‹ Œuvres médico-philosophiques et pratiques de G. E. Stahl... traduites et commentéesChapitre 10 sur 23 · DE LA SUPPRESSION DES FLUX SANGUINS · texte numérisé non relu

DE LA SUPPRESSION DES FLUX SANGUINS

§ I . Il est vrai que , dans la deuxième partie de notre Pathologie , nous avons déjà dit un mot touchant la suppression des flux sanguins , nous avons même signalé, en passant, sinon tout ce qu’il y avait à dire, du moins tout ce qu’il y a de plus essentiel sur cette question : cependant , comme elle n’occupe presque pas de place dans les traités pathologiques suivis dans nos écoles, — à tel point que l’étiologie de ses diverses phases morbides paraît être tirée d’une considération quasi contraire — ; il nous a semblé convenable de revenir encore sur ce

point et de montrer le lien intime qu’a ce genre d’affection, tant avec l’ordre de nos études qu’avec la réalité des faits.

§ II. Si , chez un sujet pléthorique d’un naturel actif, appliqué, soucieux, arrivé à un âge où l’on jouit encore d’une santé florissante et d’une grande vivacité, se trouvant en outre à ces époques de l’existence où l’économie corporelle possède pleinement toutes ses prérogatives, si, disons-nous, il survient chez un pareil sujet de violentes turgescences et des commotions subites dans la masse sanguine ; si l’abondance de cette humeur devient un obstacle à sa libre circulation ; s’il existe enfin , chez le même individu , un instinct naturel qui, par vice héréditaire ou par la réminiscence d’un acte antérieur ^ soit irrévocablement porté vers de semblables effets, on peut affirmer hardiment que tous ces phénomènes et toutes ces conditions seront la source de certaines éruptions ^ tant générales que particulières et l’origine positive de ces appareils morbides qui résument à eux seuls la tendance universelle de la nature vers ce mode d’opération. C’est là une chose que nous avons déjà amplement développée et qui frappera l’esprit, nous en avons la conviction, de quiconque y prêtera une attention convenable.

Or, la suppression soudaine et imprudente de ces efforts naturels, comme aussi la répression non naoins téméraire des appareils prochains et immédiats de ces molimens dirigés vers des régions particulières, mais surtout vers les organes de la surface du corps, provoquent habituellement un grand nombre d’autres maladies dont nous avons déjà fait en très-grande partie la description.

§ III. Dans les études pathologiques ordinaires de ces sortes d’affections que nous avons jusqu’ici nettement

> Yoyex T. VIII, Commentaire CCXXV.

classées, il est d’usage d’imaginer pêle-mêle des étiologies toutes disparates que personne , si ce n’est par une crédulité gratuite, ne saurait admettre comme étant en harmonie avec les fins réelles auxquelles on les destine habituellement. En effet, pour peu qu’on veuille considérer le génie propre de ces états morbides et leur parfaite coïncidence avec les circonstances hémorrhagiques dont l’appréciation est aussi bien du domaine des sens que de la raison ; pour peu qu’on veuille encore bien observer le caractère spécial des appareils vitaux requis, comme, l’indique le simple bon sens pour de semblables résultats et qui portent en eux un type particulier tantôt excrétoire, spasmodique, excitant ou congestif, tantôt provoquant une transformation dans l’économie, tantôt agissant durant un temps indéterminé pour disparaître plus tard, tantôt enfin , passant d’une région à une autre ; on découvre aisément le vice radical de pareilles classifications étiologiques. Aussi, quoique nous ayons déjà mentionné d’une manière générale et en leur lieu un grand nombre de maladies provenant de la suppression des flux sanguins, il nous reste encore à ajouter et à étudier ici quelques phénomènes qui ne sont pas généralement admis, à l’égard de ces mêmes affections, soit dans les écoles médicales, soit dans les théories erronées aujourd’hui en vogue ou dans les mille et un systèmes qui resteront de tout temps opposés à toute science médico-pathologique, à moins qu’on ne suive l’unique moyen indiqué par nous pour les ramener dans les sentiers de la vérité.

, ARTICLE l'L

De l’hydropisie.

§ I. Prêter avant tout la plus sérieuse attention à la vérité historique touchant la fréquence des maladies 5

PATHOLOGIE TRÈS-SPËCIALE. 265

apprécier ensuite avec le plus de sagesse possible cette importante condition : voilà deux recommandations dictées par la raison , souvent même par la nécessité, que nous n’avons jamais cessé de faire et qui trouvent encore ici leur place accoutumée à propos d’une affection que nous allons tâcher d’assigner à ses véritables causes : nous voulons parler de Vhydropisie.

g II. Ce serait assurément un hors-d’œuvre que de nous appesantir sur les erreurs émises touchant ce mode d’affection morbide; contentons-nous de signaler en passant cette inexplicable folie dont sont atteints certains hommes qu’un sort fatal a malheureusement préposés à la sublime mission de veiller au salut des mortels et qui , cédant à un aveugle entraînement , se plaisent à exercer sur leurs patients les plus téméraires expérimentations. Empressés d’expliquer les raisons des maladies, ils traitent tout le reste avec la plus grande négligence, échouent grossièrement au seuil même de leurs investigations, et, dédaignant l’étude de la rareté caractéristique de ces mêmes maladies, tombent d’écueils en écueils, attribuent à des affections spéciales des causes tout à fait générales et font dépendre les maladies les moins fréquentes des causes les plus ordinaires ou les plus communes ^ g ni. Ce qu’il y a particulièrement à remarquer sur l’hydropisie, c’est que, sous quelque point de vue qu’on la considère, il faut nécessairement la ranger parmi les états morbides les moins fréquents , nous dirons même les plus rares; elle est en effet rare au point de vue des âges, rare au point de vue des sexes, rare au point de vue de ses causes apparentes, rare enfin au point de vue des individus. Toutes les fois même qu’elle se manifeste, on ne peut que rarement découvrir non-seulement les

‘ Voyez T. VllI, Commentaire CCXXYI.

causes les plus générales qui , quoique propres à l’affection hydropique, lui sont communes avec beaucoup d’autres espèces morbides, mais encore les causes les plus particulières et, à tous égards, les moins fréquentes.

§ IV. Or, comme nous avons entrepris de décrire ici cette maladie, il est opportun , avant tout, de donner raison du fait général de son existence.

Une vérité traditionnelle, reconnue par les médecins de tous les siècles et ratifiée chaque jour par l’expérience, c’est que l’hydropisie se manifeste ordinairement chez les individus qui ont été sujets à d’excessives hémorrhagies. Cependant, pour ne pas paraître en dire plus que nous ne voudrions et que la chose même ne le comporte, expliquons-nous et répétons ce que l’expérience journalière confirme, à propos surtout des malades qui fournissent aux praticiens matière et occasion d’établir leurs observations et d’exercer leur art salutaire. Ce n’est certes pas sans motif que nous posons ces conditions; car, tout bien examiné, nous ferons remarquer que l’hydropisie n’est pas absolument et universellement le résultat de n’importe quelles hémorrhagies ; car la manifestation de ces états morbides est due à une cause souvent bien différente. N’observe-t-on pas très-fréquemment, par exemple , des hémorrhagies abondantes , survenues par suite de blessures dans les combats ou les disputes ; n’en avons-nous pas vu bien souvent chez les femmes en couches ou à l’occasion d’évacuations utérines, parfois opiniâtres et copieuses; ne voyons-nous pas enfin des cas remarquables de pertes énormes de sang chez les hommes sujets à un flux hémorrhoïdal presque continuel, sans que jamais l’hydropisie, encore moins Vascitej soit le résultat ordinaire de ces diverses évacuations? Par contre, ce sont toujours les individus qui ont été soumis à l’usage de moyens artificiels (internes surtout, et géné-

râlement appelés astringents), pour supprimer des flux sanguins trop abondants, chez lesquels l’hydropisie est la conséquence habituelle de ce genre de médication -, à tel point que sur le nombre il se trouve à peine quelques constitutions privilégiées qui soient à l’abri de ce funeste dénouement.

§ V. Mais ce n’est pas seulement alors que les choses se passent comme nous venons de le dire ; car, toutes les fois qu’une commotion locale du sang exige, pour s’accomplir, une dilatation des méats des organes internes et qu’on provoque ensuite subitement, au moyen de substances astringentes, le resserrement profond des vaisseaux qui arrosent ces viscères, il n’est pas rare de voir ces derniers devenir le siège d’un épanchement hydropique qui se propage insensiblement dans le reste du corps. Ce sont là des faits qui ne peuvent échapper à quiconque voudra bien leur prêter une attention suffisante; mais pourtant, ce n’est pas là la seule et unique voie, la seule et unique cause expérimentale, la seule et unique preuve, enfin, de l’affection hydropique : en d’autres termes , l’hydropisie n’est pas seulement la conséquence de l’usage interne des astringents; mais elle reconnaît encore deux autres genres de causes dans les obstructions opiniâtres qui surviennent , quel qu’en soit le foyer, à l’occasion d’évacuations sanguines habituelles. Ces causes sont si nettement tranchées, que les effets de l’une ne sont pas même ignorés du vulgaire et que la certitude de l’autre deviendra un fait acquis à tout esprit sérieux dont les études se porteront de ce côté, bien qu’on puisse dire qu’un grand nombre de médecins ne s’en soient pas encore rendu compte.

§ VI. La première de ces causes a trait immédiatement au fait de la suppression des menstrues. Il est vrai que l’hydropisie n’est pas indistinetement le résultat de tous les cas de suppression menstruelle ; mais on peut

parfaitement constater ce résultat, surtout chez les femmes à constitution pléthorique qui voient, par une occasion quelconque, cesser complètement l’écoulement périodique des règles qui avait eu lieu jusque-la d’une manière normale, facile et abondante, sans que la nature cesse pour cela son impulsion et sa tendance à ce genre d’évacuation. Or, l’hydropisie sera d’autant plus sûrement la suite de cet arrêt subit que l’on aura fait un plus grand usage interne de ces remèdes stimulants, en vogue chez les femmes, pour provoquer plus puissamment l’excussion menstruelle.

Quant à ta seconde de ces causes, qui n’a pas, comme nous l’avons dit , suffisamment obtenu jusqu’à ce jour l’attention des praticiens, elle se trouve comprise dans la fréquence du flux hémorrhoïdal et des mouvements ou molimens hémorrhoïdaires dont la suppression intempestive et téméraire amène toujours des engorgements hydropiques.

§ VII. Quel médecin, en effet, tant soit peu observaleur des phénomènes de la nature, tant soit peu versé dans la pratique de son art, ignore que la répression soudaine d’un flux hémorrhoïdal, abondant et habituel, comme l’intempestive disparition des douleurs goutteuses et l’arrêt subit des mouvements arthritiques, entraînent presque toujours après elles l’hydropisie? Cela est si vrai que, basé sur de nombreux témoignages et sur une expérience constante, nous ne craignons pas d’affirmer qu’en général l’hydropisie à type ordinaire (les seules hydropisies extraordinaires, si rares d’ailleurs, reconnaissent une tout autre classe de causes) tire son origine des suppressions, soit spontanées ou fortuites, soit artificielles et intempestives, soit soudaines ou permanentes des évacuations hémorrhagiques , des menstrues principalement ou des lochies chez la femme et des hémorrhoïdes chez;

l’homme. Quelquefois, enfin, l’hydropisie est occasionnée par l’arrêt des mouvements fébriles par suite de constrictions désagréables et funestes, pendant les accès, des méats ou conduits viscéraux.

g VIII. Avant d’examiner de plus près encore le caractère et la raison intime du mode de formation et d’action de l’hydropisie, considérée surtout comme étant la conséquence d’une suppression hémorrhagique , ainsi que nous venons d’en faire le principal objet de nos considérations, il est utile d’indiquer ici les diverses espèces de tumeurs hydro piques, afin qu’il soit ensuite plus facile d’assigner à chacune d’elles ce qui lui convient en propre.

Il existe deux classes d’hydropisies : l’une générale et l’autre locale. La première envahit ordinairement toute la surface du corps et s’appelle amsarque ; la seconde occupe tout à la fois les parties inférieures externes de l’organisme et les régions internes de l’abdomen ; elle a reçu le nom û' ascite.

g IX. On nous approuvera sans doute de ne pas nous occuper ici de la tympanite que toutes les écoles médicales sont cependant unanimes à ranger parmi les hydropisies ; car, bien que nous n’aimions pas à épiloguer sur les mots et que nous n’exigions pas des autres de prendre le mot hydropisie dans son acception rigoureuse, nous ne devons cependant pas impunément confondre une tumeur évidemment aqueuse au toucher avec une autre uniquement due à la présence de gaz. C’est pourquoi nous devons dire qu’il y a , entre la tympanite et l’hydropisie, une différence positive tant à priori au point de vue de leurs causes et de leur vraie constitution matérielle qu’à posteriori sous le point de vue du traitement médical. Désigner donc sous une seule et même dénomination des choses en elles-mêmes si éminemment différentes, ne serait-ce pas introduire dans le langage pathologique une confusion parfois très-préjudiciable ?

§ X. Toutefois, à propos de la division que nous avons établie sur les deux principales sortes d’hydropisie , il est bon de signaler une circonstance on ne peut plus essentielle, que nous voudrions voir gravée dans l’esprit de tous les praticiens : elle a trait à la fréquence ou à la rareté respective de ces états pathologiques. Ainsi, nous dirons que l’ascite, malgré son infréquence notable, si on la considère seule, est encore comparativement plus fréquente que l’anasarque; mais aussi, par une nouvelle réciprocité différentielle, l’hydropisie vulgairement appelée anasarque, est beaucoup plus docile et beaucoup plus accessible à l’action d’une bonne médication que la véritable ascite.

§ XL Une dernière différence aussi positive que digne de considération , distingue encore ces deux espèces morbides; c’est que l’anasarque n’est pas ordinairement produite par les mêmes causes que l’ascite; car l’observation attentive des faits démontre , que la suppression des évacuations sanguines et la jugulation des fièvres, deux causes ordinaires de l’ascite, ne sont pas également propres à produire l’anasarque.

§ XII. Une chose qu’il importe de ne pas négliger dans l’appréciation des causes concurrentes de l’hydropisie, c’est cette prédisposition particulière qui a sa raison d’être dans la contexture des tissus et le mélange des humeurs, c’est-à-dire dans le tempérament ou la complexion générale du corps. Or, d’après le témoignage de l’expérience, c’est au tempérament pblegmatico-sanguin qu’incombe , plus particulièrement qu’à tout autre, la triste prérogative de cette funeste prédisposition aux affections hydropiques.

§ XIII. Tous les âges ne sont pas également sujets à contracter l’hydropisie; ainsi, les enfants à la mamelle et ceux un peu plus âgés, sont quasi radicalement exempts

de l’ascite franche ; ils ne sont atteints que très-rarement d’une espèce d’enflure générale qui se rapproche de Vanasarque : comme il nous a été donné de le voir quelquefois à la suite des rétrocessions de certaines éruptions cutanées de nature ulcéreuse, dartreuse ou galeuse ^

L’hydropisie n’est guère non plus le lot des adolescents. On l’observe en général chez les adultes, les jeunes gens, les hommes faits et surtout chez les femmes, à ces divers âges, lorsque cette affection a notamment son foyer ou ses causes premières en des circonstances internes. Mais, pour le sexe masculin , c’est principalement à l’âge mûr et pendant la vieillesse que cette affection se manifeste le plus ordinairement.

§ XIV. Dans les deux sexes, tant chez les vieillards que chez les jeunes gens, l’hydropisie peut avoir une cause très-prochaine et tout â fait vraisemblable ; c’est celle que nous avons déjà désignée sous le nom d’obstruction des viscères ; il est néanmoins une autre cause occasionnelle plus éloignée et individuelle : c’est Vabus des liqueurs alcooliques et échauffantes. Toutefois, il est rare de voir l’ascite se produire à la suite d’une pareille circonstance ; car, malgré le grand nombre d’individus qui s’adonnent à ces boissons malfaisantes , on en voit bien peu , proportionnellement parlant, atteints d’hydropisie, par la seule cause de ces abus. Mais nous reviendrons bientôt sur ces matières.

§ XV. Abordant maintenant l’étude des causes au point de vue de leurs rapports intimes et de leurs mutuelles conspirations, nous posons en principe , d’après nos considérations précédentes, que les suppressions hémorrhagiques finissent par engendrer l’hydropisie pour trois raisons principales : 1 “ en vertu de circonstances

' Voyez T. VIII , Commentaire CCXXVII.

toutes spéciales; 2“ d’une mmière positive à l’aide d’une efficacité simplement corporelle; 3” enfin d’une manière privative sous l’influence d’une occasion morale.

Ce n’est pas la suppression de toutes les hémorrhagies indistinctement qui engendre d’une manière positive l’hydropisie ; mais bien plutôt, et par un mode quasi spécifique j la suppression de certaines hémorrhagies, spécifiques en quelque sorte , qui conspirent plus directement avec la veine-porte : nous voulons parler des menstrues chez la femme, des hémorrhoïdes chez l’homme et même de l’hématémèse dans les deux sexes. Quant à la suppression des hémorrhagies plus générales du nez et de la poitrine , ce n’est qu’indirectement et par l’usage interne d’une médication astringente complètement inopportune que l’hydropisie peut se manifester.

Le mode d’efficacité positive des suppressions hémorrhagiques consiste principalement dans une congestion opiniâtre vers les viscères contigus à la veine-porte. L’obstruction de ces viscères occasionnée par une opplétion particulière a pour effet spécial des engorgements sanguins et des stagnations humorales, d’où l’hydropisie tire plus tard son origine.

La troisième raison causale qui a une source toute morale et occasionnelle consiste dans l’habitude funeste où l’on est de mettre en pareil cas les hémorrhagies toujours en cause, en sorte qu’une médication astringente est réputée toujours nécessaire. Or, si pareille médication est employée, surtout lorsqu’il y a eu déjà une copieuse évacuation de sang , les méats et les conduits vasculaires se ferment par inanition, se resserrent même à la longue d’une manière si profonde et si persistante que , les humeurs ne pouvant plus se dépouiller de leurs impuretés, il en résulte bientôt des stagnations qui prennent un^ caractère hydropique.

g XVI. Or, bien que nous devions considérer la première condition , touchant la suppression des hémorrhagies qui conspirent directement avec la veine-porte, comme la plus importante de toutes ; il faut reconnaître, néanmoins, que la seconde de ces conditions qui a trait à la congestion des viscères, est d’une efficacité plus générale ou plus étendue, et que la troisième, enfin, bien que placée au dernier rang en tant qu’occasion morale, est quelquefois la plus puissante , à raison des constrictions inopportunes que peut faire naître l’emploi intempestif des astringents : erreur thérapeutique qui a des conséquences funestes non seulement en raison de la suppression des hémorrhagies, mais encore à cause de la répression des commotions fébriles.

g XVII. C’est ici le lieu de rappeler l’observation pathologique, faite à propos de l’hydropisie par Martin Lister', dans ses exercices pratiques. Il remarqua, au point de vue historique, que depuis une dizaine d’années et plus, l’hydropisie était beaucoup plus fréquente en Angleterre, que du temps de ses pères et de ses ancêtres. Or, on ne saurait révoquer en doute la véracité de Lister sur une pareille question , puisqu’il était attaché à la plus importante institution de pompes funèbres qu’il y eût alors à Londres : ce qui l’obligeait à faire la déclaration publique du nombre exact des morts et de la maladie à laquelle ils avaient succombé. A cette première remarque, il faut joindre encore une autre observation identique du même auteur : c’est qu’à Londres il mourait, à cette épo-

• Martin Lister, né à Rndeliflfe (Angleterre) en 1638, fut un naturaliste aussi érudit que médecin judicieux. On a de lui de nombreux ouvrages sur la philosophie, l’histoire naturelle, la médecine pratique et l’anatomie comparée. Parmi ses travaux, généralement très-estimés par les savants, les plus recommandables sont, en médecine, son traité Ve morbù chronicis (publié avec les œuvres de Richard Morton, Leyde 1696, in-4“), et ses Exercitationes médicinales (Leyde 1697, in-8»), où Siahl a puisé les observations ci-dessus.

que, beaucoup plus de personnes de la phthisie et de la fièvre hectique que de l’hydropisie et même de toute autre maladie.

§ XVIll. Lister attribue la cause de la fréquence des hydropisies, dans son pays, à l’abus énorme qu’on y fait des boissons alcooliques et échauffantes ; mais, comme il est avéré qu’on fait, ailleurs et en d’autres pays aussi peuplés et même plus populeux que la Grande- Bretagne , notamment en Pologne et en Russie , un abus encore plus grand des liqueurs spiritueuses , sans que les maladies sus-indiquées se manifestent dans ces contrées proportionnément à ces excès, — ainsi que le suppose Lister qui, d’après son hypothèse, semblerait faire directement provenir l’hydropisie de cette circonstance adventice, — on doit nécessairement conclure qu’il se trompe sur la cause de la fréquence des hydropisies en Angleterre et qu’il faut en chercher ailleurs la raison plausible.

§ XIX. Ce ne sera pas, du reste, une chose bien 'difficile à trouver, si l’on étudie avec soin les données fournies par l’expérience. A notre avis, on pourrait rapporter la cause de l’hydropisie en Angleterre à l’abus que l’on y fait de l’écorce du Pérou , c’est-à-dire du quinquina ; lequel, administré immodérément et sans motif, au moment où la fièvre est à son maximum d’effervescence, produit toujours et partout un résultat identique : des engorgements hydropiques. Mais ce n’est pas ce médicament seul qui a cette funeste propriété, et l’on doit ranger dans la même catégorie toutes les substances médicinales qui, comme l’écorce péruvienne, combattent la fièvre en provoquant dans l’économie une constriction générale : tels sont , par exemple , les martiaux , l’alun , le quintefeuille, les diverses écorces de chêne, etc.

Une preuve, d’ailleurs, que le quinquina est dans la

Grande-Bretagne l’auteur et le dispensateur, pour ainsi dire , de l’arrêt des fièvres, des constrictions et de l’hydropisie, c’est qu’il n’y a pas de pays au monde où l’on en fasse un plus grand abus que dans cette île; car son usage y est publiquement recommandé à tout le monde.

§ XX. Or, comme la puissante efficacité de ce médicament se traduit principalement par une violente constriction spasmodique ; pour ce motif , l’usage abusif qu’on en fait est certainement pour beaucoup dans la production énergique de ce funeste résultat : c’est ce dont on peut s’assurer, du reste, par le resserrement remarquable et opiniâtre du ventre , qui survient constamment à la suite de l’emploi du quinquina, qui, entre autres, a encore la prérogative de provoquer d’autres constrictions viscérales, moins intenses , il est vrai , mais de nature hypochondriaque, ainsi que des désordres hypochondriaco-hépatiques. Aussi, n’est-il pas rare de voir les malades soumis à ce traitement ressentir des oppressions et des resserrements dans les deux hypochondres; des ardeurs, des douleurs, des constrictions inquiétantes et spéciales dans l’hypochondre droit , notamment après les repas , ainsi que des phlogoses , des rougeurs de la face et des vertiges.

§ XXL S’il est maintenant avéré que, chez les individus pléthoriques, ces divers états morbides et les enflures hydropiques elles-mêmes soient la conséquence d’un pareil médicament, administré dans les fièvres au moment des commotions violentes et dans le courant des paroxysmes, on peut dire, pour la même raison, qu’il en sera ainsi de toute médicamentation astringente employée contre les hémorrhagies internes, contre les métrorrhagies; par exemple, contre les hémoptysies et surtout contre les hémorrhoïdes. Ce résultat est inévitable, lorsque ces

flux sanguins sont sous la dépendance directe d’un puissant effort de la nature et que leur suppression a lieu à l’instant même où les contentions sont le plus énergiques.

§ XXII. On serait peut-être tenté de croire que c’est uniquement la suppression hémorrhagique qui provoque d’une manière directe les engorgements hydropiques , par l’obstipation des voies ou des conduits viscéraux, nommément par l’obstruction du foie ; mais il faut savoir que le même résultat peut avoir lieu d’une tout autre manière , par l’engorgement et l’opplétion des mêmes viscères ; principalement si , dans un corps pléthorique , accoutumé déjà à des contentions évacuatoires et naturellement enclin à des efforts puissants d’évacuation , les flux viennent à être promptement et violemment supprimés , n’importe par quel moyen.

§ XXIII. Mais l’opplétion des viscères est tantôt produite d’une manière tacite , successive et comme par un mouvement spontané de la nature ; tantôt elle est provoquée par un surcroît d’énergie étrangère qui s’ajoute à l’énergie naturelle ; par exemple, lorsque des individus , déjà doués d’un tempérament sanguin bien prononcé , s’adonnent sans réserve aux boissons spiritueuses ou se laissent aller à des excès de colère , à des emportements subits , etc. ; lorsqu’enfm , ils combattent leur constitution pléthorique , par l’usage abusif et imprévu des martiaux o des sels volatils... Ils tombent alors, comme on dit , e Charybde en Scylla 1 En résumé , ce qu’il y a de bien positif , c’est que les causes principales de la plupart des tumeurs hydropiques, sont: 1“ l’abus immodéré et intempestif des astringents ; la suppression soudaine , quelle qu’en soit l’origine , des hémorrhoïdes (surtout) et des flux menstruels, alors qu’il existe dans l’économie animale un véritable consensus , une prédisposition naturelle conspirant vers de semblables efforts hémorrha ques.

§ XXIV. Pour ce qui est de la manière d’être ou d’agir des causes productrices de l’hydropisie, nous devons, pour en avoir la raison , appeler à notre aide l’observation des phénomènes ou les lésions qui s’offrent , même après la mort , sur le cadavre des individus qui succombent à cette affection , ' — abstraction faite de cette circonstance fâcheuse qu’on peut observer durant le cours des affections hydropiques, savoir : que l’excrétion si minime de l’urine qui , au début de la maladie , est extrêmement ténue ou aqueuse , finit par devenir , plus tard d’une manière successive, épaisse et rougeâtre.

Or, les phénomènes que l’on constate après la mort sont des lésions du foie, de tous les viscères abdominaux en général et particulièrement des glandes mésentériques et du pancréas , qui offrent â la vue une double et différente altération , suivant l’organe ou les sujets. Chez certains hydropiques , en effet , on trouve le foie tout entier rétréci , desséché , dur et atrophié ; chez d’autres , au contraire , il a acquis un volume énorme , non par le simple effet d’un gonflement ou d’une distension moléculaire et aqueuse , mais par un changement réel opéré dans sa propre texture. Ainsi , sous une semblable constitution hydropique, les innombrables et invisibles petites glandes qui constituent cet organe acquièrent une dimension extraordinaire , de manière à devenir parfois aussi grosses que des lentilles ; de plus , les linéaments fibrilaires infiniment petits (imperceptibles à l’état naturel) qui unissent ces glandes entre elles , acquièrent en même temps un volume et une consistance non moins remarquables, en sorte qu’on peut parfaitement constater alors le mode de connexion de ces glandules et les métamorphoses frappantes de leur conformation... S’il en est ainsi, qui pourra jamais , nous le demandons , prétendre faire revenir à leur constitution véritable et primitive des orga-

nés dont la structure a été si profondément viciée , altérée ou modifiée ^

§ XXV. Quant aux glanglions mésentériques , ils se font presque toujours remarquer , en ce cas , par leur extrême dureté , mais rarement par un accroissement extraordinaire de leur volume ; toutefois, d’après les relations faites à ce sujet par les anatomo-pathologistes , on a rencontré assez souvent ces deux phénomènes réunis ensemble, l’hypertrophie et l’induration. Scultett^, entre autres, dans son recueil d’observations, signale cette coexistence. Tel est en général l’état pathologique de ces viscères , chez les individus qui tombent dans l’hydropisie par l’usage exagéré de substances échauffantes , ou trop généreuses tandis que chez ceux qui sont atteints d’hydropisie par l’abus réel de boissons spiritueuses , alcooliques et irritantes , ces organes, le foie surtout , sont dans un état complet d’atrophie et de dessèchement Le même phénomène se remarque encore dans les personnes chez lesquelles l’hydropisie est la conséquence d’une médicamentation astringente, hors le cas cependant où des breuvages trop abondants et trop répétés , nécessités d’ailleurs par une fièvre liectique , donneraient lieu à l’ascite.

§ XXVI. Or, ces lésions pathologiques , qui changent la conformation normale tant du foie que des glandes mésentériques ou en altèrent la structure intime et la consistance, doivent être regardées comme irréparables ou ineurables , lorsqu’elles existent depuis longtemps. Un

‘ Voyea T. VIII, Commentaire CCXXVIII, Études d’anatomie pathologique microscopique (avec planches), suivies d’une observation des plus rares et offrant un intérêt particulier au point de vue de la multiplicité des lésions organiques constatées sur un sujet mort à la suite d’une hydropisie du thorax, compliquée d’une hépatite chronique, avec hypertrophie du foie, à la suite d’une chute sur cette région.

’ royeg T. VIII, Commentaire CCXXIX (avec planches).

® Voyez T. VIII, Commentaire CCXXX (avec planches).

pareil état organique est aussi , il n’y a pas à en douter, la cause fondamentale de l’opiniâtreté désespérante avec laquelle l’ascite , parvenue à un certain degré d’intensité, persiste et tourmente indéfiniment les patients. Il est aisé de concevoir, en effet, qu’une altération si profonde dans l’essence même de l’organe malade doit laisser peu d’espoir de le ramener à son état normal, et même, à parler franchement , n’en laisse pas du tout.

Souvent , il est vrai , nous avons eu l’occasion de constater , soit par aotre propre expérience , soit par le témoignage sincère d’autres observateurs sérieux, que l’on peut parvenir à faire disparaître en peu de temps , dans l’espace même de quelques jours , les symptômes apparents de l’hydropisie , sans effectuer d’ailleurs — chose assurément digne de remarque ! — aucune évacuation notable des matières dont raccumulation semble faire le tourment principal de l’hydropique ; mais la cause , la source et l’origine du mal n’en restent pas moins inhérentes aux viscères eux-mêmes. D’où il résulte que cette curation doit être regardée simplement comme palliative ; nous dirons même, pour parler franchement, qu’elle n’est qu’apparente et passagère. Que manque-t-il donc à cette médication ? Par où pèche-t-elle ? Elle pèche en ce sens qu’elle est incapable de ramener en si peu de temps à l’état normal des organes ainsi lésés dans leur substance et leur contexture; rien d’ailleurs, jusqu’à ce jour, ne peut faire espérer de détruire , à l’aide des seuls agents pharmaceutiques , soit les altérations matérielles , soit même riiypertrophie de ces parties profondément lésées dans leur conformation et leur structure intime.

§ XXVII. S’il est vrai , comme nous venons de le voir, que les causes fondamentales et prochaines de l’hydropisie proviennent des embarras soit opplétifs , soit constrictifs du foie et du mésentère, c’est-à-dire de l’atrophie

ou de l’hypertrophie de ces organes; il faut reconnaître cependant que le mode d’être ou d’agir le plus spécial et le plus intime de ces deux causes repose particulièrement sur ce que l’obstruction des glandules du foie met obstacle à la fonction principale de l’organe hépatique, qui consiste à séparer en quantité la lymphe pure nonseulement du sang proprement dit, mais encore du sérum excrémentitiel. Or, une fois que la portion la plus âcre est, par le même travail, séparée de sa masse universelle, sous forme d’une substance bilieuse et huileuse qui se dépose dans la vésicule du fiel , le sérum ainsi raréfié par cette opération , rentre dans le torrent de la circulation, par les rameaux qui se jettent dans la veine cave K C’est pourquoi , lorsque ces sécrétions naturelles sont interrompues par l’altération profonde de l’organe hépatique, la lymphe n’est plus exactement séparée du sérum salinobilieux et persiste continuellement dans ce fâcheux mélange ; d’où il suit que le sérum et la bile , chargés également de sels, agissent puissamment sur la portion gélatineuse et lymphatique , si fluide et si ténue, lui communiquent une consistance mucilagineuse , quasi identique à celle du savon et, par une sorte de réciprocité, le sérum acquiert une densité telle qu’il n’y a plus possibilité , même pour les parties séreuses excrémentitielles les plus subtiles d’être évacuées par les voies ordinaires de leur excrétion Qui plus est, cet épaississement funeste provenant de la mixtion vicieuse de la lymphe avec le sérum arrête si bien les molécules les plus déliées de

■* Les expérimentateurs modernes qui se livrent à l’étude d’anatomie et de physiologie pathologiques, au point de vue des lésions viscérales, devraient avant tout connaître les auteurs qui les ont devancés et ne pas se montrer oublieux à leur égard : Stahl réclame une large mention honorable, dans certaines expérimentations modernes de ce genre.

* Voyez T. Vlll, Commentaire CCXXXl. ( Études anatomico-pathologiques, avec planches).

cette humeur qu’elles ne peuvent pas même parvenir et pénétrer jusqu’aux méats ou conduits qui devraient leur livrer passage.

Voilà pourquoi les remèdes dont la vertu principale est de provoquer l’évacuation de ce mélange vicieux sont appelés fondants ; ils ont bien certainement la propriété de dissiper l’épaississement des humeurs , mais ils ne sauraient avoir !a puissance de tarir, d’épuiser et de fermer la source où cette viciation se renouvelle sans cesse : ils ne guérissent donc pas la maladie; ils ne font qu’éliminer, autant que faire se peut, les produits morbides existants.

§ XXVIII. On peut saisir maintenant sans difficulté pourquoi nous avons rapporté la genèse de l’hydropisie non-seulement à la suppression des hémorrhagies en général , mais encore et plus particulièrement à la suppression de certains flux hémorrhagiques , notamment de ceux qui conspirent avec un état spasmodique de la veine porte ; lorsque surtout cette fatale conséquence a été provoquée par des astringents dont l’usage interne a déterminé la constriction effective des voies préposées au passage du sang et a eu dans l’économie un retentissement aussi profond que durable. Il est toujours plus facile, du reste, de dissiper la simple opplétion des viscères par les moyens ordinaires que de résoudre la constriction active qui finit par entraîner ces mêmes organes dans un état permanent d’induration.

§ XXIX. Que conclure maintenant de tous ces faits , sinon qu’il faut être on ne peut plus prudent dans le but qu’on se propose et dans la méthode à suivre pour l’emploi des agents thérapeutiques , en ne basant jamais ses intentions, ni sa méthode curative sur de vaines spéculations traditionnelles. Car, si on administre un médicament dans le vain espoir d’agir sur les humeurs et que ce médicament ne puisse avoir au contraire qu’un effet

astringent sur les parties solides, il est évident que, quelle que soit la eause de l’engorgement ou delà eonstrietion oeeasionnant dans l’organisme un préjudice notable , ces moyens artificiels employés à la légère et à contre-temps ne pourront que provoquer sur le malade des conséquences aussi positives que désastreuses.

§ XXX. La déduction véritable des faits et leur exacte indication historique nous amène donc à formuler un enseignement très - important : c’est qu’on ne saurait apporter trop de prudence et de circonspection dans l’emploi des agents thérapeutiques capables de suspendre la marche régulière et opportune des hémorrhagies, si l’on ne veut, par des tentatives téméraires, donner lieu aux plus graves conséquences. Quiconque d’ailleurs, pesant mûrement ces paroles , les regardera soit comme étant l’expression réelle de la vérité , soit comme étant en concordance parfaite avec les causes assignées aux phénomènes dont il est ici question, reconnaîtra de suite nonseulement que tous les systèmes bâtis à grands frais sur l’influence immédiate de l’état vicieux des humeurs sont vains ou superflus, mais encore que toutes les hypothèses semblables se trouvent en opposition flagrante avec les données de l’expérience. Tant s’en faut donc qu’on puisse les concilier avec les manières d’être positives , avec les conditions spéciales et déterminées que nous avons déjà détaillées , des états morbides, pris ensemble ou isolément , et desquels on peut dire même qu’ils sont entre eux dans une conspiration ou une dépendance mutuelle, sinon exclusive , du moins très-profonde et que, seuls ou réunis, ils ne se produisent jamais conformément à ces suppositions gratuites qui , loin d’être en parfait accord avec Tuniversalité des circonstances apparentes de 1 affection, lui sont au contraire radicalement opposées. D’où il résulte en dernier lieu que les méthodes basées sur

ces hypothèses sont plutôt nuisibles qu’avantageuses à la saine doctrine médicale, vu les résultats hétéroclites qu’elles provoquent immanquablement.

De la cachexie.

§ I. Si nous avons paru blâmable, en traitant de l’hydropisie, d’adopter un ordre qui n’est pas généralement reçu dans les écoles de médecine, combien ne paraîtronsnous pas plus blâmable encore, en renversant ici , à propos de la cachexie, la méthode universellement adoptée et en plaçant après l’hydropisie l’histoire d’un état morbide que la plupart des auteurs regardent comme constituant les commencements ou les premières conditions rudimentaires de l’affection hydropique. Mais comme, loin de nous laisser entraîner par le courant qui emporte aveuglément les hommes et leurs systèmes, notre intention bien arrêtée a toujours été, au contraire^ de prendre les faits tels qu’ils sont en réalité, de les étudier dans l’ordre que la nature les présente â notre considération et de les développer d’après les circonstances sous lesquelles les offre â nos yeux une pratique médicale dépouillée de toute prévention : c’est pourquoi , en traitant de la cachexie, que nous ne saurions, en conscience, placer ailleurs, nous n’hésitons pas un seul instant â suivre notre méthode ordinaire... Que si l’on nous demande, pour quelle raison nous plaçons l’exposé historique de cette affection immédiatement après l’hydropisie :... nous répondrons simplement que e’est parce que nous rangeons la cachexie au nombre des vices hémorrhagiques ; en ce sens qu’elle doit son origine, sinon d’une manière absolue, du moins en partie et le plus ordinairement aux défauts des évacuations légitimes de la masse sanguine.

g II. Il nous a donc semblé convenable de ne pas faire marcher de iront l’étude de l’hydropisic et celle de la cachexie ; il nous a paru surtout logique de ne procéder à l’exposé de cette dernière qu’après avoir bien approfondi les causes et les effets de la première , et cela principalement pour détruire ce préjugé qui se plaît à considérer l’hydropisie en quelque sorte comme le produit et même comme le degré suprême de la cachexie. Or, il est prouvé par de nombreux exemples que maintes et maintes fois l’hydropisie survient sans être précédée ni accompagnée d’aucun phénomène cachectique; tandis que de son côté la cachexie épuise bien souvent le corps d’une manière on ne peut plus frappante, sans engendrer pour cela Fhydropisie : il est prouvé, en outre, qu’on ne saurait préconiser raisonnablement pour l’une et pour l’autre de ces affections une méthode identique de traitement. C’est pourquoi , ne serait-ce que pour dissiper les préjugés de nos jours à la mode sur cette question , nous avons adopté l’ordre actuel et assigné une place à part à l’affeetion cachectique.

I III. Qu’importe, d’ailleurs, que la cachexie dégénère quelquefois en hydropisie? Celte conséquence n’est ni assez fréquente, ni assez constante, pour qu’on puisse en inférer une identité réelle entre ces deux affections ne voit-on pas, en effet, ainsi que nous l’avons déjà dit, l’hydropisie, même dans les cas les plus graves, exercer ses ravages sans qu’on puisse eonstater un état de cachexie universelle, principalement chez les individus du sexe masculin, Donc, une fois pour toutes, ce n’est pas sans raison que nous persistons dans notre dessein de traiter séparément ces deux espèces morbides.

g IV. La cachexie, comme son nom l’indique, con-

‘ \oyez ï. Vlll, Commentaire CCXXXII.

siste dans une dépravation générale de l’économie corporelle ; elle comporte aussi une altération profonde de la constitution organique et une modification telle dans le tempérament ordinaire que, sous son influence, le teint perd sa fraîcheur, une pâleur extrême se répand sur toute la physionomie, les chairs, de fermes et plemes qu’elles étaient, deviennent molles, flasques, pendantes, et prennent enfin une forme insolite en s’enflant d’une manière démesurée. Ce genre d’affection est assez fréquent,mais il est plutôt l’apanage de l’homme que de la femme : il ne se manifeste pas non plus indifféremment à tout âge; on l’observe principalement pendant l’adolescence ou la première jeunesse.

§ V. Le diagnostic de cette affection n’offre aucune difficulté, vu que tous les symptômes et signes qui la caractérisent sont extérieurs et tombent sensiblement sous les yeux. Elle offre toutefois plusieurs symptômes internes conjoints et dont le témoignage est des plus importants pour constater le caractère intime de cet état morbide ; tels sont : 1 ° des constrictions profondes et pénibles dans les hypochondres principalement , parfois même dans la région précordiale ; 2“ une certaine difficulté de respirer qui redouble d’intensité au moindre mouvement du corps, à la moindre fatigue des parties inférieures, des pieds, des jambes et de l’abdomen , par suite d’une ascension sur des lieux élevés ; 3“ une sensation de dureté, de pesanteur, de pression et de constriction à l’hypochondre droit , quelquefois à l’hypochondre gauche et dans l’intérieur du ventre , au-dessus du nombril ; 4“ un gonflement et une rénitence plus ou moins considérables et réguliers des parois abdominales, mais permettant d’apprécier au toucher des tumeurs intérieures inégalement développées ; 5“ avant les repas, un appétit presque nul et capricieux ; après, des douleurs tensives.

gravatives et gazeuses à l’épigastre ; une digestion anormale, suivie tantôt du relâchement, tantôt de la constipation du ventre ; 6“ enfin une langueur, une torpeur et une somnolence remarquables, un engourdissement, ainsi qu’un affaissement affectant tout à la fois les organes, les fonctions sensoriales et les facultés intellectuelles. Quant au gonflement œdémateux , des membres particulièrement , il n’est pas, comme on dit, le compagnon essentiellement inséparable de la cachexie, mais il ne faudrait pas croire qu’il lui soit toujours étranger.

g VI. Au point de vue de sa durée, l’affection cachectique doit être regardée comme extrêmement opiniâtre et pouvant même se maintenir pendant deux ou trois ans ; mais son issue est le plus souvent salutaire et cette affection fait ordinairement place à une parfaite santé, à moins qu’un traitement inopportun et mal entendu , ou qu’un mauvais régime suivi par le malade n’amènent quelque complication accessoire qui vienne aggraver l’état simplement cachectique.

Lorsque, au contraire , cette maladie a une fâcheuse terminaison , on voit se manifester l’hydropisie, si le mal est trop opiniâtre ; l’étisie ou le catarrhe suffocant , s’il y a rétrocession.

g VII. Parmi les causes les plus connues de la cachexie, on doit mettre au premier rang les défectuosités des évacuations menstruelles survenues soit spontanément, c’est-â-dire sans aucune cause externe, évidente et directe, soit d’une manière accidentelle, c’est-à-dire sous l’influence de quelque circonstance adventice.

Au nombre des circonstances accidentelles, il faut ranger surtout celles qui engendrent des retards notables dans la menstruation par suite d’une alimentation de mauvaise qualité et de l’absorption de certaines substances étrangères à la nutrition : on peut ranger aussi parmi ces

causes suppressives, les agents cohibitifs dont l’action subite est certainement plus puissante ; mais ce sont là des causes beaucoup moins fréquentes. D’après ces données, il est rare de voir une femme, parfaitement et normalement réglée, atteinte de cacbexie. Qui plus est , cette affection, provoquée par un vice de menstruation, ne se manifeste jamais, chez les personnes du sexe, qu’à un très-faible degré:... encore faut-il que la patiente ait suivi un mauvais régime, mangé ou bu des substances indigestes, souffert du froid, de l’bumidité ou des autres intempéries de l’air, mené une vie déréglée et habité enfin des lieux malsains; tandis que chez l’bomme, chez les jeunes gens surtout , ces dernières conditions suffisent pour les rendre cacbectiques. Chez ceux qui sont plus avancés en âge, la cacbexie a une tout autre raison d’être, attendu qu’à cette époque de la vie un pareil état morbide peut provenir soit d’une prédisposition prochaine aux hémorrhoïdes, soit de certains molimens hémorrhoïdaires, à caractère tacite — sans être latents — soit enfin et plus pârticulièrement de la suspension d’un flux hémorrhoïdal habituel ou des désordres insolites qui surviennent parfois dans l’écoulement.

§ VIII. C’est ici le moment de rappeler les assertions que nous avons émises au commencement du précédent article sur l’opinion erronée qui donne l’hydropisie comme la conséquence immédiate des hémorrhagies excessives. Nous avons logiquement démontré, en nous appuyant sur la réalité même des faits, qu’il n’en est pas réellement ainsi , mais que l’affeetion hydropique paraît être plutôt le résultat direct de la suppression subite de certaines évacuations sanguines... Eh bien ! appuyé sur les mêmes documents, nous en dirons autant de la cachexie, dont la cause la plus ordinaire est évidemment un embarras anormal survenu dans une excrétion hémorrhagique.

Il est bon de faire remarquer cependant qu’une perte trop abondante de sang peut provoquer aussi de semblables désordres dans l’économie corporelle. Car, de même que l’on voit une pâleur excessive, ainsi qu’un refroidissement général et profond envahir tout l’organisme chez les personnes sujettes aux hémorrhagies excessives, de même aussi il peut facilement y avoir chez elles, à cette même occasion, un défaut matériel dans la réparation de la masse sanguine qui non seulement devient trop aqueuse, mais qui , altérée dans toutes ses parties constituantes et diminuée dans sa quantité, n’est plus propre à accomplir régulièrement et d’une manière complète , tant les sécrétions que les excrétions habituelles de l’économie corporelle. Or, c’est en de pareilles circonstances que se manifeste dans la masse humorale une réelle prédominance des principes aqueux et séreux du sang.

g IX. Néanmoins , pour rendre , autant qu’il est en notre pouvoir, eette observation clinique intelligible et plausible, il convient d’en faire une juste appréciation au point de vue historique. C’est pourquoi, d’après l’examen rigoureux des faits, on peut établir que les évacuations sanguines les plus excessives, lorsqu’elles ont lieu subitement et en une seule fois, n’amènent pas la cachexie aussi promptement , aussi fréquemment et aussi communément que les hémorrhagies opiniâtres et continuelles. Aussi , est- il peut-être plus vraisemblable de penser que ce défaut matériel de la constitution générale du sang provient de la permanence d’une mixtion moins intime et moins exacte des particules sanguines, qui, par suite de la non-interruption du flux, sont dans un état de réparation perpétuelle. — Prétendre, au contraire , que l’altération du sang tire son origine d’un renouvellement défectueux qui s’opérerait après une lésion unique et soudaine dans l’organisme, c’est, à notre avis, s’écarter davantage de la réalité des choses.

§ X. Or, de même qu’il existe une bien grande différence entre l’opinion des anciens généralement admise depuis les temps les plus reculés, d’après laquelle, lorsque l’hydropisie est la conséquence d’une hémorrhagie excessive, il y aurait dans le renouvellement du sang un vice , c’est-à-dire une réelle dépravation ( mmmi ) dont le propre serait de lui communiquer une qualité défectueuse ; et cette autre assertion, d’après laquelle ce défaut vraiment excrémentitiel du sang est maintenu dans la masse humorale, par le manque seul d’une sécrétion ou d’une excrétion suffisante ', de même et pareillement, il y a une notable disparité d’opinion entre ceux qui supposent que le foie préside réellement à une fonction de sanguification , et ceux qui regardent cet organe comme purement sécréteur de la lymphe, — ainsi qu’on peut s’en assurer aisément en considérant les nombreux et vastes vaisseaux lymphatiques qui charrient cette humeur du foie au mésentère h

I XL Les pathologistes qui présentent la chose sous ce dernier point de vue , s’appuient principalement sur une observation généralement reconnue : c’est que, chez les hydropiques, après la mort surtout, on rencontre

le foie dans un état de profonde altération . Ils ne

font certes pas mal de se baser là-dessus ; mais ce n’est pas tout; il faut se servir encore de cette observation pour prouver la différence réelle qu’il y a entre l’hypothèse dont nous avons déjà donné un aperçu et la réalité du fait, tant à l’égard des fonctions véritables de cet organe qu’en raison des accidents auxquels il est spécialement exposé

’ A propos de cette observation, un aperçu critique sur les expérimentations modernes. Voyes T. VIII, Commentaire CCXXXIII (avec planches).

* Voyez T. VIII, Commentaire CCXXXIV. Etudes microscopiques et comparées du foie dans l’état hygide et dans l’état morbide (avec planches^

§ XII. Cette question nous mène naturellement à rechercher si l’on doit regarder comme cause des affections hydropiques la désorganisation du foie et des glandes mésentériques , ou s’il est plus vraisemblable, dans un ordre inverse, que ces viscères soient lésés à la longue par la mauvaise constitution des humeurs, dont la source est ailleurs... Car il n’est pas douteux que l’état d’impureté, de nature mucido-visqueuse qui s’est introduit en quelque sorte d’une manière immédiate dans la masse humorale, puisse obstruer les viscères colateurs et , en les rendant impropres à remplir leurs fonctions naturelles, disposer leur structure générale, à entretenir le désordre matériel de la mixtion sanguine.

g XIII. Il n’est pas douteux, disons-nous, que les choses se passent réellement et habituellement de la sorte. Mais, vouloir que ce fait se reproduise fréquemment, c’est une prétention assez équivoque, vu que le contraire a plus souvent lieu, comme le prouve l’observation. Cela est si vrai que l’on peut citer une infinité de cas, pris sur diverses maladies, dans lesquelles le sérum devient épais et muqueux, sans qu’il en résulte cependant ni hydropisie, ni cachexie. Par contre, une semblable dyscrasie est trèsapte à produire l’œdème dans une partie quelconque du corps, aux pieds par exemple, à la suite de certaines causes externes, comme le froid humide longtemps supporté, la nécessité de rester debout plus longtemps que d’habitude, etc; or, cet état œdémateux peut se faire sentir durant des années entières, sans que les organes internes en éprouvent le moindre dérangement.

g XIV . Mais voici une observation en sens contraire qui, reposant sur des faits incontestables, est beaucoup plus propre à vider exactement la question : c’est que les constrictions subites et artificielles imprimées visiblement aux viscères par les remèdes fortement astringents

(puisqu’ils arrêtent même, non momentanément , mais par une action opiniâtre et durable, les sécrétions muqueuses qui accompagnent ordinairement les matières rejetées dans la défécation) produisent, d’une manière aussi infaillible que prompte, jusque dans le foie et à fortiori dans les glandes mésentériques beaucoup plus délicates, un effet morbide procédant à la fois de la cachexie, de l’œdème et de l’hydropisie, viciant ainsi ces organes essentiels, les durcissant ou les développant avec une persistance telle qu’il ne reste plus aucun moyen de les ramener à leur état normal. Aussi, les personnes qui tiendront suffisamment compte du témoignage de l’expérience comprendront aisément que cette obstruction du foie dont l’opiniâtre permanence engendre l’hydropisie, peut quelquefois naître de l’altération occasionnée dans la masse humorale par des causes étrangères : altération dont le principal effet est d’empêcher la sécrétion de la lymphe et du sérum , comme aussi la libre excrétion de ce dernier; mais les exemples en sont on ne peut plus rares. D’un autre côté, on rencontre un grand nombre de cas où le désordre constitutionnel du sang serait, soit en général , soit en particulier, parfaitement à même de provoquer cet état pathologique, sans que pareil effet s’ensuive néanmoins ; si parfois on a l’occasion de l’observer, on le verra se produire avec tant de lenteur et de retard, qu’il sera raisonnablement impossible d’en déduire comme conséquence, qu’il y a là une puissance générale et immuable toujours capable d’amener de semblables résultats, d’une manière spécifique.

§ XV. La cachexie elle-même nous fournit une preuve irrévocable de ces faits. Ce n’a donc pas été sans motif que nous l’avons essentiellement distinguée de l’hydropisie ; mais elle en diffère surtout en ce sens que , bien que s’étendant à peu près également à la surfece univer-

selle du corps, persévérant pendant des années entières, produisant même le gonflement oîdémateux des parties inférieures, des pieds et des jambes, par exemple, elle n’arrive cependant jamais jusqu’à l’hydropisie : abstraction faite néanmoins du cas où, par un usage immodéré des martiaux, par un abus intempestif de remèdes excitants, on en viendrait à renverser l’ordre des choses et, partant, à provoquer des résultats rétrocessifs qui ne se seraient jamais produits d’eux-mêmes.

§ XVI. D’où nous concluons que, quoique la cachexie, comme l’hydropisie, puisse être favorisée, occasionnée et entretenue par un embarras quelconque dans l’issue des évacuations naturelles et habituelles, le phénomène morbide se passe toutefois d’une manière non identique, reconnaît un tout autre genre de causes et s’exécute par des actes, par un mode et dans un ordre absolument différents, en sorte qu’on peut généralement établir que la cachexie provient de certains épanchements, de certaines stagnations ou opplétions plus douces et plus légères qui , ayant leur point de départ dans le système de la veine-porte, refluent de là jusqu’au foie ; tandis que l’hydropisie ne saurait provenir de semblables causes , à moins que les mouvements morbides, s’exécutant avec une trop grande violence, ne s’emparent des viscères en question et ne les occupent avec une ténacité telle qu’ils en provoquent l’obstruction ou leur enlèvent enfin toute sensibilité organique.

§ XVII. Faisons observer ici que, dans les différentes autopsies que nous avons faites nous-même, nous avons souvent constaté l’induration des glandes mésentériques^ mais que ee phénomène ne s’est jamais manifesté sans être accompagné d’une couleur noirâtre fortement

« Voyei T. VIll, Commentaire CCXXXV.

prononcée, semblable en tous points à la couleur d’un sang caillé qui se dessèche ; couleur du reste on ne peut plus apparente sur ces glandes indurées. Or, ce genre de lésion démontre péremptoirement qu’un pareil état est moins l’effet d’un engorgement de nature séroso-muqueuse que d’un épanchement sanguin ou d’une interruption de la circulation générale dans ces organes. Tout le monde sait, d’ailleurs, que la couleur naturelle des glandes mésentériques est d’un rouge vermeil.

§ XVIII. Au reste, ce n’est pas là la seule différence qu’il y ait entre les causes et l’origine de ces deux affections ; il en existe encore une autre non moins remarquable : c’est que la cachexie provient, positivement, des hémorrhagies excessives et trop prolongées ; tandis que l’hydropisie vraie ne résulte presque jamais d’une cause de cette espèce, à moins que d’autres causes externes plus puissantes et principalement l’administration inhabile d’une médication astringente ne viennent concourir à son effectuation. Si nous disons Vhydropisie vraie, c’est que nous avons été amené à nous servir de cette expression par le soupçon bien fondé ou plutôt par l’assurance morale où nous sommes que le préjugé commun dont l’erreur est de regarder ces deux états morbides comme indissolublement unis , a aussi donné lieu à ces observations vulgaires par lesquelles on a conclu que Thydropisie a des causes habituellement identiques à celles de la cachexie.

I XIX. Toutefois, comme les choses ne se passent pas effectivement ainsi , tant au point de vue de la fréquence que des causes certaines et propres de Thydropisie, ee préjugé a surtout pour résultat non seulement d’embarrasser la pratique médicale, mais encore de jeter des doutes sur les observations cliniques. N’est-il pas vrai , en effet, que, dans Thydropisie vraie , la guérison

est très- difficile de nos jours, pour ne pas dire impossible à obtenir? D’où vient cela? sinon de l’habitude où

l’on est de confondre la cachexie avec l’hydropisie .

N’est-ce pas encore cette confusion qui donne lieu à ces sortes d’observations dans lesquelles on proclame çà et là des cas de guérison d’hydropisie, lorsqu’on n’a eu a traiter qu’une cachexie grave parfois, parfois même des plus simples ? Or, ce sont là tout autant de motifs pour nous convaincre, 1 “ qu’il n’est rien de plus raisonnable que de s’en tenir simplement à la véritable expérimentation et à la saine appréciation des faits pathologiques tels qu’ils se présentent dans l’ordre naturel ; 2° que c’est là, du reste, le seul et vrai moyen pour arriver à la bonne science médicale, soit pratique, soit théorique, c’est-à-dire à la véritable pathogénie, à l’historique raisonné, à l’étiologie réelle des maladies, aussi bien qu’à leur pronostic certain et à une saine thérapeutique ; 3“ qu’il est enfin bien plus rationnel de tenir compte des différences essentielles qui se trouvent dans le mode d’être ou d’agir des diverses espèces morbides, que de les confondre et de les prendre indifféremment les unes pour les autres ; de cette confusion, en effet, il ne peut résulter qu’erreur et insuccès.

§ XX. Ce sont là des faits amplement démontrés par l’expérience et l’observation-, mais ce n’est pas tout : le praticien prudent doit encore tenir compte d’une circonstance particulière à la cachexie ; c’est que cet état morbide se trouve singulièrement favorisé par la contexture lâche ou spongieuse de certains individus et par le mélange, dans la masse du sang, d’une grande quantité d’humeurs lymphatiques et séreuses qui constituent le tempérament vulgairement appelé phlegmatique ou phlegmatico-sanguin. Pareille constitution, en effet, contribue énormément à entretenir dans la masse sanguine une funeste quantité de cette humeur lymphatico-séreuse qui.

par sa mixtion avec le sang et par sa surabondance peut engendrer ou augmenter les opplétions et les engorgements morbides non seulement dans les viscères, mais encore à la surface de la peau dont les pores sont le principal émonctoire du sérum. — Voilà pourquoi les cachectiques et les hydropiques suent si rarement et n’ont que des émissions d’urine insignifiantes. — En outre, pour en revenir à nos premiers aperçus, si la filtration, la sécrétion et l’excrétion des humeurs ne s’opèrent plus d’une manière suffisante, il arrive que cette substance opplétive, devenant nuisible par sa quantité, forme, chez les individus dont nous avons parlé , des amas muqueux dont le séjour prolongé dans les parties organiques y donne lieu à des engorgements et à des gonflements ultérieurs.

§ XXI. Nous avons déjà, à l’article de l’hydropisie, dit en passant que Vanasarque pouvait être provoquée par une imprudente rétropulsion de la gale^; ce ne sera donc pas nous écarter de notre sujet que d’en faire mention d’une manière plus détaillée, en rapportant les faits circonstanciés tels que l’observation nous les a fournis.

C’est ainsi que nous avons été nous-même témoin des effets de cette rétropulsion chez de jeunes enfants de quatre à dix ans, à faide de pommades soufrées (en petite quantité cependant) grasses, adipeuses et employées intempestivement sur ces jeunes patients et même sur un jeune homme de 16 ans. Les uns et les autres avaient suivi dans leur maladie un régime passablement échauffant et avaient usé à l’intérieur de certains médicaments qui, en empêchant la transpiration, avaient provoqué un état œdémateux de toutes les parties du corps, c’est-à-dire un véritable anasarque, accompagné de désordres graves dans la respiration , du manque d’appétit, d’agitation et d’abattement général.

Nous nous rappelons encore qu’un jeune homme de 24 ans,

‘ VoyesT, VIIl, Commentaire CCXXXVI,

robuste, d’ailleurs , mais atteint d’une gale humide aussi abondante qu’importune, et habitant un appartement au rezde-chaussée qui n’avait pas été suffisamment chauffé durant les gros froids de l’hiver, fut pris d’un œdème des plus prononcés aux jambes et aux pieds, par suite de l’application d’un semblable onguent sur les parties inférieures, Ür, bien qu’il fût vrai que ce gonflement n’envahissait que la surface externe du corps et ne dépassait pas les membranes cutanées, il n’en est pas moins vrai qu’en s’abstenant d’une semblable rnédicamentation qui , pour des raisons plus intimes, paraît s’adresser plutôt à la cachexie, et qu’en se bornant à administrer des remèdes internes capables de chasser au dehors le virus galeux, sans provoquer la surexcitation des humeurs, on eût pu voir ces sortes d’engorgements disparaître en peu de temps et sans difficulté.

De l’œdème.

§ I. Pour nous V œdème diffère complètement de l’hydropisie et de la cachexie; tandis que, selon l’opinion généralement reçue, il n’est, d’une part, qu’une simple conséquence de l’hydropisie, constitue plutôt un symptôme qu’une maladie réelle, et que, d’autre part, au point de vue de la cachexie, on doit moins le regarder comme le degré suprême de cet état morbide que comme une nouvelle forme de dégénérescence organique. C’est pourquoi, en ce qui regarde sa causalité, nous dirons encore que l’œdème présente de notables différences avec la cachexie et l’hydropisie, soit relativement à sa production, soit relativement à son inhérence ou siège réel ^

D’après l’acception ordinaire du mot, Vœdème est le gonflement d une partie quelconque du corps, caractérisé par un remarquable empâtement. La partie tuméfiée

’ Voyem T. VllI, Commentaire CGXXXVII.

est en outre pâle, froide ou prompte à se refroidir, atone, molle en général au simple toucher et cédant même à une forte pression, de manière à conserver pendant quelque temps la petite fossette formée par l’empreinte du doigt. L’œdème occupe surtout les extrémités, les pieds principalement; il est ordinairement opiniâtre, difficile à dissiper, susceptible même d’acquérir un grand développement et de s’étendre sur une large sphère.

§ II. Or, de ce que la cause matérielle qui tend à produire l’œdème est identique à celle de l’hydropisie et de la cachexie; de ce que l’œdème est un état pathologique presque inséparable de l’affection hydropique et qu’il se manifeste aussi dans la période d’intensité de l’état cachectique ; de ce qu’enfm l’œdème simple, quoiqu’ayant un caractère propre à son début, peut , en s’accroissant et en s’étendant, dégénérer en hydropisie, est-on en droit de conclure qu’il y ait entre ces diverses affections une parité formelle, intime et prochaine de constitution et de causalité? Non, certes; car il n’y a entre elles qu’un rapport matériel et général : nous voulons dire que, dans la formation primitive de l’œdème, il existe bien certainement un épaississement de l’humeur séroso-lymphatique capable d’enrayer sa libre circulation ; mais cette coagulation prend simplement naissance dans la partie externe et s’y développe plus ou moins, à la longue, par le concours de circonstances purement extérieures, tandis que la cachexie et l’hydropisie tirent non seulement leur origine de causes plus intimes, mais fixent encore plus spécialement dans les viscères internes le siège de leur foyer primitif dont l’énergie, de plus en plus puissante et opiniâtre, peut amener les périls les plus imminents, comme les plus graves conséquences.

§ III. Les principales causes aptes â engendrer l’œdème simple et isolé sont : 1" les refroidissements hu-

mides, profonds et prolongés des extrémités, des pieds principalement (le froid est, en effet, de nature à produire de semblables résultats sur les parties qui y sont exposées) ; 2" la séparation de la portion subtile du sang d’avec ce qui constitue les tumeurs chaudes et diffuses (appelées par les anciens phlegmons ou encore mieux érysipèles tièdes) ; phénomène qui , par la permanence de l’humeur séroso-lymphatique , forme ces sortes d’engorgements œdémateux. Nous avons des exemples de ce fait dans les cas où une pression tensive des cuisses, trop forte et trop prolongée, interromprait le retour normal des humeurs qui remontent des parties inférieures de la jambe et déterminerait ainsi l’œdème des pieds. C’est ainsi qu’un long exercice à cheval , alors que la largeur du dos de l’animal obligerait le cavalier à tenir les jambes trop écartées, provoque presque toujours un accident semblable.

Toutefois, si on examine la chose à fond, on s’apercevra aisément que cette cause (n’étant pas assez puissante en elle-même) tient son efficacité du concours des deux autres conditions que nous venons de mentionner ; hors le cas, néanmoins, où il y aurait chez l’individu une prédisposition naturelle suffisamment énergique pour favoriser cette incommodité; tel est , par exemple, un tempérament phlegmatique.

§ IV. On a des exemples du funeste effet de la première cause (le froid humide) chez ces femmes qui, pour laver leur linge ou pour le rafraîchir à un courant quelconque , restent trop longtemps les jambes dans l’eau. Les conséquences de la seconde cause (le retrait de la portion subtile du sang des tumeurs diffuses) se produisent souvent par l’habitude où l’on est de lotionner avec de l’alcool camphré les tumeurs phlegmoneuses. Par ce moyen, en effet, la rougeur disparaît vite, mais l’on

s’expose aussi à provoquer un gonflement œdémateux , souvent des plus opiniâtres et rebelle à toute curation.

g V. Paracelse affirme — et ce n’est certes pas sans fondement — que les blessures sont généralement suivies d’œdème, ou, pour nous servir de son expression, à'undimie des parties lésées, lorsque, dans le but de guérir la plaie, on expose le membre à un refroidissement, soit naturel, soit artificiel, mais trop intense. C’est là ce qui arrive infailliblement, sinon de suite et d’une manière immédiate, du moins quelque temps, parfois même assez longtemps, après la guérison.

Nous ne parlons pas iei de ces tumeurs inflammatoires et suppurantes qui , ne trouvant pas une voie assez libre d’écoulement , se loealisent tantôt dans la région de la blessure, tantôt dans les parties contiguës. — Nous dirons pourtant que, lorsque ces tumeurs ne se terminent pas par suppuration, elles finissent ordinairement par s’indurer et prennent une consistance réellement œdémateuse. — En général, il n’est pas vrai qu’il se forme un œdème autour des plaies et des blessures; mais il se manifeste le plus ordinairement auprès des collections phlegmonoïdes produites par les blessures ; il leur succède surtout d’une manière presque absolue.

§ VI. On doit regarder comme une variété toute particulière de ce genre de tumeurs une espèce de congestion œdématoïde et phlegmonoïde qui , par suite d’une apostase fébrile, se manifeste aux deux pieds à la fois, souvent même à un seul de ces membres : congestion dont l’apparition est tantôt prompte ou subite, à l’approche des jours critiques , tantôt lente , tardive et successive, durant d’autres époques plus éloignées. Néanmoins, il est vrai de dire que ces sortes d’œdèmes phlegmoneux sont d’habitude extrêmement rebelles, s’enracinent même très-profondément et ressemblent par là plutôt à l’hydropisie qu’à l’œdème simple et fixe.

Parmi les nombreux [exemples que nous avons de ce genre d’état morbide, nous en signalerons seulement deux assez remarquables.

I. Un homme de 50 ans envii-on était sous le coup d’une fièvre des plus aigufis, laquelle, provoquée par une grande terreur et de profondes angoisses morales, avait été précédée trois ou quatre semaines auparavant d’une fièvre, intermittente il est vrai , mais ardente et s’exerçant sur un tempérament on ne peut plus sanguin. Or, cette dernière fièvre avait été coupée à son troisième paroxysme; en outre, le patient était très-agité, tant à cause de sa complexion sanguine qu’à cause de son naturel impatient, de son caractère soucieux et des contrariétés qui assiégeaient son esprit. Toutefois, c’était plutôt langueur, chez lui, que faiblesse réelle; la marche du mal était même si lente et si modérée, que son état semblait exclure le danger d’un fâcheux dénouement. Mais aussi, il faut dire que depuis 7 jours environ ce patient n’était pas allé à la garde-robe ; ce qui le détermina à prendre le septième jour un laxatif dont l’efficacité ne provoqua pas plus de trois selles. Deux heures à peine s’étaient écoulées après l’administration de ce remède, qu’il survint dans toute fétendue de l’une des deux jambes un gonflement remarquable qui se porta, dans un sens diamétralement contraire à toutes les lois physiques, sur le pied de la jambe non malade, où il persista toujours sans espoir de guérison.

De semblables enflures surviennent facilement dans le cours des fièvres aiguës et diffèrent de l’œdème simple par une rougeur incessante et par une chaleur tantôt continue , tantôt intermittente ; néanmoins , quelque temps après leur apparition , elles offrent souvent cette mollesse œdémateuse qui conserve l’empreinte des doigts; plus tard aussi , après certaines secousses purement naturelles, les particules vraiment sanguines disparaissent, sans difficulté locale, de la tumeur qui prend alors le caractère franc de l’œdème.

IL Une femme de 30 ans — quoiqu’habituée, d’ailleurs, à ces sortes d’émotions — avait eu à supporter pendant ses couches de grandes contrariétés qui lui causèrent diverses sensations de colère, d’anxiété et de frayeur; six semaines après sa délivrance, elle tomba, par suite d’une cause semblable, dans une lièvre érysipélateuse aiguë et profonde, qui ne dura cependant pas très-longtemps, car, à la fin de la semaine, l’ardeur s’évanouit peu à peu et la malade en conçut non seulement un légitime espoir, mais encore , comme d’ordinaire, une assurance trop prématurée de guérison. Vers l’après-midi, cette dame — d’une condition très-honorable — ayant reçu la visite de quelques-unes de ses amies , voulut passer sa robe de chambre afin de recevoir les visiteuses^ assise sur son lit, conformément aux usages de nos contrées. Mais elle ne se contenta pas de cela faire ; elle demeura plus de 2 heures, assise sur le bord de sa couche, garnie d’un bois de lit placé en travers, les jambes pendantes au dehors et les jarrets appuyés sur le rebord de ce bois , de manière, vu sa petite taille, à arrêter la circulation du sang dans les gros vaisseaux des parties inférieures. Après que ses amies furent sorties, se sentant fatiguée d’avoir si longtemps parlé et gardé cette position, elle demanda à se remettre au lit ; mais quel ne fut pas son étonnement , quand elle vit sa jambe gauche extrêmement enflée. Dans son chagrin , elle envoya quérir de suite un autre médecin (celui qui la soignait d’habitude s’étant absenté pour un voyage). Le nouveau praticien, homme sage, s’abstint de tout moyen violent capable de dissiper trop vite le gonflement œdémateux; il se contenta de prescrire des lotions camphrées à l’aide desquelles la rougeur de la peau disparut;... mais l’œdème demeura tel quel, sans diminuer en rien de son volume primitif. Cependant, des remèdes convenables furent administrés à l’intérieur le lendemain et les jours suivants, etc., jusqu’à ce qu’enfin la tuméfaction encore récente s’évanouit peu à peu au bout de 14 jours : l’enflure n’aurait pas même laissé de traces, sans l’impatience de la malade qui , ne pouvant attendre la guérison complète d’un reste d’œdème au talon , se mit à marcher, des journées presque entières : ce qui fit que cette partie resta enflée beaucoup plus longtemps et que l’œdème menaça

même plusieurs fois de prendre de nouveaux développements ‘ .

§ VII. II nous a été donné de constater à cet égard un fait digne d’intérêt : certain praticien avait l’habitude d’employer indistinctement dans toutes les fièvres aiguës un remède unique, Vesprit de corne de cerf. Or, qu’arrivait-il? c’est que ce remède entraînait toujours après lui l’œdème des pieds : si bien que ce médicastre, s’appuyant sur le phénomène lui-même, s’efforçait, pour justifier sa conduite, de persuader aux malades soumis à ses soins, que les choses ne pouvaient pas mieux se passer que de cette manière : « Die krankheit ziehet %u den füs~ sen hinaus; » puisque, par le moyen de son remède , le mal chassé des parties les plus nobles venait se localiser aux parties les plus infimes, etc.

Il est bien certain, néanmoins, qu’il y a des tumeurs œdémateuses de ce genre qui ont leur principe ou leur cause occasionnelle dans l’intérieur du corps ; elles sont même, sous bien des rapports, plus pernicieuses que celles qui , ayant une cause externe apparente, sont franchement isolées, simples et localisées à la partie qu’elles affectent.

§ VIII. Quant à V étiologie de l’œdème, on peut affirmer qu’elle a sa raison d’être dans les vices réciproques des humeurs et des parties, c’est-à-dire tant dans l’épaississement muqueux des humeurs que dans le relâchement de la tonicité organique. En effet, si, d’une part, cette viciation de la masse humorale provient presque immédiatement de l’énergie de causes directes (c’est-àdire d’un refroidissement soit actuel, soit potentiel, provoquant la disparition de cette portion du sang qui entretient la fluidité et la chaleur vitale des humeurs

‘ royen T. VIll , Commentaire CCXXXVIII.

mucido-séreuses) ; d’dutre part aussi, l’affaiblissement et le relâchement des parties solides qui contiennent ces humeurs favorisent la tuméfaction provenant déjà du défaut de consistance des liquides qui séjournent dans ces parties, tant à cause de leur nature aquoso-muqueuse que d’un manque réel de cet élément sanguin qui, foyer du calorique vital, entretient la fibre organique dans un état proportionné de siccité normale et donne aux membres cette énergie tonique dont la présence se traduit par un sentiment général de chaleur naturelle.

g IX. En effet, bien que, dans un corps à l’état de santé, une sensation de froid ait une vertu plus puissante qu’une chaleur modérée pour accroître l’énergie vitale, à cause du resserrement tonique qu’elle produit dans l’organisme; cependant, comme la sensibilité se trouve grandement affaiblie lorsque l’état de mollesse et de flaccidité fibrillaire est la suite d’une trop grande humidité ; pour ces motifs, ainsi que cela arrive pour l’œdème, le froid local de la partie tuméfiée — perçu d’une manière directe par ceux qui y portent la main , et dont le patient lui-même peut s’assurer — ne procure à ce dernier aucune sensation réelle à l’endroit qui est le siège du mal.

g X. Or, s’il est vrai de dire qu’au point de vue de sa description et de sa conception théorique , cet état pathologique semble n’offrir aucune difficulté non seulement pour le diagnostic, mais encore pour les indications à remplir et pour le choix ou l’application des remèdes propres à combattre ces désordres ; il est bon de faire remarquer cependant que, dans la pratique, les effets ne répondent pas toujours d’une manière aussi précise à l’espoir qu’on avait cru pouvoir fonder, soit sur la nature et l’énergie réelle des médicaments, soit sur le caractère même de la maladie.

304 OEUVBES DE STAHL.

§ XI. Il nous reste encore à examiner ici une condition toute particulière des tumeurs œdémateuses qui exige, non seulement dans la pratique, mais encore dans la théorie, une attention et une appréciation aussi sage que circonstanciée : c’est que celles de ces tumeurs qui , par un ébranlement de la partie, prennent un développement considérable, ne quittent jamais, sans compensation, la place qu’elles ont occupée; à tel point que, lorsqu’elles abandonnent subitement leur siège primitif, laissant la région affectée complètement libre, elles se transportent aussitôt vers l’intérieur du corps et se localisent sur les viscères, de manière à faire naître les plus graves embarras, parfois même le gonflement de l’abdomen ou tout au moins des hypocbondres et de l’épigastre. Il n’est pas rare enfin de voir, à cette occasion, survenir l’hydropisie par suite de l’obstruction de ces parties, à cause de la violence des mouvements constricteurs et de la quantité de la matière épanchée.

§ XII. Ces phénomènes, à coup sûr, demandent une tout autre étiologie que l’étiologie confuse des pathologistes de notre époque; car il n’y a pas lieu d’invoquer ici un vice de consistance des humeurs et, partant, leur inaptitude naturelle à quitter la partie dans laquelle s’est primitivement formée la tumeur; attendu que, par le fait, cette tumeur se montre assez mobile pour abandonner son siège avec autant de promptitude que de facilité. — En outre, si , à l’aide d’une médication basée sur une pareille étiologie, on peut donner à ces parties assez d’énergie pour pouvoir, comme par un effort impétueux, chasser l’humeur qui s’y était localisée; pourquoi ne pourrait-on pas, en continuant les mêmes moyens qui leur ont rendu leur fermeté et leur solidité primitive, empêcher la tumeur une fois dissipée de se reproduire ailleurs ?

§ XIÏI. 11 est donc vrai que le fondement réel de la eu-

ration méthodique de ces sortes d’affections consiste dans l’attentive considération et l’exacte appréciation de tous les symptômes qui s’y rattachent. De cette manière l’on discernera d’abord avec habileté la réalité des faits fournis par une exacte observation pratique et expérimentale, et l’on s’appliquera ensuite à découvrir quels sont les remèdes les plus propres à provoquer la résolution , l’ébranlement , la destruction , la modification radicale et l’élimination de ces engorgements. Et cela, non en s’appuyant uniquement sur des opinions vagues , des traditions frivoles ou des ordonnances copiées çà et là sans discernement, qui n’ont de nouveau que les éloges mensongers dont on a soin de les orner et sur lesquelles il n’est pas permis de fonder la moindre espérance; mais bien en suivant une méthode rationnelle et expérimentale solidement établie sur une observation soit personnelle, soit étrangère, mais sincère et qui ne nous promettra pas des succès plus satisfaisants qu’il ne sera possible d’en obtenir.

C’est ainsi qu’on comprendra enfin combien il faut être circonspect dans l’appréciation de l’énergie causale des affections œdémateuses, afin de ne pas s’exposer, en en jugeant trop à la légère, à se trouver en opposition formelle avec la réalité expérimentale des faits.

§ XIV. Une chose qu’il convient encore d’étudier soigneusement en pareille circonstance, c’est la direction des humeurs vers certaines parties spéciales de l’économie corporelle, c’est-à-dire suivant le langage des anciens, vers les parties les moins nobles, dans la véritable acception du mot. Ils font donc preuve d’une grande rectitude de jugement, les patients et surtout les médecins qui , ne pouvant plus se dissimuler la fausseté des opinions vulgaires sur la puissance de la matière médicale et se trouvant en présence de tumeurs œdémateuses refoulées à T. V.

l’intérieur, ne se laissent pas leurrer par le vain espoir d’une prompte guérison au moyen d’une médication soit évacuante, soit altérante ou dissolvante et n’ont qu’un seul désir, celui de pouvoir ramener ces accumulations et ces stagnations séroso-muqueuses , des parties internes vers la région externe où sc trouvait leur siège primitif.

§ XV. C’est pourquoi dans les œdèmes, dans ceux du moins qui sont de vieille date ou passés a l’état d’habitude, il est opportun d’examiner avec soin ce qu’il convient d’attribuer à la congestion opiniâtre des humeurs et la part qu’il faut faire à la contention permanente qui s’opère, non en passant , mais d’une manière durable à l’entour des organes où l’œdème a établi son siège. Les plussensibles des tumeurs œdémateuses sont celles qui, formées par apostase à la suite des fièvres, se sont fixées sur un seul membre (sur une jambe, par exemple), et ont été, dès le principe, à raison même de cette fixité^, rebelles à l’emploi réitéré de médicaments convenables. Prétendre, d’ailleurs, vouloir déplacer ou dissoudre, surtout par une médicamentation externe, ces tumeurs œdémateuses, ce serait là une pratique d’autant plus inconvenante et téméraire que ces tumeurs, dont la disparition s’est opérée d’une manière spontanée, sans désordre apparent et sans cause appréciable, entraînent toujours après elles un danger certain; en sorte que les patients qui ont été les sujets de pareille expérimentation, doivent inévitablement s’attendre tôt ou tard à voir se produire en eux une autre maladie, devenue dès lors imminente L

§ XVI. Quelle que soit la différence spécifique qu’il faille admettre entre les parties atteintes d’œdème, selon qu elles sont intérieures ou nobles, et extérieures ou moins nobles ; quel que soit aussi le mode d’altération

Voyes T. YIII, Commentaire CCXXXIX,

d’une seule et même partie, il n’en faut pas moins reeonnaître qu’il y a un rapport générique entre ces variétés morbides : rapport qui se manifeste surtout dans la disposition que possèdent naturellement ces tumeurs à se reproduire de nouveau, à ne jamais disparaître entièrement de l’organisme, alors même que, par un moyen discussif quelconque, on les a éloignées de leur siège primitif. En effet, s’il arrive parfois que ces tumeurs se déplacent et abandonnent un organe externe à fibres épaisses et étendues, ce n’est qu’à la condition de se refouler vers des viscères internes, d’une texture plus délicate et d’une capacité plus limitée ; alors, ce qui a pu subir une atténuation suffisante pour être parfaitement à même de se faire jour à travers des méats plus capaces, ne trouve plus la même facilité de rompre ses barrières dans les régions délicates et à fibre ténue où la nouvelle tumeur s’est localisée : aussi , à raison même de la quantité de l’engorgement, ces mêmes régions sont-elles menacées d’altérations ultérieures non moins graves que rebelles et pernicieuses ^ .

§ XVII. A notre avis, les précédentes considérations peuvent parfaitement suffire pour nous faire connaître l’histoire véritable de ces affections et pour nous montrer qu’elles sont ordinairement la conséquence de la suppression anormale des évacuations sanguines naturelles qui sont toujours utiles et même nécessaires, sous certains rapports-, telles sont, par exemple, les menstrues chez la femme. Cette conséquence est surtout habituelle, lorsque la suppression s’opère par des moyens artificiels... Mais, pour en revenir à notre thèse, en voilà , croyons-nous, bien assez pour ne pas laisser ighorer les divers rapports de causalité qu’ont entre elles les diverses espèces morbi-

Voye% T. VllI , Commentaire CCXL.

des œdémateuses , tant au point de vue de leur production que de leurs nuances différentielles.

On ne nous reprochera pas, non plus, d’avoir placé ici cette étude appréciative, plutôt que de l’avoir rangée parmi les congestions , si l’on veut bien considérer : 1 “ au point de vue pratique, que la médecine pourra ainsi tirer un meilleur parti de la connaissance de ces états morbides et éviter par là de funestes aberrations dans lesquelles, sans cela, elle serait exposée à tomber; 2” au point de vue théorique, que la première source de l’hydropisie, comme de l’œdème, est dans l’obstruction (accidentelle et étrangère à l’affection) des voies, et dans l’épaississement successif des humeurs, plutôt que dans une pure et simple congestion , circonstance exceptionnelle et tout à fait secondaire, qui ne doit être invoquée qu’en des cas rares et beaucoup moins graves.

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