‹ Œuvres médico-philosophiques et pratiques de G. E. Stahl... traduites et commentées (volume 3)Chapitre 4 sur 51 · PRÉFACE DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

Ne quidnimis! (Térence.)

Cùm dicemus in veritate. (Cic. ad Héron. )

L’homme est à lui-même l’objet le plus prodigieux de la nature ; il ne peut savoir ce que c’est qu’un corps , moins encore ce que c’est un esprit, et , moins qu’aucune chose , comment un corps est uni à un esprit : cependant c’est là son Être! (Pascal.)

Durant les longs siècles du Paganisme et ses inextricables erreurs , quelques génies privilégiés avaient pu , malgré les ténèbres qui les entouraient , soulever un coin du voile mystérieux qui cache aux yeux d’un vulgaire profane les charmes divins de la vérité. Mais leurs impuissants efforts ne parvinrent qu’à en saisir une ombre légère , un reflet fugitif ; et tout ce qu’ont pu nous transmettre les plus savants Philosophes de l’antiquité , tels que Pythagore , Socrate , Hippocrate , Platon , Aristote , Sénèque et Galien , se réduit à peu de chose , en comparaison de ce que la Tradition des Patriarches et la Révélation , les Prophètes et les Docteurs ^ de l’Église nous ont enseigné au seul point de vue de

T. II. A

la nature , du principe originel et de la fin dernière de l’Homme.

Cependant , comme il est incontestable que tous les peuples de la terre , malgré leurs profonds égarements et leur ignorance , avaient providentiellement conservé dans leurs cœurs la notion de l’existence d’un Dieu Suprême, avec celles de la Création et de l’immortalité de l’éme humaine : il est certain que ces grands hommes , qui furent les vrais oracles philosophiques et médicaux de la Grèce et de l’Italie , ont pu développer ces dogmes primitifs et toucher presque à la vérité , avant même que les oracles tout divins de l’Évangile en eussent dissipé les sombres nuages.

Mais il leur fut absolument impossible de découvrir toutes les vérités de la doctrine anthropologique . Il a fallu , pour cela, dépouiller le vieil homme du hideux manteau de ses erreurs natives et le relever de sa chute : ce fut l’œuvre de Dieu même, et son éternel Évangile vint enfin instruire, éclairer et sauver l’homme , en lui révélant ce qu’il est, d’où il vient et où il va.

Or, les doctrines de Socrate , d’Hippocrate , de Platon , d’Aristote , de Cicéron même , de Sénèque et de Galien , qui , dépouillées de leurs éléments païens , sont , au fond , une seule et même doctrine anthropologique , n’avaient besoin , pour être réellement dignes du genre humain , que d’être épurées par le Christianisme.

Dès l’antiquité , la Philosophie et la Médecine , se tendant fraternellement la main , voguaient ensemble sur la mer orageuse des sciences humaines ; elles les dominaient , et se prêtaient un mutuel secours dans cette union : leur divorce eût été le signal du chaos !...

La Médecine prit bien souvent l’initiative ; et déjà , au

PRÉFACE

siècle de Périclès , c’est elle qui avait ceint la couronne ; ce fut elle qui sauva l’honneur de la Science et qui eut le privilège de ramener la Philosophie dans la vraie voie , en la faisant sortir des erreurs profondes dans lesquelles l’avait entraînée l’esprit humain dans son aveuglement et son imprudente impéritie. Le chef de cette première et grande rénovation fut l’immortel Hippocrate , le premier et le plus grand médecin-philosophe de l’antiquité païenne !...

Écoutez et admirez ces belles paroles du Philosophe d’Abdère :

« Tous les hommes, ô Hippocrate, devraient être initiés » aux secrets de la Médecine ! Quelle belle chose que cet » art , et combien digne il est d’un savant homme ! La » Sagesse et la Médecine, ce sont deux sœurs faites pour «vivre dans une étroite intimité. La Sagesse calme les pas- » sions , la Médecine guérit les maladies du corps 1 . »

La Philosophie , à son tour, a bien souvent fait partager à la Médecine ses infortunes et ses succès ; elle lui a communiqué plus d’une fois ses inspirations ; et si , pendant quelques siècles, elles ont resté muettes et silencieuses l’une et l’autre, ce n’est pas la science qu’il faut en accuser, mais bien l’homme et ses passions , son égoïsme et son peu de foi !.. .

Lorsque, vers le commencement du XVIIe siècle, l’illustre Chancelier de Jacques Ier, sentant la nécessité de reconstruire l’édifice de l’esprit humain , créa sa doctrine philosophique , fondée sur l’observation des faits et sur leur généralisation inductive synthétique , il ne se serait certes jamais douté que l’intelligence humaine (par suite d’une fausse interprétation de ses sages préceptes), abandonnant la route éclairée 1 Lettres de Démocrite à Hippocrate, sect. VIII , p. 1288.

PRÉFACE

du phare étincelant de la philosophie naturelle expérimentale et inductive , pût un jour s’égarer et se fourvoyer dans une vicieuse expérimentation des faits purement physiques, dont le résultat immédiat et certain devait être la découverte de la vérité. La cause de ces erreurs doit être rapportée à l’insuffisance de la méthode Baconienne.

C’est que la philosophie péripatéticienne , qui régnait alors en souveraine sur les esprits , ne pouvait se prêter à cette œuvre de régénération , à moins qu’un génie éminent et capable d’embrasser toute la science ne vînt concilier Aristote et Bacon , et , dans une entente vraiment fraternelle , ramener l’esprit humain vers une saine doctrine , en prenant pour base les dogmes de la philosophie chrétienne.

Descartes parut ; profond penseur et habile réformateur, il posa les bases du Spiritualisme moderne ; mais il prit pour point de départ son doute méthodique , qui , défectueux , mal interprété , mal compris , et surtout mal appliqué par la plupart de ses disciples , enfanta , en psychologie , le Spiritualisme absolu et le Mysticisme de Malebranche et de son école; le Rationalisme, marchant d’abord avec la Révélation et puis rompant avec elle ; en science anthropologique, l’ Idéologisme sensualiste de Locke, de Condillac, de Destutt de Tracy , le faux Vitalisme de Bichat , le Physiologisme de Cabanis et de Broussais , ainsi que X Organicisme et tous les systèmes matérialistes imaginés de nos jours , . . . ombre fidèle et fugitive du matérialisme d’Épicure , de Lucrèce , d’Helvétius, de La Mettrie, de Voltaire, de Iïume, de Diderot et consorts.

G. -G. Baron de Leibnitz , grand conciliateur du sensualisme de Bacon et du spiritualisme de Descartes, ne parvint pas lui-même à compléter la régénération commencée par

PRÉFACE

ses devanciers. Pouvait -il en être différemment avec son système exagéré de X Harmonie 'préétablie et de ses Monades avec et sans aperception ? Tout le monde sait, en effet , qu’un pareil système engendra, d’une part, le Néo-panthéisme , et ne fut pas indifférent à l’apparition des idées voltairiennes et du philosophisme du XVIIIe siècle , prenant leur origine dans les traités de la Raison suffisante et de l 'Optimisme de Leibnitz.

L’honneur de cette régénération philosophique était réservé à un enfant d’Hippocrate , qui , soumettant à une nouvelle épreuve les dogmes du Vieillard de Cos, et les retrempant , pour ainsi dire , dans la doctrine de la philo- ^ sophie chrétienne , devait , à l’ombre des dogmes inébranlables de la révélation, renouveler la face de la science médico-philosophique .

De même que , 400 ans avant l’avenue de l’Homme- Dieu, un médecin1 opérait par la grandeur de sou génie une révolution providentielle , et subjuguait par sa pensée la Philosophie tout entière par ses dogmes presque chrétiens ; de même aussi le XVIIe siècle , remarquable par tant et de si prodigieux travaux de l’esprit humain , devait voir naître parmi ses enfants un nouvel Hippocrate , qui , reprenant à sa base l’édifice médical, devait le sauver du cataclysme en le préservant du naufrage où l’entraînaient les fausses doctrines philosophiques , et sauver avec lui la Philosophie ellemême , qui désormais devait demeurer sa noble et fidèle compagne ! L’entreprise était des plus difficiles et des plus périlleuses ; mais Dieu est là , et sa Providence n’a jamais délaissé celui qui sait garder ses commandements et entreprendre le vrai , pour sa gloire !...

1 Hippocrate , né en 460, est mort 3T7 ans avant Jésus-Christ.

PRÉFACE

L’homme appelé à la mission de l’accomplissement de cette œuvre immense de rénovation fut G.-E. Stahl.

Il sut , èn effet , le premier , parfaitement concilier les idées d’Hippocrate et d’Aristote avec celles de S. lhomas. Ministre fidèle de la nature , Stahl sut mettre à profit les idées de Bacon , et ne parla jamais qu’au nom de la saine philosophie basée sur l’expérience et la raison. Avecj^ Descartes , il proclama hautement le dogme de l’immortalité de l’âme ; mais , plus conséquent que ce dernier, il enseigna avec l’Église que les bêtes ne sont pas de pures machines : il reconnaissait en elles un principe de vie et d’action , qu’avec la Genèse il appela âme vivifiante , sui generis, et, avec les grands Docteurs de l’Église , il professait que dans l’homme , roi de la Création , il existe un principe de vie et d'entendement fait à l’image de Dieu , capable , d’une part , de s’élever aux plus hautes conceptions métaphysiques , et de veiller , d’autre part , à l’accomplissement des lois vitales qui s’exécutent dans le corps humain.

Admirateur de la Doctrine Barthézienne , poussée à un si haut degré de perfection par le vénérable M. Lordat, je me laissai facilement entraîner vers l’étude sérieuse de la conception Stahlienne, et, dans mon ardeur, je m’épris pour elle d’un amour sans égal.

Une telle doctrine produisit sur mon esprit un effet si profond , que je résolus aussitôt d’en acquérir une connaissance exacte. A cette fin , j’entrepris, dès la première année de mon doctorat , l’étude sérieuse des principales œuvres de l’illustre Professeur de Halle , que je me déterminai peu à peu à traduire. Ce travail n’a pas coûté moins de quinze ans de pénibles labeurs , et je bénis le Ciel de m’avoir permis de terminer une entreprise aussi difficile.

PRÉFACE

La Traduction que je livre aujourd’hui au public contient les œuvres les plus remarquables de George-Ernest Stahl. C’est un assez heureux choix, je pense, fait parmi les 290 ou 300 opuscules , discours académiques , dissertations et traités ex professo, que l’illustre fondateur du Vitalisme animique moderne a produits pendant les cinquante années de sa laborieuse existence de médecin , de philosophe et de législateur de l’art.

Personne n’ignore aujourd’hui que, à l’âge de 22 ans, Stahl était déjà auteur * ; qu’alors même il avait approfondi les arcanes de la nature , et qu’il avait acquis des connaissances fort étendues sur X anatomie, la physique et sur la chimie surtout, dans laquelle il a, le premier, apporté cet esprit philosophique qui caractérisait la trempe de son génie hors ligne.

Les considérations contenues dans les divers volumes de notre publication , au point de vue de la valeur de Stahl comme chimiste, suffiront pour caractériser l’importance de notre immortel auteur dans cette science , et pour le poser au rang qu’il mérite. Ce travail est confié à des hommes consciencieux et éminents dans la science médicale et dans la chimie.

Qu’il me suffise ici de dire, avec le célèbre Fourcroy, que Stahl a , pendant un demi - siècle , dominé toute la science , qu’il embrassait en entier dans son esprit vaste et profond 2 .

1 Stahl publia, en 1683 (janvier), un ouvrage de chimie appliquée à la médecine. Il avait pour titre : Fragmentorum œliologiœ physiologico-chymicce, ex indagatione sensu-rationali , etc. Iéna, 1683, in-4°.

2 « Au milieu des travailleurs infatigables qui ont orné les XVIe et »XVIIe siècles , s’éleva en Prusse un homme qui fixa pour un demi-siècle

PRÉFACE

A l’âge de 20 ans, il avait déjà, nonobstant ses travaux classiques , fait des études sérieuses sur la littérature et la philosophie , à laquelle il avait consacré trois années entières sous un maître célèbre. A 24 ans, il fut reçu docteur, et, trois mois après cette épreuve solennelle , il eut 1 insigne honneur ( bien que simple docteur ) de siéger parmi ses anciens professeurs et de présider à la soutenance de plusieurs thèses, notamment de celle De sanguificatione , etc., dont il était l’auteur et que soutint J. -S. Brehme.

Les travaux médico-philosophiques et pratiques de Stahl doivent être considérés sous deux aspects bien différents : d’abord , suivant le but que l’auteur se propose d’atteindre ; en second lieu , suivant la teneur intrinsèque de l’ouvrage en lui-même.

I. Sous le premier point de vue , les œuvres du Professeur de Halle peuvent être subdivisées en critiques, DOGMATIQUES et JUSTIFICATIVES.

Dans les productions du premier genre , en homme habile et expert dans la science , il déblaie la route ; ... il ne démolit pas à la mode des modernes; il débarrasse, il nettoie, il purifie les abords du temple auguste de la Sagesse , où habite aussi la Médecine , sa noble sœur ; il prépare les voies aux initiés et aux fidèles, s’appliquant à écarter du sanctuaire tout profane capable de le souiller.

»la théorie de la science (chimique), dont il a su présenter l’ensemble le «plus imposant, le système le mieux lié et le plus étendu. L’illustre Stahl, «éclairé par les travaux et les vues de Kunckel , et surtout de Bêcher, son «maître, dont il augmenta les ouvrages, a imaginé, sur le feu combiné, «un ingénieux système, qu’il accorda avec tous les faits déjà connus jusqu’à »lui, et qui, sous le nom de phlogistique , nommé auparavant terre inflamnmable par Bêcher, offrit pour la première fois une idée-mère embrassant «toute la science en en réunissant toutes les parties. Cette théorie, en un «mot, fut digne de rallier à elle tous les hommes doués d'un esprit philoso- »phique. » (Fourcroy, Syst. des conn. chimiq., T. I, p. 23.)

PRÉFACE

Dans les oeuvres du second genre , Stahl pénètre majestueusement dans le sanctuaire sacré de la science, ayant le soin de commencer et de finir toujours , suivant sa louable habitude de philosophe chrétien , en invoquant le Souverain Auteur de toutes choses , en qui tout vit, se meut et existe, et en lui adressant de solennelles actions de grâces , de ce quil a daigné lui accorder les forces et les facultés nécessaires pour dignement accomplir sa tâche.

Une fois en possession de son œuvre , Stahl la dirige , la façonne à son gré; et, toujours appuyé sur la vraie méthode philosophique expérimentale et rationnelle , il monte , il s’élève , il pénètre par degré et sans secousses jusqu’au vif de la question, il tranche gravement la difficulté; il restaure et reconstruit ainsi peu à peu , sur ses antiques bases , tout l’édifice médical , dont le faîte et le couronnement s’élèvent d’une manière aussi gracieuse que sublime , et montrent aux yeux étonnés le plus beau monument qu’ait pu jamais produire le génie humain < !

Ainsi rétabli , restauré et solidement réédifié , ce temple vénéré devient pour lui l’objet spécial de ses sollicitudes ; il en polit et en perfectionne la mâle et savante architecture, en adoucit les arêtes trop vives, et, après avoir ainsi consacré sa vie entière à le protéger contre les attaques des hommes

1 M.ledocteur Garreau a fait naguère ( Voy . Gaz. méd., Nos 17, 18 et 20 mai 1858) une intéressante critique de Stahl, comme philosophe et comme médecin. Nous ne saurions cependant accepter le jugement de cet honorable confrère sur la pensée philosophique du Professeur de Halle, contre lequel il insinue gratuitement des tendances vers 1 e matérialisme. M. Garreau juge Stahl en Cartésien et en Malebranchiste ; il est surtout injuste envers lui lorsqu’il l’accuse de matérialiser l’esprit. Notre savant critique a , sans doute, oublié que Stahl , dans son Traité du mécanisme et de l’organisme , parle simplement des objets physiques et corporels , dont l’âme ne pourrait point se faire une idée exacte , sans se les représenter sous une figure ou une forme sensible. Autrement dit , l’âme ne peut percevoir en aucune manière les objets matériels et en avoir une notion exacte, sans le secours des sens.

PRÉFACE

et du temps , il s’endort paisiblement dans l’immortalité , veillant d’en - haut à la prospérité des véritables Dogmes Hippocratiques régénérés par lui , et dont il confie désormais à ses dignes successeurs l’honneur, la gloire et la perpétuité.

Dans la troisième catégorie , c’est-à-dire dans la partie justificative de ses œuvres , Stahl , en pleine jouissance des biens qu’il a si laborieusement acquis , écarte avec soin les doutes émis sur l’authenticité et la validité de ses travaux , il travaille avec vigueur et sans relâche à la défense des dogmes immortels de sa Doctrine Vitalo-animique ; athlète puissant , habile en stratégie , il repousse les agressions hostiles de ses adversaires , et puis , avec une agilité incroyable et une adresse peu commune , il frappe d’estoc et de taille , bat en brèche les remparts ennemis, et, en vainqueur généreux , prend possession de sa nouvelle conquête, partageant avec les vaincus le fruit de sa victoire , satisfait d’avoir agrandi le domaine de la science et d’avoir assuré le triomphe de la vérité.

^C’est ainsi que Stahl , vivant dans un siècle en proie aux plus graves erreurs , a combattu le Matérialisme de tous les temps et de toutes les époques , en renversant à jamais les prétentieuses assertions d’Asclépiade , d’Épicure et de Démocrite; il a fermé la bouche à l’Iatrochimisme, en découvrant les exagérations coupables dans lesquelles étaient tombés Paracelse , Sylvius de Le Boë et Willis lui-même , dont il estimait cependant les travaux ; il a démontré , enfin , les théories ridicules et erronées des Iatromécaniciens et mathématiciens , en faisant tomber une à une les illusions spéculatives des Pitcarn , des Boërhaave, et de son collègue , ami et antagoniste redoutable , F. Hoffmann. \

PRÉFACE

Il se ressentit des convulsions de son siècle , et s’il y a dans ses œuvres çà et là quelques exagérations (chose commune à tout homme, même aux plus grands génies), c’est qu’il eut à lutter contre les abus déjà trop grands de la Philosophie Cartésienne*, qui s’était malencontreusement im- Jp miscée dans la science médicale ; c’est , surtout , qu’il eut à soutenir de violentes attaques de la part des hommes les plus redoutables , matérialistes et spiritualistes , notamment de la part du grand Leibnitz. ■>

On peut dire , sans crainte d’erreur, que Stahl est sorti victorieux de toutes ces épreuves , et qu’il a eu le mérite de combattre, seul contre tous, pour la défense des vrais Dogmes Hippocratiques et du Vitalisme spiritualiste , à une époque où les esprits convergeaient , presque d’un commun accord , vers la matière.

II. Considérées sous le second point de vue , les œuvres de Stahl sont , ou philosophiques , ou didactiques , ou

Lorsque Stahl parle en philosophe , il est digne d’Hippocrate , de Platon et d’Aristote ; il est digne surtout de S. Thomas, auquel il emprunte bien souvent sa méthode, son langage et sa forme scholastique2. Son style est dur, il

1 II est étonnant de voir les erreurs profondes commises par les érudits, les savants et même parles médecins touchant Stahl. Avec Leibnitz, quelques modernes n’ont pas craint de le mettre au nombre des sensSalistes , des matérialistes voire même au nombre des athées. Ceux-ci le regardent comme Cartésien , ceux-là comme mystique ; d’autres le prennent pour un rêveur, digne héritier de Paracelse et de Van-Helmont. M. Aubert lui-même, avec son esprit si judicieux , n’a pas craint de dire que Stahl avait accepté la réforme cartésienne , en partageant les mêmes idées que l’École de Paris , ainsi que l’avaient déjà fait Bellini, Boërhaave et Hoffmann ( Esp . du vit. et de l’org. 1855). Ce sont là tout autant d’erreurs très-graves, ainsi qu’il sera démontré en temps et lieu.

2 C’est à tort qu’on a pendant long-temps voulu séparer la médecine de la philosophie ; mais qu’en est-il résulté ? Et qui ne connaît les scènes scanda-

PRÉFACE

est vrai , ses périodes sont longues et fatigantes , sa pensée est parfois obscure et difficile à comprendre ; oui , j’en conviens , mais ces désagréments ne sont pas de longue durée ; car, une fois familiarisé à sa tournure de phrase , à sa locution germanique , une fois surtout qu’on est parvenu à saisir le fond de sa pensée médicale et philosophique (et pour cela il faut être médecin), on surmonte facilement toutes les difficultés qu’en présente la forme grammaticale ; et dès-lors, oui , je puis l’assurer en toute certitude , on éprouve souvent du plaisir et une véritable consolation à lire et à commenter Stahl. Que de beautés sont cachées sous cette enveloppe si sévère et si peu attrayante au premier aspect ! Quelles nobles pensées ! Quel luxe et quelles richesses dans cette sublime intelligence !

Pour moi , je le confesse , je n’ai point été exempt des peines et des soucis inévitablement attachés à l’entreprise d’une œuvre aussi grande; mais aujourd’hui, grâce à la constance et au zèle infatigable que m’a inspiré l’amour de la science , j’admire Stahl et je l’aime encore plus que je ne l’admire.

En tant que didactiques, les travaux du Professeur de Halle n’ont rien à envier aux travaux tant des anciens que des modernes. Ils se divisent naturellement en théoriques et pratiques, et ces derniers embrassent, à leur tour, la médecine clinique et la thérapeutique.

Au point de vue théorique, notre auteur est invariable

leuses qui ont agité le monde médical , et notamment l’Académie de médecine, depuis Cabanis jusqu’à nos jours? Il n’y a point de science médicale sans philosophie ; et celle-ci ne peut être complète , à son tour, si elle ne s’appuie sur de profondes connaissances en anthropologie médicale. Dumas a dit : « Il a fallu un Hippocrate pour former un Platon , et le premier des philosophes dut une partie de la sublimité de son génie au plus grand des «.médecins. .. Noble orgueil pour nous tous, enfants de la Cos moderne !

PRÉFACE

dans ses principes. Prenez sa Thèse inaugurale de 1684... ; lisez son Collegium casuale, qui n’a vu le jour qu’en 1730, quatre ans avant la mort de Stahl , et vous verrez s’il n’est pas toujours le même , à l’âge de 24 ans comme à celui de 70. Parcourez ses Fragmenta œtiologiœ physiologicochymicœ, etc., qu’il a produits en 1683, à l’âge de 23 ans à peine ; comparez-les avec ses immortels Fragmenta chymiœ dogmaticœ et experimentalis , qu’il a publiés en 1723, et jugez si partout ce ne sont pas les mêmes principes, les mêmes doctrines, et si dans l’élève on ne voyait pas déjà tous les éléments nécessaires pour produire le génie qui devait dominer toute la science chimique pendant un demi-siècle. Stahl' est non-seulement l’inventeur de la doctrine du phlogistique, qui a si largement contribué aux progrès de la science ; mais encore on doit le considérer comme le créateur de la Théorie des éléments chimiques, et comme le fondateur de la Chimie organique.

Stahl n’est parvenu à ce haut degré de perfection , dans tout ce qu’il a touché, que par l’éminence de son esprit philosophique et par l’excellence de sa méthode , sans cesse appuyée sur l’expérience et la raison. Ainsi donc, que l’on prenne Stahl à l’âge de 20 ans , alors qu’il est tout dévoué à l’étude de la philosophie ; à l’âge de 23 ans , encore élève en médecine, mais auteur; prenez-le à 24 ans, au moment qu’il secoue à peine la poussière des bancs de l’école et qu’il reçoit le bonnet doctoral , vous le voyez aussitôt devenir maître à Iéna et grandir peu à peu, jusqu’au moment où, à l’âge de 34 ans, il est appelé à poser les fondements de l’École médicale Vitaliste de Halle; voyez-le à 60 ans, comblé des honneurs les plus insignes à la cour de Berlin , accomplissant dignement ses devoirs , mais fuyant les vains plaisirs et les

PRÉFACE

joies de ce monde , pour consacrer les dernières années de sa vie glorieuse à assurer les bases de sa doctrine et à élargir le domaine delà science médicale. Partout et toujours, Stahl se montre invariablement le même dans l’enseignement de ses dogmes fondamentaux .

Si l’on considère enfin les œuvres du Professeur de Halle au point de vue pratique, on verra toujours en lui un habile praticien , d’accord avec ses principes théoriques basés sur l’expérience et la saine raison. Stahl, philosophe profond , théoricien hors ligne , excellent clinicien et praticien de première force, était, ainsi que l’avoue Cabanis, « un de ces «génies extraordinaires que la nature semble destiner, de «temps en temps, au renouvellement des sciences. Elle «l’avait doué tout à la fois de cette vive sagacité qui pénètre «en quelque sorte les objets, et de cette retenue qui s’ar- «rête à chaque pas pour les considérer sous tous leurs as- «pects; de ce coup-d’œil rapide et vaste qui les saisit dans «leur ensemble , et de cette observation patiente qui les «poursuit avec scrupule jusque dans leurs moindres détails. «Stahl entreprit de faire, pour la médecine, ce qu’il avait «fait pour la chimie ; il était nourri de la Doctrine Hippocra- » tique , et personne ne savait mieux que lui ce que les ob- «servations et les vues philosophiques des modernes y pou- «vaient ajouter ; il vit que le premier pas à faire était de «séparer les idées générales, ou les principes de la médecine, «de toute hypothèse étrangère. »

Stahl , en tant que praticien , ne prodiguait pas les remèdes , il est vrai ; mais sa thérapeutique est complète , elle vise juste au but de la curation ; elle est aussi rationnelle que possible, et basée sur des principes inébranlables. Qu’on parcoure attentivement la partie thérapeutique de sa Thèse

PRÉFACE

inaugurale ; qu’on étudie en détail les divers traités pratiques qu’il a faits sur les fièvres, les varioles, les hémorrhagies, les congestions, etc.; qu’on lise son Collegium casuale ( magnum et minus), son Ars sanandi enfin, et l’on verra s’il existe , môme aujourd’hui , une thérapeutique plus prudente, plus belle , plus riche , plus convenable et mieux raisonnée que la sienne.

On reproche à Stahl le trop fréquent usage de la saignée ; mais il ne l’ordonne qu’en temps opportun , et jamais , dans les nombreux volumes que j’ai parcourus de cet auteur, je n’ai pu rencontrer un seul cas où l’on put constater une contreindication à ses conseils pratiques.

Quant à X expectation , Stahl l’entendait, l’enseignait et la pratiquait , comme Hippocrate , Sydenham , Baillou , Stoll , Rivière , Sauvages , Bordeu , Barthez , Broussonnet et Caizergues l’enseignaient et la pratiquaient eux-mêmes.

Pour Stahl , l’expectation ne consistait pas à se croiser les bras devant le malade , comme on le lui a sottement reproché. Il ne demeurait point spectateur impassible et froid devant la scène pathologique qui se déroulait devant ses yeux, et il ne confiait pas, comme Gédéon Harvey, à la bonne nature tout le soin de la guérison.

La plupart des personnes qui citent et qui se permettent de critiquer notre célèbre auteur, ne le connaissent le plus souvent et ne le jugent que sur les notes marginales qu’on rencontre dans quelques éditions de ses œuvres. Je crois pouvoir avancer, sans crainte de me tromper, que bien peu d’entre ceux qui ont fait la critique de Stahl , ont jamais lu sérieusement un seul traité, je dirai même un seul chapitre de cet excellent auteur.

M. À. Lemoine a présenté, dans le cours de l’année 1857,

PRÉFACE

à l’Académie des sciences morales et politiques , un mémoire ayant pour titre : Stahl et l’Animisme. L’auteur s’y montre tel qu’il est dans toutes ses œuvres , savant , érudit , habile en dialectique et juge assez impartial ; mais je ne saurais passer sous silence certaines contradictions qu’il émet dans le cours de son travail.

C’est ainsi qu’après avoir donné Stahl comme profondément versé dans la philosophie , il dit plus tard qu’il était peu familier avec le langage philosophique. Il le présente ici comme vitaliste, et là il le pose comme le père de l' animisme . M. Lemoine dit, d’un côté, que Stahl l’animiste n’a été bien compris, bien connu et bien suivi qu’à Montpellier; et, d’un autre côté , il assure que l’École vitaliste de Barthez n’est autre que celle de Stahl, dépouillée de ses grossières erreurs . Or, sans m’étendre sur les jugements que le savant Professeur de Bordeaux a portés touchant Aristote, Van-Helmont, Bordeu , Barthez et toute l’École vitaliste de Montpellier, je dirai qu’il a été injuste envers son héros ; qu’il l’a fait descendre trop bas , après l’avoir élevé si haut 1 .

Plusieurs personnes , peu versées dans la forme et la doctrine Stahliennes , jugeant avec légèreté une question aussi sérieuse , regardent Stahl comme un dieu déchu , ne demandant plus aujourd’hui que le repos de la tombe. Quelques auteurs vont même jusqu’à considérer le Vitalisme animique

1 Ce savant critique ne commet-il pas surtout une grave erreur, lorsqu’il dit, enfin, à son 9e chapitre : « Stahl n’a considéré que le résultat matériel «et final des phénomènes psychologiques; il fallait les étudier en eux-mêmes. «Puisque sa doctrine le portait à confondre la physiologie avec la psychologie, il fallait que Stahl se fît psychologue, et il est resté presque exclusi- «vement physiologiste »? Stahl s’est , au contraire , occupé sérieusement d’études psychologiques. S’il les eût poussées plus loin, il serait certainement tombé dans l’excès contraire à celui que lui reproche gratuitement l’honorable aristarque.

PRÉFACE

comme entièrement mort. Ces derniers se trompent, et nous espérons qu’ils seront bientôt de notre avis.

IV autres , non moins érudits , avancent que Stahl a bâti sa doctrine sur une hypothèse , et que , redoutant les conséquences de ses principes, il s’était rétracté, en bien des endroits, de ce qu’il avait avancé ailleurs. Je puis encore ici certifier le contraire, et affirmer en toute assurance qu’il n’est aucun point de ses œuvres, où il ait jamais renié les assertions émises dans les travaux qui constituent la base de sa doctrine médico-philosophique et pratique.

Pour ce qui concerne le reproche qu’on lui fait de regarder I’ame comme le principe, la cause de tous les actes et mouvements vitaux du corps humain, on sera bien étonné d’apprendre que, plus conséquent peut-être que ceux qui professent une doctrine contraire , il n’a adopté cette pensée que pour ne pas rester dans Yhypothèse et pour éviter d’être accusé de faire des abstractions et d’introduire gratuitement la métaphysique dans la médecine; contrairement à ses propres préceptes, d’en éloigner tout ce qui lui est étranger.

Stahl n’a jamais confondu la vie, vita, avec l’âme pensante, animus ou mens ; et, en admettant qu’il ait jamais dit, à priori : « L’âme c’est la vie », il a dit comme S. Augustin : « Anima (et non animus ) vita est quâ vivimus 1 . » Ce n’est donc qu’à posteriori qu’il a été amené à cette légitime conséquence : que la vie puise sa source dans l'âme , que les Saintes-Écritures appellent esprit de vie et d’entendement.

Il faut donc se bien garder de confondre les termes et l’acception dans laquelle on les prend , avant de prononcer sur une question d’une aussi grave importance .

La cause efficiente des mouvements vitaux , dit l’immortel

1 S. Augustin, T. IV, g. 1526, in-f».

T. II. B

PRÉFACE

Professeur de Halle , c’est l’âme , bien que néanmoins , au point de vue médical et pratique , on puisse, à la rigueur, se contenter d’étudier les phénomènes vitaux simplement en eux-mêmes , tels qu’ils se présentent ; mais , comme philosophe , lorsqu’il veut remonter à la cause réelle de ces phénomènes, il arrive forcément jusqu’à Xâme, principe actif et immatériel de tous ces actes , dont elle ri a pas et ne doit pas même avoir conscience, attendu que cette connaissance intime serait bien souvent aussi funeste à elle-même qu’au corps quelle anime et quelle meut, conformément aux lois immuables préétablies par l’éternel et tout-puissant Créateur.

N’est-il pas vrai , du reste , que l’âme n’a pas toujours conscience de ses actes intellectuels et instinctifs appartenant au domaine pur de X entendement?

Stahl avait horreur de l’hypothèse , comme il le dit si souvent lui-même ; partant , il ne pouvait se décider à faire reposer les bases de sa dourine sur un principe actif dont il ne pouvait déterminer ni l’essenee ni la nature réelle , pas plus quil n'était en son pouvoir d’en reconnaître la puissance effective et les rapports immédiats , tant avec X intellect qu’avec l 'agrégat.

En 1716, J. Junker, son élève , alors professeur à Halle, mit au jour un ouvrage en huit volumes (in-4°), dans lequel il développait toute la doctrine du Stahlianisme , au point de vue de la physique, de la chimie, de la botanique, de la matière médicale , de la physiologie , de la pathologie tant médicale que chirurgicale, de la médec-, ne-pratique et enfin de la thérapeutique. Il en fit la dédicace à son illustre maître G.-E. Stahl , alors à la cour de Berlin , et ce dernier, en reconnaissance , daigna mettre une préface à son traité de thérapeutique intitulé: Conspectus therapiœ. C’est dans ce

PRÉFACE

document précieux que ceux qui regardent Stahl comme enseignant un animisme exclusif tendant vers l’Idéalisme ou vers le Mysticisme de Van-Helmont, et, suivant d’autres, même vers le Panthéisme de Spinosa ; ceux-là, dis -je, devraient parcourir les quelques lignes qui composent cet avant-propos, et ils y verraient les motifs pour lesquels Stahl le Vitaliste a recours à l’âme comme cause efficiente des mouvements vitaux, comme constituant ce principium vitale que, bien long -temps avant Barthez, il a établi comme force inhérente, immanente, infuse au corps. Cette force, ce principe est indifféremment appelé par notre auteur principium vitale, natura, vis vitalis , en opposition avec 1 ’animus et le mens, qu’il unit et confond, pour ainsi dire, avec la force vitale dans une seule et même puissance , dans un troisième principe commun , X esprit humain , cet esprit de vie et d’ entendement présidant tant aux actions vitales qu’aux opérations mentales. Il avïfft , par ce moyen , prévu et résolu le grand problème que Barthez s’était posé , et dont il n’avait pas sans doute trouvé une solution satisfaisante dans Stahl , son devancier dans la doctrine du Vitalisme.

Dans cette préface, Stahl expose son Cur animam in præsidium vocat, c’est-à-dire le motif pour lequel il a recours à l’âme . Cette idée est pour lui le couronnement de l’édifice ; il en caractérise toute la grandeur et en démontre la véritable orthodoxie. C’est pour lui la vraie base de sa doctrine médicale , le fondement de son enseignement physiologique , l’idée-mère de sa philosophie toute chrétienne , à l’aide de laquelle il s’élève jusqu’aux plus hautes conceptions de l’entendement.

J’insiste sur le mot orthodoxie, et je démontre, par des exemples , que Stahl appartient en médecine à l’école du pur

PRÉFACE

Hippocratisme , et que , au point de vue philosophique , il appartient à celle de Platon, d’Aristote, de S. Augustin , de S. Thomas, de Bossuet, etc. C’est ainsi que, en maints endroits de ses œuvres , il parle comme Hippocrate , comme Barthez lui -même, quaud il dit: Naturel animalis est principium agens, vitale , activum in corpore; est rectrix vitalis, spontanea energia, et metliodus naturalis medendi morbos , prœstans vitam ; sed nil nisi anima, est natura.

Avec S. Augustin , S. Jérôme, S. Ambroise, S. Grégoire deNysse, S. Basile, S. Thomas, etc., etc., Stahl distingue toujours et partout l 'anima, puissance de vie , d’avec le spiritus, puissance d’entendement et de raison : bien que pour lui , comme pour ces éminents théologiens, ces deux puissances , anima et animus , ne constituent qu’une seule et même substance , l’esprit humain , l’âme pensante et raisonnable.

Nous lisons dans Stahl, Uomme dans S. Augustin : Anima est vitacorporis (T. III, a. -476). Anima per se movetur (T. VI , c. 5). Anima viva appellatur à Scripturâ administratio corporis (T. III, d. 218). Anima toium corpus animât et vivificat (T. VI, g. 254).

Comme S. Ambroise, il dit : Anima estvivens, eo quôd insensibile atque exanime corpus animet, vivificet et gubernet (De Is. et an., p. 357). Anima nostra àgsphq est , hoc est, biparti ta, et rationabile habens et irrationabile ( De Abrah., lib. I , cap. 2, p. 283).

Avec S. Basile, Stahl dit encore : Anima duplex vis inest (T. II, p. 541 , e.). Anima humana liberam, et in sud potestate sitam, vitam à conditore sortita est (T. II, p. 72, a.). Duplicem enim ego arbitror vim esse animœ, cùm ipsa una et eadem existât , alteram corpus animanlem , alteram verô

PRÉFACE

rerum speculatricem, quarn etiam rationalem nominamus (T. Il, p. 541). Anima mirabili modo ad corpus colligatur (T. II, p. 23).

Il dit aussi, avec S. Grégoire de Nysse : Anima est essentia à Deo generata, essentia vivens, intelleclualis , corporeis sensuum instrumentis vivendi, atqué quœ cadunt sub sensus percipiendi facultatem ac vim , per se , suggerens et immittens (De anim. et resurr. , T. III, p. 183).

Avec S. Jérôme , S. Thomas et toute l’Église chrétienne , Stahl considère Xâme comme ayant dans le corps les facultés végétative, appétitive et sensitive laissant à X esprit la prérogative de la pensée, du moi et de la raison. Inutile de répéter encore ici que ce ne sont là que deux modes d’être et d’agir, deux attributs bien distincts d’une seule et même substance spirituelle et immortelle.

Avec tous ces grands hommes et l’école médicale spiritualiste, Stahl dit encore: Anima vitalium actionum rectrix est, sed animus est semper sciendi avidus, ratiocinandi , occupatus in assequendâ intimiore rerum essentiâ ( Theor. med. vera, p. 1 et 507 ).

Plus tard nous aurons l’occasion de développer ces importantes distinctions, formant la base de toute saine philosophie médicale. Il est temps de faire la part du Paganisme, et s’il a été un temps où des hommes , encore fascinés par le philosophisme anti-chrétien , anti-philosophique des Voltaire , des Diderot, des Turgot et des Condorcet, ont osé écrire naguère 1 que le Christianisme, qui de simple philosophie était devenu une religion, avait fait son temps et devait faire place à la philosophie erronée et perverse des athées des XVIIIe et XIXe siècles ; il nous sera bien permis à nous , je pense ,

1 Iievue encycl. , 4 août 1834.

PRÉFACE

humble mais courageux disciple d’Hippocrate, serviteur et enfant dévoué de la religion du Christ , de dire , avec une noble piété , que la philosophie chrétienne doit être reconnue par tous les hommes , comme étant le seul et unique point d’appui , le seul fondement vrai de toute philosophie , je dirai même plus, de toute science humaine; en dehors de ces principes , tout n’est ici-bas qu’erreur et mensonge : telle est ma profession de foi de médecin-philosophe chrétien * .

Ami du progrès , nous nous efforcerons toujours de nous tenir à la hauteur des difficultés que présentent les travaux que nous avons entrepris , et d’aborder de front les questions de PHILOSOPHIE MÉDICALE et de Médecine-pratique , qui constituent le fond essentiel de cette publication. Notre tâche est pénible , nous ne saurions nous le dissimuler ; mais nous espérons qu’avec l’aide du Ciel nous pourrons dignement parvenir à notre but, profondément persuadé que nous trouverons

1 Bien des hommes , parfois haut placés dans la science , se plaisent à dire que la médecine ne saurait avoir aucun rapport avec la théologie , et qu’on devrait soigneusement se garder de toucher à cette dernière ; car, disent-ils , nous n’avons que faire , en science médicale , de l’autorité des Pères et des Docteurs de l’Église, attendu qu’ils ne sont point médecins. A ceux-là, je réponds uniquement que si la médecine pouvait exister sans philosophie, — ce que quelques-uns ont osé prétendre naguère, — ils seraient dans la vérité ; mais comme , depuis Hippocrate jusqu’à nos jours, les maîtres de la science et nos législateurs ont reconnu que la médecine sans philosophie ne serait qu’un art frivole et vain , tout au plus digne du carrefour et des vieilles femmes, leur assertion doit être regardée comme non avenue.

La vraie science vient d’En-Haut , et il est incontestable , pour nous chrétiens , que l’autorité des Pythagore , des Socrate , des Platon , des Aristote et des Sénèque, ne saurait avoir, dans notre esprit, une valeur égale à l’autorité des S. Paul, des S. Augustin, des S. Thomas et des Bossuet.

La philosophie païenne , avec toute sa grandeur et son génie , n’a jamais fait qu’entrevoir et supposer ces beaux enseignements que la philosophie chrétienne seule était destinée à nous révéler ; c’est d’elle seule qu’on peut dire , avec raison , qu’elle est descendue du ciel.

Je prouverai , du reste , en temps et lieu , que parmi les saints Pères et les Docteurs de l’Église , il y a eu un grand nombre de médecins distingués et profondément versés dans la science anthropologique.

PRÉFACE

dans la pureté de nos intentions les plus sûrs garants de la confiante bienveillance d’un public sage et éclairé : ce sera là la meilleure récompense de nos labeurs ici-bas !...

Imbu, dès ma plus tendre jeunesse , par le plus chéri des pères , des saines doctrines de la philosophie chrétienne , je recherchai plus tard, pendant mes études médicales, toutes les occasions pour arrivera la découverte de la saine doctrine médico-philosophique .

La lecture des œuvres de Cos , celle des travaux les plus distingués du moyen âge , la méditation des œuvres de notre immortel Barthez et les leçons si précieuses de notre illustre et bien aimé maître M.Lordat, avaient considérablement accru dans mon esprit l’amour que j’avais pour ce genre d’étude. Mais je sentais intérieurement un vide : c’est que, homme de foi avant tout , je tenais à ce que la doctrine anthropologique médicale marchât de front avec l’anthropologie chrétienne , et je ne sais si c’est mon esprit qui a été en défaut , j’avoue franchement que , malgré le respect sans bornes que je professe pour le grand Barthez et mes vénérés maîtres MM. Lordat et Jaumes , je ne trouvai point dans la doctrine médicale vitaliste de l’École de Montpellier tout ce que je cherchais , c’est-à-dire : 1 ° une doctrine qui ne fût point bâtie sur une hypothèse ; 2° une uniformité inaltérable dans les dogmes; 5° l’admission à’ nn principe de rie, réel et non fictif, dont on pût déterminer franchement la nature, le mode d’activité dans le corps et sur le corps , et ses rapports avec Y âme intelligente et consciente ; 4° une explication irrécusable de ce qu’on doit entendre par ces mots : double dynamisme humain , belle et noble pensée, digne de la haute conception des immortels législateurs de la science médicale moderne ; 5° enfin , une étude consciencieuse et complète de

PRÉFACE

l’âme , au point de vue de son influence sur le corps , et une sage appréciation de l’influence réciproque du corps sur le principe psychique.

Nulle part je ne trouvai une solution satisfaisante et capable d’entraîner mon esprit et de le fixer dans des convictions inébranlables. La vérité n’est pas tout entière dans Hippocrate; elle ne l’est pas non plus dans les auteurs du moyen âge; elle n’existe pas d’une manière absolue, soit dans Stahl seul, soit dans Barthez pris isolément; la vérité se trouve dans la doctrine médico-philosophique chrétienne , c’est-à-dire dans le Vitalisme Hippocratique christianisé , dans la fusion franche et raisonnée des dogmes Stahliens avec la conception Barthezienne , et cette doctrine est encore dans ses langes, malgré les grands et immortels travaux de l’illustre Professeur de physiologie de Montpellier.

L’École de Montpellier possédait , à elle seule , tous les matériaux nécessaires pour l’édification d’un monument en l’honneur de la vérité; il ne lui manquait qu’une seule chose pour le compléter : c’est une application directe , sérieuse et décisive de ses propres dogmes à l’idée Stahlienne , et vice versa.

Stahl, en effet, a été le premier, et peut-être le seul parmi le3 modernes , qui ne se soit jamais écarté du sentier de la vérité, c’est-à-dire que, dans ses enseignements médicophilosophiques et pratiques , il existe une harmonie , un ordre , une règle , une méthode invariablement d’accord avec la philosophie orthodoxe qui fut toujours son guide.

L École vitaliste de Barthez est appelée à perfectionner la conception Stahlienne , et à réaliser les beaux rêves d’avenir qu’avait formés , dans sa vaste imagination , le savant Professeur de Halle.

PRÉFACE

Mais, pour arriver à ces fins si désirables, il fallait de nouveaux travaux , que le temps seul pouvait enfanter ; et , par un concours de circonstances inouïes , je crois quil est vrai de dire que nous touchons au moment suprême de cette grande régénération , de cette rénovation , dis-je , de la Science Médicale , toujours fondée , d’une part , sur les dogmes immuables de l’Hippocratisme, et, d’autre part, sur les enseignements éternels de la Philosophie Chrétienne.

La Providence avait réservé au XIXe siècle la gloire de réaliser une œuvre aussi immense. Voyez de quelle manière les esprits s’agitent ; considérez la valeur et l’importance des travaux produits jusqu’à ce jour, et jugez si nous ne sommes point à la veille d’une heureuse révolution dans les idées et dans l’application des vrais principes.

Le passé , fécond enseignement , nous a légué son héritage ; il nous a généreusement dotés de ses trésors ; ses enfants ont élargi et façonné le sillon tracé par leurs ancêtres , et partout ils ont trouvé l’empreinte de leur travail et la trace de leurs labeurs.

Le génie de l’homme multiplie de plus en plus ses recherches ; peu à peu son essor deviendra formidable , et la société florissante héritera , à son tour, de la grandeur des richesses acquises par tant de travaux .... arrosés par tant de précieuses sueurs.

Lisons ensemble dans le passé , et voyons si dans les travaux d’Hippocrate , d’Aristote, de S. Thomas, de Scaliger, de Télésius , de Sydenham , de Stahl , de Bordeu , de Barthez , de Bérard, etc., nous n’avons pas un fonds inépuisable de science , et plus que suffisant pour nous guider vers la conquête de la vérité.

Scrutons le présent , et contemplons avec une sainte

PRÉFACE

admiration la grandeur de l’entreprise de l’esprit humain. Voyez, d’une part, les savants MM. Littré et Daremberg aux prises avec l’antiquité ; considérez l’anxiété générale de nos philosophes ; parcourez les écrits des Maine de Biran , des Cousin, des Frank, des Tissot, des Lemoine, des Bouillier, des Chauvet, etc.; examinez attentivement les œuvres importantes des Barthélemy Saint - Hilaire , des Jouffroy, des Rémusat, des Ravaisson, etc.; partagez mon admiration pour la grandeur et la multiplicité des œuvres médico-philosophiques modernes , et dites-moi , je vous prie , si dans les riches productions des Barthez , des Lordat et des Jaumes* , si dans les études consciencieuses des Cayol , des Parchappe, des Boyer, etc., si dans les intéressantes publications des Saies-Girons , des Garreau , des Busemaker, etc. , nous ne pouvons point trouver toutes les données nécessaires , non pour reconstruire une nouvelle science , mais pour travailler , avec Stahl et Barthez , à la restauration et à la consolidation de la grande œuvre du véritable Vitalisme médical, par une fusion sage et raisonnée, dans une communion inaltérable de principes , conciliant ainsi à jamais la doctrine du Vitalisme animique de Stahl , de son double dynamisme anthropique , avec la doctrine du Vitalisme Barthezien et son double dynamisme.

Les circonstances sont donc on ne peut plus propices

1 Outre les travaux scientifiques et médico-philosophiques de Barthez et dù vénérable M. Lordat, j’indiquerai ici ^vec bonheur le trop modeste et trop peu connu opuscule de l’éminent M. Jaumes sur la Distinction des forces: c’est pour moi un écrit-modèle de philosophie médicale analytique. L’auteur y professe des idées très-larges et très-propres à faciliter les progrès ultérieurs de la science. C’est, sous un certain point de vue, c’està-dire sous un aspect purement psychologique, un travail digne de figurer dans les productions Stahliennes les plus relevées. Nous le prouverons en temps et lieu.

PRÉFACE

pour la publication de mon travail , de mes propres études sur Stahl , et de la traduction des principales oeuvres médicophilosophiques et pratiques de cet immortel Professeur.

La nouvelle édition des œuvres de Barthez, que nous devons aux soins de notre honorable et savant Confrère , neveu de notre illustre Chancelier , coïncide on ne peut plus heureusement avec notre publication de la traduction des œuvres de Stahl.

Cette double publication me paraît destinée à remplir le vaste champ de la science, et à fournir aux hommes de bonne foi , et de bonne volonté surtout , tous les moyens propres à les éclairer dans leurs recherches , et dans la voie qu’ils se sont tracée pour arriver à la découverte de la vérité .

Le travail que je présente aujourd’hui au public , sous le titre de Traduction des œuvres médico- 'philosophiques et 'pratiques de G. E. Stahl, est la fidèle reproduction en notre langue de vingt-cinq opuscules , dissertations ou traités spéciaux du Médecin de Halle , ne renfermant pas moins en tout de 3800 pages de texte in-â° , et de 6600 pages de manuscrit , recopié plusieurs fois et soigneusement revu sur le texte avec M. le professeur Boyer.

Dire combien j’ai éprouvé de difficultés et de désappointements dans le cours de ce travail ,.... . dire combien de fois j’ai senti le désespoir naître dans mon cœur, ce serait trop fastidieux pour le lecteur , et ce ne serait point assez pour moi.

Ce qui facilita néanmoins l’exécution de mon œuvre , et contribua beaucoup à m’en aplanir les inséparables et énormes difficultés , ce sont les études préalables , les nombreuses recherches particulières et les acquisitions précieuses que j’avais faites en vue de la publication d’un travail que

PRÉFACE

j’avais déjà annoncé dans ma thèse inaugurale , devant avoir pour titre : Du Vitalisme Hippocratique , et de son

Page 1