‹ Œuvres médico-philosophiques et pratiques de G. E. Stahl... traduites et commentéesChapitre 11 sur 23 · DES HÉMORRHAGIES INCONGRUES OU ANORMALES · texte numérisé non relu

DES HÉMORRHAGIES INCONGRUES OU ANORMALES

§ I. C’est par une série d’observations pathologiques dignes de la plus haute considération , que nous avons été amené à traiter séparément ici des hémorrhagies anormales et à établir une distinction réelle entre les maladies normales et les maladies anormales, distinction que nous recommandons instamment à la sollicitude et à l’attention des savants.

Les médecins qui s’attachent particulièrement à l’étude expérimentale de la clinique, appellent maladies normales ou congrues, celles qui sont en parfaite harmonie

avec les dispositions générales du corps, le tempérament proprement dit, le sexe et Page principalement, soit qu’elles proviennent de causes externes, soit qu’elles aient été engendrées par d’autres affections antérieures, soit enfin qu’elles doivent leur origine à l’usage divers des choses non naturelles. Toute maladie survenue en dehors de ces conditions devra donc être regardée comme insolite, incongrue ou anormale.

§ II, Or, comme parmi ces dernières les plus fréquentes sont celles qui ne concordent pas avec l’âge du sujet ; comme aussi nous avons déjà, en leur temps, tracé l’historique et fait l’étude raisonnée des hémorrhagies, selon les divers âges de la vie humaine ; comme enfin , c’est cette même condition des âges qui constitue en général la principale difficulté de l’issue hémorrhagique et qui amène le plus de variations dans les résultats, il nous a paru logique de faire reposer notre présente étude touchant les hémorrhagies insolites sur une pareille considération , attendu qu’elle nous fournira d’elle-même une appréciation plus claire des raisons causales.

§ III. Ainsi, il arrive souvent que les personnes jeunes éprouvent des hémorrhagies qui ne devraient, selon le cours ordinaire de la nature, se manifester que chez les vieillards; et réciproquement, on voit, chez des personnes avancées en âge, se déclarer des évacuations sanguines, qui sont l’apanage hahituel de la jeunesse.

Dans la première catégorie, nous citerons certains enfants du sexe féminin qui éprouvent des flux sanguins par les organes génitaux ; nous connaissons même , à cet égard , deux exemples dans lesquels ces éruptions se faisaient avec autant de régularité que si c’eût été une véritable évacuation menstruelle. On voit même parfois l’enfance, l’adolescence surtout et l’âge de la puberté sujets à de véritables et franches hémorrhagies qu’on ne

peut vraisemblablement pas regarder comme symtôma-

tiques.

Dans la seconde catégorie, nous classerons les hommes faits, les personnes âgées, les vieillards meme qui sont tourmentés par de réelles épistaxis; quelquefois aussi, mais plus rarement, par de vraies hémoptysies. Enfin, on a pu constater chez des femmes déjà vieilles, des flux de sang par l’utérus , qui avaient souvent la régularité périodique des menstrues, ou du moins s’en approchaient beaucoup ; comme aussi , bien des fois ces écoulements se manifestaient sans ordre ^ .

§ IV. Parmi les enfants des deux sexes chez qui se manifestent des hémorrhagies anormales et qui meurent avant d’avoir atteint l’âge de puberté ou de maturité, le plus grand nombre se trouve du côté du sexe masculin; les femmes, au contraire, semblent jouir d’une espèce d’immunité à cet égard , — du moins d’après ce qu’il nous a été donné d’observer par notre propre expérience. — Quant aux adolescents que nous avons vus sujets à de véritables éruptions hémorrhoïdales, depuis la puberté jusqu’à 20 ou 24 ans, même par suite de dispositions héréditaires, nous pouvons affirmer qu’ils n’ont jamais éprouvé ces évacuations d’une manière régulière, ni modérée et qu’ils ont été tourmentés de très-bonne heure, à. la suite de ces pertes insolites, par des affections sciatiques et goutteuses. Souvent môme — tout en laissant à des médications imprudentes leur bonne part dans ces douloureuses perturbations, — nous avons eu l’occasion de constater que les individus sujets à de pareilles anomalies portaient en eux, jusqu’à un âge très-avancé, des prédispositions sans cesse imminentes à la podagre, d un caractère violent et désordonné. Nous nous souve-

* royex T. Vlll , Commentaire CCXü.

nous également d’avoir observé que plusieurs de eeux qui , dès leur bas âge ont été sujets à ces anomalies morbides, n’ont pas dépassé la quarantaine ou ont atteint la cinquantaine tout au plus. En général , ils étaient, les uns et les autres, toujours valétudinaires et si faibles qu’ils ne pouvaient se livrer à aucun genre d’occupation ^

§ V. Quant aux personnes avancées en âge qui, en dehors de la période critique, éprouvent des hémorrhagies vers les parties supérieures, des épistaxis principalement, on peut dire que, si elles ont continuellement gardé cette habitude et si , dans leur jeunesse, elles ont eu à subir fréquemment de semblables évacuations, elles ne sont pas exposées à d’aussi profondes et à d’aussi nombreuses perturbations morbides que les personnes qui ne se trouvent pas dans ces dernières conditions. Mais, si de pareilles gens ne sont pas atteints de maladies remarquables ; il n’en est pas moins vrai que lorsque des individus âgés, qui , sans être sujets aux hémorrhagies habituelles, viennent seulement (à l’occasion de la suppression d’autres flux sanguins plus naturels) à éprouver des épistaxis, ils les subissent de la manière la plus immodérée. Ce sont là des faits que nous avons observés et sur lesquels nous reviendrons bientôt, d’une manière plus détaillée.

§ VI. Les évacuations utérines, qui reparaissent chez les vieilles femmes, sont regardées, même par le vulgaire, comme d’un très-mauvais augure et comme le signe avant-coureur de la brièveté certaine de l’existence, aussitôt après la disposition de cette anomalie. C’est là un pronostic qui se réalise assez généralement, à moins que, par une habile médication et des remèdes efficaces, ces écoulements ne prennent, à temps opportun, une

Voyez T. VllI , Commentaire CCXLII.

terminaison favorable et paisible ; ces flux peuvent, du reste, arriver à bonne fin par l’emploi si commun aujourd’hui. des astringents, ou par d’autres moyens non moins énergiques.

g VII. En résumé, il en est des hémorrhagies comme de toutes les autres affections; plus elles sont anormales, plus elles sont une source féconde de graves et nombreuses incommodités, soit à cause de l’énorme quantité de sang qui s’échappe, soit à cause de sa mauvaise qualité, dont les effets sont beaucoup plus insolites que ceux qui se produisent lors d’une hémorrhagie périodique. Exception faite néanmoins du cas où elles persisteraient dans leur caractère général; elles ont alors les mêmes résultats qu’elles avaient précédemment, et occasionnent des affections subalternes de la même espèce.

g VIII. Pour ce qui est des causes efficientes de l’anomalie des évacuations sanguines, la plus certaine et la plus efficace à nos yeux est celle qui provient d’une disposition héréditaire ; dans la jeunesse principalement et même dans un âge encore plus tendre. Il est vrai qu’au moyen de certaines étiologies hypothétiques, aujourd’hui en vogue dans la science médicale, où elles n’ont absolument aucun droit de domicile , on peut supposer que des circonstances adventices, comme l’intervention de maints, remèdes énergiques, sont capables de provoquer, en dehors de toute raison d’âge , des évacuations sanguines intempestives et spécifiques, pour ainsi parler; mais, outre que le principe fondamental des résultats ultérieurs est très-chanceux, outre que l’efficacité spécifique des emménagogues — ce sont les agents que l’on emploie généralement en pareil cas — est quelque chose de trèsincertain , il est positivement très -rare de voir se réaliser un dénouement qui , de prime abord , aurait pu paraître possible.

§ IX. Aussi, nous ne nous rappelons jamais avoir entendu dire, ni avoir vu nous-même que des hémorrhagies utérines aient été occasionnées, chez de toutes jeunes filles, dans leur bas-âge et leur enfance, par l’usage de la myrrhe, bien que cette substance, comme nous avons pu le constater bien des fois, eût été administrée à de fréquentes doses, souvent même très-fortes , chez ces petites filles. On peut en dire autant du flux hémorrhoïdal que l’emploi de cette substance résineuse est impuissant à provoquer, à moins qu’on n’en fasse l’essai sur de jeunes sujets héréditairement prédisposés à ce genre d’affection , ou qu’on ne l’administre en trop grande quantité. A ce propos, voici une observation qui mérite d’être rapportée :

Un jeune homme de 23 ans avait ouï dire qu’un certain médecin , coryphée enthousiaste de la chimiâtrie, (en vogue de son temps) s’était habitué à prendre, une fois par an, une dose énorme d’à peu près 180 gouttes de l’élixir P. P. [préparation de Paracelse)-, prophylactique puissant qui, assurait-on, lui rendait sa jovialité juvénile et le mettait à l’ahri de toute maladie. <•< Wider die krankheiten sich [este zu machen. •> Or, notre jeune étourdi qui affectait les airs d’un demi-savant, se mit dans la tête d’imiter ce médecin et de faire sur lui l’expérience d’un pareil secret : il faut dire qu’il était d’un tempérament phlegmatico-sanguin et qu’il avait néanmoins joui jusque-là d’une santé florissante. C’est pourquoi , après avoir fait son imprudente épreuve, il se sentit bientôt atteint, dans les hypochondres, la région précordiale et tout le reste du corps, d’une expansion violente et subite de la masse sanguine. Le lendemain même, il vit surgir chez lui des hémorrhoïdes borgnes en abondance, excessivement développées et accompagnées des douleurs les plus cuisantes et les plus opiniâtres ; incommodité fâcheuse dont ce jeune homme eut à subir tout le reste de sa vie les fréquentes atteintes ! C’est même à cette occasion que nous en avons appris les détails de sa propre bouche... Nous nous permettrons d’ajouter ici que l’usage fréquent d’un pareil élixir provoque encore plus facilement,

chez les adultes moins jeunes, la même dilatation des veines hémorrhoidales et favorise beaucoup plus aussi l’apparition du flux hémorrhoïdal.

§ X. La marche de ces flux intempestifs est du reste anormale, sans frein, pour ainsi dire, étrangère à toute retenue, à tout ordre régulier et plutôt aetuellement porté que simplement prédisposé à l’immodération ou à l’excès.

Il se manifeste même , ehez des personnes plus avaneées en âge, des flux anormaux qui, soit par l’exeès et l’irrégularité de l’évacuation elle-même, soit à eause des obstaeles apportés à leur libre eours, sont souvent la source de plusieurs sérieuses maladies.

Il y a quelques jours à peine, nous avons eu l’occasion de constater la vérité de nos assertions, sur deux individus qui avaient déjà passé la cinquantaine ; ils jouissaient tous les deux également d’une santé florissante, d’un bon tempérament et d’une saine constitution ; mais ils menaient une vie fort peu active et s’adonnaient en outre aux boissons spiritueuses. Les variations du temps et des saisons semblaient même favoriser ce commun penchant qui avait fait de ces deux hommes une paire d’amis. Ils éprouvèrent, l’iin et l’autre, vers la tête, des congestions en quelque sorte épidémiques, dont la conséquence fut un état anginoïde de la gorge , le gonflement des parotides et des appesantissements aussi violents qu’opiniâtres. L’un d’eux était sujet à d’abondantes hémorrhagies nasales qui duraient plusieurs heures et lui faisaient perdre une énorme quantité de sang ; l’autre ressentait depuis quelques années un grand essoufflement, avait une respiration courte, saccadée et souffrait d’un vif resserrement aux régions hypoehondriaques, dont les atteintes redoublaient surtout d’intensité après quelque inquiétude morale, au point que la douleur lui arrachait des plaintes et qu’il attribuait la difficulté des respirations à l’hypochondric ; il était en outre affecté d’un si profond abattement et d’une si insurmontable tristesse d’âme qu’il ne pouvait s’empêcher de verser des larmes. Or, il fut assez heureux pour voir se déclarer au milieu de ces souffrances, un flux hémorrhoïdal vraiment salu-

taire ; il se fit, en outre, pratiquer quelques saignées, et, cinq ou six mois après, d’abondantes évacuations, il ne ressentit plus les attaques de son affection asthmatique : il éprouva même un soul^ement réel dans ses tourments mélancolicohypochondrlaques. Quelques années plus tard, ayant encore été en butte à des inquiétudes morales et ne sachant pas, du reste, se priver de Fusage des boissons alcooliques, il encourut une fièvre hectique qui le conduisit à sa perte, malgré les vaines et infructueuses tentatives qu’il avait faites pour se soulager, à l’aide de certains élixirs stomachiques et cordiaux , composés même de piquants aromates résineux et d’huiles essentielles, mais non moins illusoires pour cela.

Quant à son ami , l’épistaxis qu’il éprouva fut si abondante, que le sang coula presque sans interruption depuis 8 heures du matin jusqu’à 6 heures du soir; puis ayant fait usage d’un remède sympathique, il tomba en lipothymie. La cause de cette énorme perte de sang par le nez fut en partie la cessation d’un flux hémorrhoïdal habituel qui, depuis 3 ans environ , faisait défaut chez cet individu.

Nous pourrions encore rappeler ici l’exemple que nous avons rapporté ailleurs d’un individu qui , habitué dès longtemps à des évacuations hémorrhoïdales et se livrant à l’usage des boissons fortes, à mesure que le flux diminuait peu à peu, fut subitement pris de vertiges alarmants qui furent bientôt dissipés par la pratique de la saignée.

Un autre fait qui mérite encore d’être mentionné, c’est celui qu’on lit dans les observations de Salmuth. Il y est question, d’un individu qui , après un long arrêt des hémorrhoïdes, se vit atteint d’une intolérable céphalalgie dont il eut le bonheur de se délivrer en provoquant le retour de l’écoulement hémorrhoïdal , au moyen de l’euphorbe *, pris en pillules.

§ XI. Or, si l’on avait, en des cas semblables, la témérité de provoquer la répression immédiate, violente et directe des évacuations sanguines; ou bien, si , par une négligence coupable ou par une imprudente appréciation , on ne tenait aucun compte de l’importance

Voyex, T. VIII, Commentaire CCXLIII.

d’un allègement du sang, qu’en résultera! t-iP?,.. Nous l’avons assez dit. Avis seulement aux praticiens qui vien^ dront après nous, de porter sur ce point l’attention la plus sérieuse : c’est même pour ce motif que nous ajoutons à ce traité l’étude de la même question, présentée sous un autre point de vue.

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