COMMENTAIRE GÉNÉRAL
I. Nous avons vu que le point de départ de Stahl, est l’Hippocratisme ; mais le Professeur de Halle avait trop de génie pour ne pas comprendre qu’il fallait d’abord saisir l’esprit de la doctrine de Cos et la mettre à la hauteur de son époque , en profitant des progrès accomplis depuis tant de siècles et s’inspirant à leur source même , le christianisme.
C’est donc l’Hippocratisme devenu chrétien , l’Hippocratisme du XVIIe siècle, que nous retrouverons dans Stahl; il forme un des grands anneaux de la chaîne qui unit la médecine antique à la médecine moderne. Entre Cos et Stahl, nous verrons apparaître surtout Montpellier, dont les travaux fondamentaux se présenteront encore à nos yeux entre Stahl et la science de nos jours.
II. Cherchons donc d’abord quelle est la première idée essentielle de l’Hippocratisme. On peut l’exprimer par une formule qui la résume , et que nous avons déjà citée :
« Hippocrate sépara la médecine de la philosophie ; puis
RÉFLEXIONS
» il transporta la médecine dans la philosophie , et la philo- » sophie dans la médecine. »
1° Il sépara la médecine de la philosophie. Ici, nous apercevons deux opérations : il sépara complètement la médecine de la fausse philosophie ou de la sophistique ; il distingua la médecine de la philosophie générale , où elle était absorbée.
a. Séparation de la médecine et de la sophistique. Au temps d’Hippocrate , il y avait , comme le dit Stahl , des hommes qui , ne pouvant atteindre aux hauteurs de la philosophie véritable, mentaient cette philosophie ( philoso phiam mentiebantur ) et cherchaient à en revêtir le masque ; ces hommes avaient des disciples en médecine. Ceux-ci, disait Hippocrate , ressemblent aux acteurs que nous voyons sur le théâtre : ils jouent le rôle des personnages qu’ils représentent; ils en usurpent les droits et les privilèges; ils trompent les élèves qu’ils instruisent, et les malades qu’ils traitent ; ce sont des frôlons médicaux , comme les sophistes sont des frelons philosophiques ; ils font beaucoup de bruit et peu d’ouvrage, beaucoup de mal et très- peu de bien. Le Vieillard de Cos s’élève contre eux avec une indignation sainte et profonde , avec une verve et une éloquence admirables , avec une conviction et une persévérance que rien ne vient ébranler. On peut lire, entre autres choses, ce qu’il a écrit à ce sujet dans ses traités : De prœceptis, De decentiâ, De priscâ medicinâ. Ailleurs il pénètre plus profondément dans le fond de la question ; il s’élève avec force , en philosophie aussi bien qu’en médecine , contre le sensualisme aveugle et contre le panthéisme matérialiste ou spiritualiste : terribles fléaux qui frappaient alors les esprits de stérilité , ou les jetaient dans des voies dangereuses , comme ils l’ont fait dans tous les temps, comme ils essaient de le faire encore même aujourd’hui.
n. Distinction de la médecine et de la philosophie géné-
ET COMMENTAIRE
raie. Si les médecins doivent, comme tout le monde, rompre complètement avec les doctrines funestes que nous venons d’indiquer, ils doivent, au contraire, se rattacher à la philosophie générale légitime et l’embrasser dans ses hautes vérités : mais il ne faut point qu’ils confondent la médecine avec elle. La médecine est une science autonome, qui a son domaine propre , son but spécial , son génie particulier ; si elle a des rapports intimes avec toutes les autres sciences , elle doit marquer aussi nettement son étendue et ses limites , ce qu’elle donne et ce qu’elle est appelée à recevoir.
Tout cela n’était que vaguement indiqué avant Hippocrate ; c’est lui qui eut la gloire d’accomplir la grande distinction dont nous venons de parler. Il fit de la médecine une science et un art indépendants , et mérita véritablement le nom de Père de la médecine, qu’on lui a accordé et qu’on lui a vainement plusieurs fois contesté 1 . 11 a aussi, du même coup, le droit de s’appeler le Père de la 'philosophie. Cette double couronne lui a été décernée par Galien , qui le nomme le prince et le premier des philosophes, comme des médecins. Nous chercherons à établir plus tard la vérité de cette proposition, qui peut faire murmurer les philosophes; mais , quel que soit notre respect pour ces derniers , il ne nous est pas permis de faire violence à la vérité.
Lorque le Vieillard de Cos parut, au sein de la Grèce de Périclès, au milieu des vastes génies qui jetèrent sur ce siècle une si grande splendeur , la médecine et la philosophie offraient le spectacle d’une confusion étrange. Il y avait des médecins livrés à un empirisme aveugle , et à côté d’eux des philosophes-médecins , qui , partant de théories arbitraires ou même de faits réels plus ou moins étrangers à notre science , créaient une médecine fondée sur des hypothèses plus ou moins vraisemblables , et en déduisaient des consé-
1 Voy., entre autres, Houdard, Etude sur Hippocrate.
REFLEXIONS
quences spéculatives ou pratiques , le plus souvent fausses et dangereuses. S’il existait quelques vrais médecins, ils étaient perdus dans la foule. On peut donc affirmer que la médecine n’existait pas : elle possédait ses éléments constitutifs; elle n’était pas constituée. Pour former, en effet, une science et même un art , il faut connaître sa méthode propre ; il faut s’en servir pour arriver à une formule générale , à un premier principe , à une vérité première , contenant en germe plus ou moins développé toutes les vérités secondaires ; il faut créer une école composée d’hommes ayant une même devise , un même serment , un même drapeau ; alors , mais alors seulement , on a une science , et une école qui l’enseigne et la pratique.
Hippocrate fit tout cela ; il formula avec une admirable netteté le rationalisme expérimental et l’expérimentalisme rationnel , appuyés , d’une part , sur l’observation et l’expérimentation , de l’autre , sur le raisonnement et la raison , et poussant leurs profondes racines dans le sol fécond des traditions de tous les siècles : il profita de ces puissantes ressources pour jeter les bases d’une doctrine inébranlable , qui , depuis , s’est modifiée , perfectionnée , agrandie , sans changer ses principes fondamentaux, parce que les vérités premières sont inébranlables.
Le Médecin de Cos créa, de plus, pour défendre et propager ses doctrines , une école , dont les écrits mutilés par le temps , et souvent défigurés , même de nos jours , par des traducteurs ou des commentateurs qui n’ont pas constamment bien saisi le sens ou l’esprit des textes hippocratiques , sont , néanmoins, restés des modèles.
En distinguant la médecine de la philosophie générale et de toutes les sciences confondues sous ce même nom , en assurant l’indépendance de l’art médical , Hippocrate rendit le même service à toutes les branches des connaissances humaines et à la philosophie elle -même. Par lui et avec
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lui , l’ordre s’établit dans ce chaos ; tout devint libre , indépendant , distinct , et cependant on vit se conserver le lien naturel qui enchaîne le tout et les parties.
Socrate , Platon , Aristote suivirent cet exemple , et Galien a eu raison de l’affirmer 1 . On trouve , du reste , les preuves de ces faits dans Platon et dans Aristote lui-même. Nous connaissons tous le passage important du Phèdre de Platon, si souvent cité par des médecins célèbres , et qu’on paraissait avoir oublié lorsque M. Littré a rappelé sur lui l’attention générale, en l’accompagnant de réflexions, dont nous reconnaissons toute la valeur , bien que nous n’adoptions pas toutes les conséquences qu’en a tirées cet éminent écrivain. Socrate, dans ce dialogue, dit: «Hippocrate de » Cos , descendant des Asclépiades , assure qu’on ne peut «.pas connaître la nature même du corps vivant, sans con- » naître celle de l’ensemble du monde : voyons si la pensée » d’Hippocrate est en harmonie avec la droite raison.» *
Le maître de Platon démontre ensuite combien cette pensée hippocratique est vraie, large, profonde. En comparant ce fragment avec d’autres textes de l’école socratique et avec des textes nombreux des écrits du Vieillard de Cos , il ne serait pas difficile d’y trouver, comme l’a fait M. Littré, une méthode et une doctrine tout entière ; seulement on y rencontrerait beaucoup de choses que nous n’avons point vues dans les commentaires de M. Littré, et des arguments incontestables en faveur de ce que nous avons avancé jusqu’ici.
2° et 3°. Une fois parvenu par la médecine, ou plutôt par l’anthropologie , aux plus grandes hauteurs de la philosophie ; après avoir proclamé l’existence d’un Être suprême, unitaire, dont l’action se montre partout, et dont le médecin doit reconnaître l’intervention, l’association, avec respect quoique sans superstition aveugle , Hippocrate domine la
1 Voy., entre autres, dans le traité Deplacitis Hippocratis et Platonis.
RÉFLEXIONS
médecine et la philosophie : il est médecin -philosophe. 11 peut alors, avec avantage et sans danger, transporter toute la vraie médecine dans la véritable philosophie , et toute la véritable philosophie dans la vraie médecine. Est-ce par la force seule de son génie qu’Hippocrate est parvenu jusque-là ? Nous démontrerons qu a sa puissance propre il a joint celle , plus grande encore , des traditions , et surtout des traditions de famille ; car Hippocrate descend des Asclépiades d’Égypte , de ces prêtres-médecins rattachés aux Hébreux et à nos révélations premières , qui réunissaient dans leurs mains un double sacerdoce, et traitaient tout à la fois les maladies du corps et celles de l’ame. Hippocrate est comme Platon, et mieux que lui un Mwtfÿjç , c’est-à-dire un interprète médical des tra¬
ditions hébraïques. Ce fait, qui aurait paru très- étrange il y a vingt ans, et dont l’énoncé surprendra peut-être encore aujourd’hui, sera prouvé plus tard au moyen de documents médicaux nombreux que nous possédons , et de travaux allemands tout-à-fait récents et probablement inconnus en France, dont nous donnerons des extraits.
Ce point culminant de la Doctrine Hippocratique a été peu mis en relief : c’est pourtant cette marche qu’ont imitée , en la perfectionnant et la développant , Platon , Aristote et les créateurs de toutes les sciences modernes . Comme Hippocrate , ils ont su unir et distinguer ; saisir les différences et les rapports ; constituer une philosophie proprement dite , une physique, une chimie, une astronomie, une anthropologie, etc., distinctes et indépendantes, tout en les disposant dans un ordre hiérarchique et naturel , tout en les unissant par leurs liens légitimes. Aristote, le plus grand de tous, sans en excepter peut-être Platon , a été l’immortel modèle devant lequel se sont inclinés tant de siècles , et devant lequel nous nous inclinerons encore quand il nous apparaîtra de nouveau dans toute sa véritable puissance. Il
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a fait une encyclopédie-modèle que Bacon a voulu renverser pour la reconstruire, et qu’il a faussée et altérée dans son ensemble, bien qu’il ait utilement agrandi et modifié quelques-uns de ses détails. Notre grand Descartes lui-même, si supérieur à Bacon (quoique certaines écoles anglaises aient dit le contraire , quoique l’école encyclopédique du XVIIIe siècle l’ait aussi répété , humiliant ainsi une de nos plus grandes gloires nationales devant une gloire étrangère que la passion la plus aveugle ne saurait lui comparer) , notre Descartes ne s’est point élevé toujours jusqu’à la hauteur aristotélique , malgré les splendeurs du XVIIe siècle sur lequel il a exercé une influence de premier ordre , malgré son vaste génie que nous n’avons pas encore entièrement vengé , parce qu’il est en partie méconnu , et que ses doctrines, suivant l’expression de Bossuet, ne sont pas généralement bien comprises.
Au-dessus des hommes qui se sont principalement occupés des sciences humaines, nous en trouvons surtout deux dont on ne sent pas assez la merveilleuse supériorité , et qui ont appliqué cette méthode à la science sacrée : nous voulons parler de S. Augustin et de S. Thomas, fondateurs, après S. Paul et les autres disciples du Christ, de la théologie scientifique 1 ; eux aussi ont su la distinguer des sciences humaines , en montrant cependant la part que celles-ci peuvent y prendre.
Si l’on fait bien attention aux écrits de Stahl que l’on vient de lire, on verra sans peine que le Professeur de Halle, appliquant à l’Hippocratisme , pour le rectifier et le vivifier , la méthode et les doctrines de S. Augustin et de S. Thomas , a véritablement continué l’œuvre traditionnelle qui lui avait été léguée ; qu’il a su aussi , dans une large mesure , séparer et unir ; qu’il a suivi , non pas seul , mais avec des formes
1 Voy. le P. Lacordaire , Panégyrique de S- Thomas; — voy. aussi Massillon sur le même sujet.
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qui sont à lui, la grande route tracée par l’École hippocraticosocratique.
Nous poursuivrons cette idée-mère dans son ensemble et dans ses détails , en montrant ce que Stahl et le Stahlianisme doivent à leurs prédécesseurs , ou à leurs successeurs des divers pays et surtout de Montpellier.
III. Tous les médecins de premier ordre ont attaché la plus grande importance à la philosophie ; ils ont saisi les indissolubles liens qui l’unissent à la médecine , en reconnaissant que tout grand médecin doit être philosophe : telle est la doctrine d’Hippocrate , de Galien , des auteurs qui ont dominé l’arabisme , le moyen âge , la renaissance , les XVIe et XVIIe siècles.. Nul n’a été plus explicite que Stahl sous ce rapport; les médecins de Montpellier seuls, avant et après lui, peuvent être placés à ses côtés. Voyez, parmi les grands médecins de notre époque, M. Lordat ( Perpétuité de la médecine , première leçon ) : « Importance de » lJ étude des principes métaphysiques qui existent chez » l’homme, etc.»
Dans son Propempticum : De philosophià Hippocratis , Stahl dit nettement : « Ce qui fait la force du médecin- » philosophe, c’est sa science philosophique. »
IV. La philosophie, pour le médecin, embrasse, ainsi que nous l’avons établi : 1° la méthode, 2° la logique, 3° la métaphysique ou ontologie générale , 4° la psychologie, 5° la morale privée et publique, 6° la théologie naturelle et révélée.
Toutes ces parties de la philosophie ont été traitées par Hippocrate, et beaucoup plus largement par Stahl.
On sera peut-être surpris de ce que nous disons ici , relativement surtout à la théologie révélée à Hippocrate ; mais cet étonnement cessera quand on se rappellera, comme l’ont dit les théologiens érudits , que les traditions primitives ou judaïques antérieures au Christianisme n’ont jamais
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oïl
été entièrement perdues pour l’humanité , quoiqu’elles soient restées très-obscures et défigurées chez les païens. On en trouve des traces dans l’Hippocratisme , dans Platon , Aristote , Cicéron , Virgile , etc. 1
Quant aux autres parties de la philosophie , elles se rencontrent avec assez de développement dans ce qui nous reste de la collection mutilée de Cos , pour qu’on puisse parvenir à les reconstruire entièrement : c’est , du reste , ce qu’ont entrepris de faire divers auteurs , surtout en Italie , en Allemagne et en France. Voyez Fabricius , Theologia Hippocratis; Conrigius et Schelammert; F. Liceti, De cmimarum humanarum immortalitate ; Schulzius , Histoire de la médecine ; Matthias , Commentaires De decentiâ hippocraticâ ; voyez surtout Stahl, l’un des commentateurs les plus recommandables et les plus étendus des traités hippocratiques; voyez enfin une foule de travaux de célèbres médecins de l’École de Montpellier, qu’il serait trop long de citer.
Avec ces documents et le mouvement philosophique qui nous presse de toutes parts, grâce à l’impulsion donnée d’abord par Coray, docteur de Montpellier, et si puissamment renouvelée par MM. Littré , Duremberg , Busemaker, etc., il est possible de faire beaucoup mieux.
Quant à Stahl, on peut réunir, après de, grands efforts, les fragments très-nombreux et considérables , dont l’ensemble constitue un cours entier de philosophie à l’usage des philosophes , des théologiens et des médecins. 11 faut, pour cela , deux conditions : 1 0 une patience et une persévérance à toute épreuve , qu’aucun obstacle matériel ne rebute , qui brave la rudesse de la forme , l’âpreté du style , l’obscurité de la pensée devenant ensuite claire et lucide ; l’habitude de la scholastique la plus ingrate; la difficulté
1 Voy. entre autres l'Idylle intitulée Pollium , le Commentaire de J . Le Maitre , et une Thèse récente soutenue à la Sorbonne sur ce sujet, etc.
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de se procurer des œuvres multipliées', rares , pleines le plus souvent d’erreurs typographiques , écrites en tout ou en partie dans toutes sortes de langues , faisant enfin allusion à un grand nombre d’ouvrages philosophiques et médicaux à peine indiqués ; 2° il faut de plus un travail préparatoire plus pénible encore , analogue à celui qu’a fait Stahl luimême , et qui consiste dans l’étude approfondie des philosophes , des théologiens anciens et modernes les plus éminents, sans négliger les contemporains, que Stahl a étudiés à fond et résumés, malgré le singulier reproche qu’on lui adresse de ne pas être érudit.
Ceci fait comprendre qu’il s’agit tout simplement de dévouer une vie presque entière à tenter une œuvre qui est certainement d’une haute importance. Si l’on ne réussit point comme on le désirerait , on aura du moins essayé une voie dans laquelle d’autres ne manqueront pas de s’engager, par la suite, avec un succès complet. Nous donnerons ici une esquisse , un tableau synoptique de cette étude , que nous poursuivrons , plus tard , dans tous ses développements , et qui sera une introduction indispensable aux doctrines médicales et chimiques du Professeur de Halle. Nous joindrons ainsi , dans la mesure de nos forces , nos recherches aux travaux fondamentaux de M. Blondin , dont on appréciera , nous l’espérons , toute la valeur , quand ils seront terminés. Ce jeune médecin , qui appartient à notre École , pourra dire avec l’orateur romain , en y mettant la même modestie : « Non tàm vocatus quàrn derelictus malui me » quàm neminem. — Je me suis livré , plutôt par amour de » ce qui m’a paru bon que par une vocation spéciale , à une » œuvre que je crois utile à tous et qu’on a négligée. » Pour ce qui nous concerne , nous dirons , en modifiant la phrase : Tàm vocatus quàm derelictus ; et nous espérons que l’ouvrage même , agrandi par les collaborateurs qui veulent bien lui prêter leur concours et dont nous ne formons qu’une faible partie, justifiera ce que nous disons en passant.
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Quand on saura que Stahl a eu le bon esprit de chercher ses inspirations et de puiser largement , par la lecture et la méditation , dans les écrits des grands docteurs de l’Église , et spécialement dans S. Augustin et S. Thomas1, on verra comment sa philosophie peut être utile , même aux théologiens catholiques , qui sentent , avec Bossuet , que la vraie médecine spiritualiste ne se sépare point $e la théologie.
Esquissons rapidement les six parties de la Philosophie Stahlienne indiquées plus haut.
V. Méthode. — «La clef de la doctrine de Stahl, le » secret de sa force et de sa vérité , sont dans la méthode »qui a présidé à sa construction 2 » . Rien de plus vrai : Stahl, comme Hippocrate, Platon, Aristote, S. Thomas, Bacon, Descartes, Newton, etc., est tout entier dans sa méthode. C’est elle qui explique la grandeur des résultats auxquels il est parvenu , et les erreurs dans lesquelles il a pu tomber; aussi plaçait-il cet objet en première ligne.
La question de la méthode se rencontre à l’entrée de toute science ; elle est la plus importante et la plus difficile de toutes. Quoi qu’on en ait dit, quoi qu’on en dise encore, la vraie méthode , dans son entier, ne se trouve ni dans Bacon ni dans Descartes; ces grands hommes ont vu si vivement l’une de ses faces , qu’ils ont vaguement aperçu les autres: en les réunissant même, ils ne se complètent pas. Les seuls méthodologistes complets sont: Hippocrate, Platon, Aristote et surtout S. Thomas, qui les résume et les dépasse tous , qui dépasse même notre siècle dans son ensemble , et nous laissera peu à faire quand il sera bien compris. Cette assertion (qui eût paru insoutenable il y a un quart de siècle , qui étonnera sans doute plusieurs de nos lecteurs peu au courant du mouvement actuel et des
1 Nous jugeons des lectures de Stahl par ses doctrines autant que par ses citations.
2 Lemoine , p. 32.
T. II
RÉFLEXIONS
grands travaux tout récents , entrepris soit en France , soit à l’étranger, relativement aux auteurs cités plus haut); cette assertion , nous osons l’affirmer , sera pleinement justifiée.
La force du Stahlianisme et de la doctrine de notre École tient , suivant nous , à ce qu’elle n’est autre chose que la Méthode Thomiste bien comprise , appliquée à la médecine.
M. Barthélemy S‘ -Hilaire a fait connaître , avec autant de justesse que de rigueur , l’importance et les difficultés de la méthode. «Quand on voit clairement de quelle importance » est la méthode en philosophie , quand on a bien compris » que sans elle il n’y a , pour ainsi dire , pas de philosophie » réelle , on conçoit mieux cette ardeur passionnée que les » sages ont apportée à expliquer et à propager leur méthode.
» . . . . Ils (les grands réformateurs en philosophie) ont » tous compris que la méthode est le fond même de la » science et l’instrument invincible de ses révolutions et de » ses progrès. L’amour-propre a pu les égarer; mais son » mobile était parfaitement légitime , et le but proposé à » ces nobles efforts était assez grand pour les faire naître » et les payer.
» En un mot , sans la méthode , la philosophie peut être » encore grande , féconde, utile ; mais elle n’a rien de régulier » ni de scientifique. Elle s’ignore elle-même , tout en gardant » la prétention de tout comprendre et de tout expliquer * . »
Pour M. Barth. Sl-Hilaire, la méthode est si difficile, qu’il n’existe à ses yeux qu’un seul homme qui l’ait fondée et connue dans son entier (philosophiquement parlant) , et cet homme c’est Descartes. Il assure que Platon, Aristote, les Scholastiques , Bacon et Leibnitz n’ont pas connu la véritable méthode en philosophie. Après avoir employé ses laborieuses veilles à des traductions d’Aristote ; après s’être
1 Dicl. des scienc. philosoph., T. IV , p. 269, 270.
ET COMMENTAIRE
MS
efforcé plus que tout autre de le venger du discrédit injuste dans lequel il était tombé ; après avoir démontré qu’il est , avec Hippocrate , le créateur de la philosophie naturelle inductive, il ajoute : « Le disciple de Platon, tout grand
» qu’il est , n’a pas connu la méthode . Dans la recherche
» de celle-ci, il est de grands noms qui n’apparaissent même «pas, et celui de Leibnitz brille par son absence. »
On a réclamé contre cet arrêt de M. Barth. Sl 2-Hilaire; on a réagi contre Descartes en faveur de l’école hippocratique , aristotéliste et thomiste ; le P. Gratry a été jusqu’à dire ' : « Nous ne saurions admirer le discours de Descartes » sur la méthode » ; et Chauvet 2 : « Descartes , malgré « son génie , n’en a pas moins jeté la philosophie moderne » dans une fausse voie par sa méthode psychologique. »
En ce qui nous concerne, tout en rendant justice à Bacon, à Descartes et à leurs écoles , nous croyons fermement que la vraie méthode de toutes les sciences et la vraie philosophie ne se trouve fondamentalement , en sa totalité , que dans Hippocrate , Platon , Aristote , disciples de l’Hippocratisme, et surtout dans S. Thomas, et dans Stahl qui l’a suivi. Nous ajouterions, si nous ne craignions d’être accusé de prévention, que nulle part elle n’a été comprise, perfectionnée et pratiquée comme dans notre École de Montpellier. Pouvons-nous espérer que l’on adoptera cette conclusion lorsque, arrivé à la fin de notre œuvre, nous aurons fourni toutes' nos preuves?
Plaçons ici une remarque importante. M. Ch. Jourdain3 a écrit ces lignes , qui doivent être méditées : « Sauf ces » quatre points » (qu’il indique , et sur lesquels il paraît faire de trop larges concessions) > «nous croyons la philosophie » de S. Thomas irréprochable. » «S’il en est ainsi», dit
1 Théodicée.
2 Des théories de l’entendement dans l’antiquité.
3 Philosophie de S- Thomas.