‹ Œuvres médico-philosophiques et pratiques de G. E. Stahl... traduites et commentées (volume 3)Chapitre 43 sur 51 · COMMENTAIRES SPÉCIAUX · texte numérisé non relu

COMMENTAIRES SPÉCIAUX

Article 1er. Commentaire sur le Parœnesis ad aliéna à medkd doctrind arcendum.

La médecine , par sa nature et son caractère propres , par le rang qu’elle occupe dans les sciences , par ses rapports

1 Barthez, Nouv. élém ., T. I, p. 88.

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avec elles , offre , dans la théorie et dans la pratique , d’immenses difficultés : elle est très-générale et touche à tout ; elle est très-spéciale et se distingue de tout ; aussi avons-nous deux grands écueils à éviter. Si nous embrassons toutes les connaissances; ou que nous pénétrions trop exclusivement dans l’une d’elles , nous avons des notions étendues et superficielles , ou un savoir profond et trop limité ; nous devenons des hommes universels en surface , ou des spécialistes étroits et emprisonnés dans un cercle trop circonscrit : dans l’un et l’autre cas nous manquons tout-à-fait le but , surtout si nous nous attachons à des sciences plus ou moins éloignées de celle qui doit principalement nous occuper.

C’est là ce qui existait au temps d’Hippocrate et dans le siècle de Stahl; c’est ce qui existe encore aujourd’hui. Ceux qui veulent ou qui croient tout savoir, dispersent leur temps et leurs efforts ; ils possèdent tous les génies et connaissent tous les principes : mais ce qui leur manque , c’est le génie médical , c’est la connaissance de la science de l’homme. Les médecins calculateurs , physiciens , chimistes , anatomistes, etc., consument, emploient presque tous leurs instants à faire de grands progrès dans ces sciences , à développer en eux les facultés qu’elles exigent, à se revêtir de leur tendance spéciale ; puis , quand ils abordent la pathologie et la thérapeutique , ils ne peuvent les étudier avec un soin suffisant : ils ne sortent point de leurs habitudes , et impriment à notre science et à l’art un caractère qui n’est pas le sien. Prenant le corps humain vivant pour une machine ou pour un alambic , ils le violentent par des traitements mécaniques , ne songent qu’à des opérations de laboratoire , et font une médecine théorique et une thérapeutique fort vantées par les mécaniciens , les mathématiciens , les chimistes , qui leur donnent , parmi ces derniers , une grande réputation ; mais ils ne satisfont pas les médecins expérimentés , et sont de véritables fléaux pour leurs malades.

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mi

La médecine perd dès-lors toute son indépendance ; elle subit le joug de tous les progrès , en rétrogradant ellemême ; se meut et change suivant la direction du vent qui souffle ; s’asservit à tous les changements qui s’opèrent autour d’elle, à tous les caprices de la mode. Notre science n’a plus alors ni stabilité , ni spécialité , ni indépendance ; perdant sa dignité même , elle se : voit accuser de n’être rien , de ne vivre que d’une vie étrangère : on la voit chercher un titre sans en obtenir aucun , et descendre aux tristes proportions d’un art purement professionnel, ou bien d’un simple métier que certains hommes relèvent par leur valeur propre, sans relever l’art lui -même, tristement soumis à tous les genres d’humiliations. Pour échapper à ces dangers , il est des hommes qui déclarent tout haut qu’ils renoncent à tout emprunt , qu’ils sont simplement médecins , empiriques et guérisseurs : quelquesuns d’entre eux , rétrécissant encore davantage le cercle dans lequel ils veulent se renfermer, se jettent dans un spécialisme qu’ils divisent et morcellent encore; ils se disent médecins exclusivement ophthalmologistes , auriculaires, orthopédistes , lithotomistes ou lithotriteurs , etc. ; ils se font gloire de ne pas être autre chose.

Pour mettre la médecine dans son véritable jour ; pour montrer ce qu’ulle doit être dans toute son étendue , aussi bien que dans son exacte délimitation ; pour faire voir ce qu’elle doit emprunter et ce qu’elle a le droit de donner, Stahl , suivant l’exemple hippocratique , a écrit deux traités remarquables : le Propempticum de philosopha Hippocratis et le Parœnesis , ouvrages qu’il ne faut point séparer , si l’on ne veut s’exposer à accuser injustement Stahl , d’une part , de donner trop d’étendue à la médecine et aux études du médecin , de l’autre , d’en réduire beaucoup trop les proportions.

Il est bon d’y ajouter son opuscule : De dissensu medi-

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corurn , où il s’occupe de la prédominance successive de l’Empirisme et du Rationalisme, des théories mécaniques, chimiques, organiques, métaphysiques, etc., qui se sont tour-à-tour détrônées , et dont les débats sans cesse renouvelés et mal appréciés ont occupé longuement les historiens de la médecine : ceux-ci n’ont pas su en retirer les grands enseignements dont nous devrions profiter 1 .

Le traité De philosophiâ Hippocratis est peu connu. On y a fait peu d’attention , ainsi qu’aux autres opuscules dans lesquels Stahl montre l’importance de l’érudition, de l’histoire, de la Philosophie, des sciences accessoires (Physique, Chimie, Botanique, Histoire Naturelle, etc.), des sciences préparatoires (Anatomie, Physiologie), des sciences d’application (Hygiène, Thérapeutique, Clinique) : on n’en a pas suffisamment saisi l’esprit. L’on s’est attaché beaucoup, au contraire, aux ouvrages dans lesquels il s’élève contre ceux qui , peu fidèles au génie de la médecine , concentrent tous leurs efforts et emploient presque tous leurs moments aux études purement littéraires et philosophiques , ou même aux sciences accessoires et préparatoires, dont il reconnaît l’indispensable nécessité, mais qui à elles seules ne font

1 L 'Histoire de la médecine, de K. Sprengel, doit être lue avec la plus grande précaution. L’idée première de cet ouvrage est excellente, mais l’exécution laisse beaucoup à désirer. L’auteur a voulu faire marcher de front l’histoire de la médecine , celle de la philosophie et des diverses sciences, en examinant leurs rapports mutuels et leurs relations avec le mouvement politique, civilisateur et religieux : cela devait conduire aux plus heureux résultats , en se décidant à consacrer beaucoup de temps à ce travail et à se livrer à d’immenses recherches. Sprengel ne l’a pas voulu ou ne l’a pas pu; aussi trouve-t-on dans son livre beaucoup d’inexactitudes dans les détails , de légèreté dans l’exposition , d’erreurs dans les jugements ; on y remarque aussi un grand étalage d’érudition, mais celle-ci est malheureusement de seconde main et on ne peut pas compter sur elle. Nous allons en citer un exemple.

Tout le monde sait que Descartes fut élevé au collège des Jésuites de La Flèche, et que le P. Charles prit de lui un soin tout particulier. Voici ce que dit Sprengel : « La manière dont Descartes fut élevé par le P. La Flèche «parait être l’origine de la liberté de penser dont il fit preuve ; car ce * jésuite . » (Hist. de la méd., T. V, p. 43). Abuno disce omnes /

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pas le médecin. Abusant de quelques passages où il s’élève avec vigueur contre les tendances anti-médicales si marquées à son époque, et qui étaient représentées par les Iatromécaniciens et les Iatrochimistes dont l’influence s’exerçait de tout côté autour de lui, on a prétendu que Stahl conseillait de fermer les livres , de se renfermer en soi-même , de négliger entièrement la physique , la chimie , l’anatomie , dont l’étude était plus funeste qu’utile , et qu’il s’était proposé luimême comme un modèle dans ce genre.

On a été plus loin , et l’on a affirmé que Stahl n’était qu’un théoricien , qu’il était nul en pratique , et que son naturisme exagéré réduisait le médecin à n’être que le stérile contemplateur d’une lutte dans laquelle il ne pouvait jamais intervenir.

On a déjà pu voir ce qu’il y a d’injuste et de faux dans de pareils reproches. Stahl prescrit l’usage et proscrit l’abus; il veut que les médecins étudient tout ayec soin , mais il veut surtout qu’on s’attache principalement à ce qui a le plus d’importance pour le but pratique. On peut, quoique médecin, être un grand physicien, un grand chimiste, un excellent naturaliste ; on peut même pénétrer dans tous les détails de ces sciences et leur faire faire des progrès considérables ; mais alors , si l’on n’est pas un homme hors ligne, on ne peut être un bon clinicien. La masse des médecins ne doit pas oublier que , dans les études qui conduisent à la pratique , il ne faut jamais perdre de vue cette dernière , et que les sacrifices scientifiques qu’il est nécessaire de s’imposer doivent porter sur l’accessoire plutôt que sur l’essentiel.

Tel est le véritable esprit de la Doctrine Stahlienne ; lui donner , comme on l’a fait presque toujours , une autre caractère et une autre portée , c’est la fausser et l’altérer de la manière la plus étrange.

Quant au reproche banal d’une thérapeutique nulle ,

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étroite , molle , qui ressemble , comme dit Leibnitz , à de l’onguent miton-mdtaine 1 , il est tout aussi peu fondé. On a dit que Stahl ne connaissait et ne recommandait que la méthode naturelle , ou tout au plus la méthode imitatrice : cela n’est point exact. On trouve aussi dans ses écrits des notions précises sur les méthodes empiriques , qu’il a même souvent appliquées. Nous nous bornerons pour le moment à indiquer le passage suivant : « Certè enim hoc » pro solidissimo axiomate therapeutico atque practico , » verè clinico agnosco , habeo , constituo : quicumque » affeçtus spontaneâ ipsius naturœ energiâ, et satis cons- » picuis agendi methodis et successibus, nunquàm resti- » tuuntur, illorum artificialem etiam melhodicam cura- » tionem reverà nullarn esse ; nisi magis immediatus •ocontactus, ante omnia chirurgiens, locum seu potiùs » usum , habeat : sed unicè empiricis , specificis tracta- » tionibus ibi super esse locum, etc. »

« Je regarde , je reconnais et je tiens pour très-solide et » très -vrai l’axiome suivant , thérapeutique , pratique et » clinique : toutes les affections qui ne peuvent être guéries » par l’énergie spontanée de la nature même , par des méthodes et des modes dont l’action évidente n’échappe » point à nos investigations , ne sauraient pas non plus être » soumises à une thérapeutique artificielle , méthodique , à » moins qu’une action immédiate et surtout chirurgicale ne » trouve sa place et ne puisse être mise en usage : c’est » alors qu’il faut recourir à des traitements empiriques, » spécifiques, etc. »

De ce passage et d’un grand nombre d’autres où le Professeur de Halle s’occupe des méthodes empiriques , spécifiques , analytiques , etc. , il ne faut pas conclure qu’il soit le créateur de l’analyse en médecine , de la doctrine des

1 Leibnitz, Epist. III ad Schelammerum (professeur à léna ) ; édit. Dutens , in-4°, T. II , p. 73.

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éléments , de la véritable classification des méthodes thérapeutiques , ni qu’il ait poussé toutes ces grandes études à leur dernier point de perfection : cette gloire appartient spécialement à Barthez et à l’École de Montpellier ; mais on ne doit pas non plus nier que Stahl ne soit entré dans cette route si importante et si difficile : nous verrons même, qu’avant lui , personne n’y avait pénétré aussi profondément.

On voit, par ce qui précède, que M. Lemoine n’est pas juste quand il dit : « Sur certains points Leibnitz triomphe,

» cela est incontestable : s’il reproche à Stahl d’avoir trop » méprisé l’anatomie , la chimie , la physique , ou plutôt » l’application de ces sciences à la médecine , rien de plus » juste , on y applaudira ; s’il se raille de sa thérapeutique » innocente , on sourira, etc. 1 » Depuis plus d’un siècle on répète ces objections, fondées sur deux ou trois passages pris isolément et au hasard, en dehors de l’esprit stahlien, et mal interprétés ; il est temps d’en finir et de rentrer dans la vérité.

Les sujets fondamentaux , traités dans les deux opuscules : De philosophiâ Hippocratis et le Parœnesis, ont été repris, commentés, développés , élucidés par Sauvages, Bordeu, Barthez, Lordat, etc. C’est l’objet du discours de Fréd. Bérard, sur le Génie de la médecine 2 . Nous engageons nos lecteurs à étudier avec attention cette œuvre étendue et remarquable.

Art. II. — Réflexions et commentaires sur le Traité : Disquisitio de mecanismi et organismi diversitate , « Recherches sur la différence, etc. »

Cet opuscule contient des documents précieux sur les plus graves questions de l’ontologie , et donne des solutions qui doivent être connues des philosophes aussi bien que des

1 Lemoine, ouv. cit., p. 182.

a Montpellier, 1830.

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médecins. L’auteur cherche à saisir, par l’expérience et la raison , les rapports qui existent entre les divers êtres et les différences qui les séparent. En le lisant, on ne peut s’empêcher de se rappeler un beau chapitre de Barthez , placé au début de ses Nouveaux éléments de la science de l’homme.

1° Les êtres inorganiques sont de simples instruments physiques et chimiques , pourvus de forces élémentaires et simples , soumises à des lois peu compliquées ; ils obéissent à des lois fatales , nécessaires , calculables : on ne trouve là aucune trace de conscience et de liberté ; l’homme peut imiter les effets qu’ils produisent, construire sur leurs modèles des instruments du même genre , qui servent à ses besoins et à ses plaisirs; on parvient à les décomposer, à les reproduire. En eux rien de spontané ; ils subissent toutes les expériences et les expérimentations que crée le génie des savants , et n’offrent rien qui ressemble à une âme ou principe animateur.

Les anciens n’avaient point de physique et de chimie proprement dite ; car ils prétendaient rencontrer des âmes partout , confondant ainsi le règne inorganique avec le règne vivant, et ne saisissant point le caractère spécial qui les distingue.

2° Ce qui frappe d’abord dans les êtres organiques, ce sont des phénomènes d’une bien autre nature , qui prouvent en eux l’existence d’un principe intérieur complexe , composé de plusieurs facultés, d’un principe animateur. Ils résistent plus ou moins par leurs forces propres aux modifications auxquelles nous voulons les soumettre. Quand nous les décomposons, nous n’arrivons point jusqu’à ce principe particulier qu’on appelle la vie ou la force vitale ; aussi nous ne pouvons pas les reconstruire. Lorsque nous voulons les imiter, nous n’obtenons que des contrefaçons grossières , et nous ne pouvons , par aucune combinaison des éléments

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qui sont en notre disposition, refaire le plus petit être vivant.

A mesure que nous nous élevons , en parcourant l’échelle des êtres organisés et vivants , le principe animateur devient plus complexe , plus unitaire , plus étonnant et plus insaisissable dans les phénomènes délicats et variés qu’il produit. La sensibilité apparaît d’abord d’une manière obscure et simple, puis elle est plus étendue, plus manifeste, plus variée : la liberté se montre de même renfermée dans des limites qui s’élargissent , et l’on arrive ainsi progressivement des végétaux aux animaux les plus inférieurs , de ceux-ci aux animaux plus parfaits , et enfin à l’homme, qui n’est plus un animal et qui commence le monde des esprits, nous conduisant ainsi jusqu’à Dieu, créateur et directeur de l’univers , source de cette providence qui s’étend à tout , et fait disparaître les traces de cette fatalité, dont le cercle était si vaste pour les anciens , et qui se restreint de plus en plus à nos yeux à mesure que nous pénétrons plus intimement dans la nature des choses.

Par le travail d’induction progressive auquel se livre Stahl dans le traité que nous commentons , il détermine la véritable notion de force , d’AME , d’ENTÉLÉCHiE ; il sépare et distingue avec exactitude les êtres nombreux qui peuplent l’univers ; il échappe ainsi à cette confusion panthéistique de la vie universelle , qui nous ramènerait aux erreurs antiques, en confondant tous les genres de mouvements et de principes moteurs ; en faisant de la vie et de la pensée , de simples mécanismes.

Les Cartésiens n’ont pas su se mettre suffisamment en garde contre ce danger. Pour Descartes , l’animal vivant n’est qu’une machine ; Malebranche partage son opinion. L’homme même perd sa liberté , puisque ses idées innées viennent de Dieu (Descartes), et qu’il n’a point de prise sur elles. Malebranche va plus loin : c’est Dieu qui pense et

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qui agit en nous ; dès-lors , plus de responsabilité dans nos actes. Leibnitz, ainsi que le dit de Gérando, dont la doctrine est un mécanisme spiritualisé, n’a fait de l’homme qu’un automate spirituel, un miroir qui réfléchit la nature. Avec ces théories confuses, inexactes et incomplètes, toutes les sciences rentrent les unes dans les autres , se mêlent, et n’ont point de formules propres et distinctes.

Stahl débrouille ce chaos et y porte la lumière ; il sépare à jamais le monde vivant de celui qui ne vit pas , le mécanisme et le chimisme du vitalisme. La révolution a été si forte et si profonde que , depuis , le Vitalisme a toujours triomphé de toutes les doctrines contraires , et que M. Lordat a pu dire : « Tous les médecins sont vitalistes , les uns le » voulant et le sachant , les autres sans le voùloir , d’autres » enfin avec beaucoup de bonne volonté sans le savoir. »

Le Professeur de Halle a été plus loin : s’il avait distingué , avec raison , les êtres inanimés de ceux qui vivent, et ces derniers des purs esprits , il a affirmé que , chez l’homme, la vie et la pensée se rattachent à un même principe. L’on peut croire qu’en unissant ici, en distinguant , sans les séparer , la vie et la pensée qui sont deux dynamismes et non point deux substances, il a été aussi heureux qu’en séparant les forces purement inorganiques des forces vitales dont l’essence est bien différente. Stahl a donc été partout aussi remarquable en unissant qu’en séparant.

Leibnitz avait posé deux axiomes métaphysiques , vrais sous quelques rapports , mais exagérés ou faux sous plusieurs autres, qui ont entraîné aux plus dangereuses conséquences. Voici ces deux théorèmes: 1 0 Natura non amat saltus ; 2° Les êtres n’agissent point les uns sur les autres , de telle sorte que l’action réciproque de l’âme sur le corps et du corps sur l’àme n’est qu’une apparence , une «illusion , et qu’entre eux il n’existe d’autre lien que la volonté de Dieu ,

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opérant ainsi un miracle perpétuel. Stahl, avec cette raison droite et ce talent d’observation qui ne l’abandonnent jamais , prouve qu’entre le règne inorganique et le règne organique , entre le végétal et l’animal , entre l’animal et l’homme , il y a un espace infranchissable , et que l’on ne trouve entre eux qu’un petit trait d’union établi par Dieu pour marquer des rapports qu’il faut connaître sans les exagérer.

Dans les œuvres admirables de la Création , tout se touche et tout s’isole ; tout s’unit et tout se sépare ; tout se ressemble et tout se distingue. Les cristallisations les plus délicates sont comme des rudiments d’organisation ; la sensitive a une sorte de motilité presque musculaire plus prononcée dans les cils vibratils , s’accroissant dans les tissus fibreux musculoïdes des artères et des bronches : des globules sanguins on remonte aux monades ovulaires, aux spermatozoaires qui sont des animaux presque autant que certains parasites (les hydatides, avec leurs' singulières transformations), aux phytozoaires (plantes-animaux) , et aux zoophytes (animaux-plantes). Même gradation dans les actes et les facultés : entre les muscles volontaires et involontaires sont les muscles mixtes (muscles respirateurs , etc.) ; les muscles moteurs du pavillon auriculaire , échappant à la volonté chez beaucoup d’hommes, lui sont soumis chez quelques-uns, comme chez certains animaux , etc.; la sensibilité organique (non sentie) se transforme en sensibilité animale (sentie ou avec conscience) dans l’état morbide : dans les gastralgies et les gastrites l’on se sent digérer , et l’âme communique avec l’estomac de son corps par le sentiment de la douleur.

Tous les êtres vivants ont une âme , même les plantes , et Stahl lui-même l’a reconnu , bien que l’on ait assuré le contraire.

L’homme seul , parmi les êtres terrestres , a des idées intellectuelles, formule des jugements et des raisonnements; seul il a une volonté raisonnée ; seul il crée des œuvres

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pour atteindre un but bien calculé ; seul il se donne des lois qu’il change d’après son libre arbitre ; seul il a des passions nobles , élevées , qu’il dirige , et par lesquelles il peut dominer ses instincts terrestres et sensuels ; seul il a le sens divin et le sentiment réfléchi de la Divinité ; seul il a la parole pour exprimer ses idées et des moyens variés de les peindre et de les fixer sous toutes les formes dont les arts peuvent les revêtir, parce que seul il a des idées. Plusieurs de ces facultés et de ces actes manquent chez les animaux , même les plus rapprochés de nous ; mais il en est quelquesuns dont ils présentent des vestiges, des traces fugitives, des ombres passagères. Aussi Stahl trouve-t-il ridicule la doctrine des animaux-machines , si chère aux Cartésiens et que leur chef a empruntée au médecin Péreyra 1 .

Les animaux ont un Xoyoç ; mais il diffère profondément , dans sa nature , de celui que l’homme a dans son entendement supérieur ; ce dernier et le loyiopk n’appartiennent qu’à l’homme; c’est par son Xoyoç , fait à l’image et à la ressemblance (imagini , similitudini , adumbrationi ) du Yerbe divin, qu’il communique avec Dieu2. Cette communication du Xo'yoç humain avec le Xoyoç de Dieu a été fortement exprimée par Aristote dans le passage suivant : «Tô Si £y]x oypevov tout’ eau, tiç v) rriç MvrtG&oç àpyji sv “07 » iïfîkov <3c W<7 Kîp £V TCO oXw Qsoq , Jtat KXV EXSlVCû. KtVît ytcp TTtoÇ » Kccvra t 6 iv Yip.M Qsïov' \6yov c? ocpyp oi) Xoyoç , akkà n xpsîzzov. » TY q'jv ocv xpsï ttov xac sKicrrripYii dnot kIyiv 9e6ç' ri yùp zov » vov àpzxri bpyavov'3. »

« Ce que nous cherchons, c’est le principe premier du » mouvement dans l’âme humaine ; il est évident qu’ici , » comme pour tout l’univers , c’est Dieu , dans lequel réside

1 Voy. ses Œuvres , et Bordeu , T. II , p. 666.

2 Voy. la différence que S. Thomas établit entre imago et similitado^ (Summa theol.). Voy. aussi le traité du saint docteur : De differentid Verbi humani et divini (Opuscules).

3 Arist. Eudemiaques , liv. VII, ch. xiv, p. 369, édit, de Lœmarius. 1597.

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» tout principe premier. Ce qu’il y a de divin en nous y «meut tout ( movet enim certè omnia divinum in nobis ); »le principe premier de notre raison n’est pas notre raison » même , mais quelque chose de supérieur. Or, qu’y a-t-il » de supérieur à la science même et de meilleur qu’elle , si » ce n’est Dieu? La vertu est l’organe, l’instrument de l’âme :

» virtus mentis organum. »

Où Aristote a-t-il trouvé cela? Dans la tradition des Mages (venant des Hébreux), comme il le dit lui-même » .

En conclurons -nous,, avec M. W. Kastus {Psychologie), qu’ Aristote admet , comme Malebranche , la vision directe en Dieu, et avec d’autres, que les Grecs de son temps connaissaient la trinité chrétienne? Le contraire est parfaitement démontré. Voy. S. Augustin : De trinitate , De quantitate animce, De verâ religione, De magistro, etc. — Voy. aussi S. Thomas : Sum. theol. , Comment, sur S. Paul, De substantiis separatis, Deveritate et de potentiâ, Quœst. disput. , etc. ; — l’abbé Maret , Théodicée chrétienne, 1844, livre excellent qu’on ne saurait trop recommander, etc.

On ne nous paraît guère avoir bien compris le K6yoq de Stahl; nous n’en exceptons pas même M. Lemoine.

Art. III.— Commentaire sur le Traité de Stahl : De verâ diversitate

corporis mixti et vivi , « De la vraie distinction du corps mixte

et vivant. »

Ne pouvant donner ici et dans ce moment un commentaire spécial aussi étendu que l’exigerait l’importance de ce Traité , nous réduirons nos réflexions à quelques aphorismes, qui seront développés plus tard à mesure que nous retrouverons les questions fondamentales esquissées ici par le Professeur de Halle.

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