SI
» elle nous instruit avec une autorité impérieuse et toute- » puissante de nos devoirs ; elle découvre et proclame la loi » morale qui vit au fond de notre conscience ; elle la sonde » et l’éclaire dans ses replis les plus délicats et les plus «cachés. Elle retrouve Dieu en nous dans son empreinte » la plus manifeste et la plus féconde ; et , après nous avoir » instruits sur nous-mêmes et sur Dieu , elle nous apprend » encore à connaître le monde , en nous dévoilant les principes sans lesquels il cesserait d’être intelligible *. »
La méthode, étant une route , suppose un point de départ , un point définitif vers lequel on marche en parcourant des étapes intermédiaires , un voyageur qui suit le chemin , un fil conducteur qui le guide , une lumière qui l’éclaire. Le voyageur c’est l’homme ; la lumière c’est le flambeau de l’expérience et celui de la raison , auxquels on doit joindre cette révélation intérieure divine admise par Aristote même et Platon ; et , de plus , la révélation extérieure , venant aussi de Dieu, transmise d’âge en âge par la Tradition, et que Stahl conserve précieusement pour des cas spéciaux et réservés : nous verrons que s’il en use , il n’en abuse point.
La lumière , comme on voit , n’est autre chose que l’ensemble des facultés humaines , aidées par un secours divin sur lequel nous aurons à nous expliquer. Le fil conducteur, fil du labyrinthe de Bacon , se rattache essentiellement aux éléments que nous avons nommés et à l’ordre qu’il faut adopter,. Il importe beaucoup, comme on le voit, pour le philosophe , de développer les trois grandes facultés humaines qui donnent l’ordre et la lumière , savoir: la faculté expérimentale , la faculté rationnelle , la faculté méthodologique, ordinatrice, classificatrice. Quand ces lumières sont vives et coordonnées , la route s’illumine et s’éclaire dans tous ses détails ; on applique dans son étendue et ses limites l’expérience et la raison , chacune à son objet propre , sans
1 Dict. des scienc. philosoph., p. 2T0.
RÉFLEXIONS
qu’aucune vienne exercer sur l’autre un empire injuste et tyrannique ; on ne s’égare pas dans la voie ouverte , malgré les sinuosités , et l’on avance de plus en plus vers le but définitif, en franchissant les espaces intermédiaires: on fait ainsi de l’expérimentalisme rationnel et du rationalisme expérimental.
Le point de départ est double : tantôt on s’élève des phénomènes , des faits particuliers aux principes généraux , aux lois , aux forces , aux causes qui les produisént et en rendent compte; on emploie alors la méthode inductive,
X induction, le syllogisme ascendant ; tantôt, au contraire, on part des principes premiers que la raison fait saisir, des lois , des forces , des causes qu’on a déterminées , et l’on descend de celles-ci aux phénomènes , aux effets que ces principes ont produits : on a recours ainsi à la méthode déductive , à la déduction , au syllogisme proprement dit ou syllogisme descendant ; dans bien des cas , on associe les deux procédés , l’induction et la déduction , qui se servent de contrôle et d’appui mutuels.
Il est facile de reconnaître , dans ce qui précède , les deux méthodes ou les deux grands procédés fondamentaux : induction, déduction. Par leur usage isolé ou par leur association , on découvre , on éclaircit , on démontre , avec une évidence de plus en plus grande , une foule de vérités de tous les genres. Tout cela ne constitue donc qu’une seule méthode avec deux procédés ; vouloir les séparer, c’est tenter l’impossible et ce qui est en dehors de la nature de l’esprit humain.
On a reproché avec raison à Bacon d’avoir coupé l’entendement et l’humanité en deux , en plaçant d’un côté l’expérience et les expérimentateurs , de l’autre la raison et les résultats qu’elle donne : c’est le vice radical de sa classification des sciences. Partout l’homme fait usage de toutes ses facultés; on l’amoindrit quand on accroît les forces ou
ET COMMENTAIRE
l’exercice des sens aux dépens de la raison ; onl’afïaiblit aussi, mais moins , quand on sacrifie les sens à la raison : dans tous les grands siècles , dans toutes les grandes doctrines , on a donné à chacun la part qui lui revient. Bacon et son école, s’occupant surtout de l’expérience et des sens externes , font peu pour la raison , quoique l’illustre Chancelier en ait vanté l’excellence. Descartes et surtout les Cartésiens ont peut-être trop négligé l’expérience externe , en cherchant à nous renfermer dans l’expérience interne et la raison. En suivant le premier , qui ne nous met pas suffisamment en rapport avec nous-mêmes , on glisse vers le sensualisme et on y tombe ; le matérialisme vient bientôt après ; le niveau intellectuel s’abaisse. En prenant le second pour guide , on marche vers l’idéalisme, le rationalisme, et l’on s’y égare. Quelques esprits, soit avec Bacon , soit avec Descartes , se jettent dans le panthéisme sensualiste ou spiritualiste : n’accusons pourtant pas trop le philosophe anglais et surtout le philosophe français.
Ce dernier dit , dans une de ses lettres : « Je comprends » toute l’importance de l’induction , mais j'y ai peu insisté ,
» parce que Bacon a laissé peu à faire 1 . »
Il dit ailleurs : « Plus j’avance , plus je m’aperçois de » la masse d’expériences physiques auxquelles il faudrait me » livrer ; je n’y manquerais pas si j’avais le temps , les instru- » ments et les fonds nécessaires , je m’en occuperai de mon » mieux. »
Ainsi , nous avons , suivant Stahl , deux grands procédés fondamentaux, ce qu’on nomme aujourd’hui deux méthodes : la méthode expérimentale ou inductive , la méthode rationnelle ou déductive. A cela joignons une autre méthode ou procédé , la méthode historique et traditionnelle , que Bacon et Descartes ont eu le grand tort de frapper lun et 1 autre, parce qu’ils croyaient qu’on en avait abusé. Leibnitz a eu
Disc.
la mèth.
la gloire d’être un de ceux qui l’ont le plus réhabilitée ; nous marchons aujourd’hui sur ses traces : c’est un immense levier , dont nous apprécierons de plus en plus la puissance à mesure que nous avancerons.
La Méthode Stahlienne est complète : elle embrasse ces trois procédés , tandis que les Baconiens etles Cartésiens n’en ont guère qu’un seul. Nous ne parlons pas du reproche adressé à Stahl de manquer d’érudition : il est sans valeur pour quiconque a lu ses divers ouvrages. Fidèle au précepte d’Hippocrate , il n’en fait point étalage ; elle est cependant en évidence , elle nourrit toutes ses œuvres et les rend éminemment substantielles.
Quelques réflexions de plus sur ces méthodes , en nous attachant toujours aux pas de Stahl , nous paraissent indispensables.
A. Méthode empirique ou expérimentale. — Elle est double , suivant quelle s’occupe de l’expérience et de l’expérimentation sur les objets du dehors , ou bien qu’elle s’exerce sur les objets du dedans , sur l’esprit lui-même , ses produits, ses facultés, ses lois. Ici se classent l’expérience physique et l’expérience psychologique ; l’induction est son principal instrument ; par elle , on s’élève , comme le veut Newton , du particulier au général , des faits ou des phénomènes aux lois expérimentales. Mais on va plus loin que ne le voulait le géomètre anglais : après avoir atteint des forces purement abstraites , on arrive aux forces réelles et vivantes qui animent l’univers , et jusqu’aux substances auxquelles ces forces sont inhérentes. Si Newton croyait, et si l’on croit encore qu’il y a de la témérité à marcher dans cette voie , c’est qu’il ne connaissait , et qu’on ne connaît guère aujourd’hui , comme Bacon , que l’induction progressive. Dans cette école, on n’a pas saisi la valeur de l’induction transcendante que les Sensualistes ignorent , et que le P. Gratry a si bien mise en évidence dans sa
ET COMMENTAIRE
logique. Il y a là, dans notre éducation philosophique, un vide important à remplir. Notons , en passant , l’induction par analogie dont on se sert beaucoup , et dont on a peu songé à tracer les règles.
Stahl , comme Hippocrate , célèbre beaucoup l’expérience et l’expérimentation ; mais il ne se borne pas là. «On a eu » tort » , dit Galien , « de classer le Vieillard de Cos parmi les » empiriques : c’était un homme très-expérimenté et très-ami » de l’expérience ; mais personne avant lui et mieux que lui »n’a fait usage de la raison et du raisonnement.» Ceci s’applique parfaitement à Stahl ; il a tracé de main de maître l’étendue et les limites de la méthode expérimentale dans son Prorempticon : De experimento fallaci.
B. Méthode rationnelle et raisonnante. — Celle-ci, marchant en sens inverse de la précédente , part des principes généraux, des causes, des lois, et descend jusqu’aux phénomènes et aux faits ; elle procède du général au particulier , des principes aux conclusions. Supposons que nous connaissons la cause d’un phénomène , nous en déduirons ce dernier lui-même dans toutes ses circonstances, comme, dans un syllogisme, l’on tire une conclusion , des prémisses. Les causes sont au nombre de quatre : causes substantielles (matérielles des auteurs) , causes formelles ou typiques, causes efficientes et causes finales. On peut concevoir sans peine comment on marche quand on procède par voie rationnelle ou déductive. Ainsi, a. connaissant une substance et ses propriétés , on sait quels phénomènes elle peut produire : si l’on a des notions précises sur la matière , on ne lui attribuera pas la pensée ; réciproquement , on ne donnera pas l’étendue sensible aux esprits, b. Si l’on est fixé sur une cause efficiente ou finale , sur le but qu’il s’agit de remplir , on se rendra compte du mécanisme par lequel ce dernier est atteint. Un physicien habile imaginera vingt mécanismes pour faire des montres ou des horloges ,
RÉFLEXIONS
quand il saura , quand on lui aura dit , que ces instruments doivent marquer l’heure. La méthode rationnelle est donc très-puissante dès qu’elle a saisi les principes et les quatre genres de causes que nous venons d’indiquer.
Bacon a eu le tort, tout en parlant beaucoup des causes, de ne pas se rendre compte de la finalité et de bannir tout-à-fait , de la physique , ces causes finales ; Descartes a eu le même tort par rapport à ces dernières ; Stahl , au contraire, a soumis la causalité à une savante analyse; il a remis les causes ou plutôt les intentions finales à leur véritable place 1 .
Stahl a exposé , d’une manière lumineuse, les avantages de la méthode rationnelle et ses abus , dans le prorempticon De judicio difficili.
Quand on fait usage de la méthode expérimentale ou de la méthode rationnelle , on passe d’un objet à l’autre , du particulier au général ou du général au particulier, par un intermédiaire ; on a trois termes que l’on enchaîne en se conformant aux règles de la forme syllogistique; on formule des jugements ; on construit des raisonnements : c’est un procédé discursif.
Tout ce qui précède s’obtient à l’aide de nos facultés , qui sont analytiques , synthétiques , intuitives , discursives ou raisonnantes , etc. Stahl se rend parfaitement compte de la méthode et de ses procédés , en s’appuyant sur l’examen consciencieux et complet de l’entendement humain. Il ne confond point , comme Bacon , l’induction et l’intuition , la raison (Xoyoç) et le raisonnement ( loyiauôç ) ; il comprend très-bien le mécanisme intime qui explique la valeur et le mode spécial des méthodes expérimentale et rationnelle; il sait pourquoi elles ont reçu chacune des noms divers : ainsi, la méthode expérimentale s’appelle aussi analytique, et la méthode rationnelle , synthétique, parce que la pre-
1 Voy. De Gérando , Syst. comp. de phü., 1™ éd., T. I , p. 107.
ET COMMENTAIRE
mière, s’appuyant d’abord sur des faits particuliers qui sont toujours complexes , les analyse afin de les décomposer et de trouver leurs éléments simples , tandis que la méthode" rationnelle prend son point de départ dans ces éléments ou ces principes premiers qui sont simples , pour descendre de là au composé qui en émane. On a dit que l’analyse remonte du connu à l’inconnu et du simple au composé , tandis que la synthèse descend du composé au simple ; il fallait remarquer que le procédé empirique ou analytique part, au contraire, du composé. On se demandera peut-être comment le simple engendre le composé ; cela se fait par voie d’association ou par voie de création : ainsi , Dieu , le plus simple des êtres puisqu’il est absolument un en substance et en essence , a produit l’univers par création ; il en est la cause efficiente première , la cause finale dernière. Si nous connaissions Dieu comme il se connaît lui-même , nous en déduirions l’univers tout entier, en considérant Dieu, soit comme sa cause efficiente créatrice, soit comme sa cause finale.
Pour bien concevoir toute la valeur de la méthode rationnelle, il faut bien savoir qu’il y a dans la raison humaine des principes premiers qui s’appliquent à tout : ce sont les vérités premières , les axiomes , dont on saisit clairement la portée quand on se rend bien compte des termes qui les expriment ; c’est à la lumière de la raison que ces principes s’aperçoivent : « Sunt nobis naturaliter innata prima principia, tùm actionis, tùm spéculations. » (S. Thomas.)
Les Sensualistes ne s’en doutent pas , les Rationalistes en abusent ; Stahl sait s’en servira propos et en fait un usage légitime.
Ce grand homme a très-bien vu que l’intuition appartient au Xoyo'î ; qu’elle existe dans les facultés les plus inférieures de l’âme comme dans les plus supérieures, mais à des degrés différents , plus ou moins obscurs , plus ou moins
clairs. Le loyôq est instinctif ou sans conscience , dans les facultés vitales proprement dites , et même dans les facultés sensitives ; il s’élève un peu plus haut dans ce simulacre d’entendement que les animaux présentent ; il devient raison dans l’âme pensante humaine. La raison , si faible , si défectueuse chez l’homme , n’est qu’une ombre qui trouve sa réalité suprême , son type absolu et infini dans Dieu ; cette faculté , si fugitive , si sujette à erreur dans l’humanité, n’est pas le caractère distinctif de l’homme , qui devient trop fier quand il croit la posséder réellement. L’homme est un être qui tend à devenir raisonnable , mais qui ne mérite pas ce titre pour celui qui contemple la raison dans son essence , c’est-à-dire dans Dieu; le caractère spécifique de l’humanité, c’est le raisonnement (loyia^ôç). Ainsi, l’animal a une ombre de jugement et de raisonnement : l’homme le possède réellement; il n’a qu’une ombre de raison, et celle-ci est le caractère spécifique de Dieu.
La méthode syllogistique ou raisonnante , comme le dit si profondément J. de Maistre, qu’il ne faut pas confondre avec la forme syllogistique, est ce qui spécifie l’homme. Dieu n’est pas réduit à raisonner, il voit tout intuitivement; l’homme ne voit que faiblement , par voie intuitive , un certain nombre de principes premiers ou de raisons pures qui sont en lui.
Stahl a admirablement exposé tout cela dans ses distinctions du loyôq et du ïoyfouoç , sur lesquelles M. Lemoine nous paraît imparfaitement fixé; nous y reviendrons bientôt. Le Philosophe de Halle , dominant la question de la méthode , montre parfaitement comment l’homme , se repliant sur son âme et la contemplant dans son entier, parvient à y démêler toutes les facultés qui le constituent , soit par voie expérimentale , soit par voie intuitive ; comment , par les facultés supérieures de son entendement , il s’élève naturellement jusqu’à Dieu, et le soumet à une sorte d’analyse en
ET COMMENTAIRE
le comparant à ses œuvres. Tout cela se trouve déjà dans le Parœnesis , le De mecanismi, etc., le De mixti , etc. ; Stahl s’y montre, sous plusieurs rapports , psychologue , métaphysicien et philosophe plus que Bacon , Descartes et Leibnitz , qu’il unit et au-dessus desquels il se place. Comme Descartes et mieux que lui , il découvre à la lumière de la conscience tout ce qu’elle lui montre : c’est là ce que Bacon n’a pas fait. Comme Bacon , il voit , à la lumière de l’expérience externe , des objets que la conscience n’atteint point , et que n’a pas vus Descartes ; il sait , comme le dit Frank , que le moi n’absorbe pas l’âme tout entière et que celle-ci le dépasse. Descartes l’a ignoré : il sait que l’âme n’est pas exclusivement pensée, qu’elle est aussi volonté, et arrive ainsi de Descartes à Leibnitz , allant encore plus loin.
Quand l’âme , se repliant sur elle-même , se regarde intuitivement avec l’œil de la conscience et s’analyse à l’aide de toutes ses facultés , elle s’aperçoit , comme substance distincte , subsistante , indépendante du corps , dans ses actes supérieurs; elle sent qu’elle est pensée, volonté, amour ; qu’elle est libre et douée d’un certain pouvoir créateur : mais elle reconnaît aussi que tous ces dons sont imparfaits en elle , qu’ils lui viennent d’une source plus élevée , où ils existent dans toute leur plénitude , et alors elle voit , comme dans un miroir, Dieu lui-même ou plutôt l’image vivante de Dieu, avec sa puissance créatrice, sa volonté , son amour, sa liberté, sa raison dans leur unité et leur perfection suprême ; elle finit par reconnaître que toutes ces facultés sont enchaînées dans un certain ordre, du moins d’après notre manière de les concevoir, et que la raison semble dominer et pénétrer partout. Mais cette notion, en quelque sorte analytique , de l’idée substantielle de Dieu , telle que l’enseignement théologique nous l’apprend , est au-dessus des forces naturelles de la raison , qui conçoit ces vérités et ne les embrasse pas. Stahl dit « que la volonté est mieux
REFLEXIONS
» entendue et mieux sue que l’intelligence , et qu’elle nous » donne sur Dieu et le monde des notions plus sûres que » cette dernière. »
On peut consulter à cet égard une foule de passages de Stahl, entre autres quelques-uns du Negotium otiosum (VIe vol. de la traduction) et du Traité du mécanisme, etc. , du présent volume. On a vu Stahl, dans ce dernier, déclarer que « l’étude de la volonté nous conduit à des notions plus » précises que celles de la pensée.» line dit pas seulement comme Descartes : « Je pense, donc j’existe » , mais comme Leibnitz et surtout comme Maine de Biran : « Je veux ,
» donc je suis. » C’est avant tout dans sa volonté que l’homme s’aperçoit substance active , libre , créatrice , du moins dans de certaines limites ; ce qu’il pense , il le veut , et alors il l’exécute. Descartes a entrevu tout cela, il l’a énoncé; mais il a laissé à ses successeurs une gloire que Maine de Biran a recueillie par ses persévérants efforts. « Le développement » de ces principes » , a dit Cousin , « a été pour Maine de » Biran l’œuvre d’une vie entière , et par là il est devenu » notre maître à tous. » Stahl, disons-le, a été le précurseur de Maine de Biran.
Nous reproduirons ici ce qu’il y a de plus saillant dans les §§ LXXXI et LXXXIII Du mécanisme, etc. , qui renferment tout ce qu’il faut pour renverser les objections et les fausses accusations de matérialisme et de panthéisme élevées contre Stahl. Notons, en passant, qu’il suffira de méditer les trois traités précédents, ou seulement l’un d’eux, pour connaître Stahl dans toute sa grandeur, quand on aura saisi l’esprit général de sa méthode.
Résumons - nous en quelques mots : — 1 0 Bacon et le Baconisme ont perfectionné en quelques points l’expérimentation externe et physique et l’induction ; dans tout le reste , ils ont fait bien du mal à la méthode et porté à la méthode historique un coup dont elle a bien de la
ET COMMENTAIRE
peine à se relever. — 2° Descartes, plus heureux, a profité en grande partie de Bacon ; il a , de plus , développé largement , sans l’épuiser , la méthode expérimentale interne ou psychologique et le Rationalisme; il a été pourtant incomplet sur toutes ces questions , et a peu fait pour la méthode historique. — 5° Leibnitz a tenté d’associer Bacon et Descartes , le Platonisme , l’Aristotélisme , la Scholastique ; il a remis en lumière la méthode historique ; il a compris la force de l’Hippùcratisme et les ressources philosophiques de la science médicale ; il est le fondateur de l’éclectisme moderne ; malheureusement il n’en a pas eu une notion nette et suffisante. Nous devons admettre, en effet , trois sortes d’éclectismes : Y éclectisme par juxtaposition , ou syncrétisme , le plus répandu et le plus défectueux de tous ; Y éclectisme par fusion, qui vaut mieux ; enfin, Y éclectisme par inlus-susception ou organo-génétique, comme disent le docteur Werber et les Allemands : celui-ci est le véritable éclectisme ; c’est celui vers lequel nous tendons , vers lequel nous marchons : Leibnitz est sur la limite des deux derniers. — 4° Deux hommes surtout représentent l’éclectisme organo-génétique : ce sont Bossuet et Stahl ; nous le trouvons aussi , à la même époque , à Montpellier.
Leibnitz eût atteint le but , si , poursuivant les notions exactes qu’il s’était formées, il n’eût pas fait naufrage au port quand il voulut tenter une théorie ; s’il n’eût pas dévié dans sa Monadologie , et ne fût pas tombé dans un abîme avec son Harmonie préétablie et son Optimisme , qui l’ont conduit à ce Panthéisme spiritualiste dont le soupçon même lui causait tant d’effroi. Là, sans le vouloir, il donne presque la main à Spinosa ; aussi est-ce principalement sur ces points et sur tout ce qui s’y rattache, que porte la vigoureuse argumentation de Stahl dans son Negotium otiosum. Poussé malgré lui dans ses derniers retranchements , et
RÉFLEXIONS
devenu ainsi agresseur , Stahl , tout en adoucissant ses formes , démontre que Leibnitz se perd d’abord dans les abstractions, et finit, quand il passe de l’abstrait au concret, par devenir panthéiste spiritualiste ; tandis que Stahl demeure toujours dans le spiritualisme vrai, dans l’orthodoxie rationnelle , raisonnante , expérimentale , qui est aussi l’orthodoxie théologique, philosophique et médicale.
5° La Méthode Stahlienne est , comme celle de Bossuet , la Méthode Thomiste , la méthode complète et vraie ; c’est elle qui doit servir de base à toute bonne science ; c’est aussi , disons-le hautement , celle de l’École de Montpellier : on peut et l’on doit la modifier , l’étendre , l’agrandir dans ses détails et ses applications ; mais on ne saurait , sans danger, la changer dans son esprit et dans son ensemble. Appliquons-lui ces paroles d’Hippocrate : « La médecine a » trouvé depuis long-temps sa*route , sa méthode ; celui qui » veut en sortir et qui prétend lui imprimer, par ce moyen , » de nouveaux progrès, se trompe d’abord et trompe ensuite » les autres 1 . »
Pour compléter cet aperçu , qui ne peut être que trèssuperficiel , il faudrait , après avoir considéré la méthode en elle-même et dans son triple procédé expérimental , rationnel et raisonnant , historique et traditionnel , l’étudier dans ses moyens et dans ses applications. Disons seulement que les moyens méthodologiques sont surtout : la définition (procédé synthétique), la division (procédé analytique), le syllogisme (procédé démonstratif). Stahl a répandu une grande clarté sur ces sujets bien obscurs pour beaucoup d’entre nous : la méthode appliquée sert à découvrir la vérité (invention), à l’enseigner et à la répandre (pédagogie, enseignement), à combattre l’erreur (polémique , criticisme) ; dans tout cela Stahl présente une grande supériorité.
On n’a point assez reconnu que Stahl , comme Hippocrate,
1 De priscâ medicinâ, p. 1.
ET COMMENTAIRE
Aristote, S. Thomas , embrasse tout à la fois le triple procédé sur lequel nous sommes plusieurs fois revenu : ainsi , M. Lemoine ne voit guère en lui que la méthode expérimentale et l’induction ; M. Lassègue 1 aperçoit surtout sa méthode ci priori ou rationnelle : chacun d’eux n’a insisté particulièrement que sur une des faces de la Méthode Stahlienne , et a été ainsi incomplet.
Notre jugement sur la méthodologie de Bacon et de Descartes étonnera sans doute les Baconiens enthousiastes et les Cartésiens quand même ; ils ne voudront pas comprendre que , si le Baconisme a fait beaucoup de bien , il a fait peut-être encore plus de mal à la médecine ; que le Cartésianisme médical , d’une utilité incontestable d’ailleurs, a été plus d’une fois nuisible. De Maistre , malgré ses attaques passionnées contre le Baconisme , a provoqué les réactions salutaires de Jouffroy,4 Gratry, Bordas-Desmoulins : ce dernier, grand penseur, est injuste envers l’Aristotélisme et le Thomisme qu’il ne connaît pas assez. Il faut consulter ces écrits et ceux de M. Pidoux, élève de M. Bordas-Desmoulins, en faisant remarquer que notre savant Confrère a dépassé le but. Quant au Cartésianisme, Bordas-Desmoulins l’a parfaitement exposé , compris et agrandi ; il nous paraît seulement l’avoir exagéré. M. Pidoux est resté trop fidèle à son maître. Peu clair dans ce qu’il a écrit sur Stahl , il ne nous paraît juste ni à son égard, ni à l’égard de l’École de Montpellier ; il croit à tort , selon nous , que ces doctrines , qu’il n’a pas suffisamment étudiées , bien qu’il leur emprunte beaucoup, ne constituent pas le véritable Hippocratisme.
VI. Logique. — La méthode et la logique se tiennent par des liens très-intimes ; aussi tout ce que nous avons dit de la première est vrai pour la seconde. Le fameux arrêt de Bacon: « Logica quœ est in usu in scholis, non valet in
1 Thèse sur Stahl. Paris , 1846 ; et Étude sur Stahl , à propos de l’aliénation mentale (Ann. médic.-psycholog., T. III , p. 40, 1844).
T. II
» scmitiis » , exact pour la mauvaise scholastique , est faux pour la bonne ; il se retourne contre Bacon , dont la logique est défectueuse ; celle de Descartes vaut mieux , bien qu’incomplète. C’est au Baconismé et au Cartésianisme que nous devons l’anarchie et le mépris dans lequel la logique est tombée pendant long-temps ; elle se relève aujourd’hui , et nous reviendrons , en y ajoutant quelque chose , à la vraie logique, c’est-à-dire à celle de S. Augustin, de S. Thomas, de Bossuet et de Stahl ; ce dernier y attache le plus grand prix. Comment raisonner, dit-il en plusieurs endroits, avec des hommes qui ne savent pas la logique 1 ?
VII. Métaphysique et ontologie générales. — Le caractère de la métaphysique porte l’empreinte de la méthode et de la logique qui ont servi à sa construction ; aussi Bacon a-t-il mutilé la métaphysique , en ne conservant guère que sa partie physique ; il a profondément altéré nos notions à ce sujet, et Newton, peu métaphysicien, malheureusement pour lui et pour nous , l’a suivi de trop près. Sans dire, avec Bordas-Desmoulins , que Bacon a été le fléau de la métaphysique et qu’il l’a anéantie , nous sommes forcé de convenir qu’il lui a fait un très-grand mal , et qu’il a répandu à ce sujet une confusion prodigieuse et de grandes erreurs. Descartes a été infiniment plus heureux, et cependant il s’est égaré plusieurs fois. Leibnitz a fini par mériter le même reproche. Bordas-Desmoulins, malgré son respect pour ces deux grands hommes, a signalé quelques-unes de leurs erreurs sans les indiquer toutes. M. Bordas-Desmoulins, l’un de nos plus profonds métaphysiciens , est assez souvent obscur; il nous paraît même dévier un peu, soit, dogmatiquement, soit historiquement, quand il aborde les questions fondamentales de la substance et de l’infini, qu’il a traitées avec une remarquable supériorité. M. Pidoux mérite les mêmes éloges et les mômes reproches. Est-il tout-
1 Ars sanandi . Voy. Stahl, De logicâ mcdicâ,
ET COMMENTAIRE
à-fait à la hauteur du philosophe dont il a adopté les doctrines? Nous dirons : non, si nous l’avons bien compris.
S. Thomas , Bossuet, Stahl sont allés plus haut que tout cela, et nous sommes surpris que M. Lemoine ait pu dire que Stahl n’est pas précisément un philosophe, qu’il n’aborde les questions philosophiques qu’en passant, incidemment, à propos d’un point de médecine. Comment n’a-t-il pas vu qu’il y a dans les œuvres de l’illustre Professeur de Halle une ontologie et une métaphysique générale complètes , embrassant l’étude entière de l’être réel ou de X existence réelle, considérés en eux-mêmes et dans leurs différents modes , ainsi que celle de la connaissance, examinée sous les mêmes points de vue. Tout ce qui se rattache aux catégories aristotéliques, transportées dans le monde réel et concret, et sortant du monde logique ou abstrait , est traité et envisagé par Stahl avec une supériorité , une étendue et une profondeur surpassées seulement. par S. Thomas et Bossuet, dans un domaine plus élevé.
Ce qu’il y a de précieux pour nous , c’est que Stahl a porté dans la médecine les notions générales si précises et si claires qu’il avait à ce sujet : personne, avant lui , n’a été aussi loin dans l'analyse des principes métaphysiques réels, existant dans l’homme et dirigeant le corps , des evopponoc d’Hippocrate, que M. Lordat recommande si justement à notre attention. M. Lemoine n’à pas été assez médecin pour voir tout cela ; il nous semble même ne pas avoir suffisamment secoué , en fait de métaphysique et de psychologie , le joug des doctrines qu’on lui a enseignées, et dont les erreurs ou les lacunes ont laissé en lui des traces qu’il parviendra sans doute à effacer. Éclectique par fusion, il flotte entre Leibnitz, Descartes, le Cartésianisme moderne et Stahl, hésitant à tort dans certains passages, posant ailleurs des affirmations absolues qu’il ne peut pas justifier : il nous paraît ressembler à un homme qui , un peu égaré par ses guides ,
cherche sa route au moyen d’une puissante lumière qui est en lui et qu’il aperçoit peut-être confusément ; avec les hautes qualités qui le distinguent , il arrivera complètement au vrai , et rendra au Stahlianisme , au Thomatisme , à l’Aristotélisme , à l’Hippocratisme et à l’École de Montpellier elle-même , une justice qu’il est disposé à leur accorder, mais qu’il dispense encore avec trop de parcimonie. Stahl et Bossuet sont ses héros qu’il a cherché à réhabiliter, et cependant il dit que le Vitalisme est l’Animisme dépouillé de ses grossières erreurs ; que Stahl , en y tombant , a été entraîné dans tous les écarts d’une imagination déréglée ; que Stahl a énervé les objections de Leibnitz plutôt qu’il ne les a réfutées, car «on réfute au nom de la vérité, et l’Animisme est une erreur 1 » ; que Bonnet , comme Van- Helmont, est un philosophe rêveur, etc.
M. Lemoine veut se montrer rigoureusement juste envers ses deux héros , Bonnet et Stahl : n’est-il pas devenu plusieurs fois injuste , pour éviter le reproche de ne pas être impartial ? Ce savant Professeur a fait de louables efforts pour reconstruire l’ontologie de Stahl ; seulement il ne s’est pas engagé assez loin dans cette voie , presque inconnue en France pour le Stahlianisme. Nous aimerions à le voir poursuivre cette entreprise difficile: il nous dirait alors quelle est sa pensée dernière : elle s’appuierait sur des fondements tout-à-fait solides. Nous le ferons du reste nous -même à nos risques et périls dans le cours de la publication de cet ouvrage , sans nous dissimuler les obstacles à vaincre , puisque l’ontologie est une des parties les plus faibles de notre philosophie , et que , pour parvenir à la retrouver, il faut la chercher dans une interprétation plus exacte du Platonisme, de l’Aristotélisme, du Thomisme, du Cartésianisme même, dont l’exposition nous semble plus ou moins généralement altérée.
1 Ouv. cit. , p. 182 , etc.
ET COMMENTAIRE
VIII et IX. Nous ne nous arrêtons point aux Doctrines Stahliennes sur la morale privée et publique , sur la théodicée et sur la théologie : ceci n’intéresse guère pour le moment.
X. Arrivons à la psychologie. — Pour déterminer la nature et l’essence de l’âme , pour analyser ses facultés et saisir sa substantialité , Stahl fait usage d’abord de la méthode expérimentale externe et interne , qu’il unit habilement à la méthode rationnelle et raisonnante. Arrivé à son résultat dernier, il le compare , au moyen de la méthode historique et traditionnelle , aux doctrines des philosophes , des médecins , des théologiens du premier ordre qui l’ont précédé ; il constate avec bonheur qu’il est en parfait accord avec eux : il a donc en sa faveur la sanction de l’expérience , celle de la raison , de l’histoire , de la théologie ; et la vérité de sa doctrine fondamentale : « Anima est prœses acluum in homine » , brille à ses yeux de tout l’éclat que lui communiquent l’assentiment de l’expérience., celui de la raison et du consentement général de l’humanité , représenté tout à la fois par l’opinion des masses et par celle des philosophes , des médecins et des théologiens. De plus, la Révélation divine vient lui donner sa plus haute certitude , puisqu’elle est au-dessus de toute attaque et de tout doute. « Cette » vérité » , dit-il , « est la plus certaine , parce qu’elle est la » plus simple , la plus ancienne ; qu’elle peut être démontrée » expérimentalement , rationnellement , historiquement , et » qu’elle est d’accord avec les autorités les plus nombreuses , »les plus grandes, les plus sûres. » C’est alors qu’il aborde la polémique ; qu’il concentre les objections spécieuses ou réelles et fortes qu’on peut lui adresser, et qu’il les réfute en allant au fond des choses et se servant, à l’aide d’une logique sévère, des principes métaphysiques qu’il a déjà établis.
L’âme, toute spirituelle qu’elle est, dirige, chez l’homme,
RÉFLEXIONS
toutes les fonctions organiques , sensitives , intellectuelles et morales par des facultés et des forces diverses que Dieu a mises en elle , et qu’il a soumises à des lois parfaitement conçues , pour atteindre les buts divers auxquels il l’avait destinée.
L’âme a des fonctions qu’elle remplit en commun avec le corps : ce sont les fonctions organiques et sensitives : elle a de plus des fonctions qui lui sont propres , qu’elle accomplit seule , en se servant néanmoins de certains éléments qu’elle puise dans son union avec le corps. Ses fonctions propres sont : l’intelligence , la volonté rationnelle et raisonnable , les modes affectifs de l’ordre le plus élevé , propres à l’homme seul et base de la moralité, etc. C’est pour cela que l’âme a en propre sa raison supérieure (le >6yoç intellectuel), le raisonnement (ratiocinatio , loyiau-oç , Smoiù), et enfin la volonté , les modes passionnels d’un ordre élevé , supérieurs aux sens, qu’il ne faut pas confondre avec ces passions charnelles, ces concupiscences dont parle l’Église, et qui lui sont communes avec les animaux.
Nous venons de parler des fonctions propres de l’âme , de ses facultés du premier ordre qui distinguent l’homme , et dont l’ensemble constitue l’entendement supérieur des Platoniciens, des Aristotéliciens, des Scholastiques, de Stahl lui -même; mais, au-dessous de ces fonctions et de ces facultés, il y en a d’autres qui appartiennent aussi à l’âme, qui les surveille et les dirige , puisqu’elle est la forme substantielle ou entéléchie du corps organique vivant , en tant que tel, comme disent S. Thomas, Aristote et Stahl. C’est par ces facultés que l’âme rationnelle commande au corps , dont elle a besoin pour accomplir ses fonctions propres , pour y puiser une partie des matériaux avec lesquels elle fait ses pensées , pour y trouver les instruments à l’aide desquels elle transmet ses idées et exécute ses volontés. Ici le corps est l’instrument, la machine, l’officine de l’âme ;
ET COMMENTAIRE
celle-ci doit l’entretenir, le soigner, le connaître pour en faire usage.
Stahl compare le corps à un instrument que l’ouvrier (lame) doit étudier à fond pour effectuer son œuvre.
Les Spiritualistes exagérés , ainsi qu’on le remarque , ont eu une idée fausse de l’homme , quand ils l’ont réduit à n’ètre qu’une âme. L’homme, comme dit S. Thomas, est anima utens cor pore; il n’est pas un ange, esprit incorporel , encore moins un esprit pur, attribut exclusif de Dieu 1 . L’âme , d’après la doctrine de l’Église , est si essentiellement unie au corps , que l’homme est incomplet quand ce dernier lui manque. Au moment suprême et définitif de notre résurrection, lorsque nous arriverons à notre destination dernière et éternelle, notre âme se réunira à notre corps transformé. Croire le contraire et supposer que l’adjonction du corps amoindrit l’âme et lui enlève quelque chose, c’est commettre une double erreur, philosophique et théologique.
Or , puisque l’âme a ainsi besoin de son corps , puisqu’il faut qu’elle le connaisse et l’entretienne , elle doit avoir en elle des facultés conservatrices , directrices et même productives. L’âme est donc prceses actionum vitalium ; elle ne vit point d’une vie corporelle , mais elle vivifie l’instrument au sein duquel elle est placée et en anime toutes les parties : elle n’est pas seulement h pilote; elle pénètre dans les voiles, dans le bois, dans tout ce qui constitue le vaisseau; elle s’incorpore avec lui, tout immatérielle qu’elle est; elle le touche de toutes parts au moyen d’un contact métaphysique , distinct , suivant les théologiens , du contact physique , et réalise le mythologique vaisseau des Argonautes dont toutes les parties , dit Galien, étaient animées.
Le corps a donc en lui des forces physiques , chimiques ,
1 On sait que certains Stoïciens disaient : Et nos DU sumus. Le Panthéisme spiritualiste fait de l’homme un Dieu ; le Panthéisme matérialiste le rabaisse au niveau de la brute.
vitales , qui lui sont inhérents , et que l’âme excite , soutient et coordonne en les enchaînant d’après les lois que l’expérience fait connaître : ces forces sont la plasticité , la motilité et leurs divers modes , etc. Aussi Stahl admet-il des forces vitales organiques , se rapprochant ainsi de nos Organiciens modernes ; il pense que ces forces existent dans les fluides comme dans les solides ; il affirme de plus que l’âme est douée de facultés organiques et vitales correspondantes , directrices , ayant la mission de diriger les forces inhérentes au corps. Au-dessus de ces facultés inférieures , l’âme possède des facultés supérieures et propres. Le Professeur de Halle est , comme on le voit, organico-vitaliste et animiste.
On a singulièrement altéré sa pensée , en disant , que , pour lui , l’âme digère dans l’estomac , sécrète dans le foie et pense dans le cerveau; nullement. Sa pensée a été nettement formulée par Bordeu : « L’estomac digère au moyen de » la chaleur , des ferments , de sa force vitale digestive ; le » foie , les glandes salivaires , etc. , sécrètent en vertu d’élé- »ments physiques et chimiques, et, de plus, par leurs » forces vitales sécrétantes. L’âme immortelle excite , régu- » larise , surveille , éclaire ces actes de chimie vivante ; elle » pense , à l’aide de ses facultés intellectuelles , en s’appuyant » sur le cerveau comme sur un instrument. »
L’âme n’est point renfermée dans le cerveau , elle est partout. Comment concevoir , en effet , qu’un esprit , un être immatériel sans étendue , occupe un point fixe dans le corps? C’est se faire de l’esprit et des esprits une idée toute matérielle et bien étrange. Les esprits sont des êtres à part, que la pensée conçoit quand elle se replie sur elle-même, mais qu’elle ne peut point se représenter figurativement sous une image corporelle, car ils ne seraient plus des esprits. C’est ainsi qu’on se trompe quand on veut placer Dieu au milieu du monde visible. Dieu, dans son infinité, enveloppe de toutes parts le monde visible et fini qu’il a
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créé; il le limite. On se demande : Qu’y a-t-il au-delà de l’univers visible ? Pourquoi ne s’étend-il pas à l’infini ? Ce qu’il y a , ce qui forme sa limite , c’est Dieu , c’est l’infini même. Les Néo-platoniciens d’Alexandrie disaient que l’âme enveloppe le corps 1 .
Ici survient une grande difficulté qui a arrêté Leibnitz et lui a fait imaginer son Harmonie préétablie. Ce philosophe , en effet, partageant l’erreur de la philosophie antique, combattue et attaquée par Aristote , déclare qu’un esprit ne peut agir sur un corps, parce que lui, Leibnitz, n’a pas une idée claire et distincte de cette action ; alors il imagine son étrange théorie de X Harmonie préétablie, qui détruit toute action des êtres les uns sur les autres et les liens intimes qui les unissent. Stahl, au contraire, suivant ici la doctrine aristotélique, celle de l’Église et de S. Thomas, admet, ce qui est évident , que les êtres immatériels , les forces et les esprits agissent sur les corps ; nous savons , en effet , que Dieu est un esprit et qu’il agit sur le monde corporel. Les esprits , on le sait, ont des pensées et des volontés qui peuvent très-bien passer de l’âbstrait au concret, revêtir des formes physiques et produire des actes matériels. Le peintre , le poète , le sculpteur revêtent leur pensée d’une forme matérielle avec le pinceau , la parole , le ciseau ; alors naissent les chefs-d’œuvre d’un Raphaël, d’un Homère , d’un Michel- Ange, qui expriment et représentent leur pensée créatrice , l’incarnent sur la toile ou sur le marbre , la rendant ainsi visible aux yeux de tous et lui assurant l’immortalité. Rien n’est moins matériel que notre volonté , et néanmoins elle imprime à nos membres ces mouvements si délicats ou si énergiques , si admirablement coordonnés , qui nous permettent d’exécuter tant d’actes merveilleux que notre pensée conçoit, auxquels notre volonté s’at-
1 Voy. Plotin, Proclus, et M. Ficin, De theologiâ Platonis, Commentaires, etc.
RÉFLEXIONS
tache et dont l’accomplissement excite tous les jours notre admiration. L’âme, pour tous les actes, est, comme pour les actes volontaires, provocatrice, directrice des forces qui produisent ces actes et en assurent la merveilleuse exécution. Yoilà ce que fait l’âme pour les fonctions purement vitales et organiques, pour celles qui lui sont communes avec le corps : ici elle se sert de ses facultés inférieures; elle ne digère pas, elle ne sécrète pas; elle profite des forces vitales motrices , digestives , sécrétantes et inhérentes à lui , forces physiques , chimiques ou superorganiques , instrumentalement disposées en système ; elle les provoque , les fait passer de la puissance à l’acte , les dirige sous le rapport de la quantité et de tous les modes, en les coordonnant vers le but qu’il s’agit d’atteindre , vers l’acte final qu’il faut accomplir. C’est à l’aide de ces facultés, harmoniquement en rapport avec les forces corporelles, que l’âme surveille les fonctions inférieures , la digestion , les sécrétions , les excrétions ; et elle ne déroge point par cet acte de surveillance , pas plus que Dieu ne déroge en s’occupant des êtres inférieurs auxquels sa Providence s’étend dans la mesure convenable. Quant aux actes supérieurs , d’intelligence , de pensée , de volonté , l’âme les exécute toute seule , bien qu’elle se serve aussi du corps dans des limites qu’il faut admettre sans les exagérer. Elle se sert , pour cela, des facultés humaines spécifiques, qui séparent l’homme , par un abîme , des animaux brutes , avec lesquels on ne parviendra jamais à le confondre, quels que soient les efforts auxquels on se livre pour le faire descendre aussi bas.
L’être humain , fait pour rester uni à un corps qu’il conservera après sa transformation , même au milieu des esprits , quand il sera en la présence de Dieu , est un intermédiaire entre l’ange et l’animal; malheureusement, il est souvent bien près de ce dernier pendant sa vie passa-
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gère , mais il se placera auprès de Dieu , comme l’ange , quand il 'aura franchi les limites de ce monde , et qu’il occupera la place et le rang qu’il aura mérités. On voit maintenant ce qu’il faut penser de ceux qui ne veulent point que l’âme qui digère soit aussi celle qui a fait X Iliade ou le tableau du Jugement dernier ; c’est la même âme , par des facultés diverses, mais non incompatibles. Le principe animateur des animaux , qui n’est qu’une forme passagère et non une forme substantielle et immortelle , ne peut ni penser dans le sens véritable du mot , ni exécuter des actes véritablement moraux. Que dirait -on de celui qui parlerait de la moralité d’un reptile ou d’une chauve-souris? Mais l’âme humaine peut très-bien être la forme d’un corps vivant , en tant que vivant , c’est-à-dire provoquer et diriger les actes vitaux , en même temps qu’elle conçoit et exécute les chefs-d’œuvre littéraires, artistiques et scientifiques. Les objections puisées à la source que nous indiquons, n’ont aucune espèce de valeur.
Dieu est en dehors du monde qu’il a jeté dans l’espace , hors de lui-même , et dans lequel il pénètre de tout côté par sa, pensée et par sa volonté. Ceux qui se sont familiarisés avec l’étude de l’infini relatif et de l’infini absolu , du zéro relatif et du zéro absolu , qui est le véritable néant ; ceux qui , suivant Leibnitz dans les voies si compliquées et pourtant si simples du calcul infinitésimal, sont partis de là pour s’élever à toutes les hauteurs de la métaphysique, concevront ce qui précède , et verront s’éclairer d’une nouvelle lumière les doctrines de S. Paul , S. Augustin , S. Thomas. Ils pénétreront, avec Pascal, dans la connaissance de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, double infinité qui donne la clef des parties les plus élevées des mathématiques et de la vraie métaphysique qui les domine. Sachons bien qu’il y a des infiniment petits, comme des infiniment grands, de divers degrés , que nous manions parfaitement à l’aide du
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calcul, qui sont des quantités réelles que nous pouvons traiter sans erreur comme des zéros de différents ordres, et qui sont infiniment éloignés les uns des autres , et plus éloignés encore du zéro ou néant réel qui leur sert de limite. Ce ne sont point là des énigmes ; c’est tout simplement du calcul infinitésimal 1 .
Quand on dit que le corps, qui est pourtant quelque chose, est un zéro ou un rien devant l’âme, on a raison; on dit plus justement encore que l’âme humaine est un zéro devant Dieu; mais ce zéro est nécessairement une grande chose quand on se pénètre de ses inévitables destinées , fondées sur la raison, la justice et la bonté divines. C’est alors qu’on est assuré de l’immortalité de l’âme , de sa vie future , de sa destination dernière. Ces convictions inébranlables, humainement et philosophiquement parlant , acquièrent leur certitude suprême et dernière par la doctrine révélée , parfaitement en harmonie avec la conscience et la tradition constante de l’humanité tout entière 2.
L’âme , dit Stahl , ne peut pas rigoureusement être dite vivante d’une vie identique à la vie corporelle ; à ce point de vue, elle est plutôt vivifiante, et mérite le nom aristotélique de àoyfi SloTiyjyj. Sa vie propre, à elle, est d’une autre nature ; ainsi envisagée, elle est, comme le dit encore Aristote, un genre d’âme à part, constituée dans son espèce propre par ses facultés supérieures.
Pour confirmer et éclaircir ce qui précède , citons un ou deux passages du traité De mecanismi, etc. : « Je répète et » je soutiens ce que personne ne conteste à l’égard des mou- » vements volontaires , que l’âme , par une action réelle et «très-positive, peut non-seulement provoquer ou susciter les
1 Foy., pour plus de détails, les ouvrages de Cournot, Bordas-Desmoulins, Lamarle, et la logique du P. Gratry.
2 Voy. T. -H. Martin, De la vie future, 2e édition, ouvrage éminemment scientifique : M. Martin, esprit sage et positif, est très-religieux , sans être mystique.
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Ml
» mouvements du corps , mais encore les diriger absolument, » tant sous le rapport de la quantité que sous celui du but » final .
» Mais il faut ici se tenir sur ses gardes , afin de ne pas » confondre, dans le feu ordinaire de la controverse, les con- » cepts métaphysiques et abstraits, avec les choses purement » physiques, ce qui arrive parfois avec une certaine appa- » rence de droit et de raison. Il faut donc redouter de faire » figurer ici une idée purement métaphysique , abstraite , » comme l’idée d’une chose absolument immatérielle touchant » la direction de l’acte du mouvement , qui est , par sa na- »ture, si distincte du mouvement lui-même. C’est en com- » mettant cette confusion , que l’on arrive à croire que le » mouvement physique peut avoir, pour cause première, » un autre agent qui vienne se surajouter au mouvement «physique, et même au moteur physique. Remarquons, en » effet , que la direction , chose purement métaphysique » quand on la considère à un point de vue abstrait , peut «recevoir un mode physique quand on passe à la réalité » concrète ; elle peut ainsi partir d’une cause ou d’un principe » immatériel pour se transmettre et aboutir à un sujet » corporel. C’est comme quand on dit qu’une fiction de la «pensée (une pensée) peut immédiatement , naturellement » et absolument , être transformée en acte réel et corporel.
» C’est ainsi que raisonnent ces philosophes qui refusent » à l'âme le mouvement lui-même et son droit sur ce mouve- » ment, en tant que tel, et qui prétendent que ce mouvement, « venant d'ailleurs, se produit d’une manière toute spontanée, » ajoutant même qu’une direction ne lui est donnée et im- « primée qu’au moment même où il s’exécute et est mis en » jeu 1 . «
1 Voy. traduction Du mécanisme , etc., § LXXXI, p. 329, et le texte, p. 33, éd. 1737, Halle : « Ubitamen cavendum esse puto , ne, dùm aliàs vehementer » protestari mos est , metaphysici conceptus physicis negoliis immisceanlur ,
» et hoc quidem jure , modo rectè fiat; ne inquam hoc loco révéra metaphy-
RÉFLEXIONS
Ainsi , pour Stahl, les mouvements que présente le corps lui viennent de sa force motrice propre ; l’âme ne fait que les susciter, les provoquer, les diriger, sous le rapport de leur intensité et du but qu’il faut atteindre ; elle est excitatrice , directrice, en un mot, prœses motuum. Mais comment faitelle cela? Elle le fait avec un mode analogue à sa nature métaphysique et immatérielle ; elle ne le fait point par un mode physique, comme le prétendent les philosophistes qui l’attaquent. Se figurer qu’une âme spirituelle, rationnelle, agisse physiquement et comme un corps ,' c’est la matérialiser, c’est lui faire perdre sa spiritualité; et Stahl, spiritualiste ici comme partout , s’élève énergiquement contre cette matérialisation de l’âme.
Citons encore une partie du § LXXX1II du même traité Du mécanisme et de l’organisme : « Quant à ce qui con- » cerne cette autre question , savoir : s’il est vraisemblable » que l’âme humaine ait pour but absolu et naturel de son » mode d’être l’acte de la pensée , de telle sorte qu’elle trouve » là ses affaires propres qu’elle traite absolument ainsi par » elle-même , et qu’elle se borne , au contraire , à intervenir » simplement dans les choses étrangères à cet acte , dont » elle ne jouit que d’une manière secondaire et comme par » emprunt , pour ses besoins , au point de vue de ces choses » considérées en elles-mêmes ; nous croyons , pour plusieurs
» sicus , absiraclus , et ut rei magis absolutè immaterialis conceptus ingeralur » de Directione , simpliciter actui motus ita contradistincta , ut etiam ab alio » agente proficisci, et motui super addi seu adjici possit. Molui inquam physico, » vel etiam moventi physico , directio , ut res pure metaphysica in abstracto , » realemphysicam concretionem , imo vero transmissionem à causa immate- » riali in subjectum corporeum , suscipere et subire possit. Quasi diceres , * fidionem mentis simpliciter et absolutè in effectum realem et corporalem » deduciposse, immédiate.
» Ita enim philosophantur illi qui animæ nec ipsum motum , nec ullum » jus in eumdem quâ talem , permittunt , sed ipsum penitùs aliundè , et plane » sua sponte fieri adserunt , fienti actum , imo vigenti solum adjici atque imrnitti » directionem. »
ET COMMENTAIRE
» bonnes raisons , qu’on peut être fermement convaincu de »la vraisemblance de cette opinion.
«En effet, à priori : 1° cet acte intellectuel de l’âme » humaine , par lequel nous concevons et nous connaissons » le système entier de la Création , avec toutes les circon- » stances qui l’accompagnent, et qui non-seulement nous » fournit la preuve évidente de cette merveilleuse , intime , «inimitable, incompréhensible faculté qui est en nous,
» mais , de plus , nous permet de nous élever à la connais- » sance des causes qui produisent ces effets merveilleux , et » à celle même d’une cause ou d’un ouvrier unique auquel » tout cela se rattache ; cet acte d’intelligence , dis-je , est » d’une bien plus grande dignité que tout autre acte , quel » qu’il soit, qu’on puisse trouver ici-bas.
» 2° L’acte de l’intelligence a donc été probablement établi «pour s’exécuter par lui-même, d’une manière positive,
» absolue et simple , et non pour avoir lieu par un mode et » par je ne sais quoi de différent , d’une manière secon- » daire et accidentelle , par rapport à quelque chose qui le » devancerait.
» 3° Nous croyons certainement qu’il est très-vraisem- » blable qu’on doive ajouter à cela d’autres causes particu- » lières concurrentes , c’est-à-dire qui existent , agissent ou » concourent naturellement et absolument en faveur de cet » acte intellectuel , ou du moins qui travaillent en premier » ordre et directement pour cet acte même , et non pour » autre chose. »
La pensée de Stahl dans ce paragraphe , qui confirme ce qu’il a déjà dit dans le § LXXXI , est parfaitement claire. Le Professeur de Halle distingue nettement les actes vitaux des actes intellectuels, et vice versa . Pour les actes intellectuels , l’âme n’a pas besoin d’une intervention quelconque ; elle agit directement par ses facultés supérieures, en se servant néanmoins du secours fourni par quelque cause
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concurrente. L’âme humaine a été placée ici-bas pour penser: c’est là sa vie, son but, son essence spécifique. Quant aux actes vitaux , l’âme y joue un rôle plus secondaire , parce qu’ils ont moins de dignité, parce qu’ils n’appartiennent pas à l’âme humaine en tant que intelligence , mais ils lui sont communs avec les principes animateurs des animaux ; pour ces actes, l’âme est provocatrice , régulatrice , ordinatrice. C’est au moyen des actes intellectuels que l’âme connaît ce qu’il y a de plus élevé dans la nature et l’existence nonseulement des causes secondes qui prennent leur part aux phénomènes de l’univers, mais encore d’un Dieu unique qui l’a construit et le gouverne. Ainsi, Stahl, en rattachant à une substance unique (l’âme intellectuelle) les actes psychiques et les actes vitaux , les place dans des rangs et des rapports bien différents par rapport à cette âme ; il les conçoit par des idées distinctes, ainsi que le veut Barthez.
Il réfute, du même coup, les Sensualistes purs et les Matérialistes qui ne reconnaissent point à l’âme, comme esprit , la faculté de penser par elle-même et par ses propres forces , et les Malebranchistes qui supposent que Dieu pense pour nous. Il retient néanmoins des uns et des autres ce qu’il y a de vrai dans leur doctrine. L’âme profite des causes concurrentes, c’est-à-dire des sensations, de ses propres sentiments et de l’action divine , pour exercer l’acte intellectuel.
On voit , dës-lors , comment lame , qui est un esprit susceptible de communiquer avec elle-même , avec le monde extérieur, avec Dieu, pourra plus tard, quand elle sera détachée de la terre , continuer à vivre de sa vie intellectuelle avec Dieu et les esprits.
Voilà les magnifiques résultats auxquels Stahl arrive à l’aide de sa méthode psychologique , inductive, déductive et historique. Voyons, en quelques mots, cette doctrine en action.
Induction. — Fidèle aux préceptes d’Hippocrate , qui veut que l’on connaisse les détails en étudiant le tout , le Professeur de Halle contemple le monde inorganique , puis les végétaux , les animaux et l’homme ; il trouve ainsi des forces physiques et chimiques , de pures formes ou entéléchies vitales , et enfin l’âme humaine , substance formelle qui réunit en elle toutes les facultés nécessaires pour se servir des forces physiques, chimiques , et du système entier des forces vitales , sensitives , motrices et plastiques , de manière à conserver, entretenir et développer son corps , et qui, de plus, a des facultés intellectuelles, morales, etc., douées de conscience, de volonté et de libre arbitre. Il montre que les facultés par lesquelles l’âme dirige ses forces vitales , ne diffèrent point de ses facultés intellectuelles , de manière à ce qu’on soit obligé de les rapporter à une autre substance, ce qui romprait F unité humaine, comme le fait si bien remarquer S. Thomas1 .
Déduction. — Une fois que sa doctrine est solidement établie par voie inductive et expérimentale , Stahl l’applique aux sciences physiques , chimiques , naturelles , anthropologiques, à la philosophie et même à la théologie , et montre que sa théorie rend compte, mieux que toute autre, des faits que l’expérience nous fournit.
Méthode historique. — Enfin, Stahl prouve, par l’histoire de la médecine , de la philosophie , de la théologie , que tout cela est en parfaite harmonie avec ce qu’ont écrit tous les philosophes et les médecins spiritualistes , depuis Pythagore jusqu’au XVIIe siècle ; avec ce qu’a constamment enseigné l’Église depuis les Apôtres , les Pères de l’Église et leurs successeurs.
Polémique. — Appuyé sur tous ces documents, Stahl renverse toutes les objections rationnelles, expérimentales, historiques et théologiquès qu’on lui a opposées. En suivant
‘ Summa lheolog., part. lre, quest. 76 , art. 3.
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la même voie , il sera facile de réfuter tous les arguments contradictoires puisés aux mêmes sources , qu’on a lancés plus tard contre le Stahlianisme et qu’on essaie de reproduire de nos jours.
Nous n’insistons pas davantage sur la spiritualité de cette doctrine : ce qui précède suffit pour la démontrer sans réplique. On peut y joindre des preuves que nous rencontrerons à chaque pas, et qui convaincront les plus incrédules de cette vérité , savoir : que le spiritualisme de Stahl est plus vrai, plus pur, plus orthodoxe que celui de Descartes, de Leibnitz et de leurs partisans. Les théories de ces grands hommes nous placent sur une pente rapide qui nous conduit au sensualisme , au matérialisme , au panthéisme : les illustres chefs qui les ont fondées n’ont pas toujours évité ces conséquences, et voilà pourquoi leurs disciples n’ont pu s’empêcher d’y tomber.
Voyez, à ce sujet, Bordas - Desmoulins , Bouillier1 * et Renouvier 2 : « Il semble » , dit Bérard , « que le sen- » sualisme , le matérialisme, le panthéisme sont des ten- » dances naturelles de l’esprit humain , qu’une philosophie » sévère peut seule réprimer, et que ces doctrines commu- » niquent ensemble dans les profondeurs d’un abîme qu’on » a beaucoup de peine à éviter 3 . »
Ajoutons, avec S. Thomas, que ces considérations nous montrent l’indispensable nécessité des révélations successives que Dieu nous a données , et qui n’ont été complètes que lorsque le Christ est venu parmi nous , et habitavit inter nos.
Il serait intéressant de montrer les rapports qui existent entre le Stahlianisme avant Stahl et le Stahlianisme après lui ; mais ceci viendra en son lieu. Remarquons toutefois
1 Exposition du Cartésianisme.
3 Manuel de la philosophie moderne.
3 Rapp. du phys et du moral.
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que le Vitalisme de Montpellier, depuis Stahl, tout en faisant subir au Stahlianisme primitif les modifications les plus heureuses, en diffère bien moins qu’on ne le croit. Ainsi, même origine, Hippocratisme greffé sur le spiritualisme chrétien; même méthode, rationalisme, expérimentalisme , méthode historique ; mêmes principes fondamentaux : ceci est évident pour Sauvages, Bordeu et leur école; Roussel et Grimaud s’en sont rapprochés davantage encore , même par les formes ; ils avouent d’ailleurs tout haut leur Stahlianisme. Si Barthez a combattu Stahl avec force, peut-être même en dépassant un peu les justes limites , c’est qu’il craignait l’entraînement des disciples de Bordeu et de Grimaud; c’est qu’il voyait avec quelle facilité on pouvait exagérer la Doctrine Stahlienne, de manière à altérer la pathologie et à désarmer la thérapeutique : mais , au fond , ces arguments, regardés de près et ramenés à leur juste valeur, ne présentent pas le caractère d’hostilité auquel il s’est laissé entraîner quelquefois dans ses expressions. Ce qu’il veut, c’est, dit-il, que l’on conçoivd Y âme pensante et la force vitale par des idées distinctes.
Or , Stahl l’a fait avant lui , ainsi que nous venons de le voir, et Barthez, avec ce coup-d’oeil du génie qui lui a permis d’affirmer que l’électricité et le magnétisme seraient probablement ramenés un jour au même principe , a dit aussi qu’il est possible que la vie et la pensée soient , plus tard , au moyen de faits nouveaux , démonstrativement rattachées à un même principe substantiel. N’est-ce pas là ce que Stahl avait déjà trouvé ? Barthez a-t-il pesé avec assez d’attention la valeur de ses démonstrations ?
Quant à M. le prof1' Lordat , voyons ce qu’il ajoute à tout cela, dans sa remarquable et profonde analyse des facultés de la force vitale et du sens intime, ou âme pensante. Notre savant Collègue trouve dans ces deux dynamismes métaphysiques seize facultés qui se correspondent :
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