‹ Œuvres médico-philosophiques et pratiques de G. E. Stahl... traduites et commentéesChapitre 3 sur 23 · HÉMORRHAGIE MORBIDE DU NEZ · texte numérisé non relu

HÉMORRHAGIE MORBIDE DU NEZ

§ 1. A propos des hémorrhagies et surtout de l’hémorrhagie nasale (comme la plus simple) , nous avons dit, dans nos précédentes études, que tous les Ilux sanguins en général et Yépistaxis en particulier, tant qu’ils se

manifestent avec modération et qu’ils répondent à des causes normales, naturelles, non étrangères, ne doivent pas être rangés parmi les affections qui s’éloignent du but conservateur de la vie, et que, loin de constituer une véritable espèce d’effusion sanguine réellement morbide et absolument passive, on doit raisonnablement au contraire les prendre pour l’effet salutaire d’un effort actif d’allégement, pour une évacuation conservatrice.

§ IL Or, après avoir fortement insisté de nouveau sur cette assertion, c’est le cas assurément de dire quelques mots des écarts, des anomalies et des dérèglements successifs qui incombent généralement à l’hémorrhagie morbide des narines. L’invasion et la fréquence réelle de ces désordres exigent que l’on en fasse une exacte appréciation, une sérieuse et efficace pondération, au point de vue pathologique. En parlant de l’hémorrhagie nasale qui, se manifestant sous d’heureux auspices, procure à l’économie corporelle de l’allégement et du soulagement, nous avons avancé qu’elle affectait de préférence un certain âge delà vie, à savoir; l’enfance et l’adolescence. Ce qu’il y a de positif, c’est que toutes les personnes, d’un certain âge, qui éprouvent (sans qu’on puisse constater la présence de causes occasionnelles , externes et assez apparentes, comme uneagitation excessive, l’usage immodéré du vin, l’exposition permanente à l’ardeur du soleil ) de faciles et fréquentes épistaxis, sont également tourmentées, pour l’ordinaire, par d’autres incommodités , témoignant suflisamrnent qu’il est ici question d’une éruption sanguine à laquelle il manque les caractères voulus pour une hémorrhagie franche et naturelle. En effet, dans l’intervalle de ces évacuations intempestives, on voit le plus souvent se manifester des efforts et des mouvements spasmodiques d’une irrégularité et d’une violence complètement insolites : le tout, sans avantage

réel, mais avec une surexcitation évidemment si désordonnée que, au moment où s’opère la tentative hémorrhagique, les efforts évacuatoires n’ont lieu , ni d’une façon régulière, ni dans un hut naturel, ni avec l’issue et le résultat proportionné que demanderait la nature.

A ce point de vue, nous ne craignons pas d’affirmer, d’une manière générale, que toutes les hémorrhagies nasales qui se manifestent, avec un caractère de fréquence et d’opiniâtreté, chez des individus âgés de plus de trente ans, n’ont jamais lieu sans une complication réelle, c’està-dire sans la coexistence positive d’autres affections concomitantes, beaucoup plus douloureuses : telles que les rhumatismes , la goutte , ainsi que diverses contentions spasmodiques et congestives.

§ III. Pour délimiter bien clairement et avec fidélité le vrai caractère des épistaxis morbides, nous les diviserons en trois classes.

La première classe comprend celles qui ont lieu sous rinfluence de certaines irritations externes, en dehors de toute commotion tacite et spontanée. Par leur tendance à devenir de plus en plus fréquentes, elles finissent par prendre un type souverainement insolite, au point que le sujet perd plus de sang qu’il ne faut et que l’éruption anormale, passant à l’état à’habitude, se déclare désormais (par la puissance de cet état) avec autant d’impétuosité et d’abondance que les premières fois.

On voit souvent, il est vrai, ces anomalies cesser d’elles-mêmes ; parfois même à la suite de moyens artificiels les moins rationnels ; mais cette cessation entraîne alors après elle des oppressions désagréables et mille autres incommodités non moins graves.

§ IV. La deuxième elasse a pour objet les évacuations sanguines du nez, excessives, effrayantes même quelquefois, qui dépendent d’une prédisposition héréditaire :

ce qui a donné lieu à la célèbre réflexion que fait le vulgaire à propos des enfants sujets à ces sortes d’évacuations : « Er seye reeht seines Vaters art, ein ' schwindsiiôhtiger Knahe, cler sein Alter, auch nicht Jioch bringen luerde, etc. » « C’est un enfant qui a exactement le même tempérament que son père,- il est phthisique comme lui et ne vivra pas non plus bien longtemps. »

Or, voici en quelle double circonstance le peuple est atnené à s’exprimer ainsi : la première, c’est lorsque le père mort de consomption purement phthisique, laisse un enfant doué d’une mauvaise constitution ; la seconde, c’est lorsque le père a été la victime d’une consomption hectique; ou qu’il a trouvé la mort dans un épuisement, provenu des épistaxis de la troisième classe dont il va être question; ou qu’il a succombé enfin à une phthisie pulmonaire accompagnée d’abondantes hémoptisies : il existe, en effet alors, chez les enfants issus de pareils pères une disposition héréditaire aux hémorrhagies nasales et aux affections pulmonaires.

g V. La troisième et dernière' classe d’épistaxis embrasse ces violentes éruptions hémorrhagiques qui , se compliquant avec d’autres affections provenues d’une commotion pléthorique, actuelle et sans issue, se manifestent, malgré les profondes perturbations et les graves souffrances de ces maladies conjointes, d’une manière soudaine, avec abondance et même outre mesure. Réfractaires à toute curation directe, elles redoublent d’intensité sous l’action des moyens qu’on croit indispensables de leur opposer, ou du moins elles impriment une recrudescence bien marquée à l’affection qui les accompagne.

Ce genre d’hémorrhagies attaque principalement les goutteux, dont les douleurs, quoique violentes, ont un caractère erratique. Elles sont aussi le propre des personnes atteintes de consomption, à type plutôt hectique

que réellement phthisique. De là , cette antique tradition qui attribue à un trop grand échauffement du foie la goutte-rose (ou couperose), et aux obstructions de ce viscère, les opiniâtres hémorrhagies nasales des adultes : chez eux, du resté, ces pernicieuses évacuations se surajoutent encore à d’autres affections de cet âge critique qui ont leur cause dans des mouvements désordonnés de la masse sanguine. Voilà pourquoi certaines personnes du sexe éprouvent quelquefois ces éruptions sanguines, après l’époque de l’adolescence; voilà encore pourquoi ces excrétions assiègent habituellement les malades qui, par manque d’évacuation ou par suite d’une stagnation congestive sans issue de la masse sanguine vers la tête, souffrent de violentes céphalalgies.

Donc, pour corroborer ce qui a été seulement effleuré plus haut, nous répéterons ici que l’effet des hémorrhagies nasales chez les adultes, surtout chez ceux qui ont passé la trentaine, n’est jamais constant, qu’il est plutôt temporaire (rarement encore!), qu’enfinil peut résulter des inconvénients et des dangers sans nombre de l’impulsion imprévue ou intempestive que reçoivent vers les régions encéphaliques des évacuations sanguines , qui devraient, avec les contractions spasmodiques dont elles sont le principe, recevoir une tout autre direction.

§ VI. Les causes de ces évacuations désordonnées sont toutes adventices sans exception, la plupart du temps. Car, bien que le tempérament, vulgairement appelé bilioso-mélancolique , fortement et taeitement sujet â l’impatience, prédispose l’économie vitale â des excussionsplus intenses que ne l’exige la nécessité ; on ne peut pas néanmoins établir sans restriction que des excès hémorrhagiques si notables dépendent uniquement de cette fâcheuse disposition, à moins qu’elle ne coïncide avec d’autres causes plus aetives qui déterminent ses effets et la font passer en habitude.

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Or (après l’hypothèse des causes générales internes, telles que, l’abondance extraordinaire du sang et les tentatives faites peu à peu par la nature pour éliminer le superflu des humeurs), on peut dire que ces causes actives ne sont autre chose que les circonstances adventices externes, qui peuvent fortement ébranler la masse sanguine déjà trop abondante et en provoquer réchauffement, la violente expansion ou la turgescence. De ce nombre sont ; 1 “ parmi les choses non naturelles, une atmosphère excessivement chaude qui affecte plus directement les régions encéphaliques que les parties inférieures du corps — ce qui est tout le contraire pour les bas fourneaux, par exemple — ; l’ardeur du soleil dardant à plomb sur la tête nue, pendant quelque temps-, les lotions inusitées sur cette partie ; une agitation soudaine et immodérée de tout l’organisme, surtout après un long et nonchalant repos ; un sommeil trop prolongé ; enfin des veilles insolites et excessives. En ces divers cas, en effet , les excrétions proprement dites, se traduisant par des actes violents ou des efforts opiniâtres dans un but excréteur, et les évacuations sanguines du même genre, ne trouvant pas ailleurs d’issue convenable se portent, sous l’influence du molimen, vers la tête et les narines, comme vers l’un de leurs émonctoires légitimes.

§ VII. Quant aux épistaxis du sexe féminin, on en accuse souvent les engorgements opiniâtres de l’abdomen. Toutefois , en examinant avec la sagesse et l’attention voulues, si une telle obstruction est réellement en soi cause antécédente ou plutôt cause conséquente des hémorrhagies nasales, on s’aperçoit aisément qu’elles sont dues au contraire à une constriction dans les régions de la veine-porte, tendant à diminuer le passage du sang dans ces parties et le pousser en plus grande quantité vers la tête. Effectivement, la plupart des circonstances

viennent ici à l’appui de cette conjecture, savoir : que l’obstruction provenant de tels ou tels vices des matières n’est pour rien dans ces phénomènes, et que ces derniers sont plutôt un simple effet de l’action motrice dans les voies, marquant d’une manière bien nette la différence qu’il y a entre l’obstruction passive et le resserrement, c’est-à-dire la constriction active du ventre.

§ VIII. 2“ Parmi les états pathétiques de V âme, mentionnons l'habitude comme une des causes principales de ces éruptions morbides. Elle joue en effet le plus grand rôle dans les hémorrhagies nasales à caractère violent et immodéré : son influence est même si grande que, au fur et à mesure que les années augmentent, l’acte hémorrhagique tend peu à peu non-seulement à passer des narines vers d’autres émonctoires, mais encore à reprendre, d’après sa méthode primitiye, le même siège, avec une facilité d’autant plus prompte que la marche habituelle du sang vers d’autres voies devient équivoque, soit par suite d’un vice des méats, soit par la réaction des parties sensibles repoussant d’une région inaccoutumée à ces sortes d’excrétions la congestion sanguine et donnant au sang l’occasion de retourner vers son ancien émonctoire.

§ IX. Ce qui favorise ici singulièrement l’établissement de l’habitude, ce sont encore deux circonstances externes très-puissantes qui consistent ; l’une, dans une excessive accumulation du sang vers la tête, provoquée par la vive sensation d’une contusion profonde-, l’autre, dans une hémorrhagie nasale facile et copieuse, amenant par là même une disposition naturelle à ce genre d’exonérations excrétives qui ouvrent désormais la voie à une méthode effective de congestion et d’expulsion.

D’ailleurs, lorsqu’on vient à léser, en les grattant, l’intérieur des narines, de manière à déchirer la partie supérieure de la membrane muqueuse et les petits vaisseaux

qui s’y rendent, il en résulte une véritable hémorrhagie : c’est ce qui arrive encore, quand on aspire certaines substances pulvérulentes ou corrosives qui endommagent profondément les fosses nasales. Il n’est pas rare non plus de voir l’épitaxis se produire chez les personnes qui se mouchent trop violemment et chez celles qui retiennent, avec des efforts contre nature, leur respiration : ce dernier cas est un peu plus rare-, il est même nul, lorsqu’on s’est habitué à ce dangereux exercice ; mais il n’en existe pas moins : témoins certains saltimbanques qui parviennent, en refoulant fortement la respiration, à faire jaillir le sang par le nez et même par les oreilles.

§ X. La cause des épistaxis héréditaires à type immodéré ne saurait, à l’instar de la raison causale de toutes les affections héréditaires, trouver place ailleurs que dans une impression intentionnelle de la nature, consistant non pas tant dans une disposition prompte que dans une tendance perverse et spéeiale soit à entreprendre, soit à parachever l’acte hémorrhagique. C’est pourquoi, nous regardons simplement cette cause comme une des manifestations de l’habitude.

§ XI. 3“ L' habitude est encore une des causes des hémorrhagies nasales de la troisième classe, dans ce qu’elles ont de plus général : elles sont favorisées d’une manière toute spéciale par les commotions externes et par les opiniâtres irritations temporaires dont le funeste privilège est de provoquer d’une manière grave l’agitation du sang et de le repousser d’une région convenable dans une région inopportune. Ceci a surtout lieu, lorsque les malades suivent imprudemment eux-mêmes une médication nuisible , ou que , par le conseil ridicule de certains charlatans, ils emploient à contre-temps des remèdes internes et même des topiques tout à fait préjudiciables. Voilà pourquoi, quel que soit le principe de la eoni-

motion vague à caractère arthritique qui se manifeste à la suite d’une violente colère ou d’une profonde terreur , on la voit tendre irrésistiblement vers des éruptions sanguines du genre de celles dont nous parlons ; voilà pourquoi enfin d’autres causes moins énergiques peuvent aussi provoquer l’acte hémorrhagique.

§ XII. V effet des épistaxis irrégulières n’est en réalité jamais avantageux, comme celui qu’on est en droit d’attendre des hémorrhagies normales et opportunes. On doit plutôt craindre de voir s’établir chez les patients une insolite disposition habituelle à d’impétueuses éruptions sanguines qui tendent à se répéter avec une persistance de plus en plus opiniâtre, sans garder une juste proportion, en affectant même un tel caractère d’obstination et d’insoumission que, lorsqu’on veut s’opposer par une répression tant soit peu violente à leurs alarmantes apparitions, on expose le malade aux dangers plus graves encore des congestions internes, des inflammations, des obstructions et de mille autres douleurs arthritico-spasmodiques attaquant avec plus de violence encore les parties extérieures.

Or, si l’on ne s’empresse d’arrêter sagement et habilement ces flux anormaux, il en résulte un affaiblissement extraordinaire du patient, surtout s’il perd une quantité excessive de sang ; en ce cas même, il n’est pas rare de le voir être pris de syncope.

§ XIII. Les personnes jeunes, prématurément affaiblies par des épistaxis fréquentes et habituelles, tombent insensiblement dans l’atrophie ; leur corps ne se développe pas suffisamment; il croît lentement et tard : si bien qu’après un certain âge il n’est pas possible déjuger des années qu’elles ont en réalité. Nous ne prétendons pas, il est vrai, que ce vice d’accroissement dépende toujours et d’une manière infaillible de la constitution hémorrha-

PATHOLOGIE TRÈS-SPÉCIALE, gique dont nous venons de faire l’exposé, puisque la cause productrice des commotions insolites qui agitent parfois la crase sanguine peut en réalité, par sa présence immédiate et permanente, favoriser amplement ce défaut d’organisation. Toutefois, il est bien certain que l’habitude est ici le foyer quasi perpétuel des efforts incessants à l’aide desquels la nature dans sa constante sollicitude, occupée uniquement au travail hémorrhagique, n’administre ses autres affaires qu’avec une certaine tergiversation.

§ XIV. L’immense avantage thérapeutique et pratique qui découle de la connaissance clinique de ce fait : c’est de pouvoir, une fois le caractère de ces choses bien déterminé, établir une méthode curative, parfaitement propre à en modérer les fâcheuses conséquences -, c’est d’éviter toute méprise, due à l’ignorance ou à la négligence, à l’égard de l’intention ou des efforts de la nature ; c’est de rejeter enfin par cela même le système des répressions immédiates •. système, nous osons l’affirmer, aussi dangereux par la gravité de ses conséquences ultérieures que par ses inconvénients directs. Cela est si vrai que, chez les jeunes gens, ie sang est toujours prêt à se porter du nez vers la poitrine (d’où la phthisie) ; ou bien vers les hypochondres, au foie, à la rate, corps glanduleux qui communiquent avec la veine-porte (de là, l’étisie, la consomption ou tout au moins des perturbations hypochondriaques prématurées et insolites).

§ XV. De quelle circonspection ne doit-on pas user dans le traitement des hémorrhagies héréditaires? On le comprendra aisément lorsqu’on saura que des évacuations notoirement excessives n’entraîncnl pas toujours également après elles de funestes résultats et ne supportent qu’avec la plus grande intolérance les moyens naturels qu’on leur oppose d’une manière intempestive ou immo- T. v. 2

dérée. Ce qui prouve qu’un traitement irréfléchi peut exposer le malade à des préjudices et à des inconvénients aussi graves dans le présent, qu’inévitables dans l’avenir.

§ XVI. Il n’y a pas de raison pour envisager différemment les fluxions qui sont sous la dépendance immédiate de certaines translations spasmodiques et de certains resserrements congestifs, à caractère impétueux. Car, s’il est vrai que l’emploi d’une curation sérieuse contre l’hémorrhagie arrivée à son paroxysme soit extrêmement difficile, il n’en est pas moins vrai que les mouvements fluxionnaires sont totalement rebelles au simple emploi d’une médicamenta tion astringente : aussi, doit-on user à leur égard de la plus grande circonspection. - En d’autres termes, on ne peut , dans des circonstances pareilles, secourir avec succès l’économie corporelle qu’en pratiquant, dans la région la plus convenable, suivant les dispositions de l’âge, une saignée opportune qui remplace l’hémorrhagie. Alors, seulement alors, sous la douce influence d’une sage intervention, se dissipent les causes des commotions sanguines et se taisent les murmures du principe morbide ; alors disparaît, plus promptement et plus sûrement qu’on n’aurait jamais pu l’attendre des soins les mieux entendus, tout danger et tout préjudice.

§ XVII. Il ne faut pas oublier que, lorsque ces éruptions immodérées se sont déclarées et sont passées même à l’état d’habitude, dès le jeune âge, la suspension ou la cessation de leurs aceès, dans l’âge intermédiaire, n’est qu’apparente ou fietive -, car, à mesure que les années augmentent, nommément sur le début ou au déclin de l’âge mur, elles se manifestent de nouveau sous le masque de ces affections qui se traduisent aisément soit par des propensions, des commotions et des efforts hémorrhagiques, soit par des transmutations et des palindromies sanguines vers les régions supérieures du corps ; le tout avec des dangers aussi variés que graves.

§ XVin. A la longue, les épistaxis morbides ont pour conséquence les polypes des narines, parfois des ulcérations puantes du nez , connues sous le nom générique A'ozène. Toutefois , peut-on dire à peine que ces altérations locales sont le résultat naturel et immédiat de l’état hémorrhagique; elles sembleraient plutôt dépendre de l’emploi intempestif des topiques vitriolés ou mieux encore des substances corrosives injectées maladroitement dans les narines par des chirurgiens ignorants qui en usent pour arrêter tout écoulement sanguin.

Quant aux hémorrhagies irrégulières qui se déclarent avec une violence, une opiniâtreté et une abondance insolites , leurs résultats immédiats sont : r à un point de vue général, la stagnation du sang dans les régions encéphaliques, occasionnée par une intense et forte congestion vers ces parties ; T à un point de vue spécial , des céphalalgies, des ophtalmies, des odontalgies, des otalgies, des angines même, accompagnées de cuisantes douleurs, d’ardeurs et d’inflammations des régions affectées.

§ XIX. Il existe sur la fréquence et l’abondance excessive des hémorrhagies un pronostic populaire, tout particulier : c’est que leur conséquence directe n’est pas tant l’affaiblissement universel de la tête que la débilitation locale des yeux. Or, cette tradition paraît s’appuyer entièrement sur l’effet général de la perte du sang et même, d’après l'ancienne hypothèse^ sur la perte des esprits ; (plutôt sans doute des esprits vitaux pris en général, que des esprits animaux et surtout sensoriaux).

C’est en se basant probablement sur cette opinion que certains médecins dont parle Botall prédirent à un homme qui se faisait fréquemment saigner la perte prématurée de la vue et l’abréviation même de son existence. Mais ils se trompèrent radicalement sur les deux points ; car l’homme aux saignées conserva sa vue dans une limpidité telle, que, à l’âge de

soixante-dix ans, il lisait encore très-couramment sans bèsicles : de plus, il s'obstina k vivre si longtemps qu’il surpassa , de beaucoup en vieillesse les médecins qui lui avaient prédit une courte carrière, et qui moururent tous avant lui.

Nous nous souvenons nous-même , et c’est avec un sentiment profond de reconnaissance envers la divine Providence) qu’un homme déjà vieux , habitué même à des évacuations hémorrhoïdales, se faisait pratiquer, deux fois par an, au printemps et à l’automne, une petite saignée de trois ou quatre onces et qu’il continua ainsi jusqu’à l’âge de soixanteseize ans. Mais, à cette époque, il fut atteint d’une inllamniation dangereuse, survenue à la suite d’une phlébotomie pratiquée mal à propos. Par crainte, il renonça dès lors à ce moyen évacuatoire et ne tarda pas à ressentir les funestes conséquences de cette cessation ; car il mourut vers la fm de sa soixante-dix-huitième année.

Or, il est bon de remarquer que cet homme était parvenu à cet âge avancé sans se servir de lunettes, quoiqu’il eût une écriture très-fine , qu’il eût passé plus de la moitié de sa vie à exercer ses yeux, soit à écrire, soit à lire des manuscrits ; ajoutons enfin qu’il n’était par lui-rnôme ni assez vigoureux, ni même assez robuste pour espérer d’atteindre une si grande longévité. En un mot, rien en lui ne pouvait lui faire croire qu’il passerait les trente dernières années de sa vie dans k santé, la vigueur et sans maladie aucune.

§ XX. On le voit, l’expérience ne confirme nullement l’opinion vulgaire dont il a été question plus haut : grand au contraire est le nombre des individus qui, tourmentés d’ailleurs par d’abondantes épistaxis , n’éprouvent jamais pour cela aucun affaiblissement notable dans l’organe visuel. Mais il se présente ici un phénomène très-important, constaté par les observateurs sagaces : c’est que, si l’on soumet les yeux, immédiatement après une excessive hémorrhagie nasale , à une occupation longue ou sérieuse sur de petits objets, à la clarté d’une bougie et même à la vive lumière du soleil, la vue, sous rinducnec de la lecture et de la fixité, s’émousse alors insensible-

ment. Ce n’est pas cependant à dire pour cela, comme semble l’inférer cette tradition , que ce soit là une conséquence directe et simple des épistaxis.

§ XXL Quant à l’affaiblissement de la tête pareillement allégué par l’hypothèse, nous ne nous refusons pas à l’admettre. Toutefois, il ne faut pas moins reconnaître à cette débilité une autre cause encore plus puissante, quoique plus lente, laquelle ne provient pas tant du flux sanguin lui-même que de sa mise en scène ; nous voulons parler des efforts ainsi que de la congestion trop longue et trop opiniâtre du sang, vers la région cervicale.

En effet, d’après ce qui a été déjà dit sur les affections céphalalgiques qui troublent le repos et le sommeil ; sur les ophtalmies qui, loin d’être inoffensives pour la vue, l’affaiblissent au contraire très-facilement -, sur les maux d’oreilles enfin qui altèrent diversement le sens de l’ouïe, il est tout à fait certain et même bien aisé à comprendre que de semblables congestions puissent apporter et mettent effectivement le trouble dans l’universelle et constante intégrité des sens internes, au point que le vertige qui en résulte fait éprouver aux patients une vive inquiétude, accompagnée de diverses perturbations, de l’incapacité même d’exercer son intelligence (chez les personnes peu avancées en âge) et de la crainte imminente de l’apoplexie (chez les personnes plus âgées) : ce qui du reste ne doit pas manquer d’arriver quelquefois.

De la phlegmatorrhagie des narines.

§ I. Quoique celle affection, considérée comme constituant, tantôt un flux abondant, tantôt une distillation goutte à goutte, s’offre rarement à l’observation avec les caractères que lui assigne Salmuth (chapitre I", Observation

37“^) ^ ; néanmoins, il se présente quelques cas partiels qui, malgré leur importance apparente, ne sauraient être rapportés ici, sans avoir fait préalablement l’objet d’une sérieuse étude. Il est done important, croyons-nous, de soumettre eet état morbide à un minutieux examen et d’en faire un exposé suffisamment détaillé.

§ II. Voie! le cas cité par Salmuth et que nous donnons comme un véritable spécimen de pblegmatorrhagie nasale.

Une jeune fille, bien portante d’ailleurs — comme semblait l’indiquer l’activité de sa nature — s’était livrée aux plaisirs de la danse durant deux jours et deux nuits consécutives. Épuisée de lassitude et fatiguée par ces veilles, elle s’endormit si profondément que, le quatrième jour, elle dormait encore. Lorsqu’elle se réveilla, elle sentit couler goutte à goutte, par ses narines, une mucosité limpide et pituiteuse ; au dire du narrateur, l’écoulement dura peu de temps et céda à l’action de certaines pilules céphaliques.

§ III. Bien que eette observation soit tout à fait tronquée et ineomplète (défaut ordinaire à maints auteurs et surtout à eelui que nous venons de eiter), lorsqu’elle méritait au contraire une deseription soigneuse, au point de vue du tempérament de la jeune fille et à d’autres circonstanees individuelles, on ne doit pas cependant lui refuser toute créance ; ce qui ne veut pas dire qu’il faille toujours croire Salmuth sur parole. Mais notre foi en ce phénomène est corroborée par un autre fait bien connu des médecins : nous voulons parler de l’écoulement d’une

» Salmuth, médecin remarquable, établi à Leipzig; il était premier médecin du prince d’Anhalt. Le seul ouvrage que l’on possède de lui est celui sur lequel Stahl a puisé l’observation qu’il cite : c’est un recueil d’observations publié en 1648 par Conring qui y ajouta une savante préface sur l’Expérience. P. Salmuthii Observ. Médic. centur. tresposthu. cum U. Coringii prccfalione. — Brunswick, 1648, in-t».

humeur aqueuse et transparente qui se fait par les narines et que s’empressent d’essuyer avec leur mouchoir ceux qui en sont atteints ; ils croient d’abord que c’est une éruption sanguine, mais ils ne tardent pas à s’apercevoir de sa véritable nature.

§ IV. Gette évacuation, ce flux, disons-nous, se déclare goutte à goutte, mais de manière cependant à ne jamais former une véritable éruption comme l’hémorrhagie nasale. De plus, cet écoulement continu, d’un genre tout à fait remarquable par sa viscosité, se distingue très-bien de l’écoulement âcre et limpide du cory%a : ce dernier, dans le coryza aigu et subtil, se produit même avec une abondance telle , qu’il se confondrait aisément avec l’hémorrhagie nasale, si les patients en inclinant la tête en avant, comme on a l’habitude de le faire dans l’épistaxis, facilitaient l’arrivée du sang dans cette partie et augmentaient la funeste intensité de la stagnation.

§ V. Ce qu’il importe donc de bien considérer ici , c’est non-seulement le mode formateur de la fluxion qui constitue le coryza, mais encore le mouvement pathologique capable de le produire. Assurément, il ne viendra jamais à l’idée de personne de croire sérieusement que les matières séroso-muqueuses et âcres qui coulent par les narines, quelquefois sans interruption pendant plusieurs jours , se soient ramassées coup sur coup et toutes à la fois dans les régions encéphaliques, pour en sortir ensuite peu à peu. On comprend au contraire (et c’est plus rationnel) que la quan tité des matières en éruption soit toujours en parfaite analogie avec leur apparition successive et que, par une juste proportion, plus est énergique ou continu le mouvement fluxionnaire , plus sont abondantes et continuelles les évacuations.

§ VI. Or, à raison même de son intensité, ce mouve-

ment fluxionriaire ne peut provenir que de la masse universelle du sang, ou, pour parler plus elairemcnt, d’un afflux excessif de ce liquide 5 de son cote, cette iinivei selle impulsion ne peut s’eftectuer qu’a l’aide d une eonstriction tonique particulière qui, par son intensité croissante, pousse le sang de tous les points du corps vers la région nasale, comme vers une porte ouverte à l’excrétion. Cela est si vrai que, si on apprécie bien le fait en lui-même, on verra que la principale, plutôt que la première, mise en scène de l’acte impulsif tout entier est identiquement la même que celle des épistaxis. A ces divers titres , on pourra, nous en avons la ferme confiance, plus aisément reconnaître que l’appareil symptomatique général qui constitue ou mieux qui entraîne après lui le coryza est au contraire particulièrement destiné à l’hémorrhagie, mais qu’il pèche et vient heurter, seulement à posteriori^ contre l’excessive consistance du sang proprement dit, lequel , quand il est trop épais ou qu’il n’est pas suffisamment fouetté et mélangé avec une abondante et fluide quantité de sérum, perd toutes les qualités requises pour l’excrétion ; c’est-à-dire, que, lorsque la partie rouge du liquide sanguin ne peut, par suite meme de l’épaississement, circuler en liberté, c’est sa partie la plus déliée seulement qui s’échappe au dehors.

§ VU. Or, comme l’éruption du sang se fait en général d’une manière franche et normale , dans un trèscourt espace de temps, et que le coryza au contraire persiste ordinairement durant quelques jours, on serait naturellement porté à arguer de là une différence positive entre ces deux phénomènes. Mais si l’on veut bien pren dre la peine d’étudier sérieusement la marche successive de l’intention évacuatrice et qu’à côté de cette manifestation, quelle qu’elle soit, on joigne cette circonstanee particulière à l’épistaxis, savoir : que ecs sortes d’hémor-

rhagies ne s’arrêtent pas le plus souvent à une seule éruption, mais qu’elles se répètent et se succèdent même pendant plusieurs jours de suite ; on verra dès-lors que cette double condition du coryza n’est pas une raison pour faire de cet état morbide une classe à part et pour l’exclure d’une manière générale de la catégorie des hémorrhagies nasales, en ne le considérant que comme le résultat d’une intention hémorrhagique.

§ Vin. Il se présente néanmoins quelques circonstances tout à fait particulières qui peuvent nous porter à croire que le coryza, considéré comme excrétion nécessaire de matières séreuses, est absolument distinct des hémorrhagies nasales qui ont également une destination. Disons quelque chose à ce sujet.

Sous le rapport de son principe et de sa manifestation ordinaire, le coryza peut être envisagé à un triple point de vue. D’abord, il est le lot ordinaire des personnes tout à fait jeunes, des enfants à tempérament phlegmatique et surtout des individus qui vivent dans l’oisiveté, l’indolence ou l’apathie; on l’observe fréquemment aussi chez les vieillards et surtout chez les sujets accoutumés à ce genre d’affection, ou qui en ont éprouvé des atteintes à la plus légère oecasion. Or, de pareils faits sont plutôt dûs à une prédisposition interne, bien digne de notre examen , qu’aux circonstances externes et accidentelles d’une température froide ou humide.

xAbstraction faite de l’habitude et des causes extérieures, rien, dans les conditions que nous venons d’énumérer, ne s’oppose à admettre que, pendant les congestions, les épanchements et les excrétions catarrhales, il y ait une tendance réelle de la nature qui régit tout l’appareil fluxionnaire et le dirige plutôt vers l’hémorrhagie que vers une pure évacuation séreuse.

§ IX. C’est ici le lieu d’examiner un attribut caracté-

ristique du coryza, que nous avons eu souvent l’occasion d’observer sur nous-inêine, chez un grand nombre d’individus et en général ehez les personnes avancées en âge. Nous voulons parler de cette envie d’éternuer qui, survenant tout à coup, provoque, à dix ou vingt reprises, dans l’espace d’un demi-quart d’heure, des éternuements violents, aeeompagnés d’un écoulement assez considérable de matière muqueuse. Or, après ee phénomène, il y a cessation subite des douleurs gravatives de la tête et des symptômes secondaires qui en résultent. Ce fait est en outre pour nous une preuve que le eoryza a de l’analogie avee l’hémorrhagie eourte et rapide des narines.

§ X. Fort de ce que nous avons déjà dit en divers endroits et notamment dans le chapitre précédent, nous recommandons aux praticiens de ne pas oublier que les constitutions morbides de ee genre dont la nature est de changer de type, eomme aussi les mouvements hémorrhagiques vers les narines ne sont pas chose rare chez les vieillards -, mais que, à raison même de ee earactère morbide, ees affeetions, loin d’atteindre l’effet réel et légitime qui dans ces eirconstanees est toujours sensiblement ntile, se laissent au eontraire faeilement entraîner à d’autres résultats embarrassés ou vagues ; parmi lesquels nous signalerons le coryza dont il est présentement question, et qu’il faut plutôt considérer comme uneespèce de séerétion eatarrhale que comme une évacuation purement désordonnée de la masse sanguine.

§ XI. Or, cette observation a cela d’avantageux, qu’elle nous met en mesure d’appréeier avee justesse si (même chez les personnes déjà avaneées en âge) la cause au moins antécédente ou l’oceasion primordiale des congestions et des éruptions catarrhales par les narines n’est pas un effort hémorrhagique, dirigé vers la môme partie et qu’on peut parfaitement prévenir soit par des saignées

pratiquées sur une autre partie, soit par des moyens dérivatifs, capables de ramener habilement les mouvements sanguins dans d’autres régions de l’organisme. A cet effet, par exemple, on emploie avec succès les pédiluves, les simples lotions et les fomentations des pieds dans l’eau chaude : la phlébotomie est aussi un moyen très-avantageux, surtout si elle avait été négligée après avoir passé en habitude. Nous aurons occasion de revenir plusieurs fois sur ce fait dans le prochain chapitre, où il sera question des hémorrhagies de poitrine.

§ XII. Qu’il nous suffise donc de rappeler que les vieillards ne sont point à l’abri de ces sortes de mouvements fluxionnaires à type catarrhal, qui ont effectivement leur principe et leur foyer dans des afflux ou des constrictions particulières du sang vers les régions encéphaliques ; c’est-à-dire qui dépendent de certains mouvements plus actifs et plus intenses de la masse sanguine qui s’établissent sans aucun vice correspondant dans la qualité des humeurs et sans diminution passive dans leur motilité générale. Aussi, par rapport à la source, à la cause et au fondement positif de l’état morbide, les vieillards , pour en prévenir sûrement et réellement les conséquences, auraient-ils plutôt besoin d’évacuations sanguines que d’évacuations séreuses et dérivatives , abstraction faite toutefois de celles dont le soulagement est temporaire et qui neutralisent les atteintes immédiates de l’affection.

La même constitution peut se rencontrer aussi chez des personnes beaucoup plus jeunes, surtout si le renouvellement du sang ne peut pas avoir lieu ou ne semble pas nécessaire. En ce cas, surtout en ce qui regarde les mouvements du corps, il faut adopter un régime de vie, capable de subvenir à la diminution ou à l’atténuation de la masse sanguine, soit en préparant les voies à la nature

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pour une franche évacuation, soit en dissipant toute cause occasionnelle de congestion par une atténuation relative du sang en trop grande quantité.

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