Le célèbre Lavardin, évéque du Mans. Voy. T/wtraduction
DE SAINT-EVHBMOND. 261
rend : ravi de trouver une si belle occasion de faire paroître son savoir et son esprit. Il toussa trois Ibis, avec méthode, se tournant vers le docteur; trois fois il sourit, en homme du monde, à notre agréable ignorant; et lorsqu'il crut avoir assez bien composé sa contenance : digitis gubernantibus çocem * il parla de cette sorte :
' « Je vous dirai, messieurs ; je vous dirai que la science fortifie la beauté du naturel ; et que Tagrément et la facilité de Tesprit donnent des grâces à rérudition. Le génie seul, sans art, est comme un torrent qui se précipite avec impétuosité. La science, sans naturel, ressemble à ces campagnes sèches et arides, qui sont désagréables à la vue. Or, messieurs, il est question de concilier ce que vous avez divisé mal à propos; de rétablir l'union où vous avez jeté le divorce. La science n'est autre chose qu'une parfaite connoissance : Y art n'est rien qu'une règle qui conduit le natareL Est-pe, monsieur (s^ adressant au Commandeur)^^ que vous voulez ignorer les choses dont vous parlez, et faire vanité d'un naturel qui se dérègle,
1 . Expression de Pétrone , au sujet de Circé ; chap. cxxYn. (éd. de Burmann). Suétone remarque que Tibère parloit avec des gestes mous et efféminés : nec sine molli quadam digitorum gesftculatione. In Tiberio^ cap. 98. (Des Maizeaux.)
262 CXEUYRES MELEES
qui s'éloigne de la perfection? Et vous, monsieur de Bautru, renoncez-vous à la beauté naturelle de l'esprit, pour vous rendre esclave de préceptes importuns , et de connoissances empruntées? »
// faut finir la conçersation ^ reprit brusquement le Commandeur zfaime encore mieux sa science et sort latln^ que le gtand discours que cous nous faites.
Le bon homme, qui n'étoit pas irréconciliable, s'adoucit aussitôt : et pour rendre la pareille au Commandeur, il préfera son ignorance agréable aux paroles magnifiques du prélat. Pour le prélat, il se retira avec un grand mépris de tous les deux, et une grande satisfaction de lui-même.
DE SAINT-EVRBMOND. 263
CARACTERE DE MADAHE tA GOHTESSE d'oLONNe'.
f E ne pense pas être plus heureux à [votre caractère, que nos peintres à I votre portrait , où je puis dire que les meilleurs ont perdu leur réputation. Jusqu'ici nous n'avons point vu de beautés si achevées, qui ne soient allées chez
1. Catherine- Henriette d'Angennes, comtesse d*0lonne, fille de Charles d'Angennes, seigneur de la Loupe, mariée à Louis de la Trémouille, comte d'Olonne , en 1652. Tout le monde sait ce qu'en a raconté Saint- Simon, et le rôle qu'elle joue dans l' Histoire amoureuse des Gaules de Bussy-Rabutin, dont il faut voir l'excellente édition de MM. Boit eau et Livet. Ce Caractère a été publié, pour la première fois, dans les Divers portraits de Mlle de Montpensier, en 1659, dont nous de- Yôns une nouvelle et très-correcte édition à M. de Barthélémy , Paris, 1860 , in-8. Le texte imprimé pour Mlle de Montpensier, et celui qui a été reproduit par Des Maizeaux, présentent des yariantes que nous avons relevées. Il est inutile d'ajouter que le texte de Des Maizeaux est celui qui nous inspire le plus de confiance, car il a été revu par Saint-Evremond lui-même, tandis que celui de Montpensier est resté chargé des altérations de Segrais, éditeur des divers portraits.
eux, pour y chercher de certaines grâces, ou pour s'y défaire de quelques défauts. Vous seule, Madame, êtes au-dessus des arts qui savent flatter et embellir. Ils n'ont jamais travaillé pour vous' que malheui*eusement : jamais sans vous avoir beaucoup intéressée, et fait perdre autant d'avantages à une personne accomplie, qu'ils^ont accoutumé d'en donner à celles qui ne le sont pas.
Si vous n'êtes guère obligée à la peinture, vous l'êtes encore moins à la curiosité des ajustements. Vous ne devez rien, ni à la science d'autrui, ni à votre propre industrie, et pouvez en repos vous remetti'e à la nature des soins (pi'eUe prend pour vous. Gomme il y a peu de négligences heureuses, je ne confleillerois pas^aoai autres de s'y fier^.
En effet, la plupart des femmes ne sont agréables que par les agréments qu'elles se font. Tout ce qu'elles mettent pour se parer cache des défauts. Tout ce que l'on vous ôte de votre parure vous rend quelque grâce; et vous avez autant d'intérêt à revenir purement au naturel, qu'il leur est avantageux de s'en éloigner.