‹ Œuvres médico-philosophiques et pratiques de G. E. Stahl... traduites et commentées (volume 3)Chapitre 31 sur 51 · XXX · texte numérisé non relu

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Cependant , d’après ces conditions mêmes , il faut bien se garder de croire qu’il y ait là un rapport réciproque de tendance et de destination strictement mutuelle dans les divers sujets, au point de vue de ces mouvements ou de ces efforts moteurs : comme si , par exemple , un seul de ces sujets pouvait tendre et s’efforcer naturellement et finalement d’arriver auprès d’un autre objet quelconque , comme vers un but final à atteindre.

Ce sont là ces propensions particulières que les anciens ont assignées vaguement aux choses naturelles, sous les noms d’ appétit naturel , de sympathie , d’ antipathie , en prétendant qu’une nature se plaît avec une autre nature ,

1 Voy. T. VIII., Comment. XVI11.

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que les choses semblables se plaisent ensemble et que chacune tend avec effort à arriver vers celle qui lui est analogue.

§ XXXI. Ce qu'on entend aujourd'hui par mécanisme.

Mais , selon les opinions généralement admises de nos jours, tout corps serait une machine qui fonctionne naturellement par elle-même et pour elle -même, sans aucun autre but réel, n’importe le motif, la manière et la fin de son mouvement par rapport aux autres corps ; tandis que , d’après ces mêmes opinions , les effets qui résultent de tel ou tel concours de ces corps , n’ont pas d’autre raison d’être que la nécessité d’avoir été produits chacun par celui qui le précède, sans qu’il soit besoin de remonter jusqu’au premier pour expliquer leur mode de formation 1 . Et voilà pourquoi avec ces idées il n’y aurait jamais aucune raison de provoquer ou de diriger de quelque manière de pareils concours capables de faire atteindre à cette fin ; mais , en réalité , ce seraient là des résultats simplement accidentels plutôt que des effets réels, en considérant la chose à priori.

§ XXXII. Rapport instrumental d'ordre et de mode.

C’est ainsi pourtant , comme je l’ai déjà fait observer, que l’on explique ordinairement aujourd’hui les faits mécaniques et le mécanisme. Cependant , comme il y a certainement lieu de croire à la manifestation d’un grand nombre d’actions et de faits là où l’observation découvre un concours certain et la coopération de plusieurs autres agents, tant immédiats que médiats, qui semblent procéder à leur effet par un acte de subordination , quiconque est juge compétent dans l’appréciation de l’ordre et de l’harmonie des causes , ne fera aucune difficulté de reconnaître qu’il y a là , dans tous les cas , un rapport particulier d’ instrument, d 'ordre et de mode.

1 Ceci est spécialement dirigé contre la doctrine de Leibnitz.

§ XXXIII. Ce qu'on entend par instrument.

Néanmoins, de même que, selon l’ancienne acception de la philosophie tout entière , on sait fort bien que , dans sa signification la plus logique , Yinstrument est un moyen d’action tel, que, de prime abord et selon la dignité de l’opération , il est réellement employé pour une cause supérieure pour la production d’un effet , comme but final que cette cause se propose ; de même aussi , il est aisé de comprendre qu’une pareille raison de concours et d’intervention , dont un effet devient la consécration, doit conserver une certaine analogie générale avec la nature de l’instrument , sans épuiser néanmoins la véritable raison formelle de l’instrumentalité.

§ XXXIY. Produire est bien différent de faire. — Caractère réciproque entre la cause efficiente et la fin.

Or, sans avoir recours à aucune espèce de subtilité de langage (fkemokoyim ) , ni de bavardage ( ar.epuyloy(av), et par la seule raison des véritables essences des choses, et de toutes les classes de leurs espèces, tout le monde sait d’une manière certaine qu’il y a naturellement une bien grande différence entre la cause efficiente, x6 effîcere (produire un effet'),, et la cause occasionnelle, to facere (faire)1 ; si bien que l’on ne peut point attribuer ce t 6 effîcere à ces sortes d’ agents qui paraissent tendre et se porter vers l’action qui se produit , non par un acte direct , mais comme par accident (à ces sortes d’agents, dis-je, qui ne produisent sous l’influence de leur acte que des cas fortuits et non l’effet direct de leur acte propre) ; non , je le répète , on ne saurait dans un sens propre avancer une pareille proposition. Nous savons , au contraire , qu’une cause mérite absolument et éminemment le nom de cause efficiente , lorsque , par

1 Voy. T. Vlll, Comment. XIX.

T. II

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toute l’énergie de son acte et dans sa marche naturelle , elle tend et vise à un résultat certain , ne paraissant agir que pour cette fin , et s’accordant avec elle d’une manière si parfaite , que , là où cette fin n’existe pas , il ne paraît ni agent ni acte, et que , au contraire , partout où cet agent paraît , là se trouve aussi ce but final inséparable ; et réciproquement , là où l’on voit la fin , on voit aussi l'agent.

Or , l’évidence de cette sorte de caractère de réciprocité entre la cause efficiente et son but final est d’autant plus frappante , que non-seulement la cause tend directement à produire son effet , mais encore qu’elle ne paraît exister et subsister par elle-même que tout autant qu’elle agit pour cette fin à laquelle elle aspire , et que l’effet direct et principal ne peut convenir , ni même paraître être directement soumis à aucune autre chose , si ce n’est seulement pour que cette cause efficiente déploie et exerce son énergie , et qu’il soit vraiment et simplement prouvé que l’effet rend témoignage de la cause.

§ XXXV. Instrument nécessaire à celte fin.

En suivant ce système et cet ordre de causalité , on voit bien plus évidemment le caractère réel d’une véritable instrumentalité ; puisqu’ en effet c’est par cette cause efficiente, tendant, par ce moyen, et avec cette méthode vraiment supérieure , visant , dis-je , vers telle ou telle fin , qu’est accepté , choisi même , et , qui plus est , qu’est mis tout spécialement en action tel ou tel instrument ; c’est-à-dire que c’est à l’aide d’une pareille cause qu’est généralement mis en mouvement , accéléré , ou même gouverné spécialement et dirigé tel ou tel moyen ou instrument possédant d’une manière particulière toutes les conditions convenables pour atteindre, ou faire parvenir à cette fin. Or, ce qu’il y a de bien réel encore , c’est que tel moyen qui , par son propre état formel d’être instrument apte à atteindre telle

fin déterminée , ne peut, ni proprement, ni absolument, soit par son existence , soit par son essence , convenir à aucun autre usage , ou y être directement appliqué.

§ XXXYI. Organisme.

Quiconque sait penser et raisonner sera facilement d’accord avec nous sur ce fait , qu’on doit entendre par organisme ce caractère vraiment remarquable qui constitue la nature de toute raison, ou cause instrumentale. Nous osons croire , en outre , qu’il n’existe pas un seul homme assez indifférent sur ce qui intéresse l’humanité , et capable de révoquer en doute la réalité de tels agents, de tels instruments , de tels effets ou résultats produits.

Car , sans avoir recours à d’autre raison , nous aurions bien pu , du moins , donner à l’appui de ce fait des preuves tirées de nos productions artificielles , comme un véritable spécimen de ce caractère organique.

Nous pourrions encore exposer ici quelques documents en faveur de ce même fait, appuyés sur des preuves péremptoires; mais nous préférons poursuivre et donner du fait une démonstration synthétique, et faire voir jusqu à quel point le mécanisme est subordonné à l’organisme , et comment il peut néanmoins subsister par lui-même , sans jamais atteindre naturellement et directement au caractère distinctif de l’organisme.

§ XXXVII. Raison formelle du mécanisme.

Ainsi , pour que le mécanisme ait une raison formelle , il lui suffit de posséder en général les propriétés éminemment variables de grandeur, de figure, de site ou position, de mouvement, ou une faculté réelle à une mobilité quelconque ; de sorte qu’on puisse dire d’une chose possédant de tels caractères ou modes , qu’e//e est disposée mécaniquement. Mais il faut que cette même chose n’ait aucun rapport avec

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un usage particulier immédiat, attendu que , en vertu de cet usage , elle pourrait subir une modification et prendre aussitôt le caractère d’instrument.

§ XXXVIII. Preuves de ce qui précède.

On rencontre partout , dans les plus petites comme dans les plus grandes choses , des preuves de cette espèce de constitution mécanique. Ainsi, par exemple , toute liqueur acide contient réellement en elle certains atomes salins, ou , comme on le veut aujourd’hui , des corpuscules ayant une forme aiguë régulière ou irrégulière. Ces corpuscules possèdent d’ailleurs une telle mobilité , qu’ils peuvent, pour ainsi dire , se loger dans un fluide aqueux , et paraître avec lui sous une consistance fluide.

Us affectent même d’une manière particulière cette saveur caractéristique que nous appelons acide, alors que dans une occasion quelconque ils concourent , avec des substances terreuses et des alcalis, à s’échauffer plus intimement avec elles , à provoquer , par l’acte même de leurs combinaisons , certains bruits, et à former des bulles provenant de leur effervescence , et que , même avec certaines substances, ces corpuscules acquièrent un certain degré de chaleur et d’ardeur actuelle, etc.

Ainsi, à plus forte raison, voyons -nous un caractère mécanique dans le fait de Veau qui coulant en très-grande quantité finit par former un ruisseau et même un fleuve , lequel , à cause de la situation fortuite de son lit et de la hauteur des rives qu’il baigne , se trouvant tantôt plus à l’étroit , tantôt plus au large , roule ses flots avec plus ou moins de rapidité. Sous ce même point de vue , il y a mécanisme dans le fait de la subsistance , en divers lieux , de longues étendues de terre et éiîles incultes et inconnues aux hommes , inaccessibles peut-être à l’industrie humaine , et répandues çà et là sur le globe terrestre ; mais qui sont

néanmoins magnifiquement ornées (en ce qui concerne du reste la situation universelle et libre des terres et des eaux) de sites agréables , de toutes les conditions d’accidents de terrains , de forêts , de campagnes , de la présence , du passage et du séjour de tant d’espèces d’animaux , et cela avec un tel mécanisme qu’il serait impossible d’en faire ou d’en imaginer un tableau plus riant et plus animé.

Personne , je pense , ne niera qu’il y ait là un vrai et réel mécanisme.

Or, il est également évident que , malgré le concours de toutes ces circonstances , il n’y a dans tout cela absolument rien qui soit actuellement organique A ce caractère de mécanisme convient la pensée , que ces choses , avec de pareilles conditions propres , peuvent quelquefois subsister assez long-temps , et même bien souvent continuer à exister perpétuellement , de sorte que , s’il survient enfin quelque changement dans leur durée , on doit penser qu’il provient de toute autre cause étrangère à toute espèce de relation ou de rapport avec une raison organique directe et vraie.

§ XXXIX. En quoi consiste l’organisme, tant en général qu'en particulier.

Ce qui est le propre absolu de Y organisme, ce qu’il requiert d’essentiel et de particulier, c’est de posséder en soi une disposition mécanique (notez-bien que je ne parle ici que de cet organisme qui touche et échoit en partage tant aux choses qu’aux actions de l’ordre physique).

Or, un tel organisme doit évidemment jouir d’une disposition pareille , non-seulement d’une manière générale , en tant qu’il est de nécessité absolue que tout sujet corporel doit être convenablement nanti de cette disposition mécanique , mais encore , et surtout d’une manière spéciale , il doit la posséder dans une proportion mécanique , convenant

1 Troisième sujet de doute de Leibnitz. (Voy. Negol. otios., T. VI.)

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exactement à l’objet auquel il est destiné, et se trouvant en parfaite harmonie avec lui.

Cette circonstance n’a , dans l’organe , d’autre raison que celle d’une constitution générique et matérielle ; mais, pour ce qui est d’une raison de constitution absolument spécifique et formelle , c’est bien autre chose ; car, dans ce qui la regarde en propre , cette raison est fort étrangère à tout mécanisme. Elle consiste , en effet, dans la destination et dans une intervention actuelle à la production d 'un effet tout spécial, unique, et réellement si exceptionnel que cette raison , à cause même de sa constitution vraiment trèsspéciale qui lui est propre et par laquelle elle vise à une fin certaine , n’a vraiment pas une autre condition motivée d’être ni d’exister.

§ XL. Applications des preuves alléguées.

Ainsi , pour rendre plus évidentes les preuves que je viens d’alléguer ci-dessus, je puis dire que ces liqueurs acides, dont j’ai déjà parlé, deviennent (sous la direction arbitraire du chimiste , et selon son bon plaisir, dans la proportion et sur les sujets qu’il veut, comme aussi pour l’usage qu’il se propose et le résultat qu’il doit atteindre ) les véritables organes non -seulement de dissolutions et de compositions diverses , mais encore , par exemple , de changements variés, de couleur, de saveur et de décompositions différentes , et tout cela selon des fins et des circonstances arbitraires.

C’est donc ainsi qu’une masse ou un cours d’eau, avec ces circonstances purement mécaniques dont nous avons parlé, prennent un caractère organique , lorsque l’industrie humaine , dans des intentions et pour des fins sociales et arbitraires , maîtrise à son gré ce docile élément , soit qu’elle le conduise au moyen des canaux , soit qu’elle le renferme dans des réservoirs et des bassins , où elle le fait arriver au

moyen de certaines machines ; c’est ainsi , dis-je , que ces masses d’eau deviennent des instruments, ou bien subissent une sorte d’organisme pour le service des moulins , et pour d’autres semblables usages mécaniques plus importants.

C’est enfin ainsi que ces immenses étendues . de terres vierges deviennent, sous la main de l’homme , de véritables instruments destinés à ses divers usages , pour la construction de demeures solides, et pour fournir à tous les hommes et aux animaux domestiques des logements commodes, même de quoi les nourrir abondamment, et enfin, particulièrement , pour conserver à toute l’espèce humaine certains genres particuliers de plantes, de légumes et de fruits qui parviennent à une parfaite maturité.

§ XLI. Autres exemples.

Or, bien que je pense fermement que tout ceci soit de la plus grande évidence, je me ferai encore un devoir et un plaisir d’en exposer d’autres preuves , que je puise dans des causes toutes particulières , comme celles , par exemple, des machines artificielles, dont le confectionnement exige beaucoup de peine et de travail. Je recommande de bien observer dans ces machines les différences qu’on y découvre , au point de vue pur et simple du mécanisme et de l’organisme : ainsi, une horloge, habilement et ingénieusement travaillée , présente , de quelque manière qu’on la considère , une foule de particularités mécaniques ; et quoique l’intention directe de l’ouvrier ait été de la destiner à un usage tout spécial , c’est-à-dire à marquer très-exactement les heures , et que , sous ce rapport-là , comme sous celui de cette véritable aptitude à indiquer la division du temps , ce qu’on appelle -puissance, cette horloge soit et demeure un simple instrument organisé , elle est et demeure néanmoins aussi pendant quelque temps une simple machine, et aussi long-temps même qu’une main habile ne la

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monte pas ou ne la monte pas au moment convenable , afin qu’elle puisse indiquer l’heure vraie du méridien du lieu 1 .

Mais, en réalité, toutes les fois que, soit par intention , soit par maladresse , cette horloge est mal montée ou mal réglée, dès-lors, ou elle n’indique plus exactement les heures, ou bien même elle s’arrête tout-à-fait.

Cependant, quoique l’horloge puisse naturellement continuer ces mouvements d’élasticité , au point de vue de sa puissance très-spéciale , en vertu de laquelle elle est propre à indiquer régulièrement l’heure , et est destinée à marquer d’une manière précise les heures vraies et naturelles du jour ; toutes les fois et aussi long-temps que , par un vice quelconque, cette horloge n’atteint pas à ce but, elle ne mérite absolument pas d’être appelée organe ou instrument, dans le sens strict du mot.

C’est pourquoi , dans ce même sens , véritablement fondé sur la nature de l’objet, une petite machine de cette espèce, ayant un défaut quelconque à l’intérieur, et étant incapable d’indiquer les heures d’une manière directe et vraie, ne mérite absolument que le nom de simple machine , et non celui d’instrument propre et utile à quelque chose.

§ XLII. Les machines sont construites dans un but déterminé.

Dès-lors, convaincu que l’on regarderait comme un insensé quiconque oserait soutenir que de pareilles machines, telles qu’elles sont , n’ont pas été fabriquées dans la vue toute spéciale de les appliquer proprement et directement à quelque intention, mais qu’elles ont été faites sans but, ou tout au plus pour donner le spectacle de ce mouvement vulgairement appelé automatique 2; je pense qu’on sera d’accord avec la saine raison , quand on comprendra qu’un ouvrage spécial , péniblement élaboré , qui possède une

' Sujet du le doute de Leibnitz. (Voy. Negot. oiiot., T. VI.)

2 Voy. T. VIII, Comment. XX.

constitution en parfaite harmonie avec un effet tout spécial et uniquement propre à lui seul , n’a pu être réellement produit , à priori, que dans l’intention et dans le but d’être appliqué et employé par une cause quelconque , dirigeante à un résultat pareil.

§ XLIII. Description plus générale de l'organisme. — Il ne faut pas cependant se tourmenter l'esprit pour découvrir la fin réelle des choses.

Ce sujet mérite de notre part et à tous égards une plus profonde considération ; il exige aussi une étude particulière, surtout dans ce présent traité , où notre intention formelle est d’étudier la nature propre de V organisme : notre devoir est donc d’insister sur cette matière , et de la développer convenablement en peu de mots.

Les personnes qui s’appuient plutôt sur la relation des sens que sur la raison , saisissent une foule de choses en proportion avec l’impression organique ; c’est ce qui arrive • précisément à l’égard de cette maxime , qu’il serait imprudent de rejeter, tant elle paraît avoir été émise avec certitude et bon sens ; la voici : Il n'est point nécessaire de se tourmenter V esprit pour découvrir le but final de l'existence des êtres.

Pourquoi, en effet, vouloir ainsi perdre son temps et torturer son esprit en l’appliquant à la contemplation des choses qui sont si au-dessus de la raison humaine , et dont les profonds mystères lui seront toujours cachés ? Pourquoi chercher à savoir, par exemple , en quel lieu précis , dans quel ordre propre et surtout dans quel but final et naturel tant et de si grands corps célestes qui roulent dans l’espace ont été faits et ainsi disposés ? Et pourquoi demanderait-on encore quel est le but final de l’existence , je ne dis pas seulement de ce nombre infini d’individus vivants, mais même de chacune de ces innombrables espèces d’insectes

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qui pullulent et se multiplient sans cesse?... Elle n’a donc pas un sens frivole , cette considération touchant toutes les espèces des êtres créés , attendu que nous ne pouvons pas plus soupçonner que découvrir la véritable raison de leur universelle subordination à l’ordre général , si nous nous refusons d’y reconnaître la souveraine volonté adorable et absolue de la Divinité.

§ XLIV. Dans quel sens faut -il prendre ce qui vient d'être dit ?

Cependant , bien que toutes ces choses se passent assez régulièrement de cette manière , il sera permis à chacun d’apprécier aisément quel est l’avantage réel qu’on pourrait retirer d’un pareil langage. L’homme ignore en lui-même la force de la loi , comme si , appliquer son esprit à cette connaissance était pour lui l’expiation d’un crime ; mais il est bien plus sage de s’en tenir à ce conseil et à cet avertis- * sement salutaire : de ne point épuiser témérairement son intelligence à vouloir pénétrer le fond des choses qnil ne peut se promettre de découvrir, et qu'il n'aura apparemment jamais l’espoir d’aborder avec fruit.

Au surplus , ce qui est bien méritoire et même bien évident d’après toutes ces circonstances , c’est que les personnes qui s’occupent de ces questions n’ont absolument en vue que les fins dernières des êtres , sans s’inquiéter nullement des rapports simples, naturels et plus évidents de finalité et d’ instrumentation.

Mais qu’on se garde bien de regarder comme oiseux et inconvenant d’étudier de semblables rapports ; il me paraît , au contraire , réellement absurde , je dirai même honteux , — pour toute personne qui se livre à des considérations scientifiques, quelles qu’elles soient, — de négliger, non l’étude du but' final des choses, mais l’existence et la nature manifeste , c’est-à-dire le mode d’être réel et vrai des

instruments , ou bien de désespérer d’acquérir jamais , sinon autre chose , du moins la science de l’histoire naturelle des êtres qui dévoilerait la raison de leur mode d’existence.

§ XL Y. Il ne faut point trop rechercher les fins universelles

des êtres; mais on doit en rechercher les fi, ns spéciales.

Bien s’en faut donc que l’homme ne doive pas absolument s’occuper à l’étude et à la sage méditation des fins dernières des êtres; car que serait -il permis alors d’étudier méthodiquement? On ignorerait même les premières notions de l’histoire , s’il n’était ni permis , ni juste , ni obligatoire pour l’homme d’en étudier les derniers résultats. Ainsi faudrait-il, par exemple , dissimuler l’usage de nos parties organiques, parce que leur destination est telle que les organes des sens sont faits pour transmettre les sensations , les muscles pour exécuter les mouvements , et la langue pour articuler des paroles, etc.? Et faudrait -il encore renoncer à l’investigation de toute disposition mécanique à ces usages , de celle des yeux pour recevoir la lumière, de celle des oreilles pour aider à percevoir les sons , etc. ?

Mais si, au contraire, ces choses doivent être prises dans leur seul et véritable sens , et qu’on veuille les regarder comme des fins universelles, assez bien désignées par quelques auteurs sous le nom de fins cosmiques, et appartenant à la généralité des êtres de ce monde au point de vue de l’ordre universel , on doit les considérer simplement comme des fins naturelles, et l’on ne doit pas fixer son esprit à les approfondir avec une sollicitude trop minutieuse ; il faut surtout éviter avec soin de les imaginer.

Cependant , lorsque ces mêmes fins s’adressent à des choses spéciales, elles méritent bien certainement d’être considérées et appréciées au point de vue de leur connexité et de leur union intime , et cela d’autant mieux qu’elles sont évidemment liées entre elles ; alors, dis-je, mais seulement

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alors, nous devons examiner ces choses avec tout le soin scrupuleux d’une observation sérieuse , et non simplement les effleurer ou , pour mieux dire , les ébaucher en passant avec des opinions préconçues.

Or, pour bien et convenablement fixer notre intention vers le but que nous voulons atteindre , nous devons absolument éloigner de notre esprit ce préjugé, qui fait plus absolument encore refuser un but final aux êtres existants , au lieu d’en apprécier mûrement la réalité.

Pour cela, il faut de préférence s’attacher uniquement à l’ histoire des faits, et s’appliquer sérieusement à rédiger avec méthode ce qu’elle nous fournit.

C’est ainsi qu’il deviendra évident et clair qu’un grand nombre de choses sont de toute manière si bien liées par leur rapport à leur fin spéciale, que , si l’on faisait abstraction de ces fins, non-seulement, ces mêmes choses,1 en tant que telles (en en supposant d’ailleurs quelque part la possibilité), n’auraient et ne pourraient absolument avoir aucun usage, même universel; ce qui cependant serait réellement contraire à la nature universelle de tous les êtres en général et en particulier de ce vaste univers. Mais aussi une chose pareille ne serait certainement à priori qu’une pure chimère ; elle ne pourrait donc pas exister, à moins qu’elle ne fût directement formée pour cette fin.

§ XLVI. Les fins spéciales constituent toutes les classes des espèces.

Si l’on tient enfin à faire une plus heureuse appréciation de ces choses , il convient de ne point oublier, soit la nature de ces fins en général , soit le caractère de cette appréciation que l’on fait de leur importance , tant sous un rapport simplement universel que relativement à leur comparaison avec d’autres objets dans cette universalité des êtres.

Il se présente tout d’abord à l’esprit cette considération,

savoir : que ce sont ces nombreuses fins particulières et les conditions qui s’y rapportent , qui constituent nonseulement les véritables espèces d’êtres dans le système universel de ce monde , mais encore toutes les classes de ces mêmes espèces, à tel point que , si l’on faisait abstraction de ces fins , par ce seul fait seraient abolies toutes les classes spéciales des êtres de la nature, et, par conséquent, je ne dirai pas seulement certaines espèces , mais absolument les espèces les plus nobles , c’est-à-dire celles qui exigent le plus de peine , le plus d’art , et qui embrassent sommairement une foule d’autres êtres plus simples de cet univers ; mais dès-lors tout serait détruit et rentrerait dans le chaos.

Or, comme il ne convient pas de penser que cela puisse arriver ainsi , et qu’il n’y a pas de raison pour que les choses se passent de cette manière , il importe de bien examiner comment on peut empêcher cette confusion , et de rendre à la vérité le solennel et si éclatant témoignage qu’elle mérite ; afin que je ne paraisse pas avoir rien exagéré par une téméraire invention , bien qu’on puisse être ici à l’abri de toute appréhension, quand on comprend, sans trouble et sans effort , la véritable nature des choses et les modes successifs de production et d’existence.

§ XLVII. On refuse le jugement aux bêtes. — On leur accorde cependant la mémoire qui régit le corps.

Nous ne parlerons pas ici de tout le règne animal, ni de ses innombrables espèces , attendu que , selon les mœurs des temps présents , on confond et on profane vaguement , dans des observations désordonnées , toute considération et tout rapport de la pensée à l’égard des animaux , et que , contrairement à toute sérieuse , vraie et légitime méthode de discernement , de distinction et d’emploi convenable des véritables noms des choses , on révoque en doute qu’ils soient doués de jugement ou de discernement , et par là aussi d ’imagi-

nation ( phantasiœ ), à l’égard des choses qu’ils auraient discernées 1 .

Et cependant, non-seulement on n’hésite pas à leur accorder la mémoire des choses distinctes, mais, ce qui est plus encore (chose inouïe dans ce monde et bien contraire à tout mode rationnel de contemplation!....), on attribue à cette mémoire des brutes la puissance et l’acte de mettre énergiquement en jeu les organes corporels, d’agiter le corps dans toutes ses parties , de lui faire exécuter les mouvements les plus compliqués et de le pousser même jusqu’à son entière ruine 2 .

Or, comme je ne suis nullement disposé à. passer mon temps à réfuter des erreurs aussi absurdes , je prends le parti d’insister uniquement et directement sur la vérité du fait relatif à l’espèce humaine.

§ XLYIII. L'âme humaine existe dans le corps et avec le corps.

Que si nous considérons 1 ’âme humaine d’après les propriétés vraies et certaines que nous concevons uniquement en elle, nous reconnaissons : 1° sous le rapport de sa véritable existence , qu 'elle existe réellement dans le corps et avec le corps, lequel a seul, pour cela, le droit d’être appelé corps humain ; 2° en raison de sa force efficace et de son énergie quelle qu’elle soit, tout ce que nous savons de l’âme et rien de plus, c’est que, quelles que soient les actions dont elle s’occupe , elle n’agit qu’au point de vue des affections ou états affectifs des corps , de ces affections si essentiellement inhérentes, — comme on dit , — que l’on ne saurait pas même les en séparer par la pensée , sans que par là, aussitôt que l’on opère l’abstraction d’un tel fait dans l’esprit, non-seulement l’idée de corps disparaisse, mais encore et absolument celle de ces affections , vu que nous ne pouvons

1 Voilà, j’espère, un argument ad hominem et à l’adresse des Cartésiens!

2 Voy. T. VIII, Comment. XXI.

pas même les concevoir séparées du corps 1 ; 3° enfin, si l’on veut donner un nom plus positif, en parlant de ces choses , ce sera d’une manière abstraite que nous dirons que l’âme est quelque chose de fini, xo finilum, c’est-à-dire que le fini seul sera du ressort de l’intelligence de l’âme , à tel point que sa puissance ne pourra atteindre dans ses efforts que ce qui est le plus fini , le mieux déterminé ou ce qui est absolument un.

§ XLIX. L'âme est accablée par la multitude des objets dont elle est assaillie.

Convient-il maintenant que j’expose ici , sans utilité aucune et d’une manière aussi générale que confuse , en présence de tant d’esprits indifférents , ma pensée à l’égard de Y impuissance bien connue de l’âme à supporter la fatigue qu’elle éprouve en présence de cette multitude d’objets qui viennent l’assaillir à la fois? Je crois plus opportun de dire que l’âme se possède très-bien et qu’elle a conscience d’ellemême , elle ne s’oublie pas , se souvient aussi parfaitement qu’elle ne peut véritablement et d’une manière positive comprendre absolument qu’une seule chose à la fois , c’est-à-dire qu’elle ne peut , dans un seul et même instant donné , ne s’occuper par la pensée que d’un seul et unique objet sur lequel elle veut porter un jugement ; elle sait aussi que tout ce qui est complexe et se présente sous un aspect composé, ne peut être atteint par elle si ce n’est par une suite d’actes composés ou successifs , seul moyen de s’en rendre raison et de s’en occuper avec fruit.

§ L. Elle redoute l’infini.

Mais ce qui est plus encore , c’est que , comme l’ont déjà depuis long-temps fait remarquer les anciens, l’âme recule

1 C’est à tort que M. le Dr Garreau et bien d’autres avant lui , s’appuyant sur cette phrase , ont accusé Stahl de matérialiser l’esprit!... Qu’on y regarde de plus près , et l’on admirera une fois de plus ici le médecin-philosophe ,

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avec un vrai tremblement devant V infini, et que, voyant tomber les vains efforts de toute son énergie , elle fuit devant cet infini, comme frappée d’impuissance, tant elle redoute son abord !

Tant s’en faut donc qu’elle ose s’élever vers les dernières limites , et jusqu’à la souveraine et principale propriété des choses corporelles , effort sublime auquel elle ne peut atteindre1.

§ LI. L'âme s'occupe des affections corporelles.

Mais ce qui est plus positif et qui vaut encore davantage, ce que généralement tous les hommes , et , s’il est permis de le dire , tous les philosophes , appellent le propre suprême et absolu, ou, en termes d’école , le spécifique et le formel de l’âme humaine , c’est cet acte puissant de la pensée par lequel l’âme se représente certaines images des êtres pour les observer de près , et pour s’arrêter ou se reposer enfin sur ce qu’il y a de plus saillant , de caché ou de fugitif dans ces images. Un tel acte est, dis-je, la pensée suprême et la plus éminente de cette énergie de l’âme pour s’occuper continuellement des affections corporelles.

§ LU. L'âme ne conçoit ces affections que sous des figures et des formes .

De tous les actes produits par la puissance de l’âme , c’est bien certainement ici le moins subtil et le plus lent ; par la raison d’abord qu’au point de vue du sujet , l’âme s’occupe

qui ne voulait pas plus de l 'animal -machine de Descartes que de Ma'lebranche. Encore une fois, Stahl c’est Hippocrate, c’est Aristote, c’est S. Thomas, c’est Mélancton lui-même appliquant son génie à la^ médecine.

1 Le lecteur doit bien faire attention ici que Stahl parle de l 'anima et non de Vanimus. L'anima s’occupe spécialement des choses physiques et corporelles; Vanimus, des actes purs de l 'intellect et du raisonnement. Ce sont là deux puissances en acte, mais issues d’une seule et même source dans la personnalité humaine.

moins des états affectifs des corps que de ceux de leur masse ; puisque , en effet , l’esprit ne peut , à l’égard de quoi que ce soit , se former par la pensée aucune notion vraie et réelle , aussi absolue ou distincte que possible , sans en avoir saisi préalablement les notions de quantité ou fins, les notions de lieu ou mesure de limites, les notions de figure ou mode, et , enfin , une notion de rapport de dimension 1 .

Qui plus est encore, l’âme, moyennant la figure, la position et le nombre dans les choses corporelles , s’en représente la forme spécifique, et, en quelque lieu qu’elle soit, elle soumet ces deux choses à son empire absolu , et détermine ainsi la raison vraie , pleine et formelle de la corporéîté. Il est d’autant plus évident que l’âme humaine est liée à ces états des corps, que la pensée ne peut rien atteindre avec plus de certitude , avec plus de facilité , plus d’évidence et plus de constance que ces figures mêmes et ces formes qu’elle se représente sous des images .

§ LIII. L'âme doit se former d'abord une idée de ces images.

J’ajouterai , en outre , qu’il est absolument impossible à lame d’exercer sa pensée, même sur un objet, d’une manière bien distincte sous sa forme et sa figure , autant qu’il lui est impossible de le faire à l’égard de plusieurs choses à la fois , ou de les mettre en rapport , si ce n’est d’une manière très-grossière et sous des expressions très-significatives, en leur donnant une apparence corporelle figurée , c’est-àdire sous une formule vulgaire de langage et une acception physique et éminemment sensible.

D’où je conclus que l’âme ne peut dignement exercer sa pensée sur quoi que ce soit, qu’ après qu’elle en a perçu l’idée par l’intelligence , au moyen des impressions organiques , et de la relation des sens ; voilà pourquoi encore il

1 Celte idée a donné lieu à la dernière objection du 3e doute de Leibnitz. (Voy. Neg. otios., T. VI. )

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n’est pas au pouvoir de l’esprit humain de se représenter aucune figure , ou de penser à aucune forme , à moins que cette forme et cette figure ne tombent dans le domaine des sensations , sous une fiction ou une image comme placée d’avance en dehors de notre corps à la disposition des yeux ; et ce qu’il y a d’incontestable , c’est que personne n’est absolument capable d’avoir ou d’éprouver une seule perception distincte et réelle à l’égard du plus petit corps imaginé, sans se le représenter encore avec toutes les dimensions sous lesquelles il le voit , et tel qu’il le considère et l’observe quand cet objet est placé à une distance raisonnable de ses propres yeux ; personne ne pourra non plus avoir quelque notion d’un son très-subtil que tout autant qu’il suppose que ce son puisse encore être bien entendu.

§ LIV. L’âme ne peut juger de ces espèces que collectivement.

Quoiqu’il y ait encore d’autres distinctions , je veux dire des jugements et d’intellectives perceptions de choses encore plus subtiles , telles que les odeurs , les saveurs , les couleurs et même d’autres espèces tangibles, en tant qu’espèces ; cependant je dois faire observer, à l’égard de tous ces faits, que l’âme non -seulement n’a pas le pouvoir de s’occuper de ces choses (en tant que telles), ou d’en concevoir la nature par de rigoureux raisonnements et par manière de conclusion , d’après des comparaisons ou des raisons particulièrement manifestes et reconnaissables , mais encore et de plus l’âme n’a aucune puissance éminente et familière d’acquérir la connaissance de ces choses et de les bien comprendre dans son intelligence, sinon par un acte de pur raisonnement, du moins par un acte de simple raison, à moins que ce ne soit à l’aide de la disposition toute matérielle de ces choses, c’est-à-dire au point de vue d’une agrégation ou réunion collective de ces substances corporelles en une très-grande masse.

Par conséquent , pour ce qui est des odeurs , à moins qu’elles ne se présentent sous une masse compacte unie dans une étroite compression de leurs exhalations odorantes, jamais l’organe de l’odorat ne pourra reconnaître ce qu’elles sont en réalité , ni distinguer ou bien comprendre telle ou telle odeur, pas plus que leurs qualités spéciales.

§ LY. L'anxiété causée par la présence d’un chat dans une chambre ne conclut rien contre notre assertion.

Qu’il me soit permis de citer ici un fait que je ne puis négliger, ni passer impunément sous silence : il s’agit de ce cas de connaissance particulière, chez une personne qui tient de l’imagination timide et inquiète de sa mère ; cette disposition , par exemple , où elle se trouve de croire à la présence d’un chat enfermé dans une chambre (peu spacieuse, ce qu’il est essentiel de noter), à tel point qu’elle éprouve, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du corps , les faits ordinaires de l’inquiétude et de la frayeur.

Or, il faut prendre ici en considération cette extrême perplexité (qu’on me pardonne l’expression) , bien certaine et bien évidente de cette énergie de l’intelligence ; quoique , au fond de cette perplexité, il n’y ait absolument rien, même à posteriori, qui soit véritablement et sans nul doute conforme à la vérité; bien loin de se présenter au discernement de la pensée elle-même, c’est-à-dire à quelque action de l’âme, afin qu’elle puisse établir une notion distincte , bien loin même qu’elle n’y parvienne par l’acte propre du discernement.

Tant s’en faut , en effet , que cette perception soit réelle , à cause des émotions que l’âme éprouve ; car elle ne peut comprendre ce fait, en avoir le moindre souvenir , comme d’un fait réellement certain et présent, si ce n’est simplement par une expérience long-temps répétée. Tant s’en faut, enfin, que l’âme puisse, en pareils cas, exercer avec

discernement un acte de perception et de connaissance analogue aux autres qui lui sont habituels.

§ LVI. Observation à l'appui de ce qui précède.

Quoiqu’il ne convienne pas au sujet que je traite de m’arrêter plus long-temps sur cette matière , c’est néanmoins avec plaisir que , pour jeter quelque lumière sur ce qui vient d’être dit , je vais citer un exemple extraordinaire à peu près semblable.

«Une jeune fille, très-saine de corps et d’esprit, jusque¬ -là d’un caractère gai, et ne connaissant point encore les » craintes frivoles et les inquiétudes de la peur, avait toujours » joui d’ailleurs d’une santé parfaite jusqu’en ce moment , et -n’avait depuis très -long -temps éprouvé aucune espèce de -maladie. Etant allée, un certain jour, visiter une personne » de sa connaissance , elle en fut très-bien accueillie ; pour » la recevoir dignement , on lui dressa un lit de plumes très- » souple , qu’on appelle vulgairement ( eider-dunen ) duvet -ou édredon. Elle demeura donc sur ce lit pendant la » première nuit , avec beaucoup de peine , sans prendre -aucun repos, sans pouvoir même goûter le sommeil et en » proie aux plus violentes agitations ; de sorte qu’elle passa » toute la nuit à se plaindre , mais sans pouvoir désigner no- » minativement quelque incommodité particulière, si ce n’est - que , contre son habitude , et après avoir passé une nuit » inquiète jusqu’au jour , elle se sentit vers le matin la tête » appesantie et embarrassée plutôt qu’affectée d’une douleur -réelle. Elle resta dans cet état toute la matinée jusqu’à » l’heure du dîner (mais elle avait repris, de suite après son » lever, le caractère animé et jovial de son naturel ordinaire).

» Cependant , ayant senti après le repas le besoin de » dormir , et ne s’inquiétant déjà plus de tous les désagréments -qu’elle avait éprouvés durant la nuit précédente et qui » l’avaient privée de sommeil, elle alla se jeter sur ce même

» lit pour y goûter un peu de repos ; mais aussitôt elle res- » sentit en elle quelque chose d’insolite et de surprenant ,

» qui , augmentant de plus en plus , renouvela la scène fati- » gante de l’autre nuit.

» Or , de même qu’il serait bien difficile à qui que ce soit » de pouvoir se rendre raison d’un pareil phénomène , la «jeune personne ne pouvait s’imaginer ni découvrir en » son esprit quelle devait être la cause de ce qu’elle éprou- » vait ; à moins , disait-elle , qu’après avoir joui si long-temps » d’une longue santé , ce ne soit ici un prélude à quelque » grave maladie , ou qu’il faille en rejeter la cause sur la >» fatigue d’un voyage de plus de deux jours.

» Il arriva par hasard qu’en ^changeant les draps de ce lit » si impropre au sommeil (je veux dire les draps qui , selon » l’usage des grandes maisons, ne font que recouvrir les lits »de plume), il arriva , dis-je, qu’en enlevant ces draps, la » jeune fille reconnut l’étoffe de coton qui habituellement » sert à contenir le duvet , et ce fut alors que , se rappelant » l’antipathie qu’elle avait naturellement pour ces sortes de » lits , elle fut ainsi délivrée de toute crainte ultérieure ; car, » ayant tranquillement changé de lit , elle put réparer faci- » lement le repos que lui avait fait perdre l’insomnie.»

§ LVII. Affection de désir ou d'aversion de l'âme pour ou contre ces choses.

Assurément, après avoir apprécié ces faits sous tous leurs rapports , il est , je pense , assez évident que toute l’énergie de l’âme se lie uniquement et s’attache étroitemen aux choses corporelles, et, comme on le dit vulgairement , à celles qui sont comprises sous un rapport tout matériel. Nous devons donc , d’après ce qui a été dit , attribuer en quatrième lieu à ce phénomène plutôt , comme il paraît , une affection qu’un acte , c’est-à-dire, à priori, un désir de l’âme pour obtenir ces choses , et sa joie quand elle les

obtient et qu’elle en jouit ; ou bien , au contraire , une aversion de l’âme pour les choses qui font naître en elle la crainte , la haine , la tristesse.

Tout cela provient moins du contact et de la présence matérielle des corps , que de leur simple réminiscence , et même seulement de la simple fiction arbitraire de choses semblables.

§ LVII1. L'âme s'occupe des divers états des corps par des moyens matériels.

Comme tous les faits dont il vient d’être question ont été si bien mis en rapport qu’on ne peut plus douter, d’après cela, que l’âme humaine , — à l’égard de ce qui constitue les divers états des corps, ou leurs manières d’être affectives, en tant que simplement et absolument telles, — non-seulement s’en occupe , s’y attache et même en fait d’abord l’objet de ses désirs pour s’en réjouir ensuite , mais encore , autant du moins que cela lui est permis, qu’elle n’exerce sa puissance et son action que sur cette seule et unique chose et sur ce qu’il nous est donné simplement de connaître; de même aussi , à cette disposition de notre âme vient se joindre pareillement cette circonstance ultérieure d’une égale énergie et d’un caractère identique en ce genre.

C’est que l’âme n’opère ses actes et n’arrive à ces objets que d’une manière médiate et non immédiatement , mais bien par des moyens qui sont en très-grande partie tout-àfait corporels et en nombre infini.

§ LIX. Ces moyens sont relatifs à l'âme et non aux objets.

Nous devons, en cinquième lieu , exposer ici une preuve qui mène plus directement et plus évidemment même à la vérité des faits dont nous faisons l’appréciation.

En effet , bien que l’on puisse peut-être dire que ces moyens matériels regardent principalement les objets , et

qu’ils ont une utilité particulière dans la concentration , par exemple, de ces sujets et même des objets (de sorte que l’on peut dire que les yeux sont faits pour concentrer les rayons lumineux ; que les labyrinthes, les limaçons surtout et les divers canaux auditifs , malgré leurs nombreuses circonvolutions et différentes directions, convergent vers un point unique et y concentrent les sons , et que des plexus nerveux , à l’instar de faisceaux pénicillés , s’élèvent sur la surface de la langue , comme pour veiller à ce que les corpuscules sapides soient saisis, retenus et exactement transmis à l’organe du goût , etc. ) ; d’après cette même considération , il est cependant assez manifeste que tout cet immense appareil physiologique n’a aucune espèce de rapport direct , final et formel avec ces matières pas plus qu’avec d’autres, mais uniquement avec lame elle -même; de telle sorte que les objets matériels viennent , par ce moyen , se présenter même plus corporellement à l’âme , comme nous l’avons déjà fait sentir, et cela non-seulement en très -grand nombre, mais encore comme étant unis ensemble par leur agrégation.

Or, il est d’autant plus facile de voir que ces appareils organiques se rapportent absolument à l’âme elle-même , si bien que sans eux l’âme ne saurait ni voir, ni entendre , ni goûter, etc., ces objets matériels, ni même avoir rien de commun avec la lumière , les sons et les saveurs , dont elle ne pourrait même pas se faire une idée.

D’où je suis en plein droit de conclure , d’une manière positive, que l’âme humaine, si elle était privée des organes convenables à la perception des objets, ne pourrait en concevoir jamais ni la forme ni la figure, ni même en avoir la moindre notion 1 .

1 C’est là une vérité dont personne ne saurait douter, à moins qu’on ne fût dépourvu de bon sens. L’âme humaine, unie au corps, ne peut rien percevoir au-dehors sans les sens, rien , bien entendu , des sensations qu’elle éprouve au point de vue des êtres d’ici-bas.

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§ LX. Ces moyens organiques sont destinés à une fin certaine.

Comme , selon l’avis de tout le monde , et autant qu’il nous est donné de le savoir, non-seulement toute la disposition naturelle de l’âme , mais encore toute sa destination, a pour unique but d’arriver à la connaissance des divers états affectifs des êtres (comme qui dirait vers leur véritable et unique but universel) , il ne peut donc pas se faire que , par l’acte simultané des divers moyens de connaître que nous possédons , nous ne reconnaissions pas , en effet , que ces moyens organiques sont , directement , véritablement et uniquement destinés et faits pour cette fin.

Car, d’après ce que nous avons dit déjà plus haut , j’ose espérer que quiconque n’est point novice en ces matières partagera mes sentiments , — personne , en effet , ne pourrait me blâmer de revenir si souvent sur un sujet que les circonstances du jour me forcent de répéter ; — j’espère , dis-je , que quiconque est capable d’approfondir ces conceptions relatives aux fins formelles pensera , avec moi , que partout où , par une nécessité quelconque , existe une fin certaine, là aussi existent des moyens nécessaires, propres à conduire à cette fin ; et ces moyens, en tant que tels, n’ont uniquement et directement de nécessité qu’en vue de ce seul but et non d’un autre.

§ LXI. Ils ont un rapport d'union intime avec l’agent qui tend à une fin.

Par conséquent , comme il est notoire , du moins par cette preuve de la disposition naturelle de l’homme , que l’on voit certaines espèces de choses naturelles vraiment et évidemment faites pour une fin déterminée , sans laquelle elles ne pourraient pas être ce qu’elles sont, pas plus quelles ne pourraient arriver à cette fin sans le secours

d’autres moyens parfaitement propres à les y conduire , nous devons tirer de là cette bien simple et logique conclusion : que ces moyens mêmes ont un rapport d’union intime avec cet agent , qui n’existe , dans tous les cas , que pour un but final.

Ces moyens , dis-je , sont des instruments directs qui existent essentiellement , et non d’une manière accidentelle ou secondaire ; simples instruments de cet agent et de son acte, incapables d’exercer aucune action propre sur cet acte ni dans cet acte , mais plutôt applicables à l’acte et uniquement pour l’acte même, et n’existant absolument qu’à cause de lui , sans avoir aucune autre raison d’être , puisque , en effet , cet acte est nécessaire en soi , ainsi que dans toute son espèce.

§ LXII. Il n’y a point d'autre raison d’être pour ces instruments.

Toutes ces choses se passent réellement ainsi et ne peuvent se passer autrement. Nous devons, au surplus, faire observer que la certitude d’une telle position est d’autant plus évidente , que , même à posteriori , on ne saurait donner aucune autre raison , soit de l’existence naturelle et simple de ces instruments à l’égard de leur objectivité , soit de leur essence , si parfaitement et uniquement propre à de telles actions, à l’égard de leur subjectivité. Ceci est d’autant plus vrai , que, dans l’hypothèse de la puissance de ces instruments en acte , cette opération serait bien loin de pouvoir être assignée à un usage quelconque, unique et réel.

§ LXIII. Difficulté de la conception de ces choses , par l'incurie de bien des gens .

Les personnes versées dans l’étude de ces questions , et qui se trouvent édifiées sur l’acception générale des mots organe ou instrument et instrumentante , s’impatienteront

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peut-être de me voir insister avec tant de soin et tant de prolixité sur des matières si simples et si palpables ; mais on aura égard à mon intention de diriger les études et l’instruction des élèves inexpérimentés et négligents ; et , tout en rendant hommage à ma bonne foi , ces mêmes personnes n’hésiteront pas à faire retomber sur l’expérience et l’enseignement des temps modernes cette coupable et habituelle incurie, si généralement admise et tolérée touchant de pareilles matières.

§ LXIV. Les brutes sont-elles dépurés machines?

Je n’ai certes ni l’intention ni le loisir de m’occuper de ces continuelles plaisanteries , ainsi que de ces absurdes et communes moqueries qui de nos jours sont si familières et si agréables à certains esprits, faisant l’unique sujet de leur contemplation , des idées fantastiques qu’ils ont touchant la nature des bêtes.

Ils prétendent , en effet , que les bêtes sont de pures machines, sans aucun but final ; qu’elles n’ont d’autre fin, ou raison d’être ce qu’elles sont , que celle que Dieu a voulu qu’eues eussent, et qu’elles ne sont enfin que ce que Dieu a bien voulu qu’e//es fussent 1 .

On insiste en disant que tout cet acte qui s’opère dans les corps des bêtes , et même par leurs corps , tant dans chaque membre en particulier que collectivement dans toutes leurs parties , et , ce qui est plus encore , que les actes qui , quelque nombreux qu’ils soient , s’opèrent ainsi , sont tous et chacun produits par une cause non efficiente et finale , mais simplement établie et absolument mise en mouvement , pour opérer ces actes et produire tels effets quelconques les plus spéciaux, sans but , ni fin, ni destination.

1 Barthez accorde l’intelligence et la volonté aux brutes (Voy. Nouv. mécan. des mouv. de l'homme et des animaux, g XXI, p.219), mais bien entendu une intelligence et par conséquent une âme sui generis.

De telle sorte qu’on ne laisse aucune place à l’action propre des bêtes, qu’il y ait production d’acte ou non.

§ LXY. La volonté et l'intention de Dieu ont néanmoins une fin certaine.

Cependant , malgré toutes ces gratuites et imaginaires assertions , aucune solide raison ne peut détruire l’essence nécessaire et vraie de l’organisme ; puisque , en effet , ce qui se fait par la volonté expresse de Dieu doit par conséquent , dans tous les cas , avoir nécessairement lieu et se faire absolument pour une fin , c’est-à-dire pour l’accomplissement de l’intention et de la volonté divine.

Or, quand ce but est atteint, existe-t-il une autre fin plus noble et plus vraie? Néanmoins , si l’on conçoit et qu’on affirme , avec connaissance de cause , que toutes ces choses se font au moins pour cette fin , sinon pour un autre but intermédiaire, on comprendra certainement que tout ce qui a ainsi lieu s’opère entièrement pour une destination , c’està-dire selon l’absolue intention de Dieu même. Peut-on, je le demande, concevoir une autre destination plus simple, plus certaine et plus vraie?

Eh! ne sommes-nous pas même obligés de dire avec vérité et simplicité que tout se passe ici d’une manière organique? Ne devons-nous pas concevoir aussi que cette direction pareillement organique provient moins immédiatement de la volonté divine , qu’elle ne procède , s’exécute et se soutient si long-temps , tant qu’elle existe , en quelque temps et en quelque lieu qu’elle s’opère , sous l’impulsion continue et perpétuelle d’une force active?

§ LXYI. Le corps de l’homme, en tant que machine , a été ainsi formé, pour que toutes ses parties aient un rapport organique avec ses usages et ses actions.

Mon intention ne saurait être ici d’épuiser péniblement cette déduction universelle , attendu que toute personne peut

facilement donner suite à ma dernière observation , et que d’ailleurs tout le reste de notre raisonnement ultérieur peut s’y appliquer également.

Je m’occuperai donc de préférence à l’étude du corps humain, que le vulgaire des philosophes modernes considère comme un automate *, c’est-à-dire comme agissant par lui-même ; car , en tant que ce que nous observons de nos yeux est une chose visible , le corps humain est lui-même un corps distribué en un certain nombre de parties qu’on avoue être toutes organiques ; mais les disciples de pareilles doctrines ne vont pas eux-mêmes jusqu’à nier , certes , que ces parties (observées en particulier dans tous les détails de la machine, et considérées en général, du moins par rapport à l’usage de la machine et par rapport au système des actions qui lui conviennent) paraissent posséder parfaitement une telle raison organique.

§ LXVII. Manière de traiter cette matière.

Cependant je ne suis nullement disposé à poursuivre ma dissertation en rejetant purement et simplement cette opinion des modernes , ou bien de la réfuter directement : mon intention est plutôt d’expliquer comme dans une thèse , et de considérer, d’après les déductions que nous avons déjà tirées , si , sous ce rapport-là , le corps humain paraît subsister par lui -même et ne point exister pour autre chose, ou s’il paraît du moins avoir une destination quelconque toute différente de sa véritable et unique destination ; et cela touchant le corps considéré en lui-même, et, à priori , dans ses rapports avec l’âme humaine. J’exposerai ensuite, à posteriori , mes considérations : 1 0 d’après les facultés propres et intrinsèques de l’âme , facultés qui lui sont absolument naturelles tant du côté de l’intelligence que de celui de la

1 L’on voit ici le cas que ferait Stahl des partisans des idées cartésiennes, au point de vue de l’automatisme du corps.

volonté; 2° d’après ses propriétés relatives, mutuelles, puissamment effectives, surtout actives et principalement ici du côté de la volonté qui doit librement s’exercer sur le corps, tant pour agir sur lui que dans l’action elle-même.

§ LXVIII. Le mouvement conserve la constitution matérielle du corps.

Quant à ce qui concerne directement le corps, 1° nous avons sous les yeux toute sa constitution matérielle si essentiellement disposée à une corruption intime et prompte , que , considérée en elle-même , elle nous apparaît réellement avoir été faite à dessein et même destinée , comme on dit, à la corruption. 2° Nous voyons aussi cette constitution matérielle du corps dans une disposition toute contraire, je veux dire, par opposition à la corruption, susceptible de se conserver durant de longues années par un quelque chose toujours opposé et étranger à la nature foncièrement corporelle et matérielle de cette constitution ;

. et ce quelque chose , quelle que soit l’idée que nous nous en fassions, est réellement incorporel et immatériel , de sorte que , si nous le considérons comme un effet d’une cause certainement pareille et elle -même immatérielle, nous le ferons bien raisonnablement dériver du mouvement. 3° Pour ce qui est de cette conservation extraordinaire du corps, et aussi contraire à sa matière qu’opposée à sa nature , nous ne voyons pas évidemment comment , sans ce principe, ce corps devrait avoir une durée réelle et se conserver longtemps, contrairement à sa propre essence. 4° Mais ce qui est encore moins évident que cela, c’est qu’on ne voit aucune raison pour que ce corps existe dans toute sa compréhension, ayant une existence telle que nous la lui reconnaissons, c’est-à-dire en tant qu’il produit telle ou telle action. 5° Nous n’avons pas non plus la faculté d’apercevoir clairement quelle espèce d’acte absolu et positif pourrait exercer ce corps con-

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sidéré en lui -même, et en dehors de la direction de l’âme. 6° Nous sommes bien loin aussi d’apercevoir quelle utilité aurait ou pourrait avoir la réalité de pareils actes. 7° Mais, au contraire , nous voyons très-bien , je ne dis pas seulement, cette nécessité très -expresse ou, comme on dit, très-absolue, et ces rapports du corps et de ses actes propres qui répondent exactement aux facultés particulières de l’âme , ainsi qu’aux usages et aux résultats de ces facultés. 8° Enfin , je dis encore que nous voyons évidemment la disposition directe de toute la compréhension du corps , en tant qu’il est tel , par rapport à la nature de lame , que celle-ci nous est connue du moins d’une manière générale.

§ LXIX. L'âme est, sous un triple rapport, destinée à se mêler des choses matérielles.

Ainsi, pour exposer la principale partie fondamentale de ces considérations, nous devons dire que l 'âme, — autant qu’il nous est permis d’apprécier en elle-même et d’une manière absolue ses propres actions , — est un être destiné sous un triple point de vue à se mêler des choses matérielles.

En premier lieu , parce qu’elle est d’une manière trèsgénérale un être actif, tout aussi bien que la matière est une substance passive, et que, à cause même de ce caractère relatif, elle est destinée à servir à cette substance active.

Parce que , en deuxième lieu , l’âme est un être généralement moteur, par ce motif que toutes ses actions propres, dans tous les cas abstractivement compétentes à elle-même , sont génériquement des mouvements *, soit que l’on considère ces actions dans le corps et par le moyen du corps, soit que , sous un rapport quelconque , on les considère en elles-mêmes et par elles-mêmes : ce qui veut dire que ces

1 Voy. T. VIII , Comment XXII.

mouvements sont une marche progressive d’une chose à une autre. C’est sous ce point de vue qu’ Aristote définit la pensée , comme étant une véritable promenade de l’esprit humain.

Troisièmement, parce que l’âme humaine est un être intelligent. Sous ce rapport tout spécial , elle a absolument besoin de temps, soit à cause du nombre de ses actions, soit à l’occasion des choses qui constituent l’objet de son intelligence , puisque , en effet , par la pensée , l’âme compare absolument plusieurs choses entre elles, et que la comparaison devient variée et multiple quand il s’agit d’un grand nombre d’objets.

§ LXX. L'âme a besoin de temps.

Conséquemment , en quatrième lieu , comme l’âme intelligente paraît avoir été simplement créée pour qu’elle puisse comprendre naturellement et absolument une seule chose à la fois , et pour que son intelligence exerce l’énergie de la pensée sur un grand nombre d’objets qu’elle lui montre et lui expose, il a bien fallu, en cinquième lieu, que l’âme eût à la disposition de ses propres besoins une certaine durée de temps , soit pour elle-même et ses propres actions , soit , en sixième lieu , pour ses divers instruments , quels qu’ils soient, puisqu’il est reconnu qu’elle ne peut s’en passer.

§ LXX1. L’âme a besoin d’instruments.

Or, ce qui prouve, septièmement, que l’âme a réellement besoin d’instruments, ce sont, à posteriori, ses propres usages, ou bien, comme on le dit , ses mœurs et ses habitudes, attendu qu’elle emploie les organes sensitifs du corps à l’aide de l’intelligence , et les organes locomoteurs au secours de la volonté. Huitièmement cependant, ce qui le prouve encore mieux à priori , ce sont non -seulement

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les qualités naturelles des objets sur lesquels doit s’exercer l’intelligence, qualités d’objets, en tant que corporels, qui semblent exiger que l’âme emploie indispensablement des instruments proportionnellement analogues à ces choses, en tant que corporelles ; mais , en neuvième lieu , c’est encore la manière dont ces instruments peuvent , pour la plupart , être réellement utiles à l’emploi que l’âme veut en faire, de telle sorte qu’il est indispensable que les objets corporels des sens, et, par eux, que les objets de l’intelligence1 soient rendus comme plus corporels, c’est-à-dire qu’ils doivent être convenablement groupés, rassemblés et réunis ; puisque, en effet , dixièmement , c’est non-seulement par les sens , mais absolument encore par l’intelligence elle-même , que nous sommes capables de percevoir, de comprendre ou d’imaginer quoi que ce soit , uniquement sous un état ÏÏ agrégation ou sous une apparence de divisibilité, sous une masse quantitative assez grande pour pouvoir être encore divisée indéfiniment (je parle ici de la forme sous laquelle nous concevons les choses).

§ LXXII. Tout sentiment formel doit être précédé d'un mouvement spécialement dirigé vers les organes sensitifs.

Ce qui confirme , en onzième lieu , tout ceci , c’est la manière même d’employer ces organes , en tant qu’ils sont des instruments, manière ou mode qui est réellement encore un mouvement.

Douzièmement, ce mouvement n’est pas seulement et simplement en général tel ; il est aussi spécialement direct et convenablement disposé , je ne dis pas uniquement suivant la variété des objets, mais aussi selon le temps et surtout un temps à peu près arbitraire. En treizième lieu,

1 M. Garreau, à ce propos, accuse Slahl de matérialiser l’esprit; mais il se trompe , et évidemment il a mal compris le sens du texte , car il n’y a pas à s’y méprendre.

bien que, en vérité, les personnes quelque peu expérimentées dans l’intelligence de Yorganisme des sens voient avec évidence que, en général, les organes sensitifs, quelle que soit leur direction , ouvrent et préparent même une voie, une entrée aux espèces sensibles.

Cependant il est vrai de dire que la sensation , dans son acception véritable et juste , n’a nullement lieu lorsque , par exemple , nous nous trouvons au milieu de bruits divers plus ou moins légers d’abord et ensuite plus graves, et que nous sommes très-attentifs , soit par les organes des sens , soit par une simple intuition mentale , à une tout autre chose ; en effet , quoique tous ces bruits viennent , en vérité et en réalité , frapper directement nos oreilles , et pussent être exactement entendus si nous avions une intuition capable de saisir et de comparer ces espèces de bruits ainsi offertes formellement à nos sens.

Néanmoins , comme nous n’y apportons pas réellement une attention suffisante , il n’en résulte aucun effet , et , par conséquent , il y a absence complète de toute' sensation formelle 1 .

§ LXXIII. L’âme se sert arbitrairement des organes des sens.

D’autre part , au contraire , je dirai , en quatorzième lieu : L’âme peut certainement user des organes des sens selon sa * volonté et par son propre mode d’activité , c’està-dire, relativement au temps, quand et aussi long-temps qu’elle le veut , au, point de vue du sujet sur lequel elle veut agir, comme par rapport à l’objet à l’égard duquel et selon lequel elle veut directement exercer son action : je veux dire que l’âme dirige l’organe , à priori , sur l’objet qu’elle veut, aussi bien qu’elle peut choisir à posteriori, employer, activer proportionnellement vers l’objet qui est le but de ses désirs , l’organe sensitif convenable et nécessaire.

1 Voy. T. VI, Sujet du 5e doute de Leibnitz.

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