arrête quand le mécanicien ne s’en occupe plus : ainsi , le monde rentrerait bientôt dans le chaos et s’anéantirait, s’il était séparé de Dieu , si l’Être Suprême cessait de le maintenir, de le soutenir par sa puissance et sa volonté.

Stahl cite un grand nombre d’exemples pour développer sa pensée et la rendre plus claire et plus précise.

Les machines , dit-il en continuant , sont donc construites pour atteindre un certain but, pour accomplir une fonction; elles le font sous la surveillance d’un directeur. Par leur étude , on peut se faire déjà une idée de ce que c’est qu’un organisme.

Les êtres purement physiques qüi se trouvent distribués dans 1 univers , présentent un mécanisme que l’on peut (par métaphore) appeler un organisme physique , un pseudo-organisme , sans oublier qu il ne faut point alors attacher à ce mot un sens trop rigoureux ,

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puisque l’on prendrait ainsi l’univers physique pour un véritable animal. La recherche des causes efficientes , et même des causes finales , est d’une grande utilité pour ceux qui veulent bien connaître ce que sont les organismes. Tout en appréciant la valeur des causes finales, sachons bien dans quel sens on doit essayer et accepter cette recherche. Il n’est pas nécessaire de poursuivre avec une inquiète sollicitude les causes finales universelles, mais on doit s’attacher avec soin aux causes finales spéciales : ce sont elles qui servent à classer les êtres d’après leurs différentes espèces. C’est ainsi qu’on arrive à distinguer les êtres purement physiques, de ceux qui sont vivants et offrent de véritables organismes. Ces derniers ont en euxmêmes un principe spécial , vivifieateur, une force vitale , une âme qui met en jeu et dirige leur organisme instrumental ; les caractères spécifiques de ces âmes distinguent les êtres vivants si nombreux qui peuplent l’univers.

Jetons un coup-d’œil sur les questions relatives à l’âme des bêtes.

On refuse le jugement aux brutes ; on leur accorde néanmoins ce genre de mémoire qui régit le corps. Stahl réfute, par des preuves irrésistibles, l’opinion si accréditée de son temps, que les bêtes ne sont simplement que de pures machines. Il termine ainsi son argumentation : Il suffit d’avoir combattu solidement une doctrine aussi étrange ; si l’on y insistait trop, l’on envelopperait dans le ridicule qui frappe de lui-même d’aussi vaines hypothèses , les savants d’ailleurs très-honorables qui les ont soutenues , et qui ont proposé sérieusement des rêves enfantés par une imagination sans règle et sans mesure.

Le professeur de Halle applique enfin tous les principes qui précèdent à l’âme humaine : il montre que celle-ci est faite pour être unie à un corps dont elle est le principe animateur, et qui lui sert d’instrument. Il développe, à cette occasion, toutes les idées fondamentales d’une psychologie plus lumineuse dans son ensemble que toutes celles qu’on nous enseigne aujourd’hui.

Les animaux, dit Stahl, ont une sorte de mémoire imaginative, une espèce de jugement ( vis œstimativa J, étonnant dans certains cas , ainsi qu’on le voit chez les pigeons distinguant et retrouvant leur demeure ; mais ils n’ont ni entendement vrai ( celui des idées générales), ni mémoire intellective, ni jugement véritablement réflexif, ni rationalité (raison raisonnante, Uyargog). L’âme humaine, au contraire, possède tout cela ; elle a des opérations propres, qu’elle accomplit par elle-même sans le corps : ce sont les actes intellectuels. Anima Humana intelligendi fine existit, ut re^ suas verè per se, absolutè proprias habeat. Par là, elle s’élève à la connaissance d’un architecte universel unique , d’un seul Dieu. Cet acte

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prodigieux , inimitable , est le plus grand de tous ceux qui s’accomplissent dans l’univers : Actus stupendus , inimitabilis , agnitio unius artificis , majoris est dignitatis , quàm quodcumque in toto reliquo orbe invenitur. ( Voy. § lxxxiîi.)

La psychologie de Stahl est d’autant plus irréprochable , qu’elle se trouve en parfaite harmonie avec celle de l’Église , telle que nous la trouvons dans S. Paul, S. Augustin, S. Thomas, etc., etc. Elle est d’autant plus exacte , qu’elle concorde avec la philosophie la plus positive , la plus vraie , avec ce que nous montre l’observation journalière de l’homme sain et malade. C’est ce que nous espérons prouver dans nos réflexions , et dans toutes les études physiologiques et pathologiques renfermées dans cet opuscule si court et pourtant si précieux.

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