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CHAPITRE VI

DE l’hématurie ou PISSEMENT DE SANG.

g I. Bien que nous ayons à peu près dit, dans notre Pathologie spéciale \ tout ce qu’il y avait à dire sur ce genre particulier d’excrétion sanguine , nous y reviendrons encore, mais c’est seulement pour fournir quelques détails sur les symptômes qui rendent en quelque sorte plus spécialement nuisible et plus véritablement morbide une affection toujours incommode d’ailleurs et même dangereuse , sous quelque aspect qu’elle se présente. Le pissement de sang, en effet , quelque bénin qu’en soit le caractère, est toujours un état sérieusement morbide, lorsque l’excrétion est copieuse, qu’elle se fait par saccades violentes ou par un écoulement incessant, qu’elle est symptomatiquement provoquée par d’autres affections et

' Voxjez T. IV, Pathologie spéciale; sect. l'% chap. 11, art. 3.

qu’elle est enfin subitement arrêtée ou supprimée, après

être déjà passée à l’état d’habitude et de ehronicité.

§ II. Les circonstanees principales de l’hématurie ayant donc été suffisamment traitées ailleurs , nous nous bornerons à étudier ici cette affection au point de vue symptomatique. Ainsi, le pissement de sang se manifeste le plus souvent à la suite des' lésions et des irritations violentes de la région rénale, mais rarement comme conséquence d’une altération de la yessie. La lésion des reins tire parfois son origine de l’affection calculeuse ; nous disons parfois et ce n’est pas sans connaissance de cause; car il est si rare de trouver un cas d’hématurie provenant de la présence d’un calcul rénal que, sur un grand nombre de calculeux exposés à des souffrances atroces par le développement de la pierre, à peine en voit-on qui éprouvent un vrai pissement de sang par suite du déchirement des parties destinées à contenir ou à livrer passage au corps étranger.

Quant aux violentes irritations des reins , au point de vue d’une surexcitation diurétique souvent accompagnée d’une éjection de sang vermeil , elles sont occasionnées la plupart du temps par certains médicaments trop énergiques ou trop excitants ; les cantharides, par exemple, sont à cet égard d’une efficacité extraordinaire, surtout chez les personnes qui ne sont point accoutumées à en faire usage, notamment chez les sujets pléthoriques et chez ceux dont un excès d’humeur bilieuse altère la masse sanguine. Ceux qui ont au contraire l’habitude de ce remède peuvent prendre deux ou trois de ces coléoptères sans inconvénient L

Quoique de semblables lésions ne procurent l’hématurie que par accident , il ne faut cependant pas perdre

Voyes'S:, Vin, Commentaire CGIX.

de vue la circonstance importante de la disposition naturelle à contracter ultérieurement une pareille évacuation à l’occasion la plus légère; disposition qui naît chez certains sujets seulement à la suite de ces lésions, bien qu’il n’y ait aucune raison plausible d’opportunité et de lieu pour provoquer ou engendrer de semblables incommodités, dangers et préjudices.

§ III . La chose parle assez d’elle-même ; aussi , croyons-nous complètement inutile de nous étendre davantage sur l’efficacité causale des calculs; passons-donc à une considération médicale d’une haute importance et doublement thérapeutique.

Le premier point qui doit fixer notre attention , c’est de bien nous rendre compte si le pissement de sang, attribué à la présence d’un calcul, n’est pas dû plutôt à l’usage de remèdes excitants, témérairement employés à l’instigation de quelques commères ou même maladroitement conseillés, nous n’osons pas dire par un médecin, mais par quelque pharmacien.

Le second point important, c’est de savoir ce qui pourrait résulter d’avantageux pour l’avenir du malade, d’un allégement général du sang, pratiqué à propos, dans un but préventif, au point de vue surtout des causes que nous allons exposer dans le prochain article.

§ IV. Au reste, quoique l’hématurie, comme on a pu le voir dans la Pathologie spéciale, soit une affection rebelle et opiniâtre, qui, après s’être accrue, finit par trouver, par la persistance de ses efforts, une issue pour l’excrétion sanguine , nous devons ajouter cependant encore qu’elle se manifeste d’une manière spontanée et directe, principalement chez les vieillards, dont elle est en quelque sorte l’apanage et ehez lesquels elle revêt toujours un caractère singulier d’obstination.

En revanche aussi, c’est une maladie extrêmement rare

en général et qui, loin de s’attaquer indistinctement à tous

les hommes, n’est le lot particulier que de quelques-uns.

§ V. Cette dernière circonstance est en elle-même du plus grand secours pour parvenir à la découverte de la raison causale de cette affection au point de vue de sa rareté spéciale. Ce fait est d’autant plus remarquable que l’hématurie ne se manifeste presque jamais à ces époques de la vie où les éruptions hémorrhagiques se déclarent avec violence et facilité, ou que les affections inflammatoires des reins se font sentir d’une manière quasi-direete et impétueuse. Si quelquefois l’hématurie est due chez de jeunes sujets à la profondeur et à la gravité des lésions occasionnées par les calculs, on peut la traiter avec plus de succès, l’arrêter même immédiatement avec moins de difficulté et moins de dangers que chez les vieillards. Toutefois, sa suppression, chez un individu qui y est déjà sujet ou habitué depuis longtemps, peut être inévitablement dangereuse et provoquer : 1° le retour plus violent, plus funeste par conséquent de la même excrétion; 2“ des oppressions plus véhémentes et plus énergiques (dans les parties affectées) ; c’est ce qu’il ne faut jamais perdre de vue. Tels sont les détails que nous avons cru devoir ajouter à ce que nous avions déjà dit sur l’hématurie. Passons maintenant à l’étude de la néphrite.

De la néphrite.

§ I. S’il est, en pathologie, une chose qui demande une appréciation théorique remplie de sagesse et de tact, c’est sans contredit l’existence réelle et l’énergie effective des mouvements hémorrhagiques, c’est-à-dire des efforts variés, lointains, permanents, opiniâtres, rebelles et faciles à se reproduire, qu’entreprend la nature, mais qui ne

donnent aucun bon résultat, ne procurent aucun bienêtre , aucun soulagement , s’ils ne parviennent pas à l’issue vers laquelle ils tendent obstinément.

C’est encore dans une question de cette nature que nous voyons revenir les folles prétentions de ces savants modernes qui , consacrant un temps précieux à de vaines considérations sur le mécanisme des infiniment petits corpuscules, négligent ou perdent entièrement de vue la raison mécanique en vertu de laquelle le corps organisé produit ses effets organiques ; à tel point que ces systématisateurs ne font pas même attention aux phénomènes généraux les plus remarquables de ce mécanisme et que, radicalement incapables de rendre compte des principaux symptômes, ils altèrent profondément, à l’aide d’une coupable dissimulation, l’histoire complète des maladies, tout en sapant par là même la base générale d’une bonne étiologie ; qui plus est, ils dénaturent ou anéantissent presqu’entièrement la véritable connaissance historique même de l’existence, pour ne pas dire de la conspiration mutuelle et de la dépendance réciproque des maladies aux différentes époques de la vie.

§ II. L’étude sérieuse et raisonnée des mouvements hémorrhagiques est donc le seul moyen pour pénétrer jusque dans ses moindres replis la véritable mise en scène du caractère réel de leurs phénomènes spasmodiques, alors qu’ils conservent encore leur modération, en nous apprenant quels tempéraments et quels âges y sont le plus spécialement sujets, quelles causes conjointes et occasionnelles ont l’habitude de les provoquer, quels actes et quels effets ils provoquent à leur tour, quels sont leurs moyens d’exécution, de réapparition et d’issue radicale , quelles sont enfin leurs suites heureuses ou malheureuses ? Par cette étude, on parvient encore à découvrir ; 1 “ le génie formel des évacuations hemorrha-

giques ou, comme l’on dit vulgairement, des divers flux sanguins ; le degré d’utilité de ces excrétions, le motif pour lequel elles dissipent des inconvénients bien plus graves ; 3° enfin, les causes naturelles ’ et véritables des stagnations, des opplétions, des rhumatismes même, des ardeurs intérieures, du prurit en partieulier, des symptômes inflammatoires, de ceux surtout qui tirent leur origine de circonstances uniquement externes, qui reparaissent de temps à autre et qui parcourent le corps, en divers sens, en ehangeant de région.

§ III. Toutefois, comme il est certain que l’appareil précède toujours l’aceomplissement plein et entier de l’aete, c’est-à-dire de l’effet, il faut, dans cette question des mouvements hémorrhagiques, considérer avant tout la tendance préliminaire des appareils morbides à l’effectuation. Or, ces appareils sont réellement préparés de loin et comme par une conspiration générale de causes diverses; en outre, ces mouvements intentionnels parviennent, après maints et maints détours, d’autant plus lentement et même d’autant moins, à leur effet ultime ou à leur but final, qu’ils s’écartent davantage de leur centre d’opération — là, du reste, est la véritable cause de leur éloignement. — Toujours est-il que ce fait est très-important par lui-même, vu surtout la fréquenee des maladies qui proviennent ou dépendent de mouvements dont la tendance manifeste à l’excrétion ne peut atteindre ce but hémorrhagique : aussi les médecins devraient-ils s’appliquer à le bien approfondir et à le porter à la connaissance de tous ; mais, hélas 1 (ainsi sont les hommes de ce sièele) ils s’évertuent à faire tout le contraire ; leur intelligence n’affectionne , ne comprend que les choses matérielles et rejette avee une sorte de dédain tout ce qui est étranger aux objets de leur prédilection^ Cepen-

* Yoyeg T. VIII , Commcnlaire OCX.

dant, nous parviendrons à déchirer le voile de tous ces mystères, si nous finissons par nous mettre bien dans ridée que, lorsqu’on vient à arrêter le cours ou provoquer la suppression d’une éruption hémorrhagique en voie d’écoulement, il se manifeste aussitôt des phénomènes identiques à ceux qui préludent habituellement aux excrétions éruptives naturelles ! Voilà, en effet, tout le secret et nous devons en conserver la clef qui, seule, peut nous ouvrir les vastes champs du vrai trésor pathologique.

§ IV. Ce n’est certes pas sans raison que, avant d’entreprendre rhistoire de la néphrite, nous avons jeté un coup d’œil rétrospectif, sucqinct mais sérieux, sur des principes déjà établis ; car cette affection que nous allons présentement étudier offre, sous plus d’un rapport, un spécimen remarquable de cès appareils éloignés de spasmes, de congestions et d’hémorrhagies dont il vient d’être brièvement question.

Mais pour bien établir la véritable théorie de la néphrite, il est bon d’en faire, avant tout, l’exposé historique.

Les personnes atteintes de cette affection inflammatoire ressentent, dans la région lombaire principalement, de vives douleurs qui, dès le début, sont seulement tensives, pressives et font éprouver une sensation pénible de contusion, au moindre mouvement volontaire du corps. Ces douleurs deviennent ensuite de plus en plus aiguës et violentes ; plus tard, une ardeur brûlante, une inflammation réelle et une lancination profonde, accompagnée d’agitation et d’anxiété, redoublent encore les souffrances primitives. Ajoutez à cela le défaut d’appétit , la prostration des forces , l’insomnie , une soif ardente , des douleurs gravatives dans la tête, un trouble cérébral, des vertiges , l’affaiblissement des sens , le tout suivi de désordres dans les premières voies, de mouvements

spasmodiques de l’estomac, de violentes envies de vo • mir, de profonds tiraillements dans les intestins, et vous aurez tous les symptômes morbides de la néphrite.

§ V. Faisons remarquer ici qu’il est assez fréquent de voir, au début de la manifestation de ces symptômes, surgir tout à coup, dans l’estomac et les premières voies, un trouble sensible, réel et intense, qui a déjà acquis un degré extraordinaire de gravité avant que les douleurs lombaires se soient franchement manifestées. Mais, tes choses ne se bornant pas là , il est encore bon d’observer que les symptômes de la véritable néphrite sont d’autant plus disposés à se traduire par des paroxysmes, qu’il existe, chez la personne malade, des embarras dans les voies digestives et des perturbations dans la première digestion. Voilà pourquoi, les aliments venteux, comme les légumes ; les substances difficiles à digérer, comme le fromage sec, les viandes durcies à la fumée, les poissons desséchés, etc., sont reconnus propres à provoquer aisément des irritations népbritiques.

§ VI. Or, il arrive souvent que la néphrite se déclare chez les patients avec toutes les circonstances propres à un accès de fièvre ; cette affection est en effet caractérisée, à son début , par une sensation très-intense de froid et d’horripilation, immédiatement suivie d’une chaleur incommode, intolérable meme, non pas tant par une effervescence bien marquée que par une certaine ardeur âcre et pénétrante. Si le froid se manifeste seul et sans le concours d’aucun autre symptôme frappant — ce qui arrive maintes fois — il n’en a pas moins pour compagnon inséparable un frisson vague et erratique tellement prononcé que, lorsque le moindre petit air vient impressionner le malade au moment de l’invasion ou sous les étreintes d’un paroxysme, le malade ressent soudain des horripilations générales fort désagréables.

Nous ferons remarquer en outre , non seulement que, pour l’ordinaire, la douleur néphritique attaque de préférence un seul côté de la région lombaire, mais encore qu’elle fixe d’une manière toute spéciale son siège dans le côté gauche.

§ VII. Une chose quimérite ici, comme dans beaucoup d’autres affections, d’être prise en sérieuse considération, c’est Y infréquence de l’affection néphritique vraie, franche et sans équivoque ! En d’autres termes, il faut bien se mettre dans l’idée que la néphrite proprement dite ne se manifeste pas indistinctement dans tous les tempéraments, mais qu’elle est particulièrement propre aux constitutions sanguines pures ou chez lesquelles l’élément sanguin prédomine. Cette affection n’est pas non plus indifféremment commune à tous les âges ; elle n’est pas surtout le lot de la jeunesse ni de l’âge viril ; hors le cas d’une prédisposition héréditaire, car alors elle envahit aussi l’adolescence et l’enfance elle-même. La néphrite est encore caractérisée par un autre mode d’infréquence ; c’est qu’elle ne tourmente pas les malades par des souffrances continuelles : elle se manifeste plutôt, la plupart du temps au moins, à des intervalles bien marqués, et même, si les patients vivent avec prudence, à des intervalles très-éloignés. Toutefois, la fréquence insolite des attaques néphritiques trouve, en général, sa raison d’être dans l’habitude et , en partieulier, dans un mauvais régime, au point de vue des eauses externes ou procatarctiques , capables de provoquer des atteintes morbides (de cette espèce) violentes et répétées. Or, ces dernières causes tirent le plus ordinairement , clans le genre , leur origine de l’abus immodéré des choses non naturelles ; mais , dans l’espèce , elles sont , en tant que causes , précisément les mêmes que celles qui provoquent aussi les hémorrhagies.

§ VIII. Reste à signaler encore deux circonstances bien remarquables de cette affection : la première, c’est que la néphrite simple doit être soigneusement distinguée de la néphrite calculeuse (car il arrive bien souvent que des individus sont tourmentés par de violents symptômes néphritiques qui se renouvellent fréquemment et qui persistent durant un long espace de temps, sans qu’il y ait pour cela le moindre élément de calcul dans les reins; comme aussi on voit parfois , chez des sujets atteints de la pierre , le déplacement , l’expulsion même d’un calcul avoir lieu sans aucune franche manifestation de népbritis); la seconde y c’est que la néphrite simple, nullement calculeuse peut, si on y remédie de bonne heure et si on la traite méthodiquement , disparaître d’une manière tellement radicale que les patients en sont pour toujours à l’abri ; tandis qu’il n’en est presque jamais de même de la néphrite calculeuse.

Bien entendu que nous ne voulons pas parler ici des opinions confuses que l’on se fait ordinairement sur les phénomènes constatés dans les urines, pendant les sévices des affections arthritico-rhumatismales , souvent même des inflammations néphritiques simples et non calculeuses. Le vulgaire, en effet, prend pour une substance sablonneuse le dépôt formé dans un vase par les urines, dépôt que l’on doit simplement regarder comme un précipité salin qui, par suite du refroidissement, se coagule et se sépare du reste du liquide en adhérant aux parois du vase, ou en se précipitant au fond : ce qui n’empêche pas l’urine d’être claire et limpide au moment de son émission ; tandis que la substance sablonneuse réelle qui a, comme les graviers eux-mêmes , pris sa consistance solide dans l’intérieur du corps par une sorte de concrétion naturelle, tombe au contraire au fond du vase en même temps que rurine sort de la vessie et n’attend pas son refroidissement pour s’en séparer.

§ IX. Mentionnons enfin la remarquable conspiration habituelle et la véritable connivence qui existe entre la néphrite, la sciatique, les hémorrhoïdes et la podagre. Cette harmonie est si profonde qu’il n’est pas rare de rencontrer des hommes sujets aux hémorrhoïdes et à la goutte, atteints en même temps, nous ne dirons pas de douleurs équivoques et générales à la région lombaire — de manière qu’on peut douter si l’on a affaire à une affection rhumatico-sciatique ou à des effets néphritiques purs et simples — mais d’une véritable néphritis, qui, accompagnée de calcul, ne laisserait plus de doute sur son caractère ^

Il existe encore dans l’état morbide de la néphrite cette circonstance remarquable, savoir : que, lorsqu’un côté des lombes est atteint d’une douleur particulière de tension, de lourdeur et de rigidité, le patient éprouve dans le fémur et dans la jambe, du même côté, une sensation d’engourdissement ou d’atonie, mêlée à la raideur du membre, et de violentes souffrances erratiques. Pour compléter ces détails, nous ajouterons que la néphrite simple et la néphrite caîculeuse sont extrêmement plus rares chez les femmes que chez les hommes.

§ X. Si nous ramenons maintenant à leurs véritables raisons d’être toutes ces circonstances , telles que nous venons de les exposer dans la description de la néphrite, et que, à cette fin, nous fassions intervenir la concordance qui règne entre de pareilles circonstances et les causes ou les divers résultats des molimens hémorrhagiques et des appareils hémorrhoïdaux — externes surtout — ainsi que des mouvements simultanés de constriction qui, primitivement dirigés vers la veine-cave et les iliaques internes, s’opèrent vers les régions hémorrhoïdaires et

Voyea T. VIII, Commentaire CCXI.

se manifestent avec une espèce de profusion vers les vaisseaux émulgents, nous découvrirons sans peine une corrélation mutuelle entre tous ces phénomènes et nous verrons que bien souvent les douleurs néphritiques sont engendrées par les tentatives hémorrhoïdales.

g XI. Il suffit, pour comprendre cette conspiration causale, d’un simple coup d’œil anatomique jeté sur la structure très-çonsistante, bien que légèrement fibreuse, du plexus fibroso-nerveux qui enlace tout à la fois la veine-cave inférieure au-dessous du diaphragme et la portion de la veine-porte contiguë à la colonne vertébrale; or, cette partie de la veine-porte constitue la veine hémorrhoïdale, et c’est précisément ce vaisseau qui, par suite d’une constriction opérée dans le tissu fibreux en question, peut servir à pousser ou à diriger le sang vers les régions hémorrhoïdales et concourir ainsi à la formation ultérieure de diverses stagnations et de divers épanchements. Qu’on nous permette ‘ de rappeler à ce propos un fait tout particulier, capable de faire ressortir la justesse de nos assertions et les résultats de la constriction de ce tissu fibroso-nerveux , constriction dont l’efficacité est plus grande qu’on ne le croit généralement.

Paul Barbette dans son Traité de pratique médicale, au chapitre des catarrhes, conseille, pour combattre l’arthrite à son début, un emplâtre composé de céruse, de minium, d’huile d’olive et de savon de Venise ; il recommande ce topique au lecteur avec une sorte d’emphase. La même for-

‘ Barbette (Paul), médecin et chirurgien recommendable d’Amsterdam, au xvii' siècle. Il a joui d’une grande réputation qui s’est éclipsée. 11 avait adopté les idées de Dubois del Boë , prétendait guérir toutes les maladies par les sueurs et avait horreur de la saignée. 11 a laissé de nombreux ouvrages d’anatomie, de chirurgie et de médecine ; le plus précieux de tous est son aPraxis Medica » (Leydel669, 1678 in-12, et Lyon 1694), dans lequel Stahl a puisé la présente citation. Toutes ses œuvres ont été traduites en anglais, en français, en allemand et en italien.

mule se trouve encore exposée dans les expériences chimiques de Digby sous ce titre ; « Herrn Digby fürtreffliches pflaster aus bley, » « excellent emplâtre du docteur Digby. »

Or, comme cet emplâtre possède une efficacité réelle, nous l’avions préparé nous-même pour nos malades, seize ans auparavant ; mais ayant constaté que ces préparations auraient fini par nous devenir trop dispendieuses, nous recommandâmes ce topique à un pharmacien chez lequel on allait le prendre, d’après nos ordonnances, sous le nom à' Emplâtre savonneux de Barbette. Mais nous n’étions pas le seul à le prescrire ; il était aussi patronné par un autre médecin de la localité, qui, quoique plus âgé que nous, ne dédaignait cependant pas d’écouter nos raisonnements ou le récit de nos expérimentations et les provoquait parfois lui-même dans des entretiens familiers ; c’était un praticien consommé dans son art, qui reconnaissait franchement le parti qu’on pouvait tirer des phénomènes cliniques et le véritable lien qu’avaient entre eux ces phénomènes.

Nous avions donc une fois ou deux donné ce médicament en substance à certaines personnes qui apprirent un peu plus tard que nous en faisions faire des préparations dans une pharmacie ; cela fut cause sans doute que cet emplâtre fut simplement appelé de notre nom.... L’occasion de la découverte de cette méprise nous fournit en même temps l’observation suivante, remarquable sous tous les points de vue.

Un ouvrier jardinier vint nous trouver et nous raconta que, se voyant atteint d’une violente douleur néphritique ou lombaire (comme on dit aujourd’hui, en se servant de cette expression ; « Stein-beschwerung » « affection calculeuse» ;hien que la souffrance ne se fît ici sentir que du côté gauche) , il employa notre emplâtre qui, disait-il, l’avait radicalement guéri. « DaA'auf habê ich des Herrn doctors pflaster gelegt »;

' Digby (Kenelm) gentilhomme, aussi remarquable par l’originalité de son caractère que par son immense érudition. Il avait des connaissances profondes en médecine, en philosophie et en histoire naturelle. Imbu des théories alchimistes, il prétendait guérir toutes les maladies, les blessures surtout, avec sa poudre sympathique. 11 poussa si loin ses erreurs à ce sujet, qu’il fit sur sa propre épouse, Venetia, une des beautés les plus célèbres de l’époque, des expériences tout au plus dignes d’une tête exaltée par le fanatisme hermétique. La bibliothèque Bodléienne, à Londres , possède 238 de ses manuscrits les plus précieux.

(I En appliquant l’emplâtre de Monsieur le docteur.i> — 'Ma\s il reconnaissait l’avoir laissé trop longtemps — trois jours environ-après la disparition du mal; car il lui était survenu depuis un autre inconvénient non moins désagréable et qui lui causait beaucoup de craintes : c’était un gonflement notable du testicule gauche dont l’inflammation le faisait souffrir énormément : le volume de cet organe dépassait en effet celui d’un œuf de dinde ou de poule de Calcutta. Ne nous rappelant pas avoir ordonné l’application de l’emplâtre de Barbette à ce malade, convaincu d’un autre côté que nous n’avions pas eu l’occasion de faire de semblables préparations, dans notre laboratoire, depuis plus d’un an ; sachant enfin qu’il y avait un autre médecin cà cette époque qui prescrivait à ses malades un certain emplâtre sous son propre nom, nous dîmes au jardinier qu’il était sans doute dans l’erreur; car nous n’avions pas employé de médicament de cette espèce portant notre nom, et nous ne pensions pas que personne pût se hasarder à faire pareille chose sans notre consentement. Celui-ci nous avoua très-bien que ce n’était pas nous qui lui avions conseillé cet emplâtre et qu’il ne l’avait reçu d’aucun des nôtres ; mais il nous cita un des principaux médecins de l’époque et de sa localité quilui en avait conseillé l’usage, lui désignant même la pharmacie où il devait aller chercher cet emplâtre qui portait notre nom. Il nous en monti-a d’ailleurs un morceau qu’il avait de reste.

De prime abord, nous ne comprenions pas que ce topique pùt produire les résultats dont le jardinier nous avait entretenu et nous lui manifestâmes notre surprise à ce sujet, k priant de vouloir bien se rappeler lés autres circonstances qui auraient pu concourir à sa guérison, vu que l’emplâtre ne devait pas avoir produit un semblable effet. Mais lui , se confondant en excuses, nous répondit qu’il ne pensait pas de même, car il avait les faits bien présents à sa mémoire; il connaissait en outre deux autres cas semblables d’un gonflement de testicules par suite d’un trop long séjour de ce remède sur les lombes, regrettant vivement, disait-il, qu’un topique d’ailleurs si bon pour guérir les douleurs népliritiques eût un pareil danger, lorsqu’on avait l’imprudence de le laisser trop longtemps sur les parties affectées. Ce no fut donc, nous l’avouons ingénuement, que par l’observation de

cet homme vulgaire que nous apprîmes l’efficacité de ce remède. Ayant ensuite bien réfléchi sur le fait, nous conseillâmes au patient d’appliquer le même emplâtre sur le testicule gauche, après l’avoir préalablement saupoudré de camphre. Il le fit et la tumeur disparut complètement.

§ XII. Ce document fut pour nous comme un éclair de lumière ; il nous prouva d’une manière palpable une chose importante, dont pourront aussi se convaincre tous ceux qui voudront y prêter une attention suffisante : nous voulons parler de l’influence funeste des constrictions qui ont lieu dans les régions contiguës à l’épine dorsale. En outre, en examinant de près la conspiration ou la connexité anatomo-physiologique de ces parties , on pourra s’expliquer l’action de ces constrictions jusque dans des organes lointains et à tissu plus dense ; en d’autres termes, on verra que la constriction qui, s’irradiant de la peau de la région dorsale, se prolonge non seulement dans les parties charnues externes, fixées à la colonne vertébrale, mais encore dans les muscles internes de cette région et dans le psoas lui-même, agit aussi sur la veine émulgente et sur la veine spermatique gauche. — La veine spermatique gauche, en effet, ainsi que la droite du même nom, s’anastomosent avec la veine émulgente gauche et vont se jeter dans le tronc commun de la veine cave inférieure.

§ XIII. Or, comment méconnaître la conspiration énergique qui existe entre tous ces phénomènes et qui permet à de pareils mouvements constricteurs de se propager non seulement à travers les téguments externes , mais encore à travers l’épaisseur des muscles tant internes qu’externes, jusqu’aux vaisseaux profonds les plus déliés ? Comment ne pas admirer cette puissante efficacité de constriction qui, s’exerçant sur les gros troncs veineux, comme ici par exemple, sur la veine émulgente gauche, refoule le sang vers le testicule du même côté , où il oc-

casionne un gonflement douloureux et inflammatoire? De pareilles constrictions , de semblables eompressions établies sur les régions plus voisines des vaisseaux émul-

gents, que ne provoqueraient-elles pas . Aussi , ne

cesserons-nous jamais de recommander avec instance l’étude minutieuse du mode de distribution : 1 ° de ces rameaux veineux qui , à bien examiner la chose de ses propres yeux, loin de s’en tenir à des descriptions ou à des planches inexactes, se répandent , non loin des vaisseaux émulgents eux-mêmes , dans les deux côtés de la région lombaire , en suivant la direction du conduit vertébral; 2“ de ces nombreuses ramifications qui, venant principalement de la cuisse , parcourent la partie supérieure de ce membre , les fesses, des muscles nombreux, forts ou épais et forment enfin , en s’anastomosant , d’autres rameaux plus volumineux connus sous le nom collectif de veine musculaire supérieure. C’est pourquoi , nous le répétons , quel que soit le resserrement extrinsèque de ces rameaux peu éloignés par leur situation anatomique des vaisseaux émulgents, de quelque manière enfin que se produise ce resserrement, il peut sans difficulté aucune se prolonger jusqu’à ces derniers et de là jusqu’aux reins eux-mêmes; de façon que le reflux du sang des reins dans les veines étant gêné et diminué, il se produit une espèce de débordement dans la région rénale qui peut provoquer à son tour une -distension et un engorgement de cet organe, le tout suivi de chaleur ardente, de lancination et de phénomènes dont l’ensemble constitue une véritable inflammation^.

§ XIV. 11 est de fait que les douleurs néphritiques surviennent ordinairement à l’époque de la vie où se déclarent d’habitude les premiers molimens hémorroï-

' Voyes T, VllI, Commentaire CCXII.

* Voyez T. Vlll, Commentaire CCXllI.

daires et coïncident parfaitement , dans la suite , avec la sciatique et le. flux hétnorrhoïdal lui-même. Les anciens savaient du reste (et Hippocrate n’a pas manqué de faire observer — Aphorisme IV, § XI) que les hémorrhoïdes surviennent généralement après la néphrite et que c’est même le signe d’une heureuse issue : pensée qui pourrait se traduire par ces paroles : à l’apparition des hémorrhoïdes , toute contention vers la région des reins s’évanouit.

En outre , les individus chez lesquels les excrétions hémorrhoïdaires sont plus rares, éprouvent plus rarement aussi , en proportion bien entendu , les atteintes néphritiques ; comme cela se voit , par exemple dans le sexe féminin. Enfin, il est constant, d’après l’observation d’Hippocrate lui-même, que les symptômes de la néphrite disparaissent ou sont promptement amendés par un flux hémorrhoïdal à marche régulière, tandis qu’au contraire un flux insolite et désordonné provoque des souffrances néphritiques remarquables par leur violence et leur opiniâtreté. Ce qui fait encore dire au Père de la médecine (S. IH. Aphor. 30) que la néphrite est une affection propre aux vieillards. Or, que conclure de la réunion de toutes ces circonstances ? sinon qu’en bonne logique et d’après la réalité des choses , ce qui fournit le plus souvent occasion aux stagnations, aux engorgements et aux inflammations néphritiques, ce sont ces mouvements congestifs qui, tout en s’efforçant de pousser, quoique de loin et par une espèce de destination , la masse sanguine vers une excrétion hémorrhoïdale, externe surtout, préparent la voie à des stases rénales bien déterminées ^ lesquelles , venant à prévaloir seulement une fois , ouvrent pour ainsi dire la porte à un débordement ultérieur du sang vers les reins.

§ XV. Afin de mieux corroborer encore les assertions précédentes, nous ne pouvons résister au désir d’ajouter

ici quelques considérations tirées de l’histoire même, soit pathologique, soit thérapeutico-pratique, de eette affection ; considérations parfaitement conformes d’ailleurs avee l’expérience. D’abord, nous ferons observer que, si les individus à contexture molle et spongieuse, à tempérament sanguin, comme on dit (sanguin pur ou prédominant dans une eonstitution quelconque), sont les plus exposés aux rnolimens et aux appareils liémorrhoïdaires à type externe; s’ils sont en outre fréquemment tourmentés par des douleurs sciatiques ou goutteuses, lorsque les contentions hémorrhoïdales ne parviennent pas à l’issue désirée, c’est aussi sur de pareils sujets, de préférenee à tous les autres, que s’acharnent les douleurs néphritiques qui prennent chez eux un caractère plus spécial de fréquence, de gravité, d’intensité et d’inflammation.

En second lieu, nous avertirons les hommes de l’art que les évacuations artificielles, soit générales et pratiquées à propos sur les parties inférieures du corps, soit partielles ou locales et établies à l’aide d’une application de sangsues à l’anus, apportent, comme le prouvent l’expérience et une sage pratique thérapeutique , non seulement du soulagement, mais même un bien-être réel aux calculeux et préparent ainsi la voie à une efficacité plus heureuse des autres médicaments qui sont par là même beaucoup plus puissants que s’ils eussent été employés sans le secours préalable des ventilations U

§ XVI. Il nous reste encore un mot à dire toucli'atit la propension naturelle qu’a le sang pour se diriger vers les organes dont il vient d’être question, lorsqu’ils ont été une fois ou deux le siège d’un débordement définitif. En pareil cas , en effet , la nature' suit à l’avenir d’une manière quasi spontanée la voie déjà tracée; si même,

' Ce sont là des vérités pratiques incontestables et d’une haute portée , mais trop souvent méconnues par quelques systématiques modernes.

PATHOLOGIE TRLS-SPÉGIALE. I99

pendant que l’acte congestif et stagnaloire s’opère tacitement dans l’économie, on vient, mal à propos, à employer des médicaments dont la vertu excitante se porte spécialement sur les reins, il se déclare vers cette partie non pas tant une commotion extraordinaire qu’une véritable contention qui, le plus souvent, favorise l’ac-, croissement du mal, en faisant passer la simple congestion népliritique à l’état d’inflammation réelle : état funeste dont la conséquence ultérieure peut très-bien être une espèce d’ulcération qui devient plus tard la source du calcul rénal.

Voilà pourquoi les sages observateurs des phénomènes qui se passent dans l’économie humaine ont sous les yeux tant d’exemples où l’on voit que l’emploi immodéré des substances trop âcres, comme la térébenthine, le succin, l’esprit doux de sel de nitre (trop actif), le suc de persil, de fraises , d’amandes rances ou amères, les diurétiques trop violents, etc. , administrés au début des douleurs lombaires, prédisposent singulièrement le malade à contracter une affection calculeuse qui, parfois, se manifeste bientôt après, sans qu’il en eût jamais, avant ces médicamentations, ressenti les préludes. 11 peut arriver cependant que, trompé par les apparences , on ne prenne pour indice d’une maladie calculeuse vraie, le phénomène dont nous avons déjà parlé, c’est-à-dire le dépôt d’une concrétion tartaréo-limoneuse qui se précipite au fond du vase , après le refroidissement d’une urine claire d’ailleurs au moment de son émission.

§ XVll, La néphrite simple, comme nous l’avons déjà fait remarquer plus haut, a encore cela de particulier que, loin de prolonger sa durée pendant plusieurs jours, elle se dissipe au contraire d’elle-même, immédiatement après la disparition successive de la contention et de la congestion qui s’étaient portées vers les reins. Cette

affection ainsi étudiée possède en outre une raison causale, bien digne de considération et capable de consolider puissamment l’étiologie que nous venons de formuler à son encontre : c’est que la néphrite simple est réellement surexcitée parles mêmes causes occasionnelles qui provoquent une recrudescence véritable dans les hémorrhagies, quelles qu’elles soient. Parmi ces causes, les plus puissantes sont assurément les affections de l’âme. Mais qui sera jamais assez heureux pour comprendre le mode d’action stable et matériel que ces sortes de causes peuvent avoir sur les reins, Uurine et les voies urinaires^ ? A moins que , s’appuyant sur l’antique tradition des esprits (qui, d’après cette hypothèse, iraient porter le trouble dans ces organes) ou sur une rêverie plus récente et plus extravagante encore touchant Vesprit gorgonien on ne se plaise à bâtir là-dessus les fables les plus invraisemblables.

§ XVIII. Au reste, il n’est pas inopportun de faire encore observer ici que toutes les opinions des pathologistes sur la néphritis et le calcul n’ont aucune analogie avec la circonstance particulière qui est un des attributs essentiels de ces affections : nous voulons parler de leur extrême rareté. Finalement, si l’on ne veut pas convenir que ces opinions dissimulent cette infréquênce, on sera du moins forcé d’avouer que, par une nouvelle présomption plus intolérable encore, elles tombent dans l’absurde niaiserie des esprits gorgoniens et des germes matériels qui, d’après ces fantasques suppositions, se cacheraient pendant un grand nombre d’années et se développeraient durant de longues périodes, à l’instar de l’aloës d’Amé-

’ Voyess, T. VllI, Commentaire CCXIV.

' Nom donné à une puissance occulte imaginaire, capalde d’engendrer des calculs; par allusion à la puissance pétrifiante de la Gorgone.

rique, pour produire ensuite les fruits de leur germination ou pour provoquer le retour des paroxysmes morbides par fermentation, à la manière des cervoises. Ne vaut-il pas mieux reconnaître que tout ce qu’on peut dire de semblable là-dessus cloche gravement ; car on n’a jamais vu une substance concrète, pour si petite qu’elle soit, être atteinte de commotions fermentatives, dans une seule de ces particules, de telle sorte que celle-ci serait ébranlée par la fermentation, tandis que, à l’instar des substances minérales ou de tout antre mélange, la secousse ne se communiquerait pas à la molécule voisine qui attendrait de nouvelles atteintes de fermentation, dont le pouvoir cependant se bornerait à faire mouvoir une autre petite molécule isolée, bien que l’ensemble du mélange eût un caractère fermentatif? De tels raisonnements ne sont-ils pas le comble de l’absurde? Mais laissons-là ces matières sur lesquelles nous reviendrons à propos du calcul.

§ XIX. Comme il nous a paru convenable de placer ce traité sur l’affection néphritique immédiatement après l’hématurie , il est logique et raisonnable d’examiner, avant d’aller plus loin, la connexité qui existe entre ces deux sortes d’affections. Or, il sera facile d’élucider cette question en s’en tenant uniquement à ce qu’en dit Hippocrate. Ce grand clinicien , profitant de l’expérience et des observations déjà faites de son temps à ce sujet , remarqua que la néphrite n’affecte guère que les personnes avancées en âge, celles-là même (ainsi que nous l’avons fait ressortir dans le chapitre précédent, bien qu’Hippocrate eût oublié de noter ce fait dans ses Aphorismes) qui sont en quelque sorte naturellement exposées au pissement de sang , en dehors du concours de toute cause externe. Toutefois , comme dans nos climats la néphrite , à raison surtout des mœurs de ce siècle, est généralement le propre des hommes mûrs,

on pourrait voir là un lien réciproque entre l’affection népliritique et les tendances , les appareils ou les issues hémorrhagiques.

§ XX. Mais nous avons, au début meme du présent article, démontré par des preuves convaincantes et solides la différence qui existe réellement entre les mouve-, ments destinés aux hémorrhagies et les flux ou issues vers lesquels tendent ces mouvements ; il se. présente en outre de nombreux et remarquables exemples de cette distinction non-seulement dans le mal hypochondriaque, mais encore et surtout dans les contentions arthritiques, sciatiques et goutteuses, en ce sens que, dans ces divers états morbides, des contentions éloignées, lentes et opiniâtres, se forment dans un but d’évacuation bémorrhoïdale, mais n’atteignent jamais cette issue chez la plupart des sujets qu’elles affectent ; dans l’appareil hypochondriaque, au contraire, il y a un double rapport entre ces contentions vitales et le génie du mouvement néphritique actuel, quoique l’âge qui est le plus sujet aux douleurs hypoebondriaques ne soit pas également enclin et n’atteigne pas d’une manière complète aux éruptions effectives du flux hémorrhoïdal. Par la même raison, il est tenu pour certain que, dans nos contrées, les personnes , chez lesquelles l’hématurie n’est pas immédiatement et naturellement portée à une éruption spontanée, éprouvent longtemps des efforts vers cette évacuation, entrepris comme de loin par la nature et déterminant vers les reins un débordement sanguin remarquable dont les conséquences sont les douleurs néphritiques. Or, cet effet se produit avant que le molimen hématurique ait acquis une notable opiniâtreté , avant même qu’il y ait préludé par des exercices en quelque sorte préparatoires et que la nature ait tenté de trouver un accès plus libre, une issue plus facile.

§ XXL Quoiqu’il soit aisé par ce moyen d’arriver à la vérité , quiconque néanmoins aura tant soit peu de tact médical reconnaîtra sans nul doute qu’il reste encore quelque incertitude pour savoir comment il se fait que des phénomènes morbides qui , au témoignage même de l’expérience , se déclarent aujourd’hui prématurément, étaient au contraire assez tardifs au temps et dans la patrie d’Hippocrate; comment il se fait, disons-nous, que, à l’époque où vivait le vieillard de Cos, la néphrite ne se présentait jamais avant l’âge ordinaire de l’hématurie. Or, bien que nous puissions alléguer ici, sans affectation aucune, qu’Hippocrate n’a pas toujours exposé avec une précision à l’abri de reproches toutes les circonstances des dispositions morbides — témoin les affections bypochondriaques dont il fait à peine mention — nous n’avons pas besoin d’avoir recours à de pareils arguments ; car il nous suffira de rappeler qu’il peut se trouver des circonstances réelles et positives de cette diversité (réelle aussi) dans la différence qu’il y a entre le climat des pays chauds et celui de nos contrées.

g XXII. La néphrite reconnaît deux causes : l’une imminente et constitutionnelle, l’autre adventice et purement arbitraire. La première consiste dans la disposition particulière que peut avoir le sang à s’épaissir ; disposition provenant tantôt d’une froide température et des variations de l’atmosphère, tantôt d’une nourriture grossière et surtout de la boisson. En Grèce , par exemple, la chaleur du climat et l’usage d’un vin généreux ont toujours provoqué et provoquent encore aujourd’hui des hémorrhagies effectives et des appareils hémorrhagiques beaucoup plus fréquents.

Quant à la seconde cause, elle a sa raison d’être dans l’habitude où l’on est de confondre le diagnostic des contentions sciatico-arthritoïdes avec les véritables symp-

tomes de la néphrite ; elle consiste non seulement dans ce malencontreux et trivial usage, généralement répandu, de traiter cette affection, une fois mal jugée, avec des remèdes simples, très-connus et populaires, comme les arilles d’églantier, les baies d’alkékenge, le persil, le raifort sauvage, etc..., mais encore (depuis que la chimiâtrie devenue trop célèbre s’est répandue jusque chez les gens qui habitent les forêts , lesquels, possédant en abondance et presqu’à qui rien ne coûte, des substances ligneuses dont ils se servent en guise de médicaments et de moyens curateurs, luttent avec les charlatans des villes qui préconisent ces médicamen tâtions vulgaires), ce qui est bien plus sérieux , dans l’usage beaucoup trop fréquent que l’on fait aujourd’hui des huiles distillées de térébenthine, de pin, de genevrier, de succin, de l’esprit acide et empyreumatique de tartre , de l’esprit de nitre soit simple et d’une préparation facile, soit mêlé avec des matières siliceuses, clyssiformes , mais pur cependant dans sa partie nitreuse.

Or, il est certain que l’abus quotidien que l’on fait de ces substances a, si l’on veut y prêter son attention, la plus grande part dans l’apparition très-commune, en nos contrées, des contentions de toute nature qui se localisent vers les régions dorsales ou les hanches et tendent directement vers les reins.

§ XXIII. Il importe, en outre, de jeter un coup d’œil sur le fait général de ces contentions, afin de ne pas oublier que le pissement de sang considéré en lui-même n’est pas une de ces évacuations primordiales et directes vers lesquelles la nature tende et s’efforce de parvenir, sans déviation. C’est pourquoi , s’il est vrai que l’hématurie ne soit autre chose qu’une espèce d’éruption dont les efforts et les contentions ont dévié de leur voie primitive tendant vers le flux hémorroïdal, on peut dire

aussi , en examinant le fait sans prévention , que celte même affection doit, sous un autre point de vue, être regardée plutôt comme le dénouement des épanchements et des molimens néphri tiques que comme leur effet direct et propre. Pour la même raison, il ne faut pas considérer les congestions et les contentions néphritiques comme un état pathologique tendant naturellement vers l’hématurie, mais au contraire comme une issue et non comme un effet des efforts arthritiques, sciatiques et hémorrhoïdaires dont l’influence s’étend sur une grande sphère ^ g XXIV. En voilà bien assez, croyons-nous, pour faire comprendre que l’affection néphritique provient des molimens hémorrhoïdaires qui n’ont aucune tendance positive, ni aucun but d’effectuation bien déterminé ; que le pissement de sang et même les contentions néphritiques ont pour conséquence purement accidentelle ces molimens dont la destination opiniâtre est en quelque sorte inefficace, et qu’enfm, si ces efforts semblent tendre vers le fluxhémorrhoïdal, c’est surtout à l’âge où se manifestent les mouvements, les essais et les habitudes de cet état pathologique, que ces circonstances sont réellement bien tranchées. Or, ce qu’il y a de bon â noter ici, c’est que, dans une constitution prédisposée aux hémorrhoïdes, les efforts qui s’établissent chez elle, quoique n’étant pas toujours franchement délimités, se traduisent néanmoins par de véritables souffrances et de douloureuses contentions néphritiques ; en pareils cas, cependant, toutes les difficultés sont parfois aplanies pour mener à bonne fin les intentions de la nature, c’est-à-dire pour que l’éruption atteigne promptement son effet. Cela arrive d’une manière vraiment spéciale, chez les personnes qui, parvenues déjà à un âge avancé, sont spécia-

‘ Voyeg T. Vlll, Commentaire CCXV,

loment a[)tes à subir un pareil résultat. Aussi, en acceptant les choses sans fiction, telles qu’elles sont en réalité, on doit dire que les divers phénomènes néphri tiques peuvent, dans leur étiologie, assez nettement être compris comme étant de la même nature que les mouvements ou les efforts hémorrhagiques.

Du calcul des reins et de la vessie,

§ I. Au premier abord, nous n’en doutons pas , certaines personnes dominées par des opinions préconçues regarderont comme déplacé que, dans une section où nous avons annoncé ne devoir parler que des hémorrhagies et des actes morbides qui ont avec elles une analogie immédiate , nous fassions figurer un article spécial sur VaffecAion calculeuse ; ce sera peut-être même pour ces personnes un sujet de scandale : toutefois, nous avons la ferme confiance que, si elles veulent bien écouter nos raisons avec calme , nous parviendrons aisément à éloigner de leur esprit toute espèce de scrupule.

De même , en effet , que les observations dont nous avons fait naguère l’exposé sur l’intime liaison de la phthisie avec les congestions hémoptoïques auront, nous osons le croire, obtenu sans difficulté l’assentiment et l’approbation de tous les hommes éclairés; de même aussi, personne sans doute ne serefusera d’admettre avec nous que les congestions ou tout au moins les épanchements et hémostases inflammatoires de la néphrite ne puissent, quelquefois, provoquer dans les reins des suppurations effectives et même des ulcérations sanieuses, à peu près comme les congestions hémoptoïques préparent la voie aux ulcérations pulmonaires. Or, bien que parmi le nombre de ceux qui accordent volontiers que la né-

phrite produit à la longue la suppuration et Tulcération des reins, il s’en trouvera , nous le présumons , qui ne saisirons pas avec la même facilité la raison pour laquelle ces ulcérations rénales engendrent bien souvent les calculs; nous espérons néanmoins aplanir tout embarras à ce sujet, si nous parvenons à leur faire connaître , d’une manière convenable, l’histoire vraie de l’affection calculeuse; c’est là ce que nous allons entreprendre.

§ II. Pour retracer d’une manière complète l’exposé historique du calcul rénal, il convient de le considérer : \° au point de vue de sa matière; 2“ au point de vue de sa forme. C’est là une distinction importante qu’il ne faut pas traiter seulement dans le sens strictement scolastique, mais qu’il faut présenter sous son aspect le plus saisissable et d’une manière palpable pour ainsi dire.

D’abord, au point de vue de la matière qui le constitue, nous dirons que le calcul rénal ordinaire n’est pas d’une nature uniquement terréno-pierreuse: voilà pourquoi les réactifs salins, qui dissolvent promptement d’ailleurs les concrétions simplement terreuses, ne peuvent point décomposer en entier le calcul rénal et ne parviennent même que difficilement à une dissolution partielle de sa substance. Une chose, en outre, très-souvent observée par les individus atteints de la pierre, c’est que les calculs rénaux ordinaires attentivement examinés , après leur extraction de la vessie et leur exposition à l’air libre durant quelques heures, paraissent avoir diminué sensiblement de volume et avoir éprouvé une espèce de dessication qui les a ainsi amoindris; mais ce n’est pas tout: on a encore observé une autre preuve de cette remarquable dessication, c’est que les calculs récemment extraits ou'excrétés sont beaucoup plus friables que ceux qui ont subi depuis longtemps l’action atmosphérique ; car dès ce moment ils sont devenus de plus en plus den-

ses et consistants. Nous ferons remarquer enfin que, si on les soumet à l’action du feu, non seulement on les voit noircir et exhaler une quantité notable d’humidité, de graisse ou huile empyreumatique et de sel volatil, mais encore perdre par cela même une partie de leur poids primitif h ce qui est le contraire pour les substances franchement pierreuses.

§ ni. Quant à la forme (extérieure, bien entendu) des calculs rénaux, il y a à considérer : 1“ leur volume habituel et leur forme ; leur fermeté et leur densité; 3“ leur couleur.

A. Leur volume ordinaire. Il est au vu et su de tout le monde que ce volume n’est pas en général bien considérable et qu’il atteint tout au plus la grosseur d’un pois ; le plus souvent même les calculs rénaux sont beaucoup moindres et ne surpassent pas la grandeur d’un grain de chanvre , de millet ; parfois, d’un grain de sable ou de poussière ; les plus gros cependant peuvent égaler un noyeau de prune « Herbst-schlehen » et même un noyau de pêche « Marellen und ahricosen » ; mais ce sont là dos cas extrêmement rares, et , chose singulière ! leur expulsion provoque des efforts en quelque sorte moins violents, moins répétés et moins douloureux que celle des autres calculs. Inouïes, du reste, sont ces grosseurs vraiment monstrueuses que quelques praticiens ont eu çà et là l’occasion d’observer et qui concourent ordinairement avec une configuration et une surface extérieure plus surprenante encore.

§ IV. B. Leur dureté. Sous le rapport de la dureté, les calculs rénaux sont généralement fragiles et friables, surtout lorsqu’ils ne sont pas devenus trop secs ; mais ceux qui ont un volume supérieur au volume ordinaire ,

’ Yoye;: T. VUI, Cünimentaire CCXVI.

ceux, par exemple, qui sont plus gros qu’un noyau de prune ou de pêche {Marellen) ont une consistance considérable : toutefois, on les voit rarement acquérir une dureté insolite, un poids notable et une texture vraiment siliceuse car, bien qu’on en ait trouvé de semblables chez les herbivores, nous avouons franchement n’en avoir jamais vu chez l’homme, dans les reins surtout.

G. Leur couleur. La couleur du calcul rénal est presque toujours d’un jaune fauve, c’est-à-dire d’un jaune éteint tirant sur le roux.

g V. La conformation des calculs rénaux offre ordinairement de particulier que leur couche extérieure, celle qui en forme en quelque sorte la croûte, est remplie d’aspérités et que leur constitution générale semble se composer entièrement d’une masse de petits grains fortement adhérents les uns aux autres ; il arrive néanmoins quelquefois qu’ils se présentent simplement sous forme de menues granulations qui ne sont retenues ensemble par aucune force de cohésion et qui ont, assez souvent, l’aspect de grains de sable. Parfois, enfin, on aperçoit sur la superficie de ces calculs de grosseur moyenne, certaines parties plus acuminées et affectant le caractère des cristallisations salines.

g VL Si maintenant, à côté de cette description du calcul rénal, nous plaçons l’exposé historique de son origine ou mode de formation, nous verrons d’abord que ce calcul est la conséquence la plus ordinaire des douleurs néphritiques inflammatoires, de celles surtout qu’on peut regarder à bon droit comme capables d’engendrer la suppuration et l’ulcération des deux glandes urinaires ; notamment lorsque ces douleurs se déclarent avec impétuosité et sévissent avec violence. Mais si, au contraire, les choses ne se passent pas ainsi et que le calcul soit cependant la conséquence de la néphrite, il y a dans les T. v.

souffrances une durée et une opiniâtreté d’autant plus considérables que la formation des calculs est plus opiniâtre ; aussi n’est-il pas déraisonnable de supposer qu’il existe en ce cas une affection ulcéreuse des reins. Ajoutons à eela que, à l’autopsie des individus morts de ce genre de maladie, on a souvent constaté l’existence d’une lésion ulcéroso-sanieuse telle, parfois, que la principale partie de la masse rénale paraissait consumée, et que le reste, creusé par une infinité de petites cavernes, présentait sur tous ses points une flaccidité remarquable.

g Vil. Qu’on nous permette de réunir ici, en une seule citation, trois observations qui feront comprendre comment des personnes sujettes à l’affection calculeuse ont pu vivre à l’abri de l’apparition d’un calcul depuis le jour où l’épancbement copieux d’une sanie ulcéroso-icboreuse s’est franchement manifestée dans la région rénale.

I. Un homme d’environ soixante ans, ayant déjà ressenti quelques atteintes de l’affection calculeuse, fut tout à coup saisi de douleurs néphriliques extrêmement violentes qui ne lui laissaient aucun moment de repos ; aussi, quoiqu’on eût mille raisons de croire que l’impatience et l’anxiété naturelles du malade fussent pour beaucoup dans les' lamentations et les cris de détresse que lui arrachaient ses souffrances, on fut bientôt convaincu du contraire, lorsqu’on vit que la cause réelle de ces tourments était due à la sortie d’un ou deux calculs, de la grosseur d’un pois il est vrai, mais tout hérissés d’aspérités. Du reste, on pouvait juger, d’après le tempérament sanguin du patient et la contexture lâche de ses tissus organiques, qu’il devait être d’une grande sensibilité et spécialement disposé aux irritations extraordinaires, aux fluxions et aux congestions inflammatoires.

II. L’épouse de ce malade, un peu plus jeune que lui, était d’une constitution corporelle identique et d’un caractère absolument semblable au sien; elle était en outre sujette comme lui à l’affection néphritico- calculeuse. Ils avaient donc employé tous les deux les mêmes moyens curateurs

qu’ils s’étaient administrés et qu’ils avaient mis en usage h l’instigation d’autres personnes; c’étaient pour la plupart des remèdes faciles à se procurer, des médicaments domestiques ou ordonnés journellement par la pratique médicale, tels que la térébenthine, le succin, les sels fixes ou volatils ; il faut dire toutefois que la femme, plus scrupuleuse que son mari , usait un peu plus rarement et plus sobrement de ces substances ; aussi souffrait-elle beaucoup moins. Devait-il simplement en être ainsi ? ou bien cela provenait-il de l’usage moins fréquent et moins abondant que faisait la femme de ces sortes de remèdes ? C’est là une question qu’il est permis de se faire : la résolve qui pourra.

III. A la même époque, nous fûmes aussi consulté par une dame de distinction qui réclamait nos soins pour de violentes douleurs rénales et calculeuses. L’usage imprudent qu’elle avait fait de certains remèdes qu’un pharmacien lui fournissait, avait provoqué chez elle l’excrétion d’une substance calculoso-sablonneuse, à laquelle elle était déjà habituée; car ces inconvénients la tourmentaient depuis un temps assez considérable ; les choses s’étaient passées du reste chez elle comme d’hahitude en pareil cas. Sur ces entrefaites, le médecin des deux époux dont nous venons de dire un mot, eut avec nous un entretien amical sur la maladie de la femme que nous traitions et sur le mode de médication suivi par nous jusqu’alors ; nous ne dissimulâmes pas à notre honorable confrère que, quoique tout indice de résidu sablonneux ou de calcul eût déjà disparu depuis plus d’un an, il ne fallait pas croire pour cela que notre malade fût radicalement guérie, attendu que, à partir du moment de l’excrétion, elle avait été atteinte d’une affection non moins sérieuse que le calcul lui-même, malgré tout ce qu’en pouvait dire la patiente qui faisait peu de cas de cette dernière incommodité, nullement comparable, à son avis, aux douleurs épouvantables qu’elle avait endurées pendant la marche entière de l’affection calculeuse.

Ce digne praticien ne pouvant pas saisir de suite notre théorie pathologique sur le mode de formation et d’apparition du calcul (ce à quoi il parvint plus tard, après un sérieux examen des phénomènes en question), ne nous cacha ni sa manière de voir, ni son opinion sur la dame qui était

venue nous consulter; il nous dit, en parlant du malade qu’il soignait alors pour les môme douleurs et qui , en qualité de chancelier, occupait un poste administi'atif fort important où sa présence était indispensable, que tout ce qu'il pouvait faire pour ce patient était de l’arracher aux souffrances' atroces qui le tourmentaient horriblement , tant au physique qu’au moral , sous forme de paroxysmes, et de le mettre ainsi en état de s’acquitter de ses fonctions avec plus de facilité ; c’est-à-dire que, à l’exemple de la dame qui nous avait consulté, ce médecin pensait que, une fois cette condition obtenue, tout allait pour le mieux.

Nous lui exposâmes donc notre méthode et les moyens thérapeutiques dont nous nous servions pour arriver à la guérison. Or, nous ne savons pas au sûr si ce praticien recommandable, saisissant bien la portée de nos considérations, se conforma à la méthode et à la inédicamentation que nous venions de lui indiquer ; mais, ce dont nous sommes parfaitement certain , c’est que le résultat fut le même chez les deux époux (ses malades) que chez la noble dame dont nous avions actuellement la confiance.

Ce résultat , le voici *

Les patients, à l’avenir, ne virent plus dans leurs urines ni calcul , ni résidu sablonneux ; mais les deux époux , la femme surtout, éprouvèrent en môme temps un écoulement presque continu, avec une différence dans la quantité seulement, de mucosité épaisse qui s’échappait avec l’urine, laquelle, loin d’être pure et nette, était au contraire très-souvent sanguinolente et même quelquefois radicalement teinte de sang. Cette matière muqueuse, quoique généralement pou abondante, l’était assez néanmoins pour égaler le poids d’une once dans une moitié de nuit ; parfois môme, dans une émission d’urine de six onces, il s’y trouvait une once et plus de cette substance. Cela arrivait notamment lorsque les deux malades avaient éprouvé de fortes secousses dans la région dorsale et les lombes, par suite du cahotement de la voiture, lorsqu’ils faisaient quelque voyage. Notre malade remarquait de son côté (lorsqu’elle avait pour la servir quelque femme de confiance capable de bien discerner les phénomènes urinaires et de les lui décrire bien exactement) que, dans les cas où, toutes choses égales d’ailleurs, les mucosités

coulaient en quantité moindre que de coutume, il se manifestait dans le dos et la région des lombes, du côté gauche nominativement , des douleurs bien plus fréquentes. Gomme ces douleurs étaient portant moins intenses que les souffrances calculoso-néphriliques, elle s’en affligeait si peu que c’est à peine si elle se privait un jour ou deux de paraître en public. Son état et celui des deux époux soignés par notre confrère s’aggravaient néanmoins de plus en plus — il faut dire à cette occasion que la fièvre lente qui , depuis douze ans, consumait notre pauvre dame, avant l’époque où elle vint nous consulter, se manifestait une ou deux fois par an sous les apparences d’un paroxysme des plus violents. — Les trois malades vécurent ainsi quelques années dans ces dispositions morbides : le mari , cinq ans ; son épouse, sept, et la dame que nous traitions, l’espace de plus de dix années.

Sans vouloir préjuger en rien sur le sort des deux époux et sur la volonté divine, nous avons tout lieu de croire qu’ils ont contribué à hâter ce fâcheux dénouement, en arrêtant le libre flux de l’évacuation mucoso-sanguinolente comme cela se passa dans l’individu de soixante-trois ans qui a fait le sujet d’une autre observation soigneusement relatée au § IV, art. V, chap. II, section l” de notre Pathologie spéciale. Quant à notre malade, elle suivit , pendant quelques années, après que nous eûmes cessé de la voir, nos ordonnances et nos conseils , se fit pratiquer quelques saignées opportunes, évita l’usage des nombreux médicaments aujourd’hui en vogue, et survécut ainsi aux deux époux dont il vient d’être fait mention; elle jouit même d’une santé satisfaisante tant qu’elle fut fidèle à nos prescriptions.

Que conclure de ces trois observations ? sinon que, dans ces malades, l’écoulement ulcéreux s’est à peine produit, durant la formation du calcul et du résidu sablonneux ; mais qu ensuite cet écoulement, ayant pris le caractère d’une excrétion abondante et multiple, a perdu par là même la propriété d’engendrer des concrétions calculeuses vers les régions rénales.

§ VIII. Pour être plus rapproché de la vérité, en décrivant le mode de formation primordiale du calcul rénal,

nous dirons qu’il a pour base constitutive une espèce de matière mucoso-séreuse suintant dans les reins, à peu près comme s’il s’opérait une sorte d’évaporation humide des parties, à l’instar des ulcérations superficielles du corps qui se recouvrent peu à peu d’une eschare ou croûte. C’est ainsi que toute la matière qui s’épanche de l’ulcération rénale forme une certaine bande muqueuse autour de l’orifice ulcéreux, laquelle se mélange avec une substance salino-limoneuse qui existe dars l’urine , et dont la funeste efficacité altère d’autant plus la matière muqueuse qu’elle se trouve en plus grande quantité et finit par en provoquer la coagulation à l’aide d’une mutuelle réaction. Or, cette concrétion est , à notre avis, susceptible de s’accroître graduellement, jusqu’à ce que enfin , par suite d’une secousse particulière ou par un mouvement spécial d’avulsion , ce calcul, chassé des reins, se porte à travers le canal de l’urètre dans le bas-fond de la vessie.

§ IX. Ce qui achève de nous confirmer dans cette opinion, c’est cette consistance même du calcul rénal, telle (ju’elle existe réellement et dont on peut s’assurer :

1 ” par le ramollissement et l’expansion dont il est susceptible, alors qu’il est encore humide ou récent; T par l’impuissance qu’ont sur lui les acides dissolvants employés comme réactifs. Personne n’ignore en effet que les acides, loin de dissoudre le mucus animal, le condensent au contraire.

On trouvera une preuve bien palpable de ce fait, si on jette une pierre — yeux — d’écrevisse, que rien n’ait encore altérée, dans une certaine quantité d’eau-forte affaiblie (acide nitrique étendu d’eau) : on voit bientôt toute la portion terreuse de cette pierre se dissoudre dans ce mélange, tandis que la masse primitive demeure intacte ; elle devient même semi-transparente, et si, après avoir

jeté la solution , on fait ramollir cette masse , on a une substance très-fine , spongieuse , et ressemblant à du gluten presque insoluble.

Un nouveau jour est encore jeté sur la nature intime et sur l’origine du calcul rénal, soit par l’inégalité de sa surface, soit par la grande adhérence des infiniments petits grains qui le composent, soit enfin par la séparation moléculaire de ces grains, semblables à des grains de sable ou de poussière. Le mode génésique du calcul tel que nous en faisons ici l’exposé n’est-il pas plus raisonnable d’ailleurs que sa production imaginaire par la puissance directe et pétrifiante d’un esprit gorgonien? Un calcul , en effet , ne se forme jamais dans les rnins (hors le cas d’une stimulation toute particulière) que lentement et peu à peu , tant à l’époque de sa première apparition que de ses reproductions ultérieures... Comment, du reste, peut-on logiquement attribuer à cet esprit pétrificateur.la formation successive du calcul, puisque^ d’après les termes mêmes de cette absurde hypothèse, la formation lente de la matière productrice ne pourrait engendrer le calcul que d’une manière lente aussi?...

Aux intéressés le soin d’examiner la chose !

§ X. Loin de désavouer qu’il puisse y avoir, chez les calculeux , un concours, sinon incessant du moins occasionnel, d’une certaine matière salino-mucoso-limoneuse ou salino-tartrique provenant surtout d’une alimentation vicieuse, nous nous plaisons à reconnaître au contraire l’existence habituelle de cette matière , dont on peut même constater l’efficacité et la présence chez les personnes délivrées de la néphrite, du calcul même, mais exposées aux souffrances arthritico-sciatiques et à l’affection vulgairement appelée rhumatismale.

Nous avons à cet égard des exemples tout à fait particuliers, que chacun peut être à même d’observer et d’appro-

Ibndir; ces exemples ont trait à des hommes franchement à l’ahri des diverses affections rénales , mais journellement atteints de violentes douleurs sciatiques , arthritiques et rhumatismales. Pendant les paroxysmes de leur affection qui ne les empêchait ni de vaquer à leurs affaires, ni de se promener, ni même de voyager, ces individus excrétaient des urines extrêmement limpides qui, après leur refroidissement, laissaient voir adhérents aux parois ou au fond du vase principalement des petits cristaux rhomboïdes : cette substance cristalline , d’un volume de médiocre grandeur, égal à peu près à la grosseur d’un grain de millet partagé par le milieu, parfois même d’un petit grain de sable, se présentait ordinairement sous forme de granulations infiniment nombreuses. Parfois aussi, ces cristallisations avaient la longueur d’un grain d’orge, mais la moitié de sa largeur seulement. Chez quelques personnes cependant, ou parmi celles dont nous venons de parler, la matière en question se formait dans une urine parfaitement limpide au moment de son émission , mais déposant ensuite aux parois des vases et surtout à leur fond , lorsqu’ils sont d’étain , une substance épaisse qui va toujours en se coagulant, jusqu’à ce qu’elle ait l’apparence d’un mélange formé d’eau , de mucus, de limon et de sable , c’est-à-dire composé de grains excessivement subtils, intercalés en masse et flottants dans cet épais liquide, très-sensibles à la vue et palpables : ces granulations, qui n’ont pas Pair d’avoir le caractère pierreux, sont plutôt de véritables sels. C’est là ce qui est démontré par l’état môme de l’iirine , lors de son émission limpide , par la dissolution saline de ce mélange et enfin par sa concrétion ultérieure également saline.

§ XI. Nous le disons donc avec assurance, tout ce que certains auteurs se sont plu à imaginer, sans y rien comprendre, sur les puissances péirifiantes, n’est qu’un tissu d’absurdités aussi vaines en elles-mêmes qu’invraisemblables au point de vue de la description naturelle que nous venons de faire, soit d’une concrétion spontanée, mais lente, soit d’une production parfois plus abondante et plus prompte, selon les circonstances , soit

enfin d’une recrudescence aussi commune que facile et variée, dans la genèse des calculs rénaux. Une chose digne encore de la plus sérieuse considération, c’est tout à la fois le mode de formation, la nature propre et la plus ou moins grande solubilité de certaines mucosités spéciales , concrétées ensemble ou avec d’autres substances terréo-salines.

Quoique l’étude comparative que nous faisons actuellement ici sur la formation du calcul des reins se rapporte plus spécialement au calcul de la vessie , elle n’est cependant pas déplacée ; il est bon d’en dire un mot en passant. Rappelons donc à la mémoire l’expérience que nous avons déjà citée sur les yeux d’écrevisse ; elle mérite encore qu’on s’y arrête ici ; citons en même temps l’exemple de la chaux vive qui, mêlée avec du blanc d’œuf ou mieux avec la partie mucido-caséeuse du lait caillé, forme en se coagulant une matière d’une dureté vraiment surprenante , tout comme le plâtre cuit avec de la glu devient une substance aussi ferme que le marbreL Un autre phénomène que nous avons continuellement sous les yeux et auquel bien peu de personnes cependant prêtent leur attention , c’est la production de la coque des œufs qui se forme dans l’espace de quelques heures. A ce propos, il faut noter que la matière limoneuse, qui donne à l’enveloppe de l’œuf une consistance particulièrement terreuse, est non seulement impropre par elle-même à toute espèce d’induration, mais encore que l’intervention, pour si puissante qu’elle soit , de la matière glutineuse ne l’est pas moins, ce qui devient manifeste, quand on soumet ces substances à l’action du feu ; car alors elles noircissent aussitôt et répandent une vapeur fortement imprégnée d’huile empyreumatique. De cette observation ressort clairement aussi un caractère particulier aux coques d’œufs et à

' Les inventeurs modernes des app.ireils inamovibles de toute nature, gypso-amidonés ou autres, auraient dû faire connaître la source réelle où ils ont puisé leurs inventions et être un peu moins injustes envers leurs devanciers, dont ils ont profité tout en affectant de répudier leur héritage; ils auraient certes mieux fait, pour leur honneur et dans leurs intérêts, de l’accepter purement et simplement, sous bénéfice d’inventaire.

toutes les autres espèces de coquilles : c’est que, par l'action du feu, ces diverses substances prennent la consistance de la chaux vive et qu’elles reviennent encore à leur dureté naturelle quand on les mêle en proportion avec d’autres matières mucilagineuses.

A tout prendre néanmoins, il est clair que ces diverses théories n’apportent aucune lumière directement particulière à l’étiologie du calcul, notamment du calcul rénal ; car les animaux ovipares ne souffrent jamais du calcul des reins, bien que la matière destinée à former la coque de l’œuf soii tirée de l’intérieur des reins eux-mêmes, où elle se rassemble et se sépare ainsi de la masse humorale.

Nous n’en devons pas moins signaler une fois de plus à ce sujet rinsuffisance de l’hypothèse des puissances gorgoniennes; car la quantité assez considérable de substance concrète qui forme l’enveloppe ovaire, se durcissant en si peu de temps, pourrait seulement faire croire à une efficacité purement

mécanique . Or, d’après la fable de Méduse S l’une des

trois Gorgones , et les élucubrations de Yan-Helmont , ces substances seraient pétrifiées par la simple présence de ces puissances.

g XII. Finalement, voici quelle est notre pensée sur ees questions (nous la risquons tout entière) : Le. calcul rénal tire proprement son origine d’un mucus ulcérosoescharotique, coexistant avec une ulcération des reins, souvent très-petite^. A cette occasion, il est bon d’avertir ceux qui tiennent à avoir une idée complète sur la vraie nature du sujet des inflammations lombaires que les reins, constituant deux glandes très-compactes, surtout vers le

' Des trois Gorgones, Slhénée , Euryale et Méduse , cette dernière était seule mortelle : enlevée par Neptune, métamorphosé en oiseau, elle profana le temple de Minerve qui , dans sa colère , changea les beaux cheveux de la Gorgone en d’affreux serpents et donna à ses yeux le funeste pouvoir de pétriliertout ce qu’elle regarderait. Thésée, vainqueur de ce monstre horrible, se servit désormais de cette tête, dans ses expéditions , pour pétrifier ses ennemis. (Dict. de la Fable.)

* Voyex T. VIII, Commentaire CCXVll,

bassinet qui forme leur partie centrale, sont des organes éminemment exsangues.

Quant à la valeur de notre opinion , nous pouvons citer à l’appui un renseignement empirico-pratique, depuis longtemps très-connu dans nos pays septentrionaux : c’est que les empiriques ayant pu, grâce à l’imprimerie, répandre partout leurs ordonnances , ont, d’un commun accord, enseigné qu’un grand nombre de substances végétales , dites traumatiques, dont on vante outre mesure l’efficacité absolue contre les vices de solution de continuité, &ont, par cela même, excellentes pour combattre le calcul; le calcul, disons-nous, et non la néphrite simple qui est une espèce d’inflammation. Il est certain, en effet , que ces substances appliquées à l’affection calculeuse par quelques naturalistes, ont , en vertu même de leur puissance traumatique, moins d’utilité pour les inflammations que pour les véritables solutions de continuité.

§ XIII. Nous croyons utile d’ajouter encore ici quelques aperçus tirés de notre propre observation et ce n’est pas sans motif que nous ne cessons d’avertir les praticiens de bien se rendre compte de l’incertitude générale (]ui règne dans les traditions aujourd’hui en vogue sur les effets spécifiques — quelle que soit leur nature — de certains remèdes. C’est là une chose qu’Ettmüller avait déjà fait observer, en s’appuyant sur une pratique éclairée et consciencieuse. Quant à nous, les raisons ne nous manquent pas quand nous recommandons aux hommes de l’art de bien se tenir en garde contre les remèdes chirurgicaux de Paracelse et surtout contre ceux qu’il a mis dans son petit livre de rhôpital, im Spital-BûcJiel , où il indique par leur nom certains simples qui remplissent parfaitement le but auquel il vise d’atteindre quelquefois, comme d’assainir et de purifier la partie ulcérée dans

ses recoins les plus secrets jusque dans les régions les plus intimes du corps ; de nettoyer complètement la plaie, afin que la nature puisse , par sa spontanéité , rétablir les parties dans leur intégrité et leur primitive consolidation. Or, ce sont là des choses que personne ne voudra jamais croire, si on ne les expérimente par soi-même. Pour notre part , c’est toujours au nom de l’expérience que nous parlons , et nous pourrions signaler ici les exemples que nous avons déjà cités ; car les remèdes dont nous avons fait mention alors sont de vrais cathartiques, relativement aux ulcérations rénales , et provoquent une véritable purification de l’ulcère lui-même. Nous ne pensons pas, du reste, qu’on ail la prétention d’expliquer autrement les effets de ces remèdes, sinon qu’ils ont suscité un écoulement plus abondant de la matière ulcéreuse et qu’ainsi toute concrétion calculeuse qui provenait d’un écoulement trop lent n’a plus eu désormais de raison d’être.

§ XIV. On nous prendrait sans doute pour un insensé, si nous nous avisions d’étayer nos arguments sur des documents en apparence invraisemblables, comme on l’a fait dans certains écrits; dans l’Euphormion de Barclay*, par exemple , ou l’auteur élève jusqu’aux nues la verge d’or de Gesner ® qu’il regarde comme une panacée pro-

’ Barclay (Jean), iseu d'une vieille famille écossaise, né à Pont-à-Mousson, fut un poète charmant et un critique aussi mordant que spirituel et délicat. Revenu en Angleterre après la mort de son père, il fut forcé d’aliandonner sa patrie, se retira à Paris et se fixa définitivement à Rome, où le pape Paul V le combla de faveurs. Parmi les ouvrages littéraires et de controverse qu’il a laissés, le plus remarquable est son fameux roman allégorique intitulé « Euphormio, sive satyricon, » édition Elzevir 1627, in-l2,où il parle de ta fameuse panacée de Gesner à laquelle Staht fait allusion.

^ Gesner (Conrad), médecin et naturaliste célèbre du xvi® siècle, surnommé te Pline d’Allemagne, fut un prodige de savoir, d’application et de sagacité. Pauvre et méconnu par ses compatriotes pendant longtemps, sa vie nomade le mit en rapport avec tous les savants de l’Europe, notamment avec Laurent Joubert, illustre.médecin, et Rondelet, savant naturaliste, tous les deux

digieuse contre l’affection calculeuse . Et pourtant, si

nous citions par leurs noms des médecins recommandables qui n’ont pas craint de soutenir , comme vraie, cette assertion eomique en apparence , nous ne voyons pas pourquoi leur autorité serait nulle en pareille matière : ainsi , Arnauld de Villeneuve et , après lui , Jean Prévôt, Alexis Pédémont, ont parlé de rutilité de cette verge dans le calcul ; comme aussi^ pour le traitement des plaies et des ulcères chroniques , malins et fistuleux ; du reste, Arnauld de Villeneuve n’a pas été le seul à eonseiller cette panacée, car Forest lui-même et, de nos jours, Grulingius l’ont aussi préconisée. Pancovius désigne luimême les organes sur lesquels on doit l’appliquer.

§ XV. En voilà presque assez sur le calcul rénal; il s’agit maintenant de le distinguer du calcul vésical. Or, il existe entre eux deux une différence notable qui s’appuie non seulement sur des raisons générales, mais encore sur des circonstances particulières. Ces conditions de différence réelle entre le calcul des reins et le calcul de la vessie, sont : 1" Vâge des sujets à qui ces sortes d’affections incombent de préférence ; 2." la variété du nombre, puisque les calculs vésicaux sont généralement peu nombreux ; souvent même, il n’y en a qu’un seul , tandis que les caleuls rénaux sont parfois en grande quantité et semblent repulluler avec le temps ; 3" enfin le mode d'expulsion; ainsi , les calculs des reins sont ordinairement excrétés un à un, sans le moindre retard, et suivant un ordre de mutuelle succession ; tandis que le calcul de la

professeurs à l’école de médecine de Montpellier. 11 a beaucoup écrit sur toutes sortes de matières ; car, aussi bon littérateur et poète délicat que médecin babile, philosophe profond et naturaliste érudit, il a laissé des œuvres remarquables sur tout ce que sa vaste intelligence a connu. Sous ce nom, Verge d’Or, Gesner avait imaginé une préparation qui, au témoignage de plusieurs praticiens distingués, avait l’insigne vertu de guérir l’affection calculeuse. Voxjes , à ce sujet, T. VIII, Commentaire CCXVIII.

vessie , quoique seul , demeure très-longuement avant de

sortir; le plus souvent même , il persiste toute la vie.

g XVI. En général, les calculs des reins n’acquièrent pas un volume considérable ; car à peine sont-ils d’une grosseur moyenne qu’ils se détachent et cherchent une issue. Il n’en est pas de même du calcul vésical; il s’accroît sans cesse , tant qu’il séjourne dans l’organe , en sorte qu’il acquiert ordinairement, nous ne dirons pas un volume notable , mais une grosseur vraiment surprenante : comme, par exemple, le volume d’un œuf de pigeon, ou de la moitié d’un œuf et même d’un œuf entier de poule ou de canard. La consistance et la texture de ces deux calculs diffèrent encore considérablement entre elles ; le calcul rénal , comme nous l’avons dit plus haut, est irrégulier, poreux, friable et rempli d’aspérités; le calcul de la vessie, au contraire, bien qu’il ne soit souvent ni plus dur, ni plus gros, ni plus pesant que celui des reins, est néanmoins la plupart du temps d’une structure plus délicate, plus uniforme et partant plus lisse ou plus polie, comme si on en avait limé les rugosités. Enfin, les calculs rénaux se séparent de l’organe affecté et cherchent déjà une issue, lorsqu’ils ne sont pas plus gros que des grains de sable ; tandis que le calcul vésical, bien différent par sa nature, est porté à faire dans la vessie un séjour prolongé, jusqu’à ce qu’une violente commotion d’un genre tout particulier en obtienne l’expulsion. Nous allons, à cette occasion, citer un exemple qui, outre son importance intrinsèque, contient dans ses détails les circonstances les plus minutieuses et les plus remarquables du calcul vésical.

Un jeune homme de haute condition, issu d’un père et d’une mère sujets tous les deux aux affections calculosonéphritiques, avait eu un frère (son aîné) qui mourut à l’âge de 7 ans avec les symptômes du calcul vésical : à l’autopsie,

on trouva en effet dans la vessie une pierre grosse comme la moitié d’un œuf de poule coupé dans le sens de sa longueur. Toutefois, le jeune homme dont il est ici question, ne manifesta, jusqu’à l’âge de 16 ans, aucun symptôme d’affection calculeuse et parut même jouir d’une parfaite santé. Mais, à cette époque, malgré les conditions excellentes où se trouvait le reste de son économie corporelle, il ressentit, après s’être adonné quelque temps aux exercices de l’équitation , des douleurs, dans les régions du pubis et du périnée, tellement sensibles qu’on présuma qu’il était atteint aussi du calcul vésical.

Quoiqu’il ne fût pas dans l’état alarmant où il eût pu se trouver, par suite d’une semblable maladie, son illustre père ne laissait pas que d’être fort inquiet sur le compte d’un fils qui devait être son héritier. Sur ces entrefaites, il vint à entendre parler, nous ne savons plus par quel hasard , d’un certain bouvier, fameux uromane, qui, à la seule inspection de l’urine d’un malade, devinait non seulement la maladie de l’individu, mais distinguait très-bien son urine de celle d’un homme bien portant. Par pure plaisanterie , ce noble seigneur résolut d’éprouver ce que devinerait l’iiromane; il lui envoie donc de l’urine de son fils par un homme sur le silence et la fidélité duquel on pouvait compter. A la simple vue, le bouvier dit d’abord « que l’individu à qui appartenait cette urine était habitué à une vie succulente; » « Es seye ein Patient , der spécial Bfizgen gewohnt sey. » Il fit ensuite un exposé exact des souffrances ou des douleurs qu’éprouvait le malade, et finit par déclarer qu’il était atteint d’un calcul vésical : l’urin'e, néanmoins, était très-limpide, ainsi qu’auraient pu le garantir le père, le commissionnaire et le bouvier luimême.

C’est là, du reste, ce qui arrive dans le cas des deux affections calculeuses et principalement lorsque le calcul est vésical , notamment si l’émission de l’urine a lieu pendant les paroxysmes et surtout pendant les douleurs rénales; car alors l’urine est parfaitement saine, hormis un peu trop de ténuité.

Quant au bouvier, il eût pu s’arrêter à ces prédictions ; mais, pour que ce ne fût pas simplement une affaire de curiosité satisfaite, il proposa en homme non seulement théorique, mais essentiellement pratique , ses moyens de curation qui

n’étaient pas bien compliqués et consistaient uniquement en eaux distillées , différentes sur chacune de ces deux ordonnances ; si ces remèdes, d’ailleurs, n’avaient aucune efficacité sur la maladie en question, ils semblaient du moins incapables d’apporter le moindre trouble et le moindre préjudice dans l’économie. <iWenn es ju nichts helffe, so kôntedych so etwas auch nichts schaden\ » aussi fut-ce dans cette conviction qu’on en décida Fessai.

Mais à peine notre jeune homme eut-il pris de ces eaux, qu’il se manifesta insensiblement et avec une impétuosité croissante, des efforts quasi stranguriques du côté de la vessie; ces efforts augmentèrent de plus en plus, jusqu’à ce qu’enfîn , au milieu de souffrances atroces, de tourments intolérables et incessants, pour comble d’infortune, le patient rendit par Furète un fragment calculeux, du volume et de la forme d’une amande allongée comme avec les doigts , et un peu plus long que le pouce. Ce fragment était lisse et mou; le malade , pour l’excréter, s’était tenu debout , appuyé sur

ses domestiques . Or, le calcul tomba sur le pavé de la

chambre fait en gâchis de plâtre, et se divisa dans sa chute en plusieurs morceaux.

Les spasmes de la vessie et la violence des douleurs ne cessèrent pas pour cela; on désespéra môme de la vie du malade et , comme de l’avis de tout le monde , il était sous le coup d’une mort imminente, un pasteur lui administra les secours de la religion évangélico-luthérienne , à laquelle il appartenait. Ce terrible accès se calma néanmoins, mais lentement , peu à peu , ne revint plus à son premier état d’intensité et finit par disparaître complètement. Après huit semaines de souffrances tolérables et que le patient avait bravement endurées, tout symptôme semblait s’être évanoui, lorsque , par une imprudence coupable (c’était à la saison de l’automne, époque où les brouillards sont fort communs), le noble jeune homme se sentit de nouveau pris par les mêmes douleurs. En conséquence, on fit venir un chirurgien qui passait pour très-habile en lithotomie. L’homme de Fart, mis en présence du malade , procéda à ses moyens habituels d’investigation; aussitôt, comme à un signal donné, les commotions spasmodico-convulsives reparurent avec un surcroît effrayant d’intensité, et mirent fm, en quelques jours, à la vie

du malade. A l’autopsie, on trouva dans la vessie un calcul , à peu près de la dimension d’un œuf de cane, avec cette différence qu’il était allongé, irrégulier et paraissait comprimé.

§ XVII. Ce qu’il y a surtout de surprenant dans eet exemple si remarquable d’ailleurs, c’est cette espèce d’effort éliminateur d’un calcul vésical (sans exemple pour un seul des calculs rénaux, à surface inégale et rugueuse, récemment tombés dans la vessie, même au moyen d’une médicamentation stimulante); effort, disons-nous, aussi extraordinaire par son opiniâtreté et son caractère, que, par son excessive rareté ; car il arrive souvent que des calculs volumineux et même d’une grosseur énorme, restent longtemps dans le corps d’un malade sans occasionner ni douleurs violentes, ni souffrances intolérables.

Ainsi , il y a quelques années seulement , nous apprîmes dans tous ses détails l’histoire de deux hommes atteints depuis longtemps de la pierre, sans en être bien incommodés (l’un avait plus de cinquante ans et l’autre approchait de la soixantaine), car ils avaient jusque-là vécu assez tranquilles et n’avaient pas éprouvé des souffrances dignes d’être signalées. Cependant, tous les deux menaient une existence assez active et avaient souvent fait de longs voyages ; le plus âgé d’entre eux avàit même parcouru les pays les plus lointains : d’Allemagne, il était allé en Angleterre; de là en Russie; de Russie à Constantinople et de là en Belgique par la mer Méditerranée. Se trouvant donc dans cette dernière contrée, ils rencontrèrent d’habiles opérateurs qui procédèrent sans

hésitation à la lithotomie, malgré l’âge des voyageurs . La

taille eut du reste le plus grand succès ; le calcul du plus vieux avait presque le volume d’un œuf de poule. Or, ce qui avait décidé les deux patients à se laisser opérer, ce n’était pas tant la nécessité pressante du mal que la célébrité des lithotomistes ; voilà pourquoi, avec une présence d’esprit singulièrement perspicace, ils résolurent de se laisser opérer ; l’espoir de la réussite semblait être une chose certaine chez le plus âgé, qui en eut la première idée et qui subit cette grande opération, sans la moindre tergiversation.

526 OEUVRES DE STÂHL.

§ XVIII. Nonobstant les considérations que nous venons de faire sur le calcul vésical , signalons encore ici une circonstance toute particulière : c’est que, une fois formé, le calcul vésical reste seul et augmente continuellement de volume ; sa surface externe demeure toutefois parfaitement lisse et presque uniforme ; sa configuration circulaire est en ce cas le plus souvent ovale et , ce qu’il y a de remarquable encore , c’est que, si on parvient a l’eliminer par la taille ou par les remèdes, il en survient habituellement un autre à la place.

Les exemples, certes, ne manquent pas à ce sujet ; un des plus surprenants est celui que rapporte Tulp ‘ , d’un ouvrier forgeron. Cet homme, dit-il , parvint à s’extraire luimême, avec le couteau dont Use servait journellement, un calcul qui s’était formé dans sa vessie ; après celui-là, en vint un autre qu’il extirpa de la même manière ; atteint pour la troisième fois de cette incommodité, il essaya encore une troisième fois de s’opérer lui-même ; mais, vaincu enfin par le mal, il succomba dans l’opération.

§ XIX. Avant de terminer cet intéressant sujet, il est bon de donner un aperçu touchant la constitution même du calcul vésical. Ainsi, vers sa partie médiane, il présente non seulement la trace d’une substance différente du reste de sa masse, mais encore tous les caractères d’un calcul rénal , quelque petit qu’il soit d’ailleurs ; cette cir-

• Tulp (Nicolas) , honnête magistrat et médecin hahile d’Amsterdam , appelé de ce nom à cause d’une tulipe sculptée sur le frontispice de sa maison paternelle. Il exerça avec distinction la chirurgie et la médecine dans cette ville dont il fut durant 50 ans le bourgmestre et qu’il dota d’un collège médical où il professa lui-même l’anatomie.

On a de lui, entre autres livres, son curieux ouvrage intitulé : Obsenationes medtcœ, recueil de 222 observations et contenant aussi 70 Monita medica, écrits en style aphoristique; c’est dans ce recueil que Stahl a puisé le fait ci-dessus. Il y a deux magnifiques éditions de cet ouvrage : 1" celle publiée par A. S. Van-der-Voort en 1716, in-12 avec une notice biographique ; 2° l’édition Elîévir de 1752.

PATHOLOGIE TRÈS-SPÉCIALE, constance est surtout commune chez les individus qui n’ont pas été atteints, dès leur bas âge , du calcul vésical et chez lesquels la pierre n’a donné des signes de sa présence que vers l’âge de l’adolescence. Ce qui nous fait penser, non sans quelque raison, que tout ce qui entoure ce noyau central s’est à la longue superposé â cet élément primitif de la pierre.

Nous allons raconter un fait que nous avons eu nous-même l’occasion d’observer sur un habitant de notre cité. Cet individu , âgé de plus de soixante ans, avait déjà souffert d’un calcul rénal et avait éprouvé , de la part de cette affection , les attaques les plus graves et les plus incommodes. Nous ignorons quels remèdes il avait employés contre ses souffrances; mais ce dont nous nous rappelons très bien, c’est que, lors de notre visite, le malade souffrait déjà depuis sept jours d’une atroce rétention d’urine, accompagnée de violents efforts , de douleurs extrêmes et surtout de resserrements profonds vers la région épigastrique, pendant les accès du mal qui allaient jusqu’à paralyser complètement les forces du patient. A ces funestes symptômes se joignait encore, comme c’est l’habitude en pareils cas, une fièvre lente, ardente et presque continue ; on n’avait jamais sondé le malade ; on s’était seulement contenté de le soumettre à une médication interne. Nous crûmes donc nécessaire de recourir au cathétérisme; mais ce fut sans succès car il ne sortit pas même une seule goutte d’urine. Les forces de cet homme

s’évanouissaient néanmoins d’un instant à l’autre . Aussi ,

mourut-il dans la journée du lendemain. A l’autopsie cadavérique, on trouva dans sa vessie, sans aucune trace d’urine, plus de dix calculs (le nombre exact nous a échappé, vu que nous n’étions pas présent à cette opération) ; ce que nous savons, c’est qu’ils étaient tous à peu près de la grosseur d’une aveline. Or, leur contexture et leur forme prouvaient clairement que c’était là des calculs rénaux ; ils étaient cependant, tous sans exception, déjà recouverts d’une légère croûte polie, comme celle des calculs vésicaux.

§ XX. Le développement de la pierre dans la vessie s’effectue d’une manière sensible sur tous les points de

sa superficie; ainsi , à l’instar des oignons, il est formé de diverses couches foliacées qui ressemblent à des écailles superposées les unes aux autres. Il faut remarquer, néanmoins, que ce mode d’accroissement ne s’opère pas par successions continues, mais qu’il se fait, comme le démontrent les différences d’épaisseur de chaque couche, à diverses reprises bien distinctes et selon certaines périodes nettement tranchées. On peut, du reste, se rendre aisément compte de ce phénomène , par cela seul que, non seulement chez les individus atteints de douleurs arthritico-sciatiques, mais encore chez ceux qui souffrent réellement d’une affection calculeuse, la substance tartaréo-limoneuse qui donne la matière principalement apte à constituer le calcul , ne se trouve pas toujours fournie par le sang au fluide excrémentitiel de l’urine. C’est ainsi qu’on peut saisir sans peine comment il se fait qu’un semblable accroissement n’a pas lieu par simple apposition insensible , continue et successive , mais qu’il se forme au contraire par couches nombreuses et distinctes.

§ XXI. Nous avons, déjà établi que le calcul vésical se rencontrait, de préférence, chez les jeunes enfants plus souvent que le calcul rénal ; il nous reste à ajouter, comme complément à l’histoire de ces deux genres d’affections, que la propension qui se manifeste dans certains enfants pour le calcul vésical a indubitablement sa source première dans une prédisposition héréditaire.... Il n’est pas nécessaire pour cela que les parents aient été directement attaqués du calcul de la vessie ; il suffit qu’ils aient éprouvé des douleurs néphritiques et les atteintes de calculs rénaux ^ Chez les enfants , en effet, le calcul rénal et même les petits grains sablonneux dont nous avons déjà parlé forment la base réelle du calcul vésical et comme

’ Voyes T. VIII, Commentaire CCXIX.

le germe ou le noyau autour duquel viennent adhérer les molécules ultérieures qui forment son accroissement. Il peut arriver aussi que, dans ces corps délicats, de graves irritations rénales, un régime trop salé, etc., provoquent une altération des reins, de nature ulcéroso-graveleuse, qui devient plus tard la base d’un calcul vésical dont le développement se fait à la longue de la manière que nous avons déjà indiquée.

§ XXII. Après l’exposé historique que nous venons de dérouler avec un si minutieux détail , nous ne pensons pas qu’il soit nécessaire de faire maintenant une longue énumération des rapports mutuels, des liens réciproques et des modes de causalité efficiente de l’affection calculeuse; toutes ces conditions morbides sont comprises, en effet, d’elles-mêmes et comme naturellement : r dans le refluement insolite du sang vers les reins ; 2“ dans la stase inflammatoire qui en est la suite ; 3° dans la suppuration qui accompagne l’hémostase et qui dégénère plus tard en écoulement ulcéroso-sanieux ; 4“ enfin dans l’engendrement de la matière ulcéroso-glutineuse et dans la coagulation de la substance salino-limoneuse qui , par suite de certaines causes externes, se sépare de l’urine et forme au fond de la vessie une matière terreuse mêlée à du gluten ; or, on sait que cette substance, une fois formée, a une surface inégale et légèrement rugueuse : cela provient de l’arrivée prompte et, successive de l’humeur visqueuse qui adhère fortement aux abords du petit ulcère rénal , à sa sortie des petits pertuis qui lui livrent passage et d’où elle semble sourdre.

Quant à la raison d’être du calcul vésical , elle diffère bien peu de celle du calcul rénal ; avec cette exception , qu’il s’épanche continuellement dans la vessie une mucosité épaisse qui en tapisse et lubrifie la surface interne de manière à la prijserver directement de toute altération

qui pourrait provenir de racrirnonie de l’uririe. Au reste, dès que ces concrétions étrangères se sont manifestées et que la solution de continuité s’est établie dans les reins, de manière à accroître encore la sensibilité de l’organe lésé, on doit sérieusement tenir compte de la puissance irritante de ces concrétions et de cette solution de continuité-, car c’est l’irritation elle-même qui prépare désormais la voie, soit à l’afflux plus fréquent des matériaux propres à former un nouveau calcul, soit à des molimens spasmodiques d’excussion.

§ XXIII. Il nous resterait encore quelques mots à dire sur l’état, la disposition et les conditions de Uaffection calculeuse , du moins en ce qui regarde sa guérison ou son mode de traitement ; mais il y a sous ce rapport diverses choses à considérer soit au point de vue du calcul lui-même une fois formé , soit au point de vue de sa portion minérale qui devient alors une source continuelle de reproduction. La nature seule détache quelquefois le calcul rénal; quelquefois aussi , elle se sert du concours des causes externes adventices : comme , par exemple, un fort ébranlement dans les lombes par suite des secousses de l’équitation , des cahotements d’une voiture , de violents soubresauts ou d’une chute sur la région lombaire.

A propos d’une chute sur les lombes, qu’on nous permette, puisque l’occasion s’en présente, de citer un cas qui comporte avec lui les détails les plus intéressants, tant sur le mode génésique du calcul, tel que nous venons de le décrire, que sur toutes les circonstances les moins communes de l’aflection calculeuse.

Un homme âgé de 40 ans et plus, fut atteint d’un calcul rénal qui le fit horriblement souffrir pendant quatre années consécutives et le jeta. dans un dépérissement complet. Nous reçûmes un jour la visite de son épouse, qui nous apporta de son urine, sans nous dire autre chose, comme on a l’habitude

de le faire, sinon que c’était là l’urine de son mari. Cette urine ne présentait rien de particulier et semblait appartenir à une personne bien portante ; elle était cependant plus pâle et plus ténue qu’à l’ordinaire, en sorte que, malgré sa limpidité apparente , on pouvait douter si cette ténuité était réellement un état naturel ou simplement un vice de couleur, et réciproquement.

Comme nous avons toujours eu en aversion la tromperie, le charlatanisme et, partant, les pratiques illogiques ou décevantes des uromanes, nous répondîmes à cette bonne femme que nous ne pouvions bâtir aucune théorie pathologique sur le seul aspect de ces urines qui ne présentaient rien de bien saillant : « Si votre mari à qui appartient cette urine est , lui dîmes-nous, réellement malade, si vous n’avez pas été amenée par pure crainte pour sa santé à venir me faire examiner ses urines , il faut nécessairement que votre mari soit atteint d’une maladie aiguë et maligne, — dans la supposition que ses souffrances soient violentes et profondes, — ou d’une maladie lente, chronique et persistante, dans le cas où il en serait autrement ; car il arrive en pareilles occasions, chez les phthisiques surtout, que les urines varient d’une manière étonnante : tantôt elles ressemblent à de la sanie, tantôt au contraire elles changent visiblement et ne donnent aucune trace d’altération. «

Notre consultante saisit parfaitement nos raisons et nous dit que nos paroles étaient pleines de sagesse et de prudence, ajoutant ; « M. le docteur a parfaitement raison ; oui , c’est une maladie de longue date et il est bien exact que l’urine de mon mari a changé bien des fois ; quelquefois , en effet , elle est claire et parfois elle est aussi trouble que si on y avait mêlé de l’argile. » « Es ist gantz recht; der herr D. hat redit; ja wohl ist es eine langwierige kranckheit, und es ist wahr, sein urin verdmdert sich vielmal, tvi/rd manchmal so trübe, wie thon darunter gerühret wâre. »

Nous lui déclarâmes que , d’après le seul indice de cette urine, nous ne pouvions rien diagnostiquer, qu’il fallait par conséquent nous dire quelles étaient les souffrances qu’éprouvait le malade et nous apporter nécessairement une autre urine différente de celle-là qui ressemblait beaucoup à l’urine d’un homme bien portant.

La femme du malade préféra, dans son bon sens, nous raconter en détail les tourments affreux auxquels son mari était en proie ; elle nous avoua qu’ actuellement les douleurs n’étaient pas aussi intenses, et qu’elle avait profité de ce moment de répit (rare d’ailleurs et bien court chaque fois) pour venir, de la part du malade lui-même, savoir quel était notre sentiment. Nous fîmes en cette circonstance ce que nous avons toujours la coutume de faire en pareil cas; nous lui conseillâmes de n’user des remèdes qu’avec sobriété et de venir immédiateihent nous trouver dès qu’une nouvelle attaque se déclarerait ; ce qui ne manqua pas d’arriver peu de jours après. Or, c’était au commencement de mars ; nous ordonnâmes une poudre composée de sel de nitre et de cinnabre (sulfure rouge de mercure). Le lendemain matin , la femme revint, préconisant beaucoup le calmant employé la veille, et nous disant que l’obtention de ce succès inespéré avait tait concevoir à son mari de meilleures espérances pour l’avenir. Elle nous supplia de venir visiter le patient, cela devant servir (ce sont ses propres paroles) à nous éclairer sur bien des points essentiels à la maladie; nous lui promîmes donc et ne tardâmes pas à tenir notre promesse. Mais à peine eûmesnous aperçu cet homme, que nous perdîmes toute confiance et tout espoir de guérison; en effet, il n’était pas seulement pâle et exténué : c’était un vrai cadavre ambulant qui ne pouvait se tenir ou faire quelques pas qu’à l’aide de la muraille. Nous lui demandâmes depuis quelle époque il était ainsi souffrant; il nous répondit que depuis quatre ans il avait été continuellement en proie aux mêmes douleurs; nous le questionnâmes ensuite^ur l’état de sa santé, avant cette cruelle maladie : « Oh ! s’écria-t-il en poussant un profond soupir, » ma santé avait été jusque-là des plus belles et des plus florissantes. I) « Starck und fett, wie milch und blut, habe wie eine rose geblühet, habe ihm nie kein finger tvehe gethan. » Pour mettre à profit le temps et la circonstance, nous continuâmes encore nos investigations ; à cette fin , nous interrogeâmes le patient sur les commotions qu’il avait éprouvées dans sa sensibilité et sur les évacuations sanguines, spontanées ou arbitraires qu’il pouvait avoir subies ; il nous répondit n’avoir jamais rien eu de ce genre; nous lui manifestâmes nos soupçons sur une prédisposition héréditaire ; — sa

réponse fut encore négative ; — sur l’abus des choses non naturelles, il n’en avait pas souvenir ; — pour ce qui était des hémorrhoides, il ne les connaissait pas.

Le remède que nous avions indiqué à son épouse fut toujours continué; le malade s’en trouva même si bien, qu’il lui prit envie, le jour de Pâques, de sortir un peu, et d’aller même, — car le temps n’était pas désagréable, — jusqu’au temple , à l’occasion de cette fête, afin de s’accoutumer ainsi à respirer le grand air ; il s’y rendit en effet, assista aux offices et revint tranquille chez lui. L’usage était, à cette époque, de passer ce jour-là , la revue générale des troupes civiques et de faire exécuter aux soldats des évolutions militaires , avec armes et bagages. Notre patient faisait partie de cette milice et occupait le grade de centurion ou de lieutenant; il désirait beaucoup présider au moins aux exercices et se flattait d’avoir assez de forces pour cela. Il réussit à s’acquitter parfaitement de cette charge pendant toute la matinée ; or, comme il avait conservé sa gaîté d’humeur, il affirma être satisfait d’en avoir agi ainsi et répéta le même travail le lendemain matin; mais, se sentant fatigué, il comprit qu’il devait s’arrêter et ne pas pousser plus loin la témérité. Quelques jours après , il nous envoya un vase en verre plein d’une urine trouble et tout à-fait repoussante , avec l’observation qu’il avait passé une bien mauvaise nuit. A la simple vue, le liquide était semblable à une lie épaisse et grossière (le haut de l’urinal était recouvert de deux morceaux de parchemin noués avec un fil ; on en voyait le contenu à travers le verre) ; nous recommandâmes de vider le vase et de mettre le liquide de côté. Le soir du même jour, on vint prendre l’urinal et l’on nous demanda, au nom du malade, s’il était réellement possible de rendre par l’urine les substances que l’on mange; nous répondîmes négativement et nous ajoutâmes que cela ne pouvait se faire qu’en des circonstances à peine croyables

et merveilleusement rares . On prétendait que le malade

qui , la veille avait mangé un bouillon au persil , s’était figuré voir un morceau de cette herbe dans ses urines de l’après-midi. Nous fûmes encore prié d’aller lui faire une autre visite, afin qu’il nous entretînt quelques instants sur son état, car il avait passé une nuit affreuse. A peine eûmes-nous mis le pied chez lui , que sa première question fut précisé-

ment celle qu’il nous avait fait adresser la veille par ceux qui étaient venus en son nom : — N’est-il pas possible de rend/re par les urines les substances que l’on mange?... Il nous demandait cela de bonne foi et sérieusement; nous lui répondîmes , comme à ses commissionnaires , que cela n’était, à vrai dire, pas possible ; car ce phénomène se manifesterait dans des conditions si extraordinaires et si rares , que l’on n’ose pas même croire à sa possibilité ; il nous alflrma cependant qu’il ne pouvait interpréter autrement ce qui lui était arrivé la nuit passée ; « Ma famille, nous dit-il, a mangé hier à souper un chou frisé {braun kraut) ; comme, dans mon état ordinaire , c’était pour moi un mets favori , mon appétit a été excité, malgré ma position, à un point tel que je n’ai pu m’empêcher d’en manger avidement trois grandes cuillerées. » Or, la nuit même de cette imprudence, le malade avait ressenti d’horribles douleurs dans Furète ; l’urine se pressait en grande quantité pour sortir ; mais le canal obstrué ne laissait rien passer, lorsque enfin, après un violent et suprême eflort, notre homme évacua une matière épaisse qui fut immédiatement suivie de l’émission de l’urine. Quant au chou , on l’apercevait tel qu’il avait été avalé. Nous eussions bien voulu examiner nous-même la chose , mais dn avait déjà vidé le vase ; or, voilà qu’au moment où nous manifestions ce désir, le malade fut pris d’une violente envie d’uriner ; à cet effet , il prend , en s’excusant , l’urinal , et , après les plus atroces souffrances , il rend , en notre présence, une cuillerée à peu près de chou mal mâché , mêlé avec une assez grande quantité d’urine. Devant les faits, nous ne pûmes dissimuler la réalité de la chose , mais , il faut l’avouer, nous fûmes comme frappé de stupéfaction. Soudain , surgit dans notre esprit une idée singulière ; car il nous vint en souvenir que la belle-mère du malade, morte depuis quelques années, avait eu à supporter, pendant sa vie, de sérieuses accusations de sorcellerie et avait failli être brûlée vive, à ce que disent les anciens du pays. Toutefois, comme ce n’est pas notre habitude, soit par caractère, soit par éducation, de croire et de soupçonner aveuglément ce qu’on peut dire des autres , nous revînmes à notre méthode ordinaire et nous renouvelâmes nos Interrogations , afin de pouvoir parvenir à la découverte des causes véritables du phénomène qui s’était passé sous nos

yeux. En conséquence, nous priâmes cet homme de vouloir bien encore faire appel à ses souvenirs et nous dire par quelles circonstances, par quel hasard il était passé subitement de la plus florissante santé à un si pitoyable état. Le patient recommence alors à nous décrire les premières atteintes de sa maladie ; il répète encore que sa santé était exceptionnelle : « J’avais, dit-il , une constitution excellente ; ma couleur était vermeille; j’étais vif, allègre , robuste , infatigable, et jouissais des plus grandes faveurs de la nature. »

Il nous raconta ensuite qu’il fut un jour invité à des noces dans une maison que nous connaissions très bien , et dont il décrivit l’escalier tournant qui était en pierre. Après les cérémonies ordinaires du mariage, au moment où on allait se mettre à table, des cris perçants vinrent frapper l’oreille des convives et l’on entendit les sons d’alarme qui appelaient à l’incendie ; en sa qualité de lieutenant des gardes urbaines, notre malade, par devoir et par serment, était obligé, comme toujours du reste en pareil cas , de se mettre à la tête de ses hommes et de donner des ordres pour les secours ; il sortit donc précipitamment de la salle à manger et, dans sa course, glissant lourdement en arrière le long des escaliers, il se laissa choir de tout le poids de son corps — très-pesant à cette époque — sur l’angle aigu d’une marche, en sorte qu’il reçut une forte contusion sur la région lombaire et qu’on fut obligé de le transporter chez lui. Des douleurs très-vives se déclarèrent aussitôt dans cette région et le tourmentèrent durant plusieurs jours; mais un certain baigneur , — d’une habileté d’ailleurs assez remarquable, — lui fit disparaître, au moyen d’onguents et d’emplâtres, la contusion , l’ébranlement et l’inflammation des lombes, comme il le disait lui-même : Questchung, schôllerung und entzündung.

Or, c’est précisément à dater de cette époque, que naquit l’affection calculeuse dont les suites fatales étaient si graves présentement... Après ces détails, toute ombre de difficulté s’évanouissait pour nous ; car il était aisé de comprendre que le corps , profondément lésé par cette contusion , avait pu non seulement être envahi par divers états inflammatoires dont le siège se trouvait dans la substance même du rein gauche, mais encore être dérangé dans son économie naturelle par cet emplâtre résolutif, dont la vertu funeste en cette

occasion avait repoussé subitement et fait refluer à l’intérieur les humeurs elles-mêmes qui se seraient répandues vers les surfaces contusionnées en dehors et ont ainsi donné ultérieurement lieu aux conséquences les plus graves . Il est

bien évident encore (et ceci est le principal de l’affaire) que, par suite de cette lésion , le rein avait contracté avec le rectum des rapports plus intimes et était devenu fortement adhérent , au moins à la partie du colon où , se recourbant vers le rectum, cet intestin embrasse le rein gauche en y passant devant. En de pareilles conditions, est arrivée l’ulcération du rein , qui , légère dès le début , a ensuite donné naissance au calcul dont, depuis quatre ans , souffrait notre malade. Devenu un foyer de corruption, cet organe s’est de plus en plus détérioré et a fini môme par être gravement altéré (de là la fièvre hectique et la consomption du corps : deux états morbides qui sont les suites naturelles des ulcérations et des lésions putrédineuses de ce genre dans les organes = internes) ; enfin le trou de l’ulcère s’agrandissant , il en est venu à ronger la substance même de l’intestin , y a pénétré et a facilité parle moyen de cette communication, la production insolite des phénomènes dont nous savons les détails. Mais hâtons-nous d’arriver au dénoûment et à la terminaison d’une semblable affection.

Sur-le-champ , nous défendîmes au malade de prendre une nourriture solide, quelle qu’elle fût ; nous lui permîmes seulement les bouillons, de simples bouillies bien préparées et des décoctions d’amandes avec des pignons de pin (le malade était assez aisé de fortune pour user de ces substances) : la raison de ces prescriptions fut que la vigueur du malade était complètement épuisée , son sang extrêmement appauvri et qu’il souffrait continuellement des ardeurs incessantes de la fièvre hectique. En rétablissant les forces, l'émission ultérieure de quelque aliment grossier par l’urète n’aurait plus créé d incommodités notables ; mais la chose prit spontanément une tout autre tournure. Le lendemain , en effet, il n’y eut aucune éjection d’urine ; le malade n’eut môme pas l’envie ni le besoin d’uriner; cette émission fut remplacée d’abord par une déjection alvinc toute liquide, puis par un effort de déjection et enfin par une irritation organique dont l’âcreté matérielle corroda, dans l’espace de 24 heures, l’orifice et la

surface interne de l’intestin , car toute l’urine sortait désormais par la partie ulcérée de plus en plus grande.

Une chose bien remarquable à noter encore, à propos de ce dernier phénomène, c’est que le patient lui-même se plaignait d’une certaine irruption qu’il ressentait intérieurement, comme si on lui eût jeté quelque liquide dans le rectum à l’aide d’un siphon ; or, immédiatement après cette sensation , il était forcé d’évacuer par l’anus une substance liquide de nature urinaire. Nous n’avons jamais pu comprendre ce singulier phénomène d’une autre manière, sinon que, de l’intérieur même de la vessie, l’urine qu’y déposait le rein encore sain , remontait à l’aide d’un mouvement hétéroclite vers l’urétère gauche disposé déjà à ces sortes de refoulements par le passage incessant de la matière ulcéreuse, de l’urétère passait de nouveau dans le rein lésé et de celui-ci enfin dans le rectum. — Ce fait ne pouvait avoir lieu, du reste, que parce que l’ulcération devait avoir altéré l’urétère à l’endroit de son insertion dans la vessie, si bien prémunie d’ailleurs contre de semblables rétrogradations.

Pendant quatre jours , pas une goutte d’urine ne s’écoula donc par la verge et loin de diminuer, le picotement de l’intestin rectum augmentait sans cesse; nous administrâmes alors, mais avec peu de succès par l’anus, des injections huileuses , émollientes , calmantes , etc. ; les forces du malade n’en disparaissaient pas moins d’un moment à l’autre. Dans cette extrémité , nous ordonnâmes une confection d’hyacinthe dont le patient avala à deux reprises la quantité que peut contenir la pointe d’un couteau. Le flux du ventre cessa ; bientôt après , se déclarèrent dans les intestins des douleurs atroces , dans l’épigastre des constrictions et finalement une colique très-forte sans tranchées ; il survint en même temps une tympanite si intense, que le malade poussait des cris déchirants, disant que son ventre allait se fendre et suppliant de lui ramener le flux. On lui administra de nouveau un lavement oléagineux qui lui fit rendre une matière semblable à celle dont avons déjà parlé ; mais , toutes les forces l’ayant abandonné , il expira le lendemain.

§ XXIV. Nous avons déjà parlé plus haut de l’exacerbation morbide qui peut survenir chez les calculeux

par suite seulement d’une chute sur les lombes. Toutefois, la genèse' détaillée de ce dernier calcul ou plutôt de cette constitution vraiment calculeuse, n’a fait que rendre encore plus inébranlables les convictions que nous nous étions préalablement formées sur cette affection. — Ajoutons, bien que cela ne paraisse pas toucher directement à la présente thèse, que ce malade nous a encore fourni l’occasion de constater : 1“ la différence qu’il y a entre l’esprit doux de nitre et le nitre simple ^ T la puissante vertu diurétique de l’un, mise en parallèle avec l’efficacité plutôt calmante de l’autre dans toutes sortes d’irritations.

§ XXV. Tels sont les documents que nous avons cru devoir fournir pour l’étiologie du calcul rénal ordinaire et de sa causalité la plus habituelle.

Aux phénomènes extraordinaires et insolites correspondent des causes non moins insolites et extraordinaires ; c’est là un principe de simple bon sens. Voilà pourquoi il faut bien se garder, contre toute logique, de donner pour preuve ou même pour document , aux phénomènes dont nous avons fait la description , les causes usuelles du calcul ordinaire et de préjuger sur les faits généraux , à l’aide d’exemples , d’assertions et de démonstrations on ne peut plus spéciales.

De même, en effet , qu’on ne saurait en aucune manière admettre que les phénomènes et partant les étiologies des choses particulières ou déterminées puissent être confondus avec les choses générales, de même aussi on ne saurait , à fortiori^, ranger convenablement dans la même catégorie les phénomènes insolites qui se manifestent en des cas très-rares et ceux que Ton observe communément chaque jour. S’il s’agissait seulement de citer des exemples de phénomènes rares et insolites, nous aurions certes ample matière. Un seul entre mille suffira, nous l’espérons.

Une femme , âgée de trente ans environ , venait d’accoucher et se trouvait dans ces moments critiques où les lochies commencent à fluer ; tout à coup , par suite de divers accidents très-graves, elle se sent prise d’une indisposition si alarmante qu’elle réclame les secours de l’art ; mais ils furent sans heureux résultats, non seulement pendant l’écoulement lochial , mais encore pendant plusieurs mois et même pendant deux ans à peu près que dura le mauvais état de la patiente qui, fatiguée de sa position, finit par ne plus faire usage de médicaments. Ce qu’il y avait de plus saillant dans cette affection rebelle, c’était une tumeur énorme à l’abdomen ; cette tumeur n’avait pas la forme régulièrement sphérique, ni inclinée vers le bas ( à l’instar des tumeurs enkystées ) ; mais elle était d’une protubérance interne qui allait du dedans au dehors jusqu’à la région ombilicale, la longueur d’un large palme ; sa hauteur avait la même dimension ou à peu près ; elle avait de la ressemblance avec un gros pain et comprenait, sous cette configuration, toute la surface de l’abdomen. A cette occasion, les pieds, les jambes, les cuisses s’étaient tuméfiés aussi; la patiente éprouvait des angoisses et des anxiétés fréquentes que surexcitait la cause la plus légère ; bref, elle allait très-rarement à la selle et, pouf comble de malheur, des douleurs néphritiques vinrent compliquer cet appareil de souffrances. Tel fut l’état pitoyable dans lequel elle vécut pendant environ douze ans.

Gomme il lui était impossible, dans une pareille position, non seulement de paraître en public mais encore de vaquer aux affaires de son ménage, elle finit par perdre successivement toutes ses facultés et devint extrêmement morose et acariâtre.

Un malin , elle appelle les gens de sa maison et leur annonce qu’elle a évacué dans le lit , sans pouvoir la réprimer (tant son impétuosité avait été grande), une quantité considérable d’urine dans laquelle se trouvaient des graviers. On les ramasse aussitôt et on nous les apporte ; il y en avait plus de soixante ; leur forme était la même et ils ressemblaient tous à des pois ordinaires, plus ou moins gros, ce qui les a fait appeler pisolithes. Par un excès de délicatesse, ces calculs furent à jamais perdus pour nous; les conserver eût été notre désir, car la chose était inouïe ; mais nous n’osâmes

pas les demander aux hommes qui les avaient apportés à

notre logis et nous les remîmes à la sœur de la malade.

Le lendemain matin, cette femme vint pour nous dire que la patiente n’avait plus fait de calculs ; nous la priâmes alors de nous remettre ceux de la veille. — « Je les ai jetés, nous ditelle. » A cette nouvelle, nous ressentîmes une grande contrariété qui fut augmentée encore quand on vint nous annoncer, le jour suivant, que la malade, dans une émission d’urine, avait excrété un autre calcul aussi gros à lui seul que ceux de l’avant-veille pris ensemble ; mais qu’en changeant la patiente de lit, ce calcul, ayant roulé par terre, avait été écrasé sous les pieds. Voyant notre peine , la sœur nous promit de veiller soigneusement à tout ce qui se passerait, à chaque nouvelle émission, et de chercher même au fond du vase tous les fragments calculeux qui pourraient s’y rencontrer. En effet, on nous apporta bientôt après une assez grande quantité de petits calculs, dont le plus volumineux égalait à peine la grosseur d’une graine de sauge ou de radis ; leur surface était à peu près lisse ; mais cependant, quoiqu’ils n’ eussent pas d’aspérités, bien s’en fallait qu’ils fussent polis comme ceux qu’on nous avait déjà montrés , lesquels étaient aussi plus volumineux : ils imitaient en quelque sorte de petites perles simplement ébauchées. Leur forme n’était pas non plus exactement régulière , comme les premiers qui avaient la forme sphérique ; les plus petits d’entre eux, dont le volume égalait la grosseur d’une graine de pavot, avaient une surface passablement arrondie, mais inégale. Ceux-là, nous les avons encore.

Ce qui mérite aussi notre attention, c’est que la malade se rappelait très-bien avoir souvent fait des calculs; mais elle avouait n’en avoir jamais vu de semblables.

I XXVI. De pareils phénomènes, quoique se présentant quelquefois, sont néanmoins (tout le monde le reeoiinaîtra) extrêmement rares; à tel point que, s’il plaisait à quelqu’un de faire intervenir iei des arehées à vertu pétriliante, capables de former des calculs spéciaux tels que eeux-ei , il serait souverainement absurde de leur attribuer d’une manière générale et universelle toute

espèce de production calculeuse. Mais'ce n’est pas ici le lieu de discourir, dans ce Traité de Pathologie, sur l’étiologie des diverses manifestations anormales de la pierre ; il vaut mieux réserver l’étude des phénomènes extraordinaires pour des occasions non moins extraordinaires.

§ XXVII. Toutefois, pour corrober encore, à un point de vue général, la vraisemblance de l’opinion que nous avons émise sur la production des calculs rénaux par le suintement d’une mucosité ulcéroso-ichoreuse, nous citerons un fait pathologique analogue qui se manifeste dans la poitrine, à l’occasion des ulcérations pulmonaires, surtout quand il existe une disposition chronique à ce genre de lésion. Nous en avons déjà parlé en traitant de la phthisie. Quelquefois, en effet , il se forme dans les poumons des phthisiques, de véritables ou concrétions, ordinairement de petite dimension et ne dépassant pas la grosseur d’une graine de chanvre -, parfois, au contraire, égalant le volume d’un demi-pois ou d’un petit pois.

§ XXVIII. Deux opinions qui, à notre avis, ne doivent être regardées que comme de frivoles hypothèses, sont universellement émises sur lapathogénésiedu calcul.

La première a trait à l’existence d’un être simplement pétrifiant. — Nous rougissons de mentionner ici des rêveries aussi monstrueuses , que l’on entend néanmoins répéter quelquefois , surtout par des hommes qui veulent, au moyen de ces élucubrations, se distinguer de la foule. — Nous nous rappelons très-bien avoir ouï nousmême une appréciation de ce genre sur un malade atteint d’une affection calculoso-sablonneuse et qui (à l’aide de certaines préparations qu’on voulait faire passer pour extraordinaires, lorsqu’elles n’étaient que vulgaires, mais dont il avait absorbé une grande quantité) eut T. V. 16

pendant quelque temps de nombreuses excrétions calculeuses, sous forme de grains de sable. Or, comme il était survenu en outre chez ce malade de violentes douleurs colico-hypochondriaques et même hémorrhoïdales, il fut déclaré par le charlatan que tous les méats abdominaux et la cavité même des intestins étaient obstrués par des couches de matière tophacée et que les douleurs s’étaient promptement évanouies , dès que le malade eut obtempéré aux désirs de l’empirique, dont la méthode et les médicaments méritaient tout au plus des coups de bâton*.

§ XX^IX. La seconde opinion , presque aussi absurde que la première, prétend que la constitution tophacée dépend purement et simplement de l’exsiccation du mucus, par exhalation. Or, une semblable théorie est formellement opposée à la réalité des faits, attendu que , si les choses se passaient de la sorte, il serait absolument nécessaire que cette dessication fût toujours proportionnée à l’augmentation des concrétions; mais, comme il n’en est pas du tout ainsi , le système basé sur de telles fictions croule de lui-même.

§ XXX. Nous croyons utile de placer ici quelques considérations, tirées de la nature même des bêtes et qu’on ne saurait trop recommander à l’attention des hommes compétents.

Lorsque les ruisseaux et les fleuves débordent dans les plaines, par suite des pluies torrentielles de l’été, ils laissent, en se retirant , les prairies submergées, recouvertes d’un limon impur : si l’inondation a lieu au moment où le gazon est déjà haut , et qu’une pluie nouvelle, peu violente , ne vienne pas laver les herbes avant le fauchage , il est universellement reconnu que les brebis et tous les animaux de la race ovine qui mangeront de ce foin seront sujets à diverses maladies de l’organe pulmo-

naire (non-seulement à la phthisie, mais encore à toutes les concrétions tophacées qui peuvent affecter les poumons) ^

Il est vrai que l’espèce ovine, à raison même de l’extrême siccité de son tempérament , est plus particulièrement disposée à ces sortes d’indurations; mais tout le monde admettra néanmoins qu’une semblable raison devrait proportionnellement exister dans d’autres sujets, chez lesquels, après une lente accumulation de matière étrangère dans les poumons, il survient des circonstances qui rendent cette matière capable de former avec le mucus une véritable conerétion. Ceci pourrait arriver surtout par suite de causes externes, telles, par exemple, qu’une poussière terreuse violemment agitée, répandue dans l’air, aspirée dans les poumons par la respiration et de nature à former avee le mucus des concrétions identiques à celles dont nous venons de parler.

§ XXXI. Or, en faisant de semblables considérations, nous ne pensons pas nous laisser aller à l’hypothèse. Qui ne sait, en effet, combien est nuisible pour la poitrine la poussière de la chaux vive, du plâtre, des pierres ciselées et taillées, du mortier, des décombres et des démolitions. Cependant , pour faire prévaloir raisonnablement une opinion semblaWe, il serait nécessaire au moins d’admettre en pareille circonstance chez les individus qui peuvent être ineommodés de cette manière, une prédisposition toute particulière des poumons à eontracter de pareilles lésions. N’est-il pas évident, du reste, que les hommes adonnés chaque jour à des travaux de construction et de démolition, comme les maçons et leurs manœuvres, par exemple, ne sont pas généralement atteints d’affections pulmonaires et surtout de concrétions pierreuses, dans

‘ Voyez T. VIII, Commentaire CCXX. Observations et études critiques d’anatomie pathologique comparée à ce sujet (planches).

une proportion telle que le ferait supposer le système en question ? . N’est-il pas plus vraisemblable, au con¬

traire, de faire, en fin de compte, cette distinction, savoir : qu’un semblable danger menace de plus près ceux qui, dans les dites professions, sont déjà atteints d’ulcération corruptive de l’organe pulmonaire? On peut même ajouter que, à conditions égales, les effets morbides ne sont pas, en pareils cas, indistinctement les mêmes. Au reste, nous avons en son lieu et place établi la différence qu’il y a entre provoquer et surexciter la phthisie. En voilà bien assez pour une digression amenée par les circonstances.

§ XXXII. Mais avant de clore la présente étude, disons un mot sur Vissue des deux affections calculeuses. Certes 1 s’il fut jamais pour le médecin une occasion favorable de manifester la justesse et la profondeur de son jugement, c’est dans le fait lui-même de la marche et du dénouement des calculs. Et d’abord , à propos des pronostics vulgaires que l’on établit généralement dans nos pays sur ces états morbides, nous dirons, comme nous l’avons déjà fait observer, qu’ils sont à peu près tous erronés, puisqu’on attribue gratuitement la néphrite à des individus qui n’en sont pas réellement atteints et que, pour le calcul proprement dit , on passe en revue , dans l’espoir de sa guérison , tous les remèdes, notamment les plus faciles à faire, qui se trouvent dans les formulaires.

g XXXIII. Chez les médecins eux-mêmes , il se rencontre bien souvent une obstination non moins aveugle, lorsqu’ils citent avec un grand apparat une longue série de remèdes dissolvants ou lithontripteurs , e’est-à-dire capables de dissoudre et même de briser, disent-ils, les plus gros calculs. L’expérience de chaque jour, basée sur l’observation de ceux qui ont vraiment la pierre, dé-

montre au contraire , avec la plus grande évidence l’absurdité de ces théories et jette un blâme certain sur leurs auteurs. En effet , tout ce que l’on essaie à cet égard , tout ce que l’on préconise comme capable des plus grands effets , toutes les promesses enfin que l’on fonde sur une pareille efficacité, ne font que jeter de la poudre aux yeux, en ce sens que, dans les cas douteux, à propos d’un calcul volumineux qui se cache à l’investigation , ces médicaments ont l’unique privilège de rendre l’urine plus trouble pendant son émission. 11 arrive même que, là où il y a réellement un calcul dont l’existence se manifeste plus tard par une éjection effective, il est prouvé que ces agents tant vantés, ou bien n’ont jamais offert aucun avantage réel au point de vue de ce calcul lui-même, ou bien n’ont fait que surexciter les commotions ordinaires à cette affection et déterminer des perturbations intempestives, en augmentant surtout la violence des efforts excussifs; car, lorsque, à cause de la grosseur de son volume, le calcul accuse sa présence, il est extrêmement rare que les symptômes ne deviennent pas plus fâcheux. Aussi voilà pourquoi il n’est rien de plus inopportun que de provoquer une secousse douloureuse et violente de la pierre, alors qu’il conviendrait uniquement d’apaiser et de calmer les atroces souffrances qu’endure le patient.

§ XXXIV. Mais le comble de l’illusion et de la fausseté se trouve assurément dans les promesses systématiques, dans les recommandations frivoles et les ordonnances banales que font certains médecins pour la guérison de la pierre.

Si l’on veut , en effet , prêter à la chose tant soit peu d’attention, on verra que tout cet échafaudage de prescriptions ou d’éloges n’est finalement étayé que sur les spéculations les plus vaines, 1 “ touchant la nature moins

pierreuse que terreuse des calculs ; 2“ touchant la puissance infaillible des dissolvants ; 3° enfin , touchant la vertu caractéristique de l’esprit de tartre (réputé hardiirient par les uns comme capable de décomposer les concrétions à base tartrique) , de l’esprit de nitre (regardé par les autres assez puissant pour réduire en poudre fine les calculs à base nitrique) et des sels de silice (auxquels on ne manque pas d’attribuer des propriétés symboliques, magnétiques et occultes). D’autres ont fait des préparations spiritueuses et salines à base urique : ceux-ci, avec les graviers eux-mêmes ; ceux-là, avec un calcul proprement dit . sans compter mille et une médicamenta-

tions qu’il serait trop long d’énumérer.

Une chose qui milite encore contre ces spéculations, c’est que, d’après la réalité même des faits, on voit les calculeux qui. ont recours à ces moyens être encore tourmentés des plus atroces douleurs, après des sacrifices pécuniaires considérables, encourir tout le restant de leur vie les plus graves dangers et demeurer toujours sous l’empire de l’affection calculeuse qui va même incessamment de mal en pis.

§ XXXV. Nous ne voulons pas cependant radicalement nier que, pour certaines constitutions, il ne puisse exister — quoique cachés à nos yeux — un ou deux cas d’expérimentation dignes de notre considération, au point de vue de l’efficacité des substances employées tant pour résoudre les concrétions calculeuses formées depuis quelque temps dans le corps, que pour nettoyer la source elle-même de ces concrétions et pour arrêter enfin toute production graveleuse; surtout si l’on s’accorde à en regarder l’origine comme ulcéreuse. Néanmoins, nous le répétons encore, toutes les traditions ou à peu près, généralement admises à cet égard, non-seulement sont fausses en réalité, mais encore elles s’appuient sur des

traditions et des hypothèses purement imaginaires, qui en deviennent le foyer et la base. Aussi, ne voyonsnous pas pour quelles raisons nous les pallierions ou les ferions servir à embellir notre doctrine, alors surtout que ce serait au grand préjudice de la théorie, dont nous devons toujours étayer les fondements sur le terrain le plus solide et de la pratique, dont il faudrait modifier ou disposer les principes de façon qu’ils parussent convenir plutôt aux véritables circonstances des causes antécédentes et conjointes qu’au caractère et aux corrélations des phénomènes concomitants.

§ XXXVI. Or, il se présente ici une observation de la plus haute importance au point de vue de Vissue de l’affection calculeuse : c’est qu’on espérerait en vain dissoudre, par ces artifices vulgaires, un gravier quelconque , une fois qu’il est formé ; c’est , en outre , que la sortie ainsi amenée d’une pareille concrétion (si elle a acquis un volume assez considérable) ou d’un certain nombre de petits calculs, fait horriblement souffrir le patient ; qui plus est, ce n’est souvent, malgré ces moyens, qu’avec la vie que cessent les douleurs épouvantables de ceux qui sont atteints de l’affection calculeuse.

§ XXXVII. Signalons enfin les circonstances occasionnelles qui d’ordinaire surexcitent les commotions de la pierre. Or, ces circonstances sont exactement identiques, non-seulement à celles qui provoquent habituellement les perturbations des mouvements de la masse sanguine (principalement dans le sexe féminin), mais encore à celles qui surexcitent journellement les affections spasmodiques, à type hémorragique surtout.

§ XXXVIIl. Voilà pourquoi, ce qu’il y a de plus essentiel à étudier dans l’affection calculeuse, c’est cette constitution, sous l’empire de hqueWeVhabitude fournit occasion à de réelles commotions non seulement chez ceux

qui sont simplement atteints de coliques néphritiques, même avant que le calcul se soit manifesté, mais encore et surtout chez ceux qui ont déjà la pierre. Aussi, quand bien même on parviendrait à découvrir un jour le moyen de vaincre cette maladie, à peine serait-il permis d’espérer, sans devenir téméraire, d’en triompher deux fois par le même moyen, tant il est vrai qu’il n’est jamais bien possible de la détruire radicalement, de manière à faire disparaître et le calcul lui -même et les souffrances qu’il provoque directement ou indirectement.

§ XXXIX. En revanche, l’observation des vraies circonstances du mal et l’appréciation déductive des faits mettent dans tout leur jour, pour le praticien, les raisons certaines des phénomènes morbides'; il devient ainsi plus facile de découvrir les meilleurs modes de médicamentation et d’établir sur des indications positives les bonnes méthodes curatives; c’est même sur cela que repose uniquement le fondement réel de toute véritable pathologie médicale et clinique.

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