‹ Œuvres mêlées de Saint-EvremondChapitre 48 sur 107 · ET DE CRITIQUE · texte numérisé non relu

ET DE CRITIQUE

DE l'éducation et DE L*IGNORAlfGB.

Lettre à Monsieur le comte d'Olonne.

» ous me laissâtes, hier, dans une con- 'versation qui devint insensiblement (une furieuse dispute. On y dit tout * ce que Ton peut dire, à la honte et à Tavantage des lettres. Vous devinez les acteurs, et sçavez qu'ils étoient tous deux fort intéressés

à maintenir leur parti : Bautru* ayant fort peu d'obligationàlanature,(lesongénie;et le Commandeur* pouvant dire, sans être ingrat, qu'il ne doit son talent ni aux arts ni aux sciences.

La dispute vînt sur le sujet de la reine de Suède ', qu'on louoit de la connoissance qu'elle a de tant de choses. Tout d'un coup le Commandeur se leva ; et ôtant son chapeau, d'un air tout particulier : Messieurs y dit-il, si la reine de Suède rCavoit su que les coutumes de son pays y elle y seroit encore. Pour avoir appris notre langue et nos manières; pour s* être mise en état de réuséir huit jours en France , elle a perdu son royaume, f^oilà ce qu ont produit sa science^ et ses belles lumières^ que vous nous vantez.

Bautru voyant choquer la reine de Suède qu'il estime tant, et les bonnes lettres qui lui sont si chères , perdit toute considération ; et commençant par un serment : « Il faut être bien injuste , reprit-il , d'imputer à la reine de Suède , comme un crime , la plus belle action de sa vie. Pour votre aversion aux sciences, je ne m'en étonne point : ce n'est pas d'aujour-

1. Sur Bautru, comte de Serrant, voy. le Diction^ naire de Bayle, art. Bautru (Guillaume); et Tallemant, tome II, page 314 sulv.

Page 1