DES DÉFECTUOSITÉS DES MOUVEMENTS
§ I. Nous éviterons d’être prolixe en cette matière ; mais nous n’en poursuivrons pas moins notre idée fixe et immuable, savoir : que, en dehors de l’étude seule des rapports que les mouvements qui se font dans le corp sont avec les destinations et les raisons organiques ou finales, toute étiologie basée sur un autre fondement n’est que futilité . comme aussi tout ce qu’on rapporte du mouvement désordonné des esprits est non-seulement étranger à toute saine
théorie en général, mais encore de la plus grande stérilité, en ce sens que rien, dans cette conception, ne s’accorde ni avec l’étonnante rareté du fait, ni avec les conditions et les proportions de toutes les autres circonstances des phénomènes morbides.
§ 11. 11 s'ouvrirait devant nous, pour confirmer cette vérité, par le moyen de l’antithèse, un champ beaucoup plus vaste encore que la vaste étendue des absurdités en vogue dans l’école, à propos du vrai caractère de cette catégorie d’affections; mais nous n’aurons garde de sacrifier ni notre temps, ni notre peine à débrouiller de semblables misères, il suffira de faire remarquer simplement ce qui nous paraît le plus indispensable. Or, avant tout, c’est V infréquence étonnante des principaux mouvements défectifs : la paralysie, par exemple, est quelque chose de si rare que c’est à peine si, sur dix mille et même sur cent mille individus, on voit un seul paralytique.
§ III. En outre, la paralysie n’est presque jamais le résultat de ces causes frappantes, graves et énergiques, que l’on ne doit pas plus attribuer, comme les systématisateurs ont l’habitude de le faire, à l’obstruction des nerfs et à l’arrêt de l’influx des esprits vitaux, qu’à ces circonstances accidentelles qui frappent les yeux du vulgaire. Est-ce que, par hasard, tout paralytique subit les premières atteintes de son mal sous l’influence du froid rigoureux de l’hiver ? Ne voyons-nous pas au contraire les autres hommes passer, dans leur vie, un nombre indéfini d’hivers, sans éprouver de maladies, malgré les surprenantes et incommodes variations de température de cette saison rigoureuse ? Si donc nous établissons une simple comparaison entre cette vérité et les autres imputations que l’on accorde gratuitement à la paralysie, il n’est pas un seul homme, même parmi les gens de la
campagne ou les gens du peuple, assez stupide pour ne pas reconnaître qu’il doit y avoir là une tout autre eause occulte, capable de foire éprouver aux malheureux patients des maux si affreux et si nuisibles, alors qu’il n’arrive rien de semblable à l’innombrable multitude des mortels.
§ IV. C’est iei le lieu de rapporter cette plaisante observation de Gédéon Harvée, par laquelle (in The Conclave of associated Médecins) il compare à un procès inquisitorial ou criminel la pathologie de certains praticiens qui regardent les maladies comme se rattachant à des causes préalables — nullement nuisibles à tant de milliers d’hommes — qui auraient pour fondement des fautes capitales et d’après lesquelles le patient aurait parfaitement mérité, pour châtiment, ces graves maladies et la mort elle-même.
§ V. Ceci a trait assurément aux affections qui, comme les impuissances paralytoïdes et la paralysie elle-même, n’atteignent ordinairement qu’un individu sur mille.
Lorsqu’en effet un paralytique entend dire que c’est à telle ou telle cause qu’il fout attribuer son malheureux état, s’il se remémore que beaucoup d’autres hommes ont très-souvent usé et abusé des mêmes choses que lui, il objecte, pour sa défense, à son médeein, curieux de connaître la cause du mal, qu’il ne lui paraît pas avoir commis en cela une si grave faute, et partant avoir mérité un châtiment si sévère ; mais on lui répond, en l’accusant d’une manière encore plus spéciale et en lui disant que, s’il est ainsi exceptionnellement malheureux, c’est par sa faute, soit à eause de son intempérance, soit â cause de sa mollesse, de sa paresse et de sa nonchalance, soit enfin à eause de son a[)athie, de sa torpeur et de l inertie de tout son earactèrc. Or, on ne peut adresser au patient aucune de ces graves inculpations, sans qu’il
y ait la perpétuelle exception de Vinégalité de droit, vu qu’il se trouve çà et là un nombre incalculable de cas dans lesquels toutes ces circonstances sérieusement imputées à un paralytique ont eu lieu dans une proportion beaucoup plus abusive, et desquels, malgré ces faiblesses et ces débilités de forces provenant évidemment d’excès plus manifestes, il n’est jamais survenu cependant aucun fâcheux résultat de cette espèce. x4u reste, une fois le mal encouru, les praticiens doivent presque hésiter euxmêmes d’argutier ainsi sur les difficultés embrouillées de étiologies morbides.
§ VI. Toutefois, lorsqu’on prend en sérieuse considération les liens naturels, la mutualité et les rapports réciproques de la paralysie avec les lésions de mouvement le plus communément par excès et se traduisant tantôt par des congestions spasmodico-humorales, vulgairement appelées rhumatismes ; tantôt par des agitations fibrillaires et des douleurs arthritiques; tantôt enfin par des tensions plus opiniâtres qui ont pour avant-garde la torpeur réelle, l’appesantissement, l’impuissance du mouvement libre et l’atonie; si, disons-nous, l’on observe soigneusement, comment ces incommodités dégénèrent en contractures, en raideurs fixes, en engourdissements continus, en atrophieSj en aridures, quelquefois même en véritable paralysie ( dont elles imitent ainsi le caractère ) , on pourra certainement, d’après ces considérations, se former une idée plus en harmonie avec la vérité étiologique et s’ouvrir par là même une voie sûre à des indications thérapeutiques plus rationnelles, respectives et préservatrices ; car, nous en avons pour garants l’expérience et la réalité des faits, les moyens curatifs sont ici extrêmement difficiles 'et sans résultat aucun.
Nous nous rappelons parfaitement un exemple d’affection paralytoïde, dans lequel le mal jirovenait, comme par grada-
tions, de la négligence d’un allègement prophylactique. Il a traita un homme de quarante ans environ, d’une complcxion phlcgmatico-sanguine, et enraciné dans la funeste , habitude de la boisson. Il est vrai qu’il ne perdait pas dans l’ivresse l’usage de la raison, mais il était sujet à un engourdissement général de ses sens, sous la première action des vapeurs du vin. Or, cet homme se plaignait depuis quatre ans d’une certaine torpeur et d’une espèce d’appesantissement qui lui revenaient, sous forme de paroxysmes, aux équinoxes et aux solstices ; il éprouvait d’horribles souflranccs et, pour en être soulagé, il déféra aux bons conseils d’un médecin qui lui conseilla d’avoir recours à la phlébotomie. Ce moyen lui fut très-avantageux, chaque fois qu’il l’employa dans la suite. Mais un jour, à l’équinoxe d’automne, après les brûlantes chaleurs de l’été, il sentit se réveiller en lui, avec encore plus d’intensité, son ancien appesantissement; car il faut dire qu’il s’était remis de nouveau, avec un abandon coupable, à son premier genre de vie. Faisant taire du reste ses propres souvenirs, il négligeait imprudemment les conseils du médecin et, sous prétexte qu’il n’avait ni le temps, ni le loisir de se faire saigner, il reculait de plus en plus le moment de cette opération; aussi, dans une promenade sur la place publique, le pied lui manqua-t-il subitement et à peine put-il se soutenir pour éviter une chute; la torpeur de la jambe gauche fut telle qu’il ne put regagner son logis qu’en marchant très-lentement et en s’appuyant sur son domestique. Arrivé chez lui, il vit cette torpeur augmenter de plus en plus; un abattement complet le saisit, et, malgré tout, il difléra encore de se faire saigner, s’attachant plutôt à des moyens pharmaceutiques vantés par le vulgaire. Cependant un autre médecin fut appelé, qui recommanda aussi très-instamment la saignée ; l’opération fut pratiquée au pied non malade — elle avait été laite auparavant tantôt au bras, tantôt au pied. Quoiqu’il en soit, |dans la nuit même, le bras du côté malade fut frappé d’une paralysie vraie et la langue se trouva dans l’impossibilité d’articuler une parole. Le patient, désormais, demeura constamment dans cet état, tandis que la torpeur du pied disparut assez pour lui laisser la faculté de marcher en se servant d’un bâton. Ce qu’il faisait en pleine assurance, sous les yeux de son domestique qui
le suivait, sans lui prêter appui, si ce n’est dans les cas où reparaissait cette trop grande impuissance qui se calmait du reste jusqu’à un degré supportable. Il y avait déjà neuf mois environ que ce malade se trouvait dans cette fâcheuse position, lorsque, perdant de jour en jour les facultés de la mémoire et du discernement, n’étant plus à même ni de se produire en public, ni de rien faire, soumis enfin à un engourdissement progressif, il s’alita pour ne plus se relever et tomba dans une fièvre lente qui, le minant sourdement, f enleva du milieu des vivants.
§ VII. Il est utile de citer encore ici une observation identique, à propos de l’impuissance delà langue et de l’afaiblissement de la mémoire, par suite de paralysie. Tous les individus que nous avons vus, jusqu’à ce jour, atteints de la paralysie de la langue faMeJ ont éprouvé successivement un affaiblissement notable dans la mémoire, au point qu’ils conservaient à peine le souvenir de leur personne, qu’ils tombaient en enfance et que la raison leur faisait de plus en plus défaut. Ceux d’entr’eux que le mal avait frappés dans la vigueur de l’age, survivaient longtemps à leur infirmité et menaient une existence malheureuse; mais les patients d’un âge avancé perdaient bientôt toute leur énergie vitale et mouraient, vers la fin de l’année, d’une recrudescence de paralysie ou plutôt de paraplégie.
Ainsi, un jeune homme âgé de trente ans et plus, d’une constitution pléthorique, d’une bonne santé, d’un tempérament nervoso-sanguin, habitué à une vie oisive, s’adonnant au vin, se couchait rarement sans être ivre. Un matin en s’éveillant, il donne ses ordres ; ses serviteurs ne le comprennent pas ; on lui fait répéter ses paroles ; impossible de le comprendre. Cette incohérence fut d’abord attribuée à une ivresse non cuvée encore ; mais comme cet état persistait et qu’il se manifestait de plus en plus des preuves d’un désordre mental, on considéra les choses sous un autre aspect. On em-
^ Voyes T. VIII. Commentaire CCCXLIV.
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ploya mille remèdes dilîérents ; car, lorsqu’on vit le malade devenir de plus en plus stupide, taciturne, craintif et inquiet, l’affection fut prise pour une mélancolie hypochondriaque. On vint nous consulter; mais, après une ou deux visites, quand nous eûmes constaté que le patient, d’un teint assez coloré , d’une constitution satisfaisante (malgré sa petite taille), ne faisait, ni ne disait rien de déplacé, était continuellement distrait, à moins qu’on ne l’accablât de questions — ce qui le jetait dans l’impatience- , éprouvait du reste de la difficulté pour articuler la parole et balbutiait enfin dans son langage, nous déclarâmes que ce n’était pas tant une espèce de délire hypochondriaque, qu’un affaiblissement paralytique de la mémoire et du jugement. Or, comme nous n’avions nullement la certitude que la cause du mal fût une mélancolie hypochondriaque, nous avouâmes nettement que nous ne pouvions avoir confiance en des remèdes préconisés, par une expérience particulière, pour leur vertu contre ce dernier genre d’affection. L’avenir justifia du reste notre opinion, car le malade demeura constamment privé de sa raison et atteint de cette infirmité paralytoïde de la langue.
Sur notre honneur, nous tenons pour certain qu’il n’est pas de fait plus remarquable, ni plus péremptoire que celui-ci, relativement à la question présente.
§ VIII. Or, si les choses se passent absolument de la sorte , à l’égard de la paralysie , tant par rapport à son infréquence que par rapport à ses autres circonstances , on peut en dire à peu près autant de Vapoplexie. Nous voulons parler de cette foudroyante et complète suspension ou abolition de tout mouvement et dont les suites inévitables ne peuvent être que le danger imminent d’une mort prochaine ou subite. Il y a seulement deux circonstances ordinaires où l’apoplexie n’a pas pour conséquence une mort subite. C’est 1° lorsqu’il y a gonflement des veines temporales et une teinte rouge sur les deux joues , 2" lorsqu’il sort de la poitrine une espèce de bruit ou de râle sibilant qui paraît provenir, soit d’un engorgement,
PATHOLOGTE TRÈS-SPËCTALE. 527
soit d’un embarras muqueux, empêehant la eireulation libre des humeurs ^
§ IX. Au reste , dans une attaque violente, toute l’énergie motriee disparaît bientôt ; dans une attaque plus légère , le patient eonserve eneore quelque temps un peu defaeulté pour le mouvement, mais eette faculté n’en finit pas moins par s’évanouir.
Un homme de quarante-six ans , menant un régime de vie somptueux , adonné au vin depuis plusieurs mois , fréquemment agité par les émotions diverses de la colère et de la crainte, d’un tempérament nervoso-büieiix , habitué à des évacuations sanguines qu’il pratiquait néanmoins , sans ordre, sans régularité et sans prudence , se trouvant un jour dans la perplexité , relativement au réglement difficile de l’administration de ses finances, inquiété d’ailleurs par d’autres sollicitudes et d’autres désordres domestiques , eut à table avec son épouse une altercation des plus vives. Enflammé de colère , il se leva de table, sans avoir mangé un morceau , mais non sans avoir bu un demi-litre de vin, et se rendit dans un de ses jardins, à plus de trois cents mètres de la ville, avec une précipitation telle qu’on pouvait aisément augurer pour sasanté un dérangement notable. Ce qu’il y eut enfin de plus désagréable en tout ceci , c’est que , arrivé à la porte de son jardin, cet homme revint tout à coup sur ses pas avec la même vitesse. Mais , ayant trouvé fermé à clef l’appartement qui lui servait de chambre et où il avait laissé sa femme , il se mit à faire un bruit extraordinaire , avec des expressions et des gestes d’inquiétude, comme s’il eût redouté quelque chose de fâcheux pour son épouse. Celle-ci néanmoins n’obtempéra pas à ses supplications; alors il essaya, dans son trouble , d’ouvrir la porte par adresse ou par force : enfin , après un quart-d’heure de prières , d’instances et de marques non équivoques de consternation , il entra dans la chambre que sa femme elle-même venait d’ouvrir ; mais il n’était déjà plus à lui. Aussi, après quelques paroles entrecoupées et inintelligibles, il tomba plutôt qu’il ne s’assit dans un fauteuil et n’articula plus un seul mot. Deux médecins
' Voyeg T. VIII. Commentaire CCCXLV.
furent appelés; le premier prescrivit d’abord un vomitif, et ensuite une large saignée. On s’aperçut alors que le malade n’avait plus l’usage de ses membres du côté gauche et que , malgré l’écarquillement de ses yeux , il ne voyait cependant pas les objets qu’il semblait fixer particulièrement. En outre, on remarqua en même temps la faiblesse progressive du côté droit , dont le patient remuait encore les membres (tantôt le bras, tantôt le pied), mais, qui, dans moins d’une heure, fut atteint d’une immobilité complète ; on déposa donc dans son lit ce malade qui, déjà privé de tout mouvement volontaire, surtout dans la région maxillaire, rendit le dernier soupir après trois heures consécutives d’affreuses convulsions dans les yeux; en sorte que ces organes sortirent presque de leur orbite et que le visage du mort paraissait tout enflé. Sur le soir, il s’évacua par ses narines et , de l’infundibulum , par la bouche une grande quantité de sang dont le flux continua, quoique avec moins d’abondance, le jour suivant, jusqu’au moment de l’inhumation.
§ X. C’est avec raison que l’on distingue Vhémiplégie de l’apoplexie ; car, en prenant parfois la forme d’une paralysie simple fixée sur le côté affecté , elle peut reculer l’instant fatal de la mort pendant quelques mois et même un an ou deux. Il arrive néanmoins assez habituellement que l’hémiplégie vraie qui attaque la moitié ou tout un côté du corps, en affaiblissant par là même la moitié de la tête , ne se transforme jamais en paralysie complète , mais dégénère plutôt en véritable apoplexie.
§ XI. On établit en général une différence réelle entre l’apoplexie sanguine et l’apoplexie pituiteuse ou séreuse des anciens. Or, quoique notre intention ne soit pas de soulever ici des contradictions , nous voulons revenir, encore une fois seulement, aux observations que nous avons déjà faites plus haut sur le catarrhe suffocant , sur les affections spasmodiques et sur leurs effets congestifs. Nous rappellerons également ici , à ce propos, nos aperçus sur la corrélation qui existe entre le
rhumatisme et le caractère de la séparation du sérum d’avec la masse humorale, dans les congestions sanguines.
Ce qu’il y a de certain , c’est que les principaux phénomènes précurseurs de l’apoplexie sont absolument identiques à ceux qui se manifestent dans d’autres affections et surtout dans les affections congestives de la tête. Les plus fréquents de ces symptômes sont : 1 ° le vertige accompagné de tintements d’oreille ou de certains bourdonnements imprévus et sourds; 2“ des éblouissements passagers ; 3“ enfin des obscurcissements soudains et de fréquents affaiblissements dans l’organe de la vue.
§ XII. Les deux espèces d’apoplexie ont cela de particulier qu’elles n’attaquent pas indistinctement tous les âges; elles sont au contraire l’apanage si spécial d’une certaine époque de la vie que , sous ce rapport , on peut affirmer avec raison — car c’est la vérité — qu’elles n’incombent presque jamais aux autres âges. Ainsi, l’enfance et la jeunesse en sont parfaitement exemptes , et même , pour parler avec plus d’exactitude, la jeunesse en est radicalement à l’abri , tandis que l’âge mûr et la vieillesse y sont particulièrement prédisposés.
§ XIII. Toutefois, l’apoplexie vraiment sanguine n’atteint que les vieillards qui ont, comme on dit , une verte vieillesse et qui jouissent encore des attributs de la virilité. C’est surtout de la quarante-cinquième à la cinquantième année plutôt qu’en deçà ou au-delà de cette époque de la vie humaine, qu’on voit se déclarer ce genre d’affection. Quant à l’apoplexie séreuse, elle n’attaque pas non plus les sujets à tous les âges indistinctement, bien que les individus se trouvent d’ailleurs à un âge et dans une prédisposition séreuse qui les exposent à des affections catarrhales, c’est-à-dire aux catarrhes ; à moins qu’il ne plaise aux praticiens de ranger parmi les affections apoplectiques , les catarrhes vraiment suffocants :
ce qui , d’après nos idées personnelles , nous paraît peu convenable , quoique cela ne nous ait pas empêché de faire observer ailleurs et nommément , à propos du catarrhe suffocant, que, pour si compliqués que fussent les symptômes , ce dernier état morbide pouvait cependant produire à la longue des résultats identiques.
§ XIV. Quoiqu’il en soit , l’apoplexie est une affection assez rare , car il n’est pas encore prouvé que sur mille hommes , il y en ait un qui meure d’une véritable attaque d’apoplexie ' , tandis qu’un grand nombre de personnes de tout âge , les vieillards surtout , sont habituellement emportés , tantôt par des affections fébriles , inflammatoires et attaquant les viscères abdominaux ; tantôt par l’étisie et l’atrophie ; tantôt enfin par des maladies œdémateuses. En outre , les individus qui encourent ces diverses espèces de maladies que l’on regarde vulgairement comme les préludes de l’apoplexie , meurent simplement et le plus souvent de ces maladies, sans qu’il y ait dans leur mort ni parité ^ ni similitude avec la mort soudaine des apoplectiques : c’est-à-dire que les patients de cette catégorie succombent à l’excès, plutôt qu’au défaut des commotions toniques et fébriles.
§ XV. Or, bien qu’il y ait (en ne s’en tenant qu’à l’histoire des causes antécédentes) certains faits qui puissent être reconnus comme ayant une sorte d’analogie et une connivence réelle avec l’étiologie vraie des affections apoplectiques, ils ne sont néanmoins pas assez évidents pour pouvoir en tirer une conclusion. Ce sont: 1“ des évacuations et des ventilations sanguines habituelles, soit spontanées et hémorrhoïdales principalement, soit provoquées par de fréquentes sueurs naturelles ou par d abondantes sueurs aux pieds, devenant désormais permanentes ; 2® ce sont les cessations imprudentes de
* Voyez T. VIH. Commenlaiie CCCXI.VI.
certains moyens accidentels ou artificiels , comme les fonticules , les ulcères fluents des pieds ou des jambes, servant d’émonctoires aux humeurs , les saignées , les scarifications ou les transpirations habituelles par un genre de vie plus actif naguère ; 3“ ce sont encore les diminutions soudaines et subtiles des excrétions et des sueurs ordinaires, arrêtées par un refroidissement subit au sommet de la tête ; 4“ ce sont enfin des accumulations compressives et des épanchements congestifs des humeurs catarrhales vers le cerveau, à la suite de ces diverses circonstances.
§ XVI. Mais l’apoplexie, comme nous l’avons déjà fait remarquer plus haut en exposant son histoire, peut être encore déterminée : 1 “ par la colère et une profonde anxiété craintive ; 2° par d’autres agitations subites et matérielles de la masse sanguine ; 3° par des congestions vers les régions encéphaliques, lorsque, à l’action de ces congestions , viennent se joindre d’autres causes accidentelles qui , s’opposant à la circulation , retiennent par constriction le sang captif dans les parties internes. D’où il suit que parmi les différents cas de cette affection , il ne faut pas mettre au dernier rang ceux où l’on voit V ivresse produire Y aphonie d’abord , Y apoplexie ensuite.
Il nous revient à la mémoire un cas de ce genre. — Un homme de lettres , appelé à remplir un emploi qui lui donnait de fréquents rapports avec des courtisans , en eut bientôt pris les mœurs et répondit avec trop de complaisance aux invitations des joyeux buveurs dont il faisait sa compagnie habituelle. Un jour, après de fortes libations , se sentant encore la force d’accompagner ses hôtes jusque chez eux , il monta (à l’âge de soixante ans) légèrement vêtu et par un vent trèsfroid, dans une voiture découverte, où il se trouva ainsi exposé à la libre influence de la fraîcheur de l’atmosphère. Mais il perdit complètement l’usage de ses sens , comme cela arrive dans l’ivresse. Son compagnon de route s’imagina
d’abord que le vin l’avait surpris ; puis il s’aperçut bientôt que ses membres, de raides qu’ils étaient, devenaient flexibles ; il le crut donc assoupi ; mais , avançant la main pour le soutenir et le réveiller doucement, il vit que son malheureux ami était totalement frappé d’apoplexie. Il le fit reconduire au lieu d’où ils étaient partis et le malade expira bientôt, sans avoir repris l’usage de ses sens.
On a vu du reste quelquefois des individus , pendant une profonde ivresse, mourir instantanément d’apoplexie, comme aussi des ivrognes de profession succomber à la longue à des attaques hémiplégiques ou apoplectiques.
§ XVII. Il serait déplacé de nous livrer ici avec complaisance à de vaines et inutiles élucubrations sur Y étiologie de l’apoplexie , car il n’y a rien , dans ce genre de maladies , qui puisse faire espérer d’arriver à une théorie positive. Ce qui mériterait seulement d’être observé dans cette question , c’est que les causes antécédentes et occasionnelles qui paraissent tendre directement à l’apoplexie lui sont communes avec les violentes affections catarrhales , cardialgico-vertigineuses , asthmatico-spasmodiques et suffocatives , surtout chez les vieillards.
§ XVIII. Nous ne saurions donc trop vivement recommander au praticien de s’appliquer à bien observer en quoi chacune de ces choses peut être secondée par des efforts congestifs , par des décubitus , des écoulements , des engorgements , des débordements et par le retour des anciennes habitudes qui sont les causes occasionnelles de ces désordres de la masse humorale. On ne doit pas négliger de tenir compte , après la mort, tant de Y écume qui sort par la bouche des apoplectiques séreux, que du sang qui s’échappe avec abondance par les narines ou 1 infundibulum des apoplectiques sanguins h Chez ces derniers , en outre , la turgescence des veines jugulaires paraît indiquer une constriction spéciale vers les organes
' Voyeg T. VIII. Commentaire CCCXLVII,
supérieurs et les régions circonvoisines : ce qu’il faut bien se garder d’attribuer au simple reflux du sang, par les veines, vers le cœur , ni à un obstacle opposé à la circulation sanguine dans les poumons. Une pareille opinion ne saurait, en effet, tenir devant l’appréciation réciproque de l’abondante arrivée du sang des artères dans les veines et du retour du même liquide des veines dans les artères : il est donc certain que, par cette compensation mutuelle , le débordement ne peut avoir lieu dans les veines , surtout dans celles de la tête , attendu que l’élément sanguin après avoir passé , d’abord, dans les veines par les artères est en suite refoulé des veines dans les artères.
§ XIX. C’est pourquoi l’étiologie qui, seule, au pont de vue de l’apoplexie , peut nous fournir une idée vraie et en harmonie avec les phénomènes morbides, c’est l’étude générique et matérielle pour ainsi parler, du débordement ou de la congestion des humeurs des diverses parties du corps vers la tête; c’est quelquefois aussi l’examen de cet épanchement humoral qui se fait vers ces parties à l’occasion de certaines causes externes,, comme le passage subit du chaud au froid ^ les ivresses fréquentes , des ébranlements violents , etc.
§ XX. Quant à la cause formelle , spécifique et pro-. chaine de l’apoplexie, nous la plaçons dans h provocation effective d’une semblable impulsion congestive vers la tête. Que cette provocation soit (au point de vue extrinsèque) tacite , météorique , astrale même , suivant quelques-uns ; qu’elle soit (au point de vue intrinsèque) spécialement établie, en vertu d’une tendance calme et périodique vers des éliminations humorales ; qu’elle se porte, par une voie contraire , mais avec opiniâtreté , directement vers la tête ; qu’elle soit enfin en lutte réelle avec
‘ Voye: ï. VllI , Commentaire CCCXLVllI.
les intentions soudaines , vives et pathétiques de la nature ou en complication avec les congestions humorales, n’importe ! c’est par ces diverses méthodes et ces divers moyens que cette disposition générale arrive à son effectuation, non seulement d’une manière spéciale, mais avec une véritable promptitude, parfois même avec précipitation.
§ XXI. Néanmoins, avant de passer effectivement en acte , cette cause prédisposante avertit souvent à l’avance du résultat fatal , par des velléités sourdes et assez longues. D’où il résulte que les personnes , chez lesquelles d’autres circonstances tendent aussi dans le même temps à l’issue apoplectique, peuvent avec raison regarder comme suspectes ces invasions subites et vertigineuses qui , par leur violence , portent instantanément le trouble dans les organes de la vue, de l’ouïe et dans les sens internes : elles doivent se méfier encore de ces sifflements et de ces bourdonnements d’oreilles, concordant du reste avec des atteintes passagères d’éblouissement -, comme aussi de ces fréquentes stagnations catarrhales qui appesantissent lourdement la tête et dont la conséquence ordinaire serait plutôt une somnolente impuissance qu’une l’inertie réelle. A ces symptômes , se joignent encore de graves vertiges pendant le sommeil. Cependant , tous ces phénomènes , nous le répétons , ont ensemble une telle conspiration que l’un quelconque d’entre eux ne va jamais seul , et que , parmi leurs autres causes, la raison de râpe tient la première place.
§ XXII. Il ne faut pas non plus négliger une autre considération qui a l’immense avantage de nous faire clairement saisir , soit le caractère général que l’apoplexie a de commun avec d’autres affections concurrentes , soit la nature intime et propre de l’affection en elle-même : nous voulons parler de la disposition que
possède l’apoplexie — une fois qu’elle s’est manifestée ,
même à une seule reprise et avec un type léger de
reparaître de nouveau sous d’autres formes et d’acquérir par cette répétition ce qui lui manquait de vraiment funeste.
§ XXIII. Une chose très-avantageuse ici,, c’est que le simple bon sens suffit à faire comprendre pourquoi l’apoplexie vraie résiste si obstinément, tant aux moyens curatifs qu’aux moyens préservatifs ou prophylactiques; car on voit très-bien que , lorsque dans ces sortes de maladies , les congestions humorales , entreprises avec des tendances irrésistibles et des efforts énergiques , se forment , surtout dans un âge avancé , avec le type apoplectique , elles ne se désisteront presque jamais de leur opiniâtreté et ne pourront que bien rarement être ramenées à l’ordre.
§ XXIV. Selon nous, le principal fondement d’une foule de maladies qui dépendent des destinations hémorrhagiques, c’est que, lorsque ces sortes de destinations ont été une fois ou deux disposées par la nature en puissance prochaine de produire directement leur effet, sans pour cela passer en acte, elles n’ont alors aucun bon résultat, soit au point de vue actuel de la curation, soit au point de vue de la préservation ; elles offrent même plus de difficultés que si elles avaient eu une effectuation manifeste et qu’on eût pu les traiter préalablement avec avantage, avant que la nature n’eût pris de pareilles déterminations.
§ XXV. C’est donc avec raison que nous recommandons encore instamment aux praticiens éclairés et consciencieux dé bien se garder de s’appuyer sur ces fables grossières d’une instrumentation mécanique ou automatique : comme si des affeetions qui consistent en de trèssimples fluctuations corporelles et matérielles ou en des
détention^ fortuites et des interceptions humon\e&, devaient être repoussées par des machines, par des leviers et par des impulsions directes ; comme si, en un mot, elles devaient être détruites d’une manière mécanique. De pareils systèmes font assurément assez de bruit et sur le papier et dans les entretiens vulgaires; mais lorsqu’on les compare à la réalité même des choses, on voit qu’ils n’ont aucun rapport ni avec les faits passés , c’est-à-dire avec l’expérience, ni avec l’étiologie rationnelle : d’où il suit qu’ils ne peuvent être conformes à la science, encore moins à la conscience. Toutefois, une pareille question , appréciée dans ses détails, peut fournir au médecin prudent une utilité réelle, soit dans la pratique des saignées, des dérivations et des révulsions préseï vatives , soit dans la théorie des rapports, des conspirations et des connivences mutuelles des différentes affections de la même espèce. Par-là, enfin, il pourra comprendre la véritable marche de la nature et subordonner à ses enseignements une convenable méthode artificielle : c’est là, du reste, l’unique fondement de toute véritable théorie médicale, ayant pour but la guérison ou la préservation des maladies, à l’aide d’une thérapeutique dogmatique et non simplement empirique (bien que l’empirisme, dans les ressources qu’il nous fournit, ne soit point à dédaigner) ^