Voy. JM/?., dani» ce Tolumè, page 93, note
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Revenons des faits de M. de Turenne, à une observation plus particulière de "sa. conduite, de ses*qualités, de son génie. Aux bons succès, il pôussoit les avantages aussi loin qu'ils pouvoient é4re poussés ; aux mauvais, il trouvoit toutes les ressources qu on pouvoit trouver. Il préféroit toujours la solidité à l'éclat : moins sensible à la gloire que ses actions lui pouvoient donner, qu à Futilité que l'Etat en recevoît. Le bien des affaires al^loit devant toutes choses :,on lui a vu essuyer les mauvais offices de ses envieux, les injures de ses ennemis, les dégoûts de ceux qu'il sçrvoit, pour rendre un véritable service. Modeste en ce qu'il faisoit de jdus glorieux, il rendoit les ministres vains et fiers avec lui, par les avantages qu'ils tîroient de ce qu'il avoit fait. Sévère à lui-même, il comptoit tous ses malheurs pour des fautes; indulgent à ceux qui avoient failli, il faisoit passer leurs fautes pour des malheurs.
Il semble qu'il donnoit trop peu à la fortune pour les événements ; et le voulant convaincre par son propre exemple du pouvoir qu'elle a dans les occasions, on lui dit qu'i/ n avoit peut-être jamais mieux fait qùà Mariendal et à Rhetel : cependant quil avoit perdu ces deux combats ^ pour avoir été malheureux, « Je suis content de moi, répondit-il, dans l'action ; mais si je voulois me faire justice un peu
sévèrement, je dirois que Taffaire de Mariendal est arrivée pour m'étre laissé aller mal à propos à Timportunité des Allemands, quidemandoient des quartiers ; et que celle de Rhetel est venue de m'être trop fie' à la lettre du gouverneur, qui promettoit de tenir quatre jours, le jour même qu'il se rendit. » A quoi il ajouta : Quand un homme se vante de n avoir point fait de fautes à la guerre^ il me persuade quil ne Va pas faite longtemps. Il lui ressouvint toujours de Timportunité de Rosen * à demander des quartiers, et de la facilité trop grande qu'il avoit eue à les accorder. Cette réflexion lui fit changer de conduite à Tégard des officiers ; il continua les bons traitements qu'il avoit accoutumé de leur faire , mais il ne voulut plus se trouver en état d'en être gêné pour le service.
Le premier embarras dont il se défit fut celui des disputes de l'infanterie : cette vieille habitude, fondée sur une apparence d'honneur, étoit comme un droit que tous les corps vouloient maintenir. L'opposition fut grande, mais le général en vint à bout ; et Puységur, le plus intelligent et le plus difficultueux des of-
1 . Conrad, marquis de Rosen, né en Alsace en 1638 ; colonel d'un régiment de son nom, à Marieiidal ; lieutenant général, en 1688; maréchal de France, en 1703; mort en 1715.
ficiers: Puységùr, ennemi de tous les généraux qu'il ne gouvemoit pas , fut obligé de vendre son régiment et de se retirer, avec sa capacité incommode, à sa maison. Le tour ordinaire des officiers dans le détachement, leur rang aux ordres de bataille, ne furent plus observés. C'est ce qu'on vit à la bataille de Dunkerque, où M. de Turenne choisit le marquis de Créqui pour commander Taile opposée à Monsieur le Prince, sans aucun égard à Tanciehnetç des lieutenants-généraux.
Après avoir .changé ces vieilles coutumes, il changea, pour ainsi dire, le génie des nations. Il fit prendre aux étrangers une activité qui ne leur étoit pas naturelle ; il fit perdre aux François la légèreté et l'impatience que leur nation avoit toujours eue. Il fit souffrir la fatigue, sans murmurer; il fit oublier la cour aux courtisans qui avoient de l'emploi, comme s'il n'y avoit plus eu d'autre métier que la guerre. Voilà quelle fut la conduite de M. de Turenne pour les officiers; voyons son procédé, à l'égard de Monsieur le cardinal.
Dans le temps que Monsieur le cardinal étoit le plus malheureux, que ses amis cherchoient des prétextes pour l'abandonner, et ses ennemis des occasions pour le perdre, M. de Turenne eut pour lui les mêmes déférences, les mêmes respects qu'on avoit eus dans sa plus
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haute fortune. Quand Son Eminence eut rétabli Bon pouvoir, qu'elle régnoit plutôt qu'elle ne gouvernoit, il garda plus de dignité ayec elle, qu'il n'en avoit gardé dans ses nialheui*s. Ce fut le premier qui osa faire sa cour au roi, toutes les personnes considérables ayant leur application entière à Monsieur le cardiaal. Il ne sollicita point de grâces, et les avantages qu'il obtint parurent des effets du service rendu à l'État, sans attachement au ministère.
Jamais les vertus des particuliers n'ont été si bien unies avec les qualités des héros, qu'en la personne de M. de Turenne ; il étoit facile dans le commerce, délicat dans la conversation,* fidèle dans l'amitié. On l'a accusé de ne s'employer pas assez fortement pour ses amis à la cour ; mais il ne s'y employoit pas davantage pour lui-même : une gloire secrète l'empêchant de demander ce qu'il n'étoit pas sur d'obtenir , il faisoit tout le plaisir qu'il pouvoit faire par lui-même. Les amis, d'ordinaire, pensent qu'on a plus de crédit qu'on n'en a, et qu'on leur doit plus qu'on ne leur doit.
Monsieur de Turenne n'étoit pas incapable d'avoir de l'amour ; sa vertu n'étoit point de ces vertus sèches et dures, qu'aucun sentiment de tendresse n'adoucit : il aimoit plus qu'il ne croyoit, se cachant, autantqu'illuiétoitpossible, une passion qu'il laissoit connoître aux auti^s.
Si les singularités sont des espèces de défauts dans la société, M. de Turenne en avoit deux qu'on reproche à bien peu de gens : un désintéressement trop grand, losqu 'on voyoit régner un esprit d'intérêt universel ; et une probité trop pure, dans une corruption générale.
Son changement de religion fut sensible à tous les protestants ; ceux qui l'ont connu ne l'ont attribué, ni à l'ambition, ni à l'intérêt. Dans tous les temps, il avoit aimé à parler de religion, particulièrement avec M. d'Aubigny, disant toujours que les réformés auoient la doctrine p/ us saine ^ mais qu ils ne det^oient pas se séparer^ pour la faire prendre insensiblement aux catholiques. « Quand on avoue qu'on a eu tort de sortir d'une Église, reprit M. d'Aubigny, on est bien prés d'y rentrer , et si je survis à Mme de Turenne, je vous verrai dans la nôtre. » M. de Turenne sourit , et ce sourire n*expliquoit pas assez si c'étoit pour se moquer de la prédiction de M. d'Aubigny, ou pour l'approuver. Dans l'une et dans l'autre religion, il alloit toujours au bien : huguenot, il n'avoit rien d'opposé à l'intérêt des catholiques ; converti, il n'avoit point de zèle préjudiciable à la sûreté des huguenots. Dans la déférence qu'avoit le roi pour son giand sens, il est à croire qu'il l'auroit suivi , et que les ministres huguenots n'auroient pas à se plaindrç
de leur ruine, ni le clergé catholique à se repentir de son zèle.
Ceux qui l'ont suivi dans ses dernières campagnes , disent qu'il a voit une valeur plus vive qu'aux précédentes ; qu'il étoit plus hasardeux à entreprendre et à se commettre qu'auparavant. Un coup de canon finit une vie si glorieuse* : mort désirable (puisqu'il faut mourir) à un si grand homme ! Sa perte fut pleurée de tous les François, regrettée de tous les indifférents ; sa personne louée des ennemis , sa vertu admirée de tout le monde. Le roi qu'il avoit si bien servi, voulut qu'il fût enterré à Saint -Denis, avec les rois ses prédécesseurs, se croyant aussi obligé à celui qui lui avoit conservé son royaume, qu'à ceux qui le lui avoient laissé.