CHAPITRE IL
DE l’hémoptysie.
§ I. Bien que, dans la seconde partie de ce Traité de Pathologie, nous ayons dit à peu près tout ce qu’il était en notre pouvoir et de notre devoir de dire sur l’hémoptysie, il ne sera cependant pas superflu de revenir ici sur la constitution bien tranchée qui caractérise cet état morbide et sur toutes les circonstances pathognomoniques qui peuvent aider à mieux établir son diagnostic.
L’hémoptysie vraie, c’est-à-dire le rejet abondant et impétueux par la bouche d’un sang vermeil , sourdant du fond de la poitrine, d’une manière parfois saccadée comme d’une source, diffère essentiellement du simple crachement de sang; car il est prouvé par un grand nombre d’exemples qu’en ce dernier cas le sang arrive dans la bouche mêlé à la salive ou à d’autres matières et provient presque toujours de l’infundibulum ou des gencives elles-mêmes. Or, l’hémoptysie franche a Cela de constant, d’après le témoignage des sens, qu’elle a son point de départ dans la poitrine, et qu’elle coïncide avec un effort particulier d’excréation ainsi qu’avec un besoin irrésistible de tousser. Le crachement de sang pro[)remciit dit s’accomplit au contraire sans complication vicieuse de la poitrine, sans coopération pénible et laborieuse de ect organe. Si parfois l’excréation s’ajoute au crachement, c’est que le crachat, poussé par l’effort, passe avec un
ronflement particulier de l’infundibulum ou de l’arrièregorge vers le palais, et s’excrète au dehors. Voilà pour- . quoi, après une violente secousse ou lorsqu’on se mouche fortement, il s’opère le même phénomène parles narines ; il est encore certain que les individus atteints d’hémoptysie éprouvent hahituellement des évacuations sanguines lentes par les fosses nasales. On ne saurait, en ce cas, trop s’abstenir d’administrer à la légère et d’une manière abusive les médications astringentes, même dans les cas où il n’y a nul motif de crainte.
§ II. L’hémoptysie vraie, qui a son foyer spécial dans les profondeurs de la poitrine, est une de ces affections que l’on ne peut négliger sans exposer le malade aux périlleuses conséquences de l’ulcération phthisique. Elle mérite en outre une étude toute particulière au point de vue de son origine. C’est-à-dire que , vu notre méthode d’apprécier les diverses raisons causales d’un fait, nous avons à examiner si l’hémoptysie, abandonnée à elle-même doit être regardée comme un état purement passif, ou si, alimentée par une congestion et une contention quelconques vers les organes thoraciques , elle est au contraire une affection réellement active et a pour but final une prompte et énergique expectoration.
§ III. Considérons d’abord deux conditions particulières à l’éruption hémoptoïque : la première, c’est que cette hémorrhagie se fait le plus souvent sans la moindre toux ou du moins sans une toux notable^; la seconde, c’est qu’elle suit quelquefois une marche périodique , c’est-à-dire qu’elle revient à des époques fixes ; tantôt courtes (comme toutes les semaines ou à chaque phase lunaire) ; tantôt plus éloignées ( comme qui dirait tous les ans, à un ou à deux jours près du cycle anniversaire).
Yoyes T. VIII, Commentaire CLXXV.
On pourrait ajouter encore à ces signes pathognomoniques , que l’hémoptysie est , de toutes les éruptions sanguines , celle qui cède le plus facilement aux saignées, même médiocres, pratiquées sur une autre partie du corps.
§ IV. Comment de pareilles conditions peuvent-elles se concilier avec cette opinion qui fait dépendre ce flux sanguin d’une simple diarèse des vaisseaux pulmonaires ? Voilà une chose, par exemple, que nous ne comprenons pas. D’où, la nécessité d’établir une habile et prudente distinction entre les deux croyances opposées : l’une prétend en effet que, dans l’hémoptysie, il y a rupture violente des vaisseaux et de la texture entière des poumons (ce qui constituerait dans ce cas la passivité de l’évacuation) ; l’autre, au contraire, enseigne qu’il y a éruption réelle et que cette éruption est non-seulement provoquée par un acte d’impulsion ou par l’influence permanente d’un mouvement compressif, mais qu’elle est encore entretenue par une véritable contention oppressive de la masse sanguine.
§ V. D’après Hippocrate, c’est ordinairement vers Vâge adulte et dans la fleur de la jeunesse (de 1 8 à 30 et même à 35 ans) que se déclare ce mouvement fluxionnaire tendant à une éruption effective ; et cela , d’une manière quasi spontanée ou tout au moins sous l’empire de certaines causes générales qui suscitent dans le sang une forte secousse, une vive commotion.
L’hémoptysie est rarement le lot des enfants ; elle ne pourrait, en ce cas, provenir que de l’imprudente et subite suppression des hémorrhagies nasales , même intempestives ou importunes. 11 est positif, néanmoins, que l’éruption hémoptoïque ne vient chez eux qu’après de profondes surexcitations externes ; on peut même dire qu elle n’est que la conséquence de la suppression
des hémorrhagies nasales unie à ces surexcitations. Il est bon de faire observer ici que ces violentes causes extérieures prêtent fréquemment leur concours aux causes internes et déjà existantes ; au point que la nécessité de l’éruption, introduite d’abord de force dans l’économie, y est ensuite entretenue, comme quelque chose d’avantageux qui répondrait, dans la région spéciale de la poitrine, à une synergie générale de la nature.
§ VI. Sous le rapport de V organe qu’elle envahit et de ses fâcheuses conséquences , l’hémoptysie doit être regardée comme d’un pronostic dangereux et funeste. En effet, aucun de ses résultats ne peut avoir d’utilité réelle, comparativement à l’énormité relative des dangers dont elle menace incessamment l’organisme. On ne doit donc s’attendre de sa part qu’à des dénouements de la plus haute gravité au point de vue des Symptômes qui forment tout à la fois le cortège, l’appareil et les suites de l’éruption hémoptoïque.
Par appareil , nous entendons ces difficultés , ces embarras de diverse nature, ces efforts subséquents d’élimination qui sont les effets concomitants de la congestion ou de la contention du sang vers la poitrine et qui altèrent profondément la région thoracique, l’organe pulmonaire , la trachée-artère , la respiration et partant le diaphragme lui-même. De là, ces toux sèches si fréquentes, si violentes, ces symptômes d’asthme sec, d’asthme convulsif et d’angine; de là encore les péripneumonies et les pleurésies. Telle est aussi l’origine de certaines affections externes, comme les douleurs rhumatismales, arthritiques, compressives et spasmodiques; les accès des glandes sous-axillaires dans les sexes et mammaires chez la femme. Ajoutons enfin que de ces congestions opiniâtres et de ces débordements du sang vers la poitrine, peuvent quelquefois résulter et résultent même
ordinairement (nous en avons pour garant 1 expérienee) des slases morbides d’où proviennent ees nodosités squirrheuses ou tubercules que 1 on trouve parfois sur le cadavre de certains individus qui, leur vie durant, avaient à peine été soupçonnes d’affection pulmonaire. Il n’est pas même rare de voir chez certains phthisiques ces nodosités dégénérer presque toujours en de véritables ulcères purulents .
§ VIL Qu’on nous permette de signaler ici, par anticipation, un cas assez remarquable dont nous pourrions citer deux exemples entre mille, pris sur deux jeunes gens de bonne famille qui, après des libations immodérées faites avec les vins généreux de Hongrie, d’Italie et des îles Canaries, furent presqu’immédiatement saisis d’une toux sèche toujours croissante qui les précipita bientôt dans une phthisie mortelle des mieux prononcées. S’il en fut ainsi , pour l’un de ces jeunes gens , c’est que, atteint d’abord d’une éruption hémoptoïque soudainement arrêtée par l’usage des astringents, selon la coutume, il avait largement préparé les voies à la phthisie qui le mena au tombeau dans l’intervalle de six mois.
Personne assurément (à moins d’être naturellement porté à se faire illusion) n’attribuera aux vins en question la propriété de produire immédiatement des ulcérations pulmonaires. Tout le monde sait au contraire que ces libations occasionnent plutôt de fortes commotions dans la masse sanguine, lesquelles sont quelquefois suivies d’un flux hémorrhagique des narines et provoquent le plus souvent, chez les individus atteints d’hérnorrhoïdes, une recrudescence dans leurs évacuations habituelles.
En outre, voici de quelle manière se passent les phénomènes , d’après leur ordre naturel : il y a r conges-
1 Voyez T. VllI, Commentaire CLXXVI.
PATHOLOGIE TRÈS^SPÉGIALE. 33
tion ; 2“ stagnation ; 3“ tuberculisation et 4“ enfin ulcération suppurative des parties ; quant au résultat ultérieur et funeste de l’hémoptysie franche, c’est l’ulcération phthisique. Les exemples en sont si nombreux qu’il est inutile d’insister plus longtemps là-dessus : comme aussi il serait tout à fait oiseux de développer une longue théorie sur les divers modes de succession de cet état morbide L
§ VIII. II nous reste à dire seulement quelques mots sur les complications et les manifestations successives des molimens hémoptoïques, qui parfois se substituent aux molimens de certaines évacuations sanguines de nature différente. En effet, d’après la marche ordinaire et directe des choses, il arrive que les congestions et même les éruptions pulmonaires se déclarent chez les adolescents qui , habitués auparavant à de fréquentes et abondantes saignées de nez , en ont été débarrassés tout à coup, sans qu’il se manifeste d’autres causes capables de provoquer l’évacuation. Il arrive quelquefois aussi que, par un certain mode rétrograde , l’hémoptysie succède aux excrétions sanguines qui, ayant leur siège dans les parties inférieures, ne s’exécutent pas normalement ou s’arrêtent intempestivement. De là, les constrictions, les oppressions, les irritations de poitrine, la phthisie même ou les franches éruptions hémoptysiques dont sont atteintes les jeunes femmes, par suite de la suppression de leurs menstrues.
§ IX. Faisons observer en même temps une circonstance manifeste de cet état morbide, dont la grande fréquence apporte un nouveau jour à notre théorie : nous voulons parler de cette grave oppression de poitrine qui se déclare de suite après certaines expansions, quelles qu’elles soient, de la masse sanguine; comme, par exemple, après une agitation immodérée du corps. Mais, il ne faudrait pas faire dépendre uniquement cette oppression
' Foyejï T. VIII, Commentaire CLXXVII.
de ce que le sang, quand il lui arrive d’entrer ainsi en turgescence, augmente tellement en quantité qu’il se développe immédiatement dans toutes les parties du corps ; car alors, d’après cette opinion purement hypothétique, il arriverait nécessairement que , d’un mois à l’autre (chez la femme), l’embarras et l’oppression de la poitrine augmenteraient en raison de l’accumulation du sang. La raison de ces oppressions est plutôt dans une violente constriction qui s’opère vers cette région, lorsque à la suite de vives commotions il se présente une occasion favorable d’hémorrhagie.
g X. Chez les personnes âgées des deux sexes, mais principalement du sexe masculin, il se déclare assez souvent, à la suite soit de l’excrétion hémorrhoïdale^ soit même d’un simple effort hémorrhagique bien marqué par son énergie, un refoulement de sang vers la poitrine, qui, sans dégénérer en hémoptysie effective, n’en provoque pas moins des contentions assez violentes et assez opiniâtres dans la région pectorale : de là, quelquefois tous les désagréments de l’asthme, de la toux ; les symptômes; et même les dangers réels de la phthisie.
Ce fait mérite assurément une considération sérieuse ; car, en général , on attribue ces incommodités à des causes toutes différentes , telles que la présence de matières séreuses. En outre, de la persuasion où sont les praticiens que ces divers états sont dûs à un besoin d’expectoration , c’est-à-dire à la direction et à l’impulsion des humeurs vers la poitrine, il ne peut en résulter pour l’avenir que des inconvénients de plus en plus graves et des dangers immédiats. Nous allons citer ici, plutôt à titre de renseignement que comme une explication suffisante , l’observation suivante de Jean Rhodius ^ sur
' Jean Rhodius, médecin laborieux et savant antiquaire, né à Copenhague en 1587, mourut à Padoue en 1659. Ses ouvrages sont pleins d’érudition.
le danger de la phthisie dissipée par le flux hémorrhoïdal.
A l’occasion de la suppression de ce flux , l’auteur parle d’un homme chez lequel il soupçonnait avec raison que ce fut là la seule cause des graves et imminents dangers de phthisie qu’encourut pendant longtemps ce malade, vu surtout l’hahitude préalable qu’il avait des évacuations hémorrhoïdales; il affirme ensuite que la réapparition des hémorrhoïdes qui se maintinrent dans un écoulement abondant, I)arfois continu, parfois rémittent, mais toujours normal, dissipa à jamais tous les symptômes phthisiques. Rhodius mentionne principalement certains catarrhes faux qui assiégeaient souvent le patient en question et faisaient craindre la phthisie.
A l’appui de ce fait, et pour prouver que chez d’autres malades les oppressions asthmatiques peuvent provenir des mêmes causes, nous citerons un homme, illustre par sa naissance et par son rang élevé, qui fut assailli, à l’âge de 67 ans, d’une oppression de poitrine si violente que, malgré l’habitude déjà vieille qu’il en avait , sa constitution en fut radicalement ébranlée ; les paroxysmes et les spasmes furent même si alarmants que les médecins n’hésitèrent pas à l’abandonner, en portant sur lui un fâcheux pronostic. Enfin, par déférence aux injonctions de leur illustre malade plutôt que par conviction , ils permirent une saignée. Nous tenons ces documents de la bouche même du noble patient qui se rappelait encore avec une assurance toute particulière que , dès le premier jet du sang, l’oppression cardialgique diminua sensiblement et que l’allégement progressait à mesure que l’évacuation sanguine augmentait , jusqu’à ce qu’enfin il fut délivré de tout mal. Or il me racontait ceci, à l’âge de 79 ans. Il est vrai qu’après la saignée, il éprouva pendant 12 ans, comme avant , des atteintes assez fréquentes d’asthme, mais elles ne furent jamais aussi violentes , et cela , par suite d’un flux hémorrhoïdal qui lui était survenu, quoiqu’assez rarement depuis quelques années ; grâce à l’usage répété, l'égulier et périodique de la saignée.
A l’époque où l’occasion se présenta de m’instruire de ces faits, ce grand personnage déjà fort avancé en âge (il avait, nous l’avons dit, 79 ans) était en proie à une oppression qui
allait quelquefois jusqu’à l’orthopnée complète, et dont il fut guéri cependant , Dieu merci ! sans émission de sang. Aujourd’hui il est octogénaire et a renoncé pour jamais à l’usage de certaines substances médicamenteuses volatiles qui ne peuvent (les praticiens habiles le savent bien) que surexciter de pareils symptômes.
§ XI. Au reste, cette espèce d’éruption sanguine (l’hémoptysie) a cela de commun avec les autres hémorrhagies que, une fois en possession d’une issue, elle est plus naturellement disposée à se répéter de cette manière et à y revenir. Ce fait est d’une conséquence si puissante que très-souvent ces sortes d’évacuations qui pourraient et qui devraient suivre une marche naturelle ont au contraire une propension extraordinaire pour la nouvelle voie qu’elles se sont tracée ; aussi, est-ce vers cette dernière qu’elles se portent désormais, sinon avec plus de violence, du moins avec autant de facilité que vers leur siège primitif.
Les praticiens habiles et expérimentés ne sont pas sans avoir observé plusieurs phénomènes de ce genre, dans le fait des menstrues en général, qui s’arrêtent à l’apparition subite d’une éruption hémoptoïque.
§ XII. Nous possédons là-dessus quelques exemples particuliers, tous basés sur le même principe ; ils présentent du reste un caractère d’évacuation , (par habitude de substitution) si exceptionnel qu’il doit en résulter incontestablement un grave préjudice pour l’évacuation légitime des règles. Nous voulons parler de certaines femmes qui, pendant l’allaitement et même en dehors de cette fonction ont aux mamelles de profondes tumeurs dont elles ne sont jamais ni assez tôt, ni assez habilement délivrées. L’expérience prouve que, tant que dure l’écoulement purulent des seins, le flux menstruel reste complètement suspendu. Quelquefois, il est vrai, à l’époque des règles, 1 évacuation sanguine a lieu , mais elle est anormale et
présente des symptômes dangereux. Que si parfois elle est régulière, on peut dire qu’elle n’est jamais assez abondante. En sorte qu’il résulte de ce fait une difficulté quasiréciproque, savoir : si l’on doit guérir l’ulcération du sein, avant de rendre le flux menstruel à son libre cours ; ou s’il vaut mieux rétablir la menstruation, avant de guérir, sinon tout à fait du moins à peu près, l’abcès mammaire. L’observation démontre toutefois que, de quelque côté que vienne le bien, l’amélioration de l’un de ces états pathologiques influe singulièrement sur le rétablissement de l’autre ^ .
§ XIII. A ces deux difficultés en correspond une autre non moins grande ; c’est celle de pouvoir rappeler les menstrues supprimées, lorsque, dans le même sujet, une hémoptysie franche s’est déclarée spontanément et sans cause violente. Quel que soit en effet le mouvement imprimé au sang, son impulsion et même son éruption effective s’opère plutôt par la voie hémoptysique que par toute autre voie ; en sorte que non-seulement on ne peut pas juger si l’excrétion a une inclination plus grande pour une issue plus légitime ; bien que , par le fait et selon les apparences, il semble qu’elle a naturellement plus de penchant pour la voie hémoptoïque.
§ XIV. Parmi les choses étrangères à l’économie, soupçonnées capables de provoquer l’hémoptysie, nous signalerons d’abord, d’après l’opinion traditionnelle des anciens parvenue jusqu’à nous, le lièvre-marin c’est sous ce nom en effet qu’Apulée fixe l’attention sur ce mollusque, quand il en fait l’apologie. Nous rappellerons ensuite cette opinion des botanistes, puisée sans doute dans les observations populaires qu’il faut bien se garder de dédaigner
* Voyez tom. VllI , Commentaire ÇLXXVIII.
* Lièvre- marin (Aphysia, Aphysie des naturalistes); sorte d’insecte de mer et des étangs fangeux; vulgairement connu sous le nom de limace de mer.
absolument, touchant la nummulairc ^ herbe qui, dit-on, est d’une salutaire efficacité contre les affections pulmonaires de l’homme, bien qu’elle soit capable de provoquer des ulcérations phthisiques à l’espèce ovine. Toutefois, pour avoir quelque valeur, de semblables traditions requièrent le témoignage de l’expérience ; aussi, tant qu’il restera quelque incertitude sur leur compte, nous ne pouvons pas nous prononcer sur ce qu’elles renferment de vérité.
ARTICLE PREMIER
De la toux.
§ I. Si jamais, dans l’exposé historique, comme dans l’étiologie pathologique des maladies, circonstance mérita une attention sérieuse et une appréciation éclairée, c’est assurément cette double considération , savoir : 1 “ qu’il importe d’étudier ce qui provient ou ce qui dépend plutôt de causes externes et adventices que d’un principe interne ou spontané ; 2° qu’avant de chercher à connaître à fond les phénomènes qui dévoilent par une manifestation directe leur propre génération , il est préférable de s’appliquer à l’étude de leur marche progressive et du mode successif de leur apparition.
g II. Ces principes s’appliquent parfaitement à la toux, dans le plus grand nombre de cas, ainsi que le prouve journellement l’étude pratique de cette affection. En effet, quoique la toux paraisse au premier abord se manifester à tous les âges et à toutes les saisons; cependant, en exa-
' Nummulaire (Monnayère, herbe aux écus, herbe à cent maux), lysimachia nummularia, plante vivace de la famille des lysimachiées. Cette herbe croît dans les fossés humides et, quoi qu’en dise Valmont de Ronare, elle est redoutée par nos bergers comme irritant la poitrine des moutons. Elle est fortement astringente et était employée avec succès par les anciens comme antiscorbutique, vulnéraire, contre les hémorrhagies, des premières voies .surtout, ainsi que pour consolider les plaies et restaurer les ulcères des poumons.
minant la chose de près , on voit qu’il n’en est pas toujours ainsi et que de cette hypothèse erronée on ne peut induire ni un argument certain, ni une conclusion positive. Il est donc indispensable, dans l’intérêt de la vérité, d’examiner soigneusement de quelle manière se passent les phénomènes et d’enlever toute fiction ou confusion à cet égard.
§ III. Or, si d’après ces données naturelles, nous scrutons la pathogénie et V étiologie de la toux , nous verrons aisément que cette affection , loin d’être indistinctement commune à toute l’espèce humaine , admet au contraire une grande et assez évidente diversité, basée sur l’état ordinaire de la parité des causes ; selon que celles-ci sont internes ou externes, actives ou passives au point de vue de l’économie corporelle. Une telle condition requiert la plus scrupuleuse attention , afin de pouvoir, par le fait même de la diversité de ces choses, en établir la distinction logique et parvenir à connaitre parfaitement ce qui est propre à chacune des causes prises isolément.
§ IV. Examinons d’abord cette condition différentielle, en vertu de laquelle divers individus sont atteints de toux, soit par cause externe, soit surtout par cause interne.
Pour ce qui est des causes externes, elles sont généralement assez connues ; notons surtout l’aspiration d’un air froid et plus principalement encore l’influence d’une atmosphère glaciale ou humide sur la tête et sur la poitrine. Ces causes sont d’autant plus puissantes et aetives, que la température de l’air ambiant exerce son action sur le corps au moment même où, soumis à une agitation sensible de la masse humorale , il s’est échauffé jusqu’à la sueur, ou qu’il se trouve déjà gravement prédisposé à contracter cet état morbide, par suite de la ténacité et de l’épaississement des humeurs séreuses : disposition qui du reste porte toujours en elle quelque chose de spécial.
Or, sous l’empire de ces circonstances, l’air par la respiration introduit dans les poumons a une énergie vicieuse, funeste même ; le sang se coagule, la circulation s arrête et la sensibilité s’exalte. Ou bien encore, il arrive que les atomes atmosphériques, chargés d’humidité froide, s’attachent à l’arrière-gorge, surexcitent et irritent cette partie au point de provoquer non-seulement l’excréation , mais la toux elle-même.
En dehors de ces causes étrangères à l’économie, nous devons reconnaître aussi l’influence toute particulière et individuelle de certaines causes internes et constitutionnelles qui disposent d’une manière plus prochaine encore à contracter cette affection ,
§ V. Pour nous mettre en garde contre l’erreur qui se glisse partout sous l’aspect de la vérité, nous signalerons encore ici, comme nous l’avons toujours pratiqué du reste, une condition tout à fait remarquable et qui est même un des privilèges de la toux considérée au point de vue des circonstances qui semblent devoir l’amener et la provoquer ; c’est que cette affection est, par le fait, d’une infréquence et d’une rareté vraiment extraordinaires. Ainsi, supposons une certaine quantité d’individus, mille hommes par exemple, réunis, par un temps froid, en un même lieu ; évidemment, on en entendra tousser un grand nombre. Cependant, si on examine la chose de près, on trouvera très-rarement une assemblée de personnes dans laquelle la vingtième partie de ceux qui la composent soit réellement atteinte de la toux ; tout au plus donc, si dans le cas précité, on en comptera cinijuanle sur mille : nous parlons ici d’une toux proprement dite et non d’une irritation ou mieux d’une titillation légère et transitoire.
§ VI. Mais rendons encore plus claire l’infréqucnce de la toux par cette comparaison suffisamment concluante : soit, par exemple, un homme arrivé à la trentième, à la
quarantième et meme à la soixante-dixième année de sa carrière. Qu’il se rappelle le nombre de fois qu’il a été réellement tourmenté d’une toux franche , la durée de chaque quinte, la mesure collective de tous les accès; qu’il compare ce temps avec le reste de sa vie ; qu’il y ajoute toutes les circonstances occasionnelles de cette affection, c’est-à-dire l’influence des automnes et des hivers ; qu’il suppute à combien de reprises il a été atteint de cet état morbide et quand est-ce qu’il en a été exempt, dans le courant de ces diverses saisons , il verra clairement , d’après cet examen comparatif, que ces mille et une causes qui se sont tant de fois et si longtemps présentées ont, somme toute, bien rarement produit leurs effets ordinaires.
A l’appui de notre argument, disons encore qu’il existe beaucoup d’individus qui n’ont jamais eu de véritables quintes de toux, en aucune manière, bien qu’ils se soient trouvés exposés à l’influence des causes les plus manifestes de cet état morbide : abstraction faite des cas où ils ont impunément affronté ces causes.... Encore, leurs souffrances n’égalent-elles jamais celles de ceux qui sont naturellement prédisposés à cette affection ! encore, sortent-ils bientôt victorieux d’un mal dû à leur imprudence !
§ VU. Faisons remarquer enfin, comme une chose de la plus haute importance, que la raison causale et universelle de l’efficacité du froid pour provoquer la toux, n’obtient, par le fait, malgré sa généralité et son énergie, que très-rarement un résultat réel : circonstance qui échappe à bien peu d’observateurs. D’où nous concluons : qu’une cause générale qui ne produit que des effets particuliers ne peut plus incontestablement être considérée comme une cause vraiment générale, c’est-à-dire d’une efficacité universelle; mais on doit plutôt la prendre pour une cause générique qui produit divers effets speciaux, avec le con-
cours d’autres causes plus spéciales encore, capables, on peut le dire, de compléter le résultat direct et propre que n’auraient jamais produit des causes plus générales.
g VIII. Parmi les causes internes, Y âge paraît avoir une prérogative particulière : ainsi la première enfance et l’adolescence nous semblent plus sujettes à la toux que les autres périodes de la vie humaine; mais, à bien apprécier la chose selon la vérité, on reconnaîtra aisément que cette disposition est plutôt réceptive que productive : c’est-à-dire qu’à cet âge l’organe pulmonaire offre un plus facile accès à l’énergie des causes adventices externes, qui n’agissent en quelque sorte chez les vieillards qu’en coagulant les humeurs, tandis que, chez les enfants d’un âge encore tendre, elles irritent les organes et les tissus où circule la masse humorale.
g IX. En pareil cas, tout esprit observateur, étudiant sérieusement l’infréquence de l’efficacité immédiate des causes concurrentes, verra péremptoirement que ce qui paralyse, chez les enfants, les effets de la puissance irritante, c’est Vhahitude, dont l’intluence circonscrit d’une manière positive et privative — comme on dit — toute la vertu morbifique de cette puissance. En d’autres termes, le principe et le foyer tout à la fois de cette neutralisation n’est pas tant dans une constitution matérielle que dans une plus ou moins grande sensibilité s’émoussant par l’habitude.
g X. En deux mots, l’activité des causes externes et la réceptivité des parties sont deux causes aptes à produire une toux purement passive, du côté de l’économie corporelle. Or, l’âge adulte et la jeunesse possèdent une énergie plus effective que les autres âges pour cette production : c’est alors aussi qu’on observe le plus fréquemment ces toux particulières qui, considérées sous le rapport de leur appareil et de leur raison matérielle, portent
en elles-mêmes une preuve palpable qu’elles n’ont aueune analogie physique avec celles dont il a été déjà question. On dirait même qu’elles ne reconnaissent aucune cause matérielle, proportionnée à leur intensité, et qu’elles n’avouent aucune autre cause d’irritation.
§ XI. Nous parlons ici de la toux sèche à laquelle on a la sotte prétention (depuis surtout qu’on a découvert dans les poumons l’existence de certaines nodosités squirrheuses ou tubercules, aujourd’hui connus de tout le monde) d’assigner pour cause unique une matière âcre qui alimenterait les quintes et les surexciterait même par le gonflement subit des organes pulmonaires. Il est assurément plus vrai de dire que la cause réelle de la toux sèche, si familière au jeune âge, consiste dans une congestion toute particulière qui fait refluer le sang vers la poitrine , oppresse cet organe, par suite même de l’opplétion sanguine, et y produit un véritable engorgement squirrheux, lorsque l’opplétion est trop fréquente, trop profonde et trop opiniâtre : phénomènes qui se déclarent surtout chez les sujets d’une constitution sèche et maigre.
§ XII. La cause intérieure et subséquente de la toux humide est une plénitude anormale tant de la masse sanguine en général que de la substance lymphatico-séreuse en particulier : c’est-à-dire, de cette substance de bonne qualité, nutritive, qui donne de l’embonpoint et procure au corps un excédant d’alimentation, en un mot, de la graisse. Aussi, personne n’ignore, pas même le bas peuple, que les individus replets et gras, sont sujets à des embai^ras de poitrine, principalement à la toux humide ; en sorte que, non-seulement chez les adultes et même chez les hommes d’un âge mûr, on donne pour raison quasi manifeste de la toux et de l’oppression pectorale, que : « es seye ehen ein schwerer voll-leibiger mann; » « ce sont là des hommes gras et replets; » mais on invoque encore ce
motif pour les plus jeunes enfants, quand on dit ;« Starcke;
voll-leibige rinder, » « Ce. sont des enfants gros et bouffis.^)
§ XIII. Quoique une semblable condition matérielle du sujet constitue et fournisse en même temps une cause générale, facilitant l’accès à d’autres causes externes, capables d’engendrer la toux qui se déclare alors, d’une manière toute passive, on ne peut pas nier cependant que cette condition physique — la pléthore, voulonsnous dire — ne soit aussi en elle-même la raison franche ou directe de cette affection et ne fasse sentir sa funeste influence à certains tempéraments de préférence à d’autres : témoins, par exemple, ceux qui portent en eux une prédisposition spéciale aux mouvements tluxionnaires du sang vers les organes pulmonaires. Nous sommes donc en droit d’affirmer ici hardiment que la toux, en ce sens qu’elle est idiopathique et qu’elle tire son origine de causes principalement internes, incombe plus particulièrement à hjeunesse : par contre aussi, la toux accidentelle, qui provient de causes externes éminemment efficaces, est le lot de tous les âges. En outre, par cela même qu’elle a été engendrée par une cause occasionnelle, cette affection se reproduit plus facilement et passe même (les cas ne sont pas rares) à l’état d’habitude : non qu’elle trouve la raison de sa persistance dans une altération quelconque ou à un vice de conformation organique, mais parce qu’elle porte en elle-même un caractère manifeste de continuité et que, vu la prompte réceptivité du corps, elle expose le patient à de plus faibles exacerbations. En résumé : la principale cause antécédente qui fait de la toux (à son état le plus naturel, mais aussi le plus opiniâtre et le plus universellement dangereux), l’apanage ordinaire d’une classe particulière d’individus, c’est l’âge de la jeunesse : viennent ensuite l’âge mûr et la vieillesse, préalablement habitués à cette disposition morbide.
§ XIV . Une cause plus prochaine encore de la toux , une cause capable de faire passer en acte et en effet la disposition morbide qui n’était qu’en puissance, c’est la congestion abondante du sang vers la poitrine, se manifestant avec une tendance évidente à l’hémoptysie. Or, comme le sang n’atteint pas ici franchement son.issue et qu’il n’est pas poussé vers ce but avec une violence et une persistance uniformes, il en résulte une opplétion intérieure qui surexite la toux : il en résulte même, chose bien autrement importante! dans les vésicules pulmonaires, des engorgements qui provoquent, avec une souffrance opiniâtre et un danger réel , des tentatives sérieuses d’élimination.
2 XV. A ce propos, nous revenons encore sur notre précédente assertion et nous disons (en recommandant le fait à l’attention des médecins) que la toux franche et vraie, dépendant de causes internes et quasi domestiques, attaque surtout les jeunes sujets à constitution pléthorique. Elle est alors indistinctement sèche ou humide : humide , lorsqu’elle dépend , par une sorte de causalité directement physique, de la présence d’une humeur séroso -muqueuse, ou qu’elle tend, à un certain point de vue moral , vers l’évacuation naturelle de ces mucosités ; sèche, lorsqu’elle coïncide avec l’existence manifeste d’un violent engorgement sanguin et se traduit par de véritables accès, ayant quelquefois les caractères de l’asthme convulsif U
§ XVI. Le plus important et le plus précieux avantage que l’on retire, au point de vue médical, de cette considération, c’est de pouvoir apprécier d’une manière positive le parti que l’on a à prendre dans la plupart des cas, pour combattre efficacement la toux sèche des jeunes
‘ Voyez T. VIII, Commentaire CLXXIX.
gens, coïncidant avec les opplctions et les constrictions qui affectent diversement la poitrine ; c’est encore d’être plus à même de se précautionner contre certaines théories curatives et ces médicamentations , par lesquelles on essaie de combattre la cause simplement séreuse de la toux — comme si elle était la seule — soit en ayant recours à des méthodes inutiles et même à la pire de toutes, à la méthode expectorante; soit en administrant des médicaments à hase de myrrhe, persuadé que l’on est qu’il y a solution de continuité dans les tissus par l’effet même du mal ^ Or, ces remèdes-là tout en accroissant l’impétuosité du sang, le jettent dans un véritable état d’orgasme et provoquent des efforts d’éruption. Qu’arrive-t-il alors? loin d’en voir résulter du soulagement, tout va au contraire de mal en pis. Nous pouvons à ce sujet citer deux exemples d’une incontestable vérité et d’une importance bien remarquable.
I. Une noble dame qui, durant son adolescence avait éprouvé diverses incommodités, par suite de l’irrégularité de ses menstrues, se fît habituellement pratiquer pendant quelque temps de fréquentes et abondantes saignées. Engagée dans les liens du mariage, elle s’abstint de ces évacuations ; toutefois, comme elle accoucha plusieurs fois et qu’ après chaque couche elle avait d’abondantes lochies, sa santé fut complètement satisfaisante. A l’âge de trente ans, ayant cessé d’enfanter elle ne tarda pas à ressentir des oppressions de poitrine beaucoup plus graves que jamais. Elle réclama les secours de l’art ; mais ce fut en vain! Son état s’aggrava de jour en jour ; la souffrance devint intolérable et la maladie dégénéra peu à peu en véritable affection asthmatique. Trois ans après la prcniière manifestation de cet état morbide, la noble dame, à la suite d un automne extrêmement mauvais, éprouva, presque consécutivement, durant tout l’hiver qui suivit, beaucoup de difficulté dans la respiration et fut atteinte en même temps
1 Voyes T. VIII, Commentaire CLXXX,
d’une toux continuelle dont l’intensité était en rapport direct avec les rigueurs de la saison.
Il ne vint jamais à l’idée de personne de saigner la malade, comme on en a encore aujourd’hui l’habitude. On y pensait d’autant moins que la pauvre dame était d’une constitution frêle et délicate ; les souffrances d’ailleurs l’avaient tellement affaiblie qu’on la croyait dans un état de consomption véritable.... Et certes, il n’y avait pas lieu d’en douter.
On appela enfin en consultation un sage médecin, habitué à étudier surtout l’état et le mouvement du sang. S’apercevant donc que le gonflement des veines de la patiente n’était nullement analogue ni à sa maigreur ni à sa délicatesse ; voyant en outre que l’asthme, en dehors de sa recrudescence équinoxiale, redoublait de violence, d’intensité et devenait même convulsif à la suite de certains états pathétiques de l’âme, il proposa de tirer à la malade trois ou quatre onces de sang. On lui administra ensuite des dissolvants , des diurétiques et quelques abstersifs ; on eut enfin la précaution de lui pratiquer une nouvelle saignée à l’époque des équinoxes, et cette dame vécut trois ans complets dans un état évidemment plus satisfaisant qu’avant cette consultation.
Non contente de se trouver mieux et regrettant de ne pas recouvrer totalement la santé , l’imprudente malade fit appeler un jeune praticien encore novice dans l’art, qui lui promit une guérison parfaite et qui , fidèle à suivre les sentiers battus de la routine, improuva avant tout la méthode employée naguère par son prédécesseur; mais ce qu’il condamna le plus, ce fut l’usage de la saignée, prétextant que dans les poumons de la patiente se trouvaient adhérentes des mucosités épaisses et tenaces qu’il convenait d’évacuer par l’expectoration. A cet effet, il prescrivit un e'tectwaîre composé de jujubes, de sébeste, de miel, de réglisse, de pignons, d’aràs, etc. Il est vrai que, par un emploi copieux de ce remède, il obtint une abondante expectoration qui, les deux premiers jours, comme preuve de la justesse de son pronostic , fut pour lui et sa malade un sujet d’allégresse. Cependant comme la difficulté asthmatique , loin de diminuer, augmentait au contraire de jour en jour, la malade se vit forcée, la semaine suivante, de garder le lit ; le mal redoublait de violence d’heure en heure ; l’oppression de la respiration s’accroissait sans cesse , sous
l’influence d’une expectoration extrêmement abondante ; une fièvre hectique des plus alarmantes suivit bientôt et, la troisième semaine après cette rechute, il se mêla aux crachats muqueux déjà très-épais une matière purulente. Changeant d’opinion, notre jeune médecin donna pour cause à ces phénomènes ta présence d’un ulcère latent dans les poumons et déclara la patiente en danger de mort.
Néanmoins la pauvre dame vécut tout l’hiver et continua l’emploi du même mode de médicamenta tion qui avait pour résultat infaillible l’expectoration , l’oppression et la toux ; celle-ci se manifestait , dès 4 heures jusqu’à 5 heures du matin et depuis 4 heures jusqu’à 5 heures du soir, avec un paroxysme effrayant, une fièvre consomptive très-intense et le rejet quotidien de trois livres de matières muqueuses , d’une aurore à l’autre. La malade vécut ainsi, contre l’espoir de tout le monde et particulièrement de son médecin, pendant six semaines inclusivement. A la fin de la sixième, qui tombait après le dimanche des Rameaux (en plein printemps, époque à laquelle cette dame avait, dans les années précédentes, l’habitude de se faire tirer du sang), il lui survint une hémoptysie spontanée, précédée, trois heures auparavant, d’une subite palpitation de cœur qui se traduisit surtout par le battement tumultueux des artères temporales. On rappela le premier médecin, qui commença par suspendre l’usage de l’électuaire ; alors diminuèrent naturellement la toux et l’expectoration; cette dernière principalement qui atteignait à peine la huitième partie des matières rendues naguère. Sur le conseil de cet habile praticien que l’on n’espérait plus revoir, on reprit l’usage de la saignée : notez que depuis quelque temps les menstrues s’étaient arrêtées. La conséquence de cette sage méthode de curation fut un si prompt retour vers un état meilleur, que , trois semaines après, la malade put paraître en public et que, pendant tout l’été, elle reprit l’administration de ses affaires domestiques. Les menstrues elles-mêmes reprirent leur cours régulier. La malade se fit saigner encore à l’automne suivant, et, quoique l’hiver fut assez rude cette année-là (c’était celui de 1694 à 1695), elle ne s’en ressentit nullement.
Au printemps, on appela un nouveau médecin (}ui n’approuva pas non plus l’usage de la saignée ; mais qu’arriva-
t-il? La malheureuse dame se mit au lit de nouveau et mourut. C’est ainsi que la manie d’interpréter à rebours la cause antécédente qui entretenait l’asthme et la toux dans cet état de violence ne produisit rien de bon.
II. Un jeune homme d’excellente constitution, d’un tempérament florissant et d’une apparence on ne peut plus saine, se livrait à la bonne chère et usait, sinon avec excès, du moins assez souvent et sans parcimonie de vins généreux à ses repas, sans parler de ces autres mets, si préjudiciables à la santé, où dominent les sels volatils, les épices et les arômes. Se sentant pris un jour de violents embarras cardialgiques qui, outre l’oppression, lui causèrent une toux plutôt sèche qu’humide dont l’opiniâtreté le chagrina beaucoup, il se mit dans l’idée de se médicamenter lui-même et, se figurant qu’il avait affaire à une phthisie non encore établie mais déjà en germe, il s’administra de Y essence de myrrhe mtigée avec du baume du Pérou et autres substances semblables. En dehors d’une sensible prostration des forces physiques , l’emploi de ce médicament eut encore pour conséquences , des resserrements extraordinaires de poitrine, une toux insupportable, une anxiété et uné inquiétude morales des plus surprenantes. Effrayé de ces symptômes qui persistaient déjà depuis quelques semaines et qui, loin de se calmer, allaient au contraire en augmentant, il mit de côté, sans opinion bien arrêtée toutefois, ces remèdes funestes et eut enfin recours à la saignée ; une fois la turgescence du sang dissipée , il fit usage de calmants ; l’action combinée de ces deux méthodes le délivra bientôt de toute attaque; il se trouva même, avec l’assistance du Très-Haut, exempt, pendant de longues années , de semblables atteintes et complètement à l’abri , sa vie durant , de toute affection consomptive.
§ XVII. On le voit : pour bien apprécier tout l’avantage que la saignée, lorsqu’elle est faite à propos, peut avoir dans la phthisie véritable, et tout le mal qu’elle peut engendrer, lorsqu’elle est pratiquée à contre-temps et sans modération, il faut autre chose que les caprices de l’imagination, il faut un grand tact médical. Que
pareille considération soit donc l’objet d une étude sérieuse de la part du praticien qui a réellement à cœur l’intérêt de son art ^ ! Qu’il méprise les critiques amères de ces cerveaux creux et turbulents qui ne craignent pas d’avancer que la phthisie ne doit jamais être traitée par la saignée! Car le sage Ministre de la nature n’ignore pas de quel prix inestimable est le moindre allégement dans une si cruelle affection , surtout lorsqu’il ne reste plus d’espoir de guérison complète. Du reste, nous sommes intimément convaincu qu’en employant ce moyen on est moins en défaut avec sa conscience qu’en faisant usage de V opium, même alors que le malade est déjà très-faible ; on lui procure, il est vrai, une nuit de sommeil, mais c’est pour le voir mourir la nuit suivante : cet artifice, du reste , n’a été imaginé et mis en pratique que dans le but de rendre la mort douce aux malades désespérés ; « hoc artificium etiam commendatione tÆvaaiai desperatis patienlïbus conciliandà. »
Mais les vrais médecins connaîtront bien et n’oublieront jamais la différence qu’il y a entre le but simplement palliatif et le but vraiment curateur ; ils sauront encore, dans une occasion donnée , discerner exactement quelle est la part qu’il convient de faire à chacun de ces moyens et s’il y a avantage ou non à couper court aux graves exacerbations du mal.
Or, qui nous indiquera quand est-ce que la saignée est en rapport avec le soulagement de la phthisie? — La raison; mais une raison éclairée par le jugement. Qui nous apprendra, qui nous confirmera cette corrélation ?
G est à 1 expérience seule qu’appartient cette précieuse prérogative.
§ XVIII. Assurément, les personnes qui connaissent
Voyez T. VIll, Commentaire CLXXXI.
déjà les phénomènes produits par la ligature de la veine jugulaire, ou de la veine erurale, eoneevront sans peine, la raison eausale pour laquelle et par laquelle, après une congestion et une contention sanguine vers la poitrine, il peut survenir, outre l’engorgement et l’opplétion sensible de cette partie, une séparation locale de la portion séreuse du sang. Ceci se comprendra d’autant mieux, si l’on réfléchit <jue la constitution du tissu pulmonaire est impropre à une sécrétion quelconque et que tout phénomène de ce genre opéré dans cet organe ne peut avoir lieu que par une pure transsudation, laquelle est en rapport par son abondance avec l’intensité de la congestion et de la contention sanguines dans la région thoracique C § XIX. En pesant mûrement, comme nous venons de le faire, toutes les circonstances de la toux, nous verrons enfin d’une manière évidente que, loin de chercher le foyer principal de la toux (lorsqu’elle est profondément enracinée, opiniâtre, rebelle, provenant de causes internes, bien distincte surtout de cette toux légère qui dépend des causes externes, capable enfin de prendre, à la moindre occasion extérieure, un caractère soudain de violence) dans un vice direct, soit de la quantité, soit de la qualité de la partie séreuse du sang, il feut le placer au contraire dans ces congestions fortes et opiniâtres de la masse sanguine qui ne tendent qu’à l’éruption, c’est-àdire à la diminution et à l’allégement de cette masse. Le cas contraire ne se présente que lorsque la nature est déjà habituée à suivre cette fâcheuse issue, non pas tant par le fait d’une intention immédiate et première que par le fait de cette habitude elle-même.
Quant à l’avantage pratique à retirer de cette distinc- * tion, tout médecin exercé reconnaîtra que, s’il y a pour
' Voyeji T. VIII, Commentaire CLXXXII,
52 œUVRES DE STAHL.
chaque espèce d’affection des remèdes spécialement convenables et si le point essentiel est d’en faire l’emploi à propos, la toux doit aussi sous ce rapport être étudiée et traitée avec la plus grande circonspection.
ARTICLE IL De la phthisie,
§ I. Quiconque sera parvenu à se former dans l’esprit une saine théorie touchant la congestion, tant au point de vue de l’hémoptysie que de la toux dont elle est le fondement, n’aura aucune difficulté à se faire une juste idée de la phthisie tirant son origine de causes internes et attaquant certains âges , certains individus , préalablement dotés d’une disposition générale à cette affection , de préférence à certains autres qui ne se trouvent pas dans les mêmes conditions.
§ IL Avant tout, établissons une distinction réelle entre la consomption hectique et la phthisie véritable , considérée dans son acception ordinaire plutôt que dans la signification stricte du mot.
Or, bien que, d’une part, la phthisie, synonyme de consomption , puisse, prise dans ce sens , désigner simplement un état de marasme ; il est réel néanmoins que la consomption tabide est commune tout à la fois et à la fièvre hectique (ou étisie) et à cette affection particulière que l’on est vulgairement convenu d’appeler phthisie ; bien que, d’autre part, le mot hectique n’exprime par lui-même rien de tabide, quoique le genre de maladie qu’il indique consume, épuise et amaigrisse le corps autant et plus que l’affection phthisique elle-même ; nous continuerons cependant à consacrer le mot phthisie moins à la consomption tabide qu’à l’ulcération des poumons, et le mot hectique à la fièvre tabide, existant
sans lésion de l’organe pulmonaire , ou du moins saris lésion appréciable et proportionnée à ce genre d’affection. En effet, bien que l’ulcération des poumons n’existe jamais sans la fièvre hectique — par cela même que cette dernière est la compagne inséparable de toutes les affections ulcéreuses ou tout au moins squirrheuses de n’importe quel viscère — , il en résulte (et c’est dans ce sens qu’il faut entendre la chose) que la phthisie ne marche jamais sans la fièvre hectique, mais que la fièvre hectique peut parfaitement exister sans la phthisie pulmonaire.
Il importe donc de bien distinguer la phthisie de l’étisie ou hectisie , non-seulement pour ne pas employer des expressions qui ne cadreraient pas avec la signification des choses, mais encore pour éviter l’abus que l’on en fait si souvent, en appliquant l’acception de la phthisie ainsi comprise à la fièvre hectique : erreur funeste qui entraîne inévitablement après elle les conséquences les plus graves, les plus imminentes et les plus irrévocables !
§ III. Nous ne voulons traiter ici que de la phthisie pulmonaire, c’est-à-dire de cette exténuation du corps qui , provenant de l’ulcération des poumons profondément lésés a pour compagne assidue la fièvre hectique. D’abord , pour ne pas répéter ici ce que nous avons déjà dit en divers endroits , notre intention est de ne parler de cet état morbide qu’au point de vue de la définition que nous venons d’en donner : néanmoins, afin de pouvoir à l’occasion entrer dans d’autres développements que ceux qui ressortent naturellement de notre plan , dont l’objet principal comporte la connexion réelle des affections, selon leurs causes communes et leurs mutuelles dépendances, nous étudierons la phthisie, suivant l’ordre et la marche qu’elle observe ordinairement et qui constitue en quelque sorte la matière, l’enchaînement ou le fil de notre présente dissertation.
54 OEUVRES DE STAHU.
§ IV. La première chose à considérer dans 1 expose historique de la phthisie, c’est que cette affection n attaque pas indistinctement tous les hommes , mais qu elle est particulière à certaines personnes ; — bien entendu qu’il ne s’agit ici que de la phthisie dont les causes purement internes sont un vice ou une aberration dans l’administration de l’économie domestique et qu’il n’est pas question de celle qui est provoquée par la violence de quelque cause venant du dehors—. C’est pourquoi, la phthisie, prise à ce point de vue, sévit particulièrement dans l’âge adulte et pendant la jeunesse : ainsi pensait Hippocrate lui-même ; comme le prouvent les judicieuses remarques qu’il faisait de son temps à ce sujet ainsi que les indications précises qu’il nous a laissées sur la marche et les périodes de cette affection dont il fixe l’apparition de 1 9 à 25 ans. L’expérience clinique prouve, en effet, que chez les enfants et les vieillards la phthisie ne se déclare ni si souvent , ni si facilement , à moins qu’elle ne soit sensiblement provoquée par certaines causes externes.
§ V. Vinvasion de la phthisie, envisagée chez les jeunes gens qui n’ont pas encore 18 ans, présente (document bien précieux pour les observateurs sérieux!) une circonstance toute particulière , au point de vue de l’enchaînement causal que suit cette affection , dans sa période la plus naturelle : c’est que, parmi les adolescents qui depuis l’enfance jusqu’à la puberté sont menacés de devenir poitrinaires, il n’y a réellement (abstraction faite, nous le répétons, de toute cause externe) que ceux déjà sujets à de nombreuses et abondantes épistaxis, et chez lesquels il survient la suppression subite de ces sortes d’hémorrhagies, qui soient atteints de cette maladie.
§ VI. A l’âge même où les dangers phthisiques sont le plus a craindre , il y a encore ceci de particulier, c’est que ce tuneste état morbide admet une distinction dans
le choix des sujets qu’il affecte : en d’autres termes, il est plutôt l’apanage de Vhomme que de la femme. Ce fait , comme nous le dirons plus tard , nous paraît avoir une utilité non-seulement pathologique ^ mais encore thérapeutique et surtout prophylactique.
Les femmes , il est vrai , sont , à l’époque de la puberté, grandement exposées aux opplétions et aux oppressions de poitrine compliquées d’une toux justement suspecte et accompagnées des symptômes d’une nutrition insuffisante et d’une consomption réelle ; mais il est à remarquer que les jeunes filles ainsi affectées échappent dans le plus grand nombre de cas à l’envahissement opiniâtre de la véritable phthisie. Que si parfois cette maladie fait réellement invasion chez elles, sa marche est assez modérée et son action tolérable ; tandis que les jeunes gens prédisposés à cette affection morbide en sont, à la même époque, rapidement et inévitablement tourmentés. Chez eux aussi les progrès du mal sont beaucoup plus indomptables.
§ VII. On peut dire que la phthisie, dans l’ordre successif de ses manifestations, est presque toujours ta conséquence effective d’une hémoptysie préalable : généralement, en effet, on voit les individus qui ont été tourmentés par de violentes et impétueuses éruptions hémoptoïques, se trouver exposés dans la suite à des affections notoirement dangereuses du côté de la poitrine, à des toux sèches et opiniâtres principalement, comme aussi à des oppressions alarmantes qui deviennent de jour en jour des symptômes phthisiques on ne peut plus manifestes et qui dégénèrent même, chez certaines personnes, en véritable phthisie pulmonaire, avec une rapidité surprenante. Plus grand encore, cependant, est le nombre de ceux qui, sans cesse tourmentés par des congestions sanguines â la poitrine, se déclarant sans éruption réelle, ne peuvent
56 OEUVRES DE STAIIL.
surmonter les funestes résultats de ees congestions et
finissent par devenir vraiment poitrinaires.
§ VIII. Si l’exposé que nous venons de faire concorde avec la réalité de l’ensemble des faits, il est évident que la véritable raison causale des phénomènes phthisiques ne saurait plus nous rester inconnue : d’où pourrait provenir, en effet, la raison causale de l’invasion et de la marche successive d’une maladie que l’on redoute surtout lorsqu’elle arrive directement en dehors des causes externes? d’où pourrait-elle provenir, nous le demandons?...
§ IX. Nous en trouvons une preuve bien singulière (parfaitement analogue à cette circonstance spéciale de l’affection phthisique) dans ce dicton fameux, mille fois répété chez nous en guise de pronostic : Nul na, de la phthisie, que ee qu’il craint ou que ce qu’il veut éviter d’avoir. En à’ mires termes : La phthisie est l’apanage de ceux qui y ont des dispositions évidentes. En effet, quoiqu’il existe ordinairement une erreur dans ce pronostic, par la raison bien simple qu’il y est moins question de la phthisie pulmonaire que du marasme désigné par cette expression allemande Schwindfueht {consomption, marasme) et que la constitution tabide est redoutée aussi par ceux qui, vu la maigreur de leur texture corporelle, semblent en quelque sorte , mais en apparence seulement , disposés à tomber en consomption , ce proverbe est pourtant véridique, au fond ; il s’applique même assez souvent aux constitutions vraiment phthisiques, lorsqu’on l’emploie surtout à propos d’individus déjà attaqués de la poitrine.
§ X. Les signes sur lesquels on fonde ce pronostic consistent moins en de continuels resserrements qu’en de véritables oppressions pulmonaires , c’est-à-dire des constrictions insurmontables et des difficultés de respiration qui se reproduisent fréquemment et se renouvellent
du reste, soit à la suite des moindres mouvements du eorps , soit par l’usage abusif du vin , soit même sous rinfluenee d’une turgeseenee quelconque de la masse sanguine. Mais le signe le plus caractéristique est l’apparition d’une toux sèche plus ou moins opiniâtre et prenant un caractère d’intensité inouïe à la plus légère occasion.
§ XI. S’il est vrai que les constitutions sujettes à la phthisie soient le lot de la Jeunesse, de préférence à tout autre âge de la vie humaine, il n’en sera pas moins certain, pour quiconque sait embrasser d’un coup-d’œil les circonstances assez manifestes de l’affection pulmonaire, que les causes procatarctiques de la phthisie sont : 1 “ une constitution pléthorique ; T une vie indolente, oiseuse et apathique ; 3“ une nourriture trop abondante et trop échauffante surtout ; 4“ un régime diététiqne, basé sur l’usage des aromates, du vin, des liqueurs spiritueuses et autres substances prises sans règle, sans retenue et par boutades en quelque sorte ; 5° des excès subits de surexcitation dans les mouvements corporels et dans la masse sanguine ; 6“ de fréquentes difficultés de respiration , conséquences de ce désordre, qu’elles soient ou non compliquées avec une toux sèche ; 7° enfin, une circonstance toute particulière qui se présente journellement aux yeux des praticiens et qui consiste en ce que, sous l’influence des causes que nous venons d’énumérer, les autres excrétions naturelles (comme l’épistaxis, chez l’homme, et les menstrues, chez la femme) préalablement existantes, font généralement défaut et suscitent par leur suppression des incommodités aussi certaines qu’imminentes dans la région thoracique.
Ces faits exactement appréciés , il ne nous sera plus permis de nous méprendre sur l’ordre et l’état des causes déterminantes delà phthisie, se traduisant, de prime abord , par des tendances et des molimens hémoptysiques
principalement, qui, provoquant des congestions et des contentions vers la poitrine , augmentent l’afflux du sang dans cette région et fournissent ainsi , à l’occasion d’une stase quelconque , ample matière à des dégcnéreseenees organiques dont le caraetère est l’ulcération, vu surtout la texture exsangue et membraneuse de l’organe pulmonaire. Les stases inflammatoires sont du reste très-rares dans la poitrine , à moins qu’elles ne soient l’écho d’autres stases, excessivement abondantes et exerçant au loin leur action désastreuse.
§ XII. A bien approfondir les anomalies internes de l’économie corporelle et les causes directes que nous venons d’alléguer,' il est certain que la phthisie tire son origine de ces causes, de ces anomalies et plus naturellement eneore d’une opiniâtre congestion sanguine vers les poumons ; toutefois, il est une autre cause voisine de celle-ci par son rang et son importance, consistant purement et simplement dans le reste du sang qui peut, après V éruption hémoptoïque, séjourner dans les poumons, de manière à produire la corruption phthisique. Ce fâcheux ineident a ordinairement sa raison d’être dans une oppression subite de la poitrine, occasionnée par le fait d’une constriction, avec laquelle conspire presque toujours, en cette circonstance, un état particulier de contention congestive qui tire son origine d’un resserrement exercé sur l’ensemble du corps. Or, d’après ces constrictions et leurs tendances à l’effectuation, tout ce que l’on peut nettement comprendre, c’est que si le sang, sous l’empire d’une constriction uniforme, finit par ne plus trouver d’issue au dehors , son entrée dans les organes n’est par cela même nullement interceptée : elle devient au contraire d’autant plus facile et d’autant plus intense dans l’organe pulmonaire que le resserrement s’est accompli dans les autres parties de l’économie d’une manière plus
égale ou plus exacte, et que le résultat certain de cette violente perturbation a été de diriger, par une sorte de conspiration, vers un seul point des efforts beaucoup plus intenses, des effets beaucoup plus énergiques. En fait, néanmoins, la simple détention dans les poumons d’une portion de sang déjà extravasé peut suffire pour amener la phthisie ; surtout si l’on paralyse par des remèdes opiacés les tentatives que fait la nature pour* rejeter par la toux ce qui obstrue les vésicules pulmonaires.
§ XIII. Quant aux autres causes, externes et adventices dont le concours fatalement efficace peut faire naître l’ulcération phthisique, il n’est pas nécessaire d’y insister longtemps ; cependant il est bon de prévenir, au moins d’une manière générale, que (en dehors des circonstances sensiblement violentes de déchirement, d’érosion et de profonde lésion ou irritation organique) on place ordinairement en première ligne parmi les causes externes de la phthisie, l’altération catarrhale des humeurs et leur acrimonie hypothétique ; mais un semblable vice ne saurait être aussi commun qu’on veut bien le dire. C’est en vain par conséquent, ce n’est même pas sans danger, la plupart du temps, que l’on dirige et que l’on administre contre de semblables causes une masse de médicaments composés pour l’occasion. Cela n’arriverait pas, si l’on savait que la cause de ce vice humoral est due à un mouvement pervers d’un sang trop séreux, ou, comme on dit, trop pituiteux , préalablement habitué pour un motif quelconque à se diriger vers l’organe pulmonaire et à y chercher une issue naturelle. Au surplus, ces théories gratuites n’ont pas encore irouvé, dans leur pratique et leur pathologie vulgaires, le moyen régulier, effieace et naturel de faire disparaître complètement ce mouvement pervers, bien loin de pouvoir éliminer ou eorriger en quelque sorte les matières vicieuses-, résultats faciles à obtenir néan-
moins, ainsi que le prouve une sage et habile observation clinique, appuyée sur les bases inébranlables d’une expérience quotidienne.
§ XIV. Une chose que l’on ne saurait examiner avec trop de soin, s’offre ici à notre considération : c’est ce caractère propre à la phthisie qui fait qu’une fois l’ulcération établie (quelle que soit du reste la partie restreinte où elle s’est greffée et localisée), son opiniâtreté devient telle qu’on doit la regarder désormais comme incurable. L’expérience nous donne à foison des preuves irrécusables de ce phénomène, dont la réalité nous est aussi démontrée par le simple bon sens. Ce n’est pas à dire pour cela que nous invoquions d’une manière absolue cette opinion universellement répandue, directement basée sur l’expérience, d’après laquelle, tout individu vraiment atteint de phthisie n’en guérirait jamais ^ : non assurément! Mais, reprenant les choses de plus haut, nous dirons que, une fois engendré , cet état morbide tire son caractère propre d’opiniâtreté : 1" des ulcères qui se sont déclarés dans la texture exsangue des tissus pulmonaires et qu’une érosion quelconque de ces tissus a fait se développer-, 2° de la nature de ces ulcérations naturellement réfractaires à toute espèce de reconstitution et de cicatrisation spontanée ou artificielle : abstraction faite de la purification que l’on peut convenablement établir sur leur surface éraillée et déformée par des crêtes fibrillaires corrodées et semi-rongées ; abstraction faite encore des secours que l’on peut apporter au mal , par l’application immédiate de vrais topiques balsamiques , destinés à cet usage, et
' Cette opinion vraie à certains égards , pour la phthisie franche et héréditaire surtout, est fausse néanmoins dans quelques cas, assez communs, où la phthisie est sous la dépendance d’une diathèse scrophuleuse, catarrhale, rhumatismale, humorale, syphilitique, etc. Yoyes, à ce propos, T. VIII, Commentaire CLXXXlll quelques observations fort importantes.
non de certaines substances vulgairement réputées telles. Nous avons un échantillon de l’incurabilité des lésions phthisiques dans les ulcères survenus par suite de blessures graves à la région tibiale; ces ulcères sont effectivement très-rebelles et de cure difficile, à moins qu’ils ne soient traités par des mains bien habiles. On pourrait citer encore ces ulcères caccoèthes ou d’un aspect repoussant qu’un mauvais traitement ou la négligence du malade rendent de plus en plus incurables.
§ XV. La raison seule suffit pour nous assurer et nous convaincre de la réalité de ces choses. En effet, les ulcérations réelles ne s’améliorent et ne se guérissent en général que difficilement au seul contact immédiat des remèdes qu’on leur oppose ; surtout lorsque, par suite de la dégénérescence des surfaces ulcérées {angelauffen) , cette principale pierre d’achoppement de l’art chirurgical, la cautérisation subtile des bords fibrillaires serait beaucoup plus avantageuse que la simple abstersion des viscosités y adhérentes. Or, on ne peut raisonnablement attendre rien de semblable dans les poumons de la part d’aucune médicamentation interne mise en contact , à l’aide de la circulation du sang, avec les plus petits points de la partie lésée ; en outre, l’abstersion et la cautérisation ne trouvent nulle place ici... Quel espoir est-on donc en droit de fonder sur de pareils procédés, relativement à la persistance et à l’incurabilité des ulcères pulmonaires? c’est une conclusion facile à tirer : Aucun.
§ XVI. De plus, l’expérience vient encore à l’appui de la raison, pour prouver que ces médicaments tant vantés et dont l’application est journellement faite contre les ulcères (supposés) de l’organe pulmonaire, sont même insuffisants par eux-mêmes à guérir les simples plaies superficielles des organes externes. D’après ces faits, on voit aisément ce qu’il est permis d’espérer des substances
médicamenteuses administrées à l’intérieur et qui, nuisant à toutes les excrétions, voire même à l’expectoration par leur vertu intrinsèque , ne peuvent qu’entraîner après elles les plus graves inconvénients.
En voilà bien assez sans doute pour ranger parmi les hontes de la science médicale cette superstitieuse crédulité qui porte les hommes à faire journellement un impudent trafic de ces ingrédients , dont l’emploi répugne à l’expérience et au simple bon sens.
§ XVII. Ce qui précède pourrait certainement suffire pour bien faire apprécier à sa juste valeur la méthode générale des traumatiques et autres remèdes semblables employés contre les ulcères phthisiques. C’est pourquoi comme l’ulcération d’une partie déterminée du corps, possédant une constitution et une manière d’être à elle propres, ne saurait être guérie, si guérison il y avait, qu’à l’aide d’agents traumatiques spéciaux, à vertu spécifique; il sera convenable , jusqu’à ce qu’on parvienne à découvrir ces précieux moyens thérapeutiques, de s’abstenir pour la phthisie de toute espèce d'astringents , de cicatrisants et de balsamiques chauds; car les premiers portent obstacle à l’expectoration et les seconds, en provoquant l’inflammation des parties internes , ne peuvent qu’exaspérer le mal. Ainsi se réalise cette observation vulgaire, passée en proverbe : « que, lorsque les phthisiques vont consulter le médecin, c’est comme s’ils allaient lui demander son avis sur les choses nécessaires à leurs pompes funèbres. »
§ XVIII. La théorie que nous venons d’établir sur la phthisie, engendrée par des causes internes, en dehors de toute circonstance externe et violente, trouve enfin sa complète explication dans la puissante influence de la prédisposition héréditaire.
Personne, que nous sachions, n’oserait, contre toute
vraisemblance, attribuer ce vice héréditaire ni à une structure toute spéciale, ni à une conformation exceptionnelle et anormale des poumons, ni même à une dyscrasie humorale particulière qui pourrait ou qui devrait uniquement déployer sur l’organe pulmonaire son énergie spécifique En outre, cette double hypothèse serait en contradiction avec la réalité des faits, puisque cette disposition à la phthisie ne se manifeste guère que dans l’adolescence et en pleine jeunesse. S’il y avait, en effet, un vice réel et inné dans les organes ou les humeurs, pourrait-on jamais comprendre pourquoi ces dispositions vicieuses en puissance restent si longtemps à passer en acte? Peut-on supposer encore que les humeurs persistent dans le même état et en égale quantité, jusqu’à ces périodes critiques de la vie humaine? Il faudrait cependant qu’il en fût de la sorte, si , d’après l’hypothèse, un vice congénial inhérent à la masse humorale devait être la cause productive de ces effets qui ne se manifestent que bien longtemps après. N’est-il pas plus rationnel au contraire d’admettre, dans le fait de la transmission phthisique, une espèce d’idée congéniale ou, pour mieux dire, une tendance naturelle à établir des mouvements particuliers dans le but d’arriver à des excrétions spéciales ?
C’est là, comme nous venons de le dire, ce qu’il y a de plus probable et même de plus certain ; car il est avéré de tous que les commotions hémorrhagiques ellesmêmes se transmettent des parents aux enfants par suite d’une impression héréditaire. Voilà pourquoi la phthisie prend naissance après ces contentions hémorrhagiques , qui deviennent hémoptoïques par le lieu qu’elles affectent et le mode de manifestation , déjà décrit , qu’elles contractent généralement.
Voyes T. VIII , Commentaire CLXXXIV.
Cette direction intentionnelle que suit la nature pour mettre en jeu les mouvements, d’après leur destination héréditaire, paraît être confirmée par l’exemple des mouvements et des habitudes morales que les parents, par une sorte de transmission congéniale, impriment et communiquent à râme de leurs^ enfants : témoins ces aversions, ces craintes, ces terreurs etyes inquiétudes fictives ou erronées qui, de l’imagination de la mère, se gravent facilement, comme on sait, dans l’imagination de l’enfant et l’affectent également après sa naissance.