‹ Œuvres médico-philosophiques et pratiques de G. E. Stahl... traduites et commentéesChapitre 20 sur 23 · DES DÉLIRES · texte numérisé non relu

DES DÉLIRES

§ I. Plus une chose s’éloigne du caractère et de l’état normal des phénomènes de l’économie corporelle , plus sont frivoles et obscures les théories ou les idées qu’on peut s’en faire.

1 Yoyex 'F. VIH. Commentaire CCCLV.

Une preuve manilesle nous en est fournie par les diverses perturbations de l'esprit dont il nous est bien permis de parler d’une manière vague , mais desquelles, malgré tous nos efforts , nous ne saurions donner une démonstration évidente et une notion positives.

C’est pourquoi, à propos des délires , tout ee que nous pouvons dire de plus analogue à la réalité des faits , e’est que les uns sont simplement pathétiques et -les autres sympathiques^ : en d’autres termes, les uns affeetent plus direetement l’esprit , tandis que les auti'es surviennent aeeidentellement et d’une manière toute médiate, en portant le désordre dans les prineipales destinations et intentions de l’éeonomie vitale.

§ II. Mais il arrive souvent qu’il y a eoneours et eonspiration véritable entre ees deux genres de délires : ainsi , aux perturbations pénibles et aux périelitations imminentes du eorps viennent se joindre , à eause de ees perturbations elles-mêmes , les angoisses morales , les alarmes et les terreurs d’une nature inquiète et anxieuse ; en sorte que , par la eombinaison de ees deux influenees , le désordre universel de l’éeonomie n’en devient que plus violent. Comme aussi les perturbations direetes de l’âme subissent faeilement une reerudeseence sensible, toute, partieulière , lorsqu’à ees désordres se surajoutent des obstaeles et des eomplieations dans V administration des affaires eorporelles.

§ III. Les délires pathétiques ont leur eause oeeasionnelle dans les perturbations tant- abusives qu’affeetives de 1 esprit : eomme , par exemple , un exereiee trop pénible ou une exeitation extraordinaire de la mémoire et de Vimagination. On a, en effet, une foule d’exemples par lesquels il est prouvé qu’une exeessive application à l’étude ou à

' T^oj/ex T. VIII. Commentaire CCCLVI.

* Voyea T. VIII. Commentaire CCCLVII.

PATIIOLOQIE TRÈS-SPÉCIALE. 545

la médilation , une trop grande assiduité d’attention , une trop grande fixité d’esprit , en un mot , dans les travaux de l’intelligenee ou de la eontemplation peuvent donner lieu au délire, surtout lorsque à ees eonditions se joint le manque de sommeil (si nécessaire à la santé), ou que la préoccupation de rimaginalion est assez forte pour déranger même le repos, par les rêves les plus laborieux.

§ IV. Les causes pathétiques du délire sont les diverses affections de ITime concordant avec les fortes impressions de l’imagination. De toutes ces affections morales , celle dont les effets sont les plus connus , c’est , nous ne disons pas la première frayeur venue , ni même une frayeur momentanée et pleine d’anxiété , mais bien cette terreur insolite qui provient de l’impression nuisible produite sur nous par l’apparition d’un spectre menaçant. Il est prouvé encore par un grand nombre d’exemples que V érotomanie fersonnelle ^ , jointe aux incessants et décevants fantômes de la mémoire ou de l’imagination , est souvent la cause de graves perturbations morales. De même aussi , on a vu des hommes arriver à un degré tel d’orgueil et d’ambition, que, contre toutes les règles du bon sens , ils sont invinciblement portés par les opiniâtres hallucinations de leur cerveau à se croire réellement ce qu’ils prétendent être.

On connaît en outre la judicieuse réflexion du poète: la colère est une courte folie {ira furor brevis est); mais ce qu’il y a au moins d’incontestable, c’est qu’un naturel emporté contribue étonnamment à déterminer ou à alimenter des accès de délire qui , quelle que soit leur cause première , ont un caractère de fureur, d’extravagance et de violence.

§ V. Les délires sympathiques ou symptômatiques se réduisent à trois classes : 1 “ les délires provenant des

1 Voyez ï. Vlir. Commentaire CCCI.VIII.

passions libidineuses; 2" les délires mélancoliques (lypémanie); 3” les délires fébriles qui sont inhérents à une aliénation mentale.

r Les délires provenant des passions libidineuses^ en général et non uniquement de l’érotomanie personnelle sont , chez la femme surtout , les fureurs utérines — ou nymphomanie — qui ont presque toujours leur source première dans une agitation de la liqueur spermatique , sous l’influence de pensées et de désirs voluptueux , sans aucune satisfaction.

On peut lire , dans le Zodiaque français de Blegny , un fait remarquable à ce sujet ; il y est question d’une femme vivant dans le célibat, qui, sujette à une manie érotique dont elle mourut , fut soumise après son trépas à une autopsie cadavérique. On trouva les deux ovaires, de la grosseur du poing et tout hérissés de globules diaphanes du volume d’un pépin de raisin ; les œufs ou ovules étaient aussi enflés de la même manière.

Nous avons nous-même cité, plus haut, un cas d’épilepsie (jointe à un délire maniaque) dont les paroxysmes cessaient par l’éjaculation du sperme.

Des exemples de ce genre ne sont pas rares du reste dans les personnes des deux sexes ^ qui passent leur vie dans les cloîtres.

§ VI. 2° Quant à la mélancolie véritable et nommément la mélancolie hypochondriaque l’étude de ses causes est un peu plus à la portée de l’intelligence : en ce que les imaginations que se forme l’esprit dans cette sorte d’affection correspondent parfaitement à la condition respective des mouvements vitaux , et notamment avec ceux de la circulation du sang , d’après leur exécution réelle dans tel ou tel corps et dans tel ou tel espace de temps. En pareils cas , en effet, le sang est dans un état

’ Voyes T. VIII. Commentaire CCCLIX.

* Foyeï T. VIII. Commentaire CCCLX.

‘ Voyex T. VIII. Commentaire CCCLXI.

d’épaississement ; il jouit d’une manière moins libre de sa faculté motrice ; il fait craindre ou il éprouve par là même , dans sa marche naturelle , de grands embarras qui sont les précurseurs des hémostases. Mais si, en définitive , il s’arrête absolument , le sujet court alors les plus fâcheux dangers , et c’est avec ces dangers positifs que coincident et conspirent, quelle que soit leur imminence sur l’économie corporelle , les idées mélancoliques de l’esprit. Car, de même qu’il y a ici à redouter le péril réel d’une entière et trop facile rétention ou incarcération du sang (trop considérable en général pour laisser s’exécuter ce phénomène sans faire craindre le resserrement préalable des méats relativement à la libre circulation de ce liquide); de même aussi, l’idée de cet embarras pénible, de cette imminente rétention par surprise, de cet emprisonnement inévitable enfin de l’humeur sanguine s’imprime de plus en plus dans l’esprit.

Or, les incarcérations hémostatiques ne pouvant jamais présager qu’un résultat funeste, il. s’ensuit que cet état de choses s’harmonise très-bien avec les préfigurations, même méticuleuses au point de vue moral, que l’âme se forme sur ces choses ; en sorte que les personnes ainsi affectées ont toujours présentes à l’esprit et ces incarcérations de sang, et ces insidieuses tendances, et ces Ihtales destinations.

g YII. Ce qu’il est surtout important de considérer ici , c’est , comme nous l’avons déjà dit , la mutuelle conspiration des causes et des idées morales avec les rapports physiques et les proportions matérielles de l’affection , prises au point de vue de l’appréhension réelle de l’esprit. Car, lorsqu’un véritable embarras corporel vient, chez n’irnporte quel sujet de ce genre , se compliquer avec une anxiété craintive ou une pénible angoisse morale, l’effet morhide est plus prompt, la conséquence

perturbatrice plus certaine et le desordre plus violenté Ce (pii prouve la corrélation intime, en ces cas, du physique et du moral , c’est cette condition , savoir : que bien peu de personnes sont sensiblement atteintes d’obstructions à la rate, sans éprouver les effets d’une mélancolie profonde et proportionnée à leur état physique. Nous voulons parler surtout des individus qui vivent étrangers aux travaux contemplatifs de l’esprit.

§ VIII. Une chose incontestable néanmoins, c’est que, quoique les personnes à sang épais et susceptibles d’obstruction immédiate n’éprouvent pas, d’une manière opiniâtre et permanente , de trop importuns désordres mélancoliques , elles ne sont pas pour cela à l’abri de ces fréquentes perturbations passagères qui rendent pensif, chagrin , triste, inquiet et qui affectent le moral jusqu’à faire pousser des soupirs , verser des larmes et craindre une mort prochaine. En outre , les embarras des affaires civiles ou domestiques qui sont la source d’un chagrin ou d’une sollicitude quelconques favorisent singulièrement la tristesse, l’inquiétude, la crainte et toutes leurs funestes conséquences.

§ IX. 3° Les perturbations fébriles^ àe Vc&^rit, survenant au moment où tout périclite dans l’économie corporelle , ne doivent pas être regardées comme indignes de considération , pourvu qu’on apprécie, selon les règles de la logique, leur proportion morale. Car, nous l’avouons, pour ce qui concerne leur raison physique d’être et d’agir, il ne nous est pas plus donné de la comprendre que de trouver des cygnes noirs et des corbeaux blancs.

§ X. Au reste , la raison générale des aberrations et des perturbations mentales , en face d’un pressant danger pour la vie , n’est nullement dépourvue de justesse ;

* Voyeg T. VllI. Commentaire CGCLXII.

’ Voyez T. VllI. Commentaire CCCLXlll.

elle eomprend en outre deux eireonstanees habituelles qui justifient parfaitement les alarmes de l’esprit : 1“ les délires ne se déelarent dans les fièvres qu’à la dernière extrémité (en pareils eas d’ailleurs il faut tenir eompte séparément de la disposition individuelle des patients à tomber dans les hallucinations) ; 2® les délires ont communément deux objets principaux qui vont exactement de pair avec une constitution présente ou du moins imminente de l’économie vitale; le premier, c’est l’action d’éloigner d’autour de soi l’apparition désagréable de spectres hostiles et menaçants ou de se délivrer actuellement d’un incendie , d’angoisses extraordinaires , d’injustes détentions , etc. ; le second, c’est que les patients — et ceci est souvent un signe de mort prochaine — ont l’imagination tellement troublée que , se croyant dans une maison, dans une chambre et dans un lit qui ne sont pas les leurs, ils font les plus violents efforts, comme s’ils voulaient revenir chez eux. Qu’est-ce qu’une telle aberration^ ? sinon que les moribonds reconnaissent au fond de leur conscience muette que, leur propre corps étant déjà ruiné et impropre à être conservé , leur esprit le regarde comme une habitation étrangère qu’il doit fuir et abandonner. Il est d’ailleurs vraisemblable que l’âme, ne pouvant plus se plaire désormais dans un domicile qui se délabre de toutes parts, se ressouvienne ® naturellement d’une demeure beaucoup plus convenable à sa propre essence et tourne ses aspirations et ses regards vers sa véritable patrie.

§ XI. Or, nous ne craignons pas de le répéter , rien n’est plus important à observer que ces circonstances naturelles et ordinaires , d’après lesquelles certains esprits sont plus disposés que d’autres à éprouver des imagina-

* Votjex T. VIII. Commentaire CCCLXIV.

» Voyes T. VllI. Commentaire CCCLXV.

550 OEUVRES DE STALH.

tions ou hallucinations fantastiques , à se laisser impressionner par la crainte , par les terreurs de la conseience et les appréhensions d’une mort prochaine ; ear ce sont ces prédispositions individuelles , sans compter une foule d’autres eauses concurrentes , qui peuvent aisément déterminer de semblables perturbations , lorsqu’une autre raison d’alarme , provenant d’un danger imminent pour l’éeonomie corporelle , vient s’ajouter à ces dites prédispositions.

g XII. Il faut tenir compte aussi, dans les délires chroniques , de l’babitude mémorieuse que contracte l’esprit relativement à ces aberrations mentales , pour si fausses qu’elles soient. En effet , une fois qu’elles ont, pour ainsi dire , élu domicile dans l’ame , en parcourant tout le domaine de l’imagination , il est impossible à la mémoire de s’en débarrasser ensuite ; qui plus est , par la perpétuelle préfiguration et remémoration de ces objets, le délire reste en permanence.

§ XIII. Loin de nous la prétention de trouver absurde du reste la sagaee observation que Vallériola a plus d’une fois eonsigné dans ses remarques , savoir ; qu’il est bien rare de voir quelqu’un être dans un délire absolu ou penser et faire immédiatement en tout des choses contraires à la raison ; ee qu’il y a plutôt de certain, e’est que le patient, dans une première hypothèse , suppose quelque chose de faux , à quoi il ajoute cependant diverses conséquences , non , il est vrai , d’une manière argutieuse et subtile , mais en observant toutefois un certain ordre dans la série des idées. Ce en quoi il se trompe principalement , e’est que, en n’insistant qu’à la légère sur le même objet , il ne poursuit eertainement pas les corrélations étendues et durables des choses ; mais, quoique ses conceptions soient vagues, eourtes, ineonstantes et faites, pour ainsi parler, morceaux par moreeaux ou eomme à la volée , la diver-

PATHOLOGIE TRÈS-SPÉCIALE. 55 i

site des faits se présente néanmoins à son esprit d’une manière assez vraisemblable.

§ XIV. Voilà pourquoi , nous reconnaissons aux délires une base, une fin identique à celles des périclitations spéeiales et critiques de l’économie vitale^ Quant aux épreuves qui ont pour principe d’autres aberrations purement spéculatives de la mémoire et de l’imagination , l’expérience nous apprend qu’elles sont parfois avantageusement modifiées par le prompt retour aux nécessités vitales et par l’abandon de ces spéculations oiseuses ou étrangères.

g XV. D’après ce que nous avons dit des délires mé-^ lancoliques et de leur disposition à enrayer plus ou moins le mouvement de la circulation du sang , il sera moins difficile de concevoir que la cause des exacerbations de ces sortes de délires a sa raison déterminante dans une trop vaste expansion de la masse sanguine. Ce qui arrive tantôt par suite de l’usage abusif des liqueurs spiri tueuses, tantôt en s’exposant trop longtemps aux ardeurs du soleil, nommément pendant les brûlantes chaleurs de l’été et de la canicule; d’où, cette locution allemande: « die schweren monathe, welche dergleichen xufàlle dergestalt rege %u machen pflegen; ce sont des saisons lourdes, pénibles qui donnent ordinairement lieu à ces sortes d’accidents organiques. »

g XVI. Voici maintenant une circonstance singulière qui est plutôt du domaine de V esthiologie physique que de celui deV étiologie pathologico-médicale®. C’est que les maniaques non seulement sont peu sensibles aux froids les plus rigoureux de l’hiver, mais encore peuvent conserver dans leur corps une chaleur considérable. Cela vient de ce que leur âme, étrangère à tout sentiment de

' Voijes T. VllI. Commentaire GCCLXVI.

» Voyex T. VllI. Commenlaira CCCLXVll.

552 OEUVRES DE STAIIL.

délicatesse et incapable de toute appréciation de crainte ou de mollesse (la vivacité normale de la circulation sanguine ne diminuant en rien, pour cela) peut maintenir leur corps à l’abri de toute sensation de froid et le rendre plus réellement insensible à ses atteintes. En effet , l’intention principale qui apparaît chez les maniaques relativement à cet objet général de lutte, c’est de résister par l’audace , le courage , la vigueur, l’impétuosité et la violence à tout ce qui les contrarie ^ ; or, comme l’expérience a prouvé que, en dehors de l’activité perpétuelle du pouls qui est en eux, ces aliénés sont sujets à de très-fréquents et presque incessants efforts de mouvement local dont l’énergie, en harmonie parfaite avec les mouvements du sang, en seconde puissamment le cours, il n’est pas étonnant qu’ils conservent toute leur chaleur vitale et que la circulation sanguine se fasse chez eux avec tant de facilité ou avec une égale distribution.

§ XVII. 11 est certainement bien plus difficile de comprendre la contagionde la rage canine et de V hydrophobie^. Le caractère de cette dernière et si terrible affection , en effet, ne devient pas plus évident, soit qu’on la considère en elle-même comme folie spécifique, soit qu’on la regarde comme compliquée avec une fièvre aiguë et délétère. Telles ont été jusqu’à ce jour nos convictions à ce sujet ; car ni la nature, ni l’art ne sont à même d’y remédier par une véritable méthode. L’art cependant, aidé de l’expérience , peut y porter quelque secours ; ce n’est donc pas une question du domaine de la théorie médicale, mais seulement d’une expérience sage et raisonnée.

' Voyei T. Vlll. Commentaire CCCLXVIII.

• Voyez T. Vlll. Commentaire CCCLXIX.

Page 1