A ÉTABLIR ENTRE
LE MIXTE ET LE VIVANT
DU CORPS HUMAIN
§ 1er. Confusion coupable entre la mixtion et la vie du corps humain.
Comme déjà, depuis l'antiquité- la plus reculée, cette perplexe implication , qui fait confondre entre elles et la mixtion et la vie du corps humain , a porté un énorme préjudice non-seulement à la vraie théorie médicale , mais encore et par suite à la thérapeutique elle-même , c’est-à-dire à la méthode d’invention des remèdes convenables ; il est absolument nécessaire, avant de fonder quelque espoir sur une considération médicale quelconque et spécialement thérapeutique , il est nécessaire , dis-je , que je tâche avant tout d’éclaircir cette espèce de mystère, de l’expliquer et de le débarrasser de toutes ces difficultés , qui , jusqu’à ce jour, l’ont sérieusement obscurci.
§ II. Principe de cette confusion, ou première erreur.
11 ne saurait être douteux que la véritable source du mal, surtout dans la plus ancienne école, se trouve dans cette assertion purement spéculative d’Aristote (absolument étrangère à toute vraie notion comme à tout acte physique) touchant la divisibilité des corps à V infini, conception
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purement mathématique. C’est là, en effet, à bien apprécier la chose en elle-même , cette première erreur et le vrai premier mensonge, verum nrpôrrov ^sû$oç , sur lequel il a fallu bâtir tout l’édifice , d’après cette opinion erronée , aussi nulle que mal fondée , ou plus véritablement encore d’après cette fausse appréciation de la mixtion du corps.
Le chef de l’école péripatéticienne regardait , en effet , la mixtion corporelle comme un acte ou un effet qui pénètre si intimement ce corps auquel elle est échue en partage , que toute particule corporelle, même infiniment petite , conserve encore, au milieu de toutes les variétés organiques, une même et toujours égale mixtion (telle qu’on la suppose dans le corps animal), quelle que soit la grandeur de la masse , quels que soient aussi la quantité matérielle et le volume sensible qui constituent ce même corps.
§ III. La physique moderne n admet pas la divisibilité des éléments à l’infini.
Or, quoique Démocrite ait émis à ce sujet une opinion tout opposée , et que tous les modernes qui ont parlé sur cette matière , soit comme leur mémoire la leur rappelle , soit comme ils la conçoivent réellement , nous fassent observer avec assez de convenance et d’à-propos qu’en physique , il faut nécessairement s’arrêter à une certaine grandeur, la dernière des corps simples et même des corps les plus simples de la nature ( en sorte que cette partie , si petite qu’elle soit , puisse néanmoins subir diverses combinaisons et contribuer ainsi à former une plus grande masse), quoiqu’ils nous fassent remarquer, en outre, que les corps physiques de la nature ne sauraient être divisés d’une manière quelconque jusqu’à un tel point , que la dernière de ces divisions ne fût plus ce qu’elle doit être , en tant que telle , soit dans l’état le plus simple , soit dans un état de combinaison ; cependant, malgré leurs efforts réitérés, ces hommes
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éminents n’ont pas encore pu établir leur assertion sur une base solide , et les travaux de la plupart des modernes sont même stériles à cet égard : en effet , il n’y a guère que ceux qui s’appuient autant sur l’expérience que sur la raison chimique et mécanico-géométrique , qui puissent espérer de parvenir à ce résultat.
§ IV. Cela peut se démontrer non-seulement par la géométrie et la mécanique , mais même et surtout par la chimie.
En effet , bien que la géométrie et la mécanique puissent aisément nous convaincre qu’une simple apposition ou jonction la plus étroite et la plus intime , une juxta-position ou union et une adhésion 1 mutuelles puissent former et entretenir ou constituer de telles combinaisons (que je nomme tantôt mixtions et tantôt compositions ) ; bien que, dans un tel état , aucune véritable division physique (ou même une séparation effective et réelle ) ne puisse se faire , non-seulement en de très-nombreuses et surtout en d’infiniment petites parties 2 ; quoique même il soit impossible que ces deux ou trois substances qui , par la combinaison ou par le simple mélange de leurs éléments , ont contribué à former un nouveau corps, une mixtion quelconque, puissent jamais, tout d’abord et immédiatement , être séparées par leur déplacement 3 de cette situation , qui constitue leur mode de cohésion (je veux dire au moyen d’une simple ligne tirée au lieu même de leur commissure ou union et passant juste au point précis où elles sont en contact , mais non au moyen d’une tout autre ligne, etc. , au point de vue direct de la mixtion dont il est ici question); bien que, dis-je, les choses se passent réellement ainsi et que l’on conçoive parfaitement
1 Appositio, apposition, jonction.... Innexio (n’existe pas en latin), de innecto , innexum, lier, unir, lien, union, et compressio, compression.
2 Sujet du lie doute de Leibnitz. ( Voy. T. VI.)
3 Dimotionem n’est pas latin ; je l’ai traduit par déplacement , de dimoveo (je sépare), supin, dimotum.
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qu’elles peuvent être et se passer effectivement ainsi , il faut cependant reconnaître que la chimie expérimentale seule pourra démontrer d’une manière péremptoire toute la vérité du fait , savoir : que les choses ne se passent pas habituellement d’une autre manière , et même qu’elles ne peuvent probablement pas s’accomplir d’après un mode différent de celui que nous venons d’exposer1.
§ V. Distinction entre les corps mixtes et les corps composés.
D’après ces faits , on a pu établir cette évidente et réelle distinction ( entrevue et admise d’abord par Bêcher 2 ) entre les corps simplement mixtes et les corps composés. Les corps mixtes sont ceux qui se forment par la combinaison des plus simples éléments physiquement indivisibles ; les composés , au contraire , sont constitués par l’union intime des mixtes, ou du moins par la réunion d’un nombre indéterminé de corpuscules simples et homogènes , qui finissent ainsi par constituer un tout physique de cette espèce , c’està-dire un individu.
La chimie peut, à l’aide de nombreuses expériences, nous offrir un témoignage irrécusable de ces faits, et nous prouver que de telles compositions et même que certaines mixtions très-subtiles peuvent être décomposées par la séparation des principes élémentaires qui avaient servi à les constituer, et que ces corps composés peuvent subsister ainsi intacts jusqu’à ce qu’une puissance nouvelle provoque encore leur décomposition.
§ VI. Différence entre l'agrégat et l'individu.
Ici se présente cependant un nouvel écueil , contre lequel
1 Le lecteur doit noter, en passant, que Stahl ne dédaigne pas de prendre ici , à l’appui de ses assertions , les mathématiques , la physique et la chimie. Mais il serait à souhaiter qu’on fît toujours de ces sciences une application aussi sage et aussi bien raisonnée.
a Voy. T. VIII , Comment. XXVI.
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viennent inévitablement se briser et la théorie aristotélicienne et l’opinion d’un certain nombre de modernes : je veux parler de cette confusion, je dirai même de cette ignorance dans laquelle se trouvent tant les Péripatéticiens que certains modernes , au point de vue de l’agrégat physique et de la différence réelle qu’il convient d’établir entre cet agrégat et l’individu physique lui-même.
Aristote , du reste , ne pouvait éviter cette grave confusion, attendu qu’il ne reconnaissait point l’existence de l’ individu physique, et que, par une conséquence nécessaire, il ne pouvait admettre et reconnaître un agrégat homogène. En effet, puisqu’un agrégat ne peut être que le résultat de la réunion de plusieurs individus , si l’on n’admet pas l’individu, on ne peut point raisonnablement reconnaître l’agrégat qui se compose d’un certain nombre d’individus réunis. Or, la différence réelle entre X agrégat et X individu ne peut être admise et reconnue par les personnes qui n’ont aucune notion des expériences chimiques.
La chimie démontre très -bien, en effet, elle prouve d’une manière certaine par de nombreux exemples et elle met hors de doute que les corps qui sont dits et que l’on doit appeler, physiquement parlant, individus ou indivisibles , sont d’une exiguité , d’une petitesse telle , que leur propre constitution, considérée isolément, échappe à la perspicacité et à la puissance de tous nos sens.
§ VII. Différence entre l'agrégat homogène et l'agrégat hétérogène.
Pour que ce fait ressorte dans toute sa lumière et avec toute sa vérité , il est indispensable de commencer par établir une différence entre l’agrégat homogène et l’agrégat hétérogène. De même, en effet, que, si l’on admet l’hypothèse d’Aristote relative à la divisibilité des corps à l’infini, l’agrégat homogène ne pourrait jamais exister (selon
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ce que j’ai déjà dit et d’après la vérité manifeste du fait en lui-même); de même aussi, dans quelques agrégats hétérogènes il existe une autre raison , un autre rapport des parties plus petites qui constituent ces agrégats , comme nous le verrons bientôt.
§ VIII. Les éléments individuels des mixtes échappent à la perception des sens par leur propre exiguité.
Énonçons d’abord cette vérité incontestable, certaine, indubitable , savoir : « que les individus ou éléments indivisibles qui constituent les agrégats mixtes , en tant que » tels , sont d’une exiguité si absolue , que , dans leur situation numérique et propre, c’est-à-dire considérés séparé- » ment et un à un , ils échappent à la perception la plus » subtile de nos sens. »
Ajoutons à cela que ces très-petits corpuscules mixtes et composés à leur propre point de vue, je veux dire en tant qu’ils sont mixtes par eux-mêmes et d’eux-mêmes , sont indistinctement propres à toute espèce d’agrégation. Or, c’est plutôt à posteriori seulement que ces sortes d’agrégations acquièrent , par suite de ces différences des mixtions ou des corps ainsi mêlés et combinés , une certaine diversité particulière : cela arrive , selon qu’il résulte une modification quelconque dans cette agrégation par le concours des instruments qu’elle a à son service , ou que , d’après une cause finale toute spéciale , une distribution toute particulière et un arrangement tout singulier d’une agrégation exceptionnelle sont ménagés en vue de cette fin spéciale et déterminée.
§ IX. Différence entre l'agrégat organique et l’agrégat mécanique, prouvée par l’exemple du fer.
D’après ce que je viens de dire , on distingue donc les agrégats en homogènes et en hétérogènes , selon qu’ils sont disposés dans un ordre particulier plus ou moins régulier et
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spécial. Les agrégats homogènes, ceux qui sont disposés dans un ordre particulier, sont encore appelés mécaniques ou simplement organiques, c’est-à-dire propres à des usages organiques.
Dans les agrégats simplement mécaniques , une mutuelle proportion particulière des matières elles-mêmes est d’un grand prix ; tandis que , dans les agrégats organiques , cette même proportion organique n’est comptée pour rien.
Rendons cette vérité plus évidente par des exemples.
D’abord , lorsqu’un morceau de fer est dissous dans une liqueur corrosive , chacune de ses particules extrêmement petites y est séparément invisible. (Ainsi, quoique l’acide nitrique dans lequel on jette de la limaille de fer prenne une couleur jaune-verdâtre, il est cependant impossible, dans cet état et tant que cette couleur persiste , d’apercevoir un seul atome de fer ; et si l’on mêle ensuite une goutte de cette solution dans quelques onces d’eau limpide , elle perd aussitôt sa couleur.)
Mais lorsque les particules de cette limaille de fer en excès , et qui ne sont point entrées en solution , se précipitent , elles forment par leur réunion une masse moléculaire plus perceptible à l’œil nu.
La solution de cette poudre (impalpable) de fer constitue un agrégat homogène , mais disposé d’une manière moins spéciale (à en juger par nos sens); tandis que lorsqu’un morceau de fer sous l’action du marteau, de la lime, de la meule, prend une forme propre à des usages particuliers, il devient ainsi un agrégat ordonné, préparé d’une certaine manière et pour un service spécial. Comme cette même masse de fer, selon le bon plaisir de l’ouvrier, peut recevoir telle ou telle forme , il devient pareillement évident que la condition propre de la matière ne coopère en rien dans l’arrangement organique de l’agrégation , en tant que simplement et généralement tel.
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Ainsi, de la même manière que tous les muscles sont charnus , mais qu’ils ont tous une configuration différente, etc. ; de même et pareillement les corps inorganiques constitués dans un ordre réel, mais qui ne doivent leur origine qu’à un simple concours fortuit de certaines matières et de certains mouvements, sont aussi des agrégats (tels sont, par exemple, les cristaux de roche et les cristaux minéraux); tandis que les corps inorganiques dits amorphes sont des agrégats irrégulièrement constitués par la simple juxta-position de ces matières fortuites , etc.
§ X. Différence entre les corps mixtes et les corps vivants.
Après avoir établi toutes les considérations sur ce qui précède à un point de vue philosophico - physique , nous allons maintenant les étudier sous un point de vue physiologico-médical , seul objet de nos recherches , et même sous un point de vue zoologico-physique. Avant tout, nous ferons l’application des distinctions que nous venons d’établir, afin de pouvoir expliquer la différence remarquable qui existe entre les corps , en tant que mixtes et en tant que vivants.
I. Il se présente ici tout d’abord cette contradiction, aussi évidente et claire que vraiment nécessaire et même , comme on dit, essentielle, savoir : que les corps mixtes , en tant que tels , non-seulement sont , dans toute la force du terme , étrangers et contraires ( leurs molécules étant prises individuellement et une à une) à toute espèce d’ agrégation, mais encore que , sous ce point de vue , ils opposent une résistance réelle à un état d’agrégation, attendu qu’ils ne sont mixtes que dans leur unité.
Les corps vivants, au contraire, sont si éloignés d’avoir ce caractère , qu’il est absolument et naturellement de leur essence d’exister comme agrégats.