George Villiers, duc de Buckingham, mort en
1687. Voy. riHTBODUGTION.
2. "Voy. un livre assez intéressant, pour l'histoire dé Fart : le Parallèle des Italiens et des François, en ce qu regarde la musique et les Opéras^ de l'abbé Ragnenet, historien médiocre de Cromwell et de Turenne, mort en 1 720 ; et le Traité des représentations en musique^ du P. Ménestrier.
quelque chose de surprenant, que la musique en quelques endroits est touchante, que le tout ensemble paroit mei*veilleux ; mais il faut aussi m'avouer que ces merveilles deviennent bientôt ennuyeuses; car, où l'esprit a si peu à faire, c'est une nécessité que les sens viennent à languir. Après le premier plaisir que nous donne la surprise , les yeux s'occupent et se lassent ensuite d'un continuel attachement aux objets. Au commencement des concerts, la justesse des accords est remarquée, il n'échappe rien de toutes les diversités qui s'unissent pour former la douceur de l'harmonie ; quelque temps après, les instruments nous étourdissent, la musique n'est plus aux oreilles qu'un bruit confus qui ne laisse rien distinguer. Mais qui peut résister à l'ennui du récitatif, dans une modulation qui n'a ni le charme du chant , ni la force agréable de la parole? L'âme, fatiguée d'une longue attention, où elle ne trouve rien à sentir, cherche en elle-même quelque secret mouvement qui la touche. L'esprit , qui s'est prêté vainement aux impressions du dehors , se laisse aller à la rêverie , ou se déplaît dans son inutilité ; enfin , la lassitude est si grande , qu'on ne songe qu'à sortir, et le seul plaisir qui reste à des spectateurs languissants , c'est l'espérance de voir finir bientôt le spectacle qu'on leur donne.
La langueur ordinaire où je tombe aux Opé^ ras^ vient de ce que je n'en ai jamais vu qui ne m'ait paru méprisable, dans la disposition du sujet et dans les vers. Or, c'est vainement que Toreiile est flattée et que les yeux sont charmés , si l'esprit ne se trouve pas satisfit. Mon âme , d'intelligence avec mon esprit plus qu'avec mes sens , forme une résistance secrète aux impressions qu'elle peut recevoir, ou pour le moins elle manque d'y prêter un consentement agréable , sans lequel les objets les plus voluptueux même ne sauroient me donner un grand plaisir. Une sottise chargée de musique, de danses, de machines, de décorations, est une sottise magnifique, mais toujours sottise ; c'est un vilain fonds, sous de beaux dehors , où je pénètre avec beaucoup de désagrément.
Il y a une autre chose, dans les Opéras^ tellement contre la nature , que mon imagination en est blessée : c'est de faire chanter toute la pièce depuis le commencement jusqu'à la fin , comme si les personnes qu'on représente s'étoient ridiculement ajustées pour traiter en musique et les plus communes et les plus importantes affaires de leur vie . Peut-on s'imaginer ' qu'un maître appelle son valet, ou qu'il lui donne une commission, en chantant; qu'un ami fasse , en chantant , une confidence à son
ami ; qu'on délibère, en chantant, dans un conseil ; qu'on exprime avec du chant les ordres qu'on donne , et que mélodieusement on tue les honmies à coups d'épée et de javelot, dans un combat? C'est perdre l'esprit de la représentation , qui sans doute est préférable à celui de l'harmonie ; car celui de l'harmonie ne doit être qu'un simple accompagnement; et les grands maîtres du théâtre l'ont ajoutée comme agréable , non pas conftne nécessaire , après avoir réglé tout ce qui regarde le sujet et le discours. Cependant l'idée du musicien va devant celle du héros, dans les Opéras \ c'est Luigi, c'est Cavalli, c'est Cesti*, qui se présentent à l'imagination. L'esprit ne pouvant concevoir un héros qui chante , s'attache à celui qui le fait chanter; et on ne sauroit nier qu'aux représentations du Palais-Royal , on ne songe cent fois plus à Lulli, qu'à Thésée ni à Cadmus.
Je ne prétends pas néanmoins donner l'exclusion à toute sorte de chant, sur le théâtre. D y a des choses qui doivent être chantées ; il y en a qui peuvent l'être, sans choquer labien-
i . Ces compositeurs avoient été appelés en France, par le cardinal Mazarin, dès l'année 1647. Voy.- Planelli, deW Opéra in musica, Naples, 1772 ; Fetis, Biogr. univers, des musiciens^ Paris, 1860; et Sutherland, hist, de l'Opéra (en anglais), 1861, 2 vol. in-8. ^
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séance ni la raison. Les vœux, les sacrifices , et généralement tout ce qui régarde le service des dieux, s'est chanté chez toutes les nations et dans tous les temps. Les passions tendres et douloureuses s'expriment naturellement par une espèce de chant : l'expression d'un amour que Ton sent naître, l'irrésolution d'une âme combattue de divers mouvements, sont des matières propres pour les Stances, et les stan- j ces le sont assez pour le chant. Pei*sonne n^ignore qu'on avoit introduit des Chœurs sur le théâtre des Grecs ; et il faut avouer qu'ils pourroient être introduits avec autant de raison sur le nôtre. Yoilà quel est le partage du ] chant, à mon avis; tout ce qui est de la con- versation et de la conférence , tout ce qui regarde les intrigues et les affaires , ce qui appar- ', tient au conseil et à l'action , est propre aux ! comédiens qui récitent, et ridicule dans la bouche des musiciens qui le chantent. Les Grecs faisoient de belles tragédies, où ils chantoient quelque chose : les Italiens et les François en font de méchantes, où ils chantent tout.
Si vous voulez savoir ce que c'est qu'un Opéra^ je vous dirai que c est un traçait bizarre de poésie et de musique^ ou le poète et le musicien^ également gênés r un par Vautre^ se donnent bien de la peine à faire un méchant ouvrage. Ce n'est pas que vous n'y puissiez
trouver des paroles agréables et de fort beaux airs; mais vous trouverez plus sûrement à la fin ledégoût des vers où le génie du poëte a été contraint, et Tennui du chant où le musicien s'est épuisé dans une trop longue musique. Si je me sentois capable de donner conseil aux honnêtes gens qui se plaisent au théâtre, je leur conseillerois de reprendre le goût de nos belles comédies, où Ton pouiToit introduire des danses et de la musique , qui ne nuîroient en rien à la représentation. On y chanteroit un prologue avec des accompagnements agréables; dans les intermèdes , le chant animeroit des paroles qui seroient comme Tesprit de ce qu'on auroit représenté. La représentation finie , on viendroit à chanter un épilogue, ou quelque réflexion sur les plus grandes beautés de Touvrage; on en fortifieroit ridée, et feroit conserver plus chèrenientrimpressioQ qu'elles auroient fait sur les spectateurs. C'est ainsi que vous trouveriez de quoi satisfaire les sens et l'esprit : n'ayapt plus à désirer le charme du chant dans une pure représentation , ni la force de la représentation dans la langueur d'une continuelle musique.
Il me reste encore à vous donner un avis pour toutes les comédies où l'on met du chant : c'est de laisser l'autorité principale au poëte pour la direction de la pièce. Il faut que la
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musique soit faite pour les vei*s, bien plus que les vers pour la musique. C'est au musicien à suivre Tordre du poëte, dont LuUi seul doit être exempt, pour connoître les passions et ai< 1er plus avant dans le cœur de Thomme que les auteurs. Gambert^ a sans doute un fort beau génie; propre à cent musiques différentes, et toutes bien ménagées, avec une juste économie des voix et des instruments. Il n'y a point de récitatif mieux entendu ni mieux varié que le sien ; mais, pour la nature des passions, pour la qualité des sentiments qu'il faut exprimer, il doit recevoir des auteurs les lu-
I . Après que Luigi s*en fat retourné en Italie, Cambert, organiste de l'église, aujourd^huy démolie, de Saint-Hoooré, composa un petit opéra François, qui fut joué à Issy (1659), et où tout le monde courut. Ce succès fut suivi d'un«^utre, et plus tard il obtint avec l'abbé Perrin le privilège de TAcadémie royale de musique, créée en 1669, où il fit représenter 7*omo/itf (1671), Us Peines et les plaisirs de F amour ^ et Ariane, L'abbé Perrin avoit donné les vers pour Pomone et Ariane^ et on les trouva détestables. Gilbc rt fit les vers du troisième opéra, et le marquis de Sourdillac inventa toutes les machines. On n'avoit pas encore représenté V Ariane^ lorsque madame de Moutespan fit ôier l'Opéra à dmbert, pour le donner à LuUi ; de quoi Cambert inconsolable se résolut à passer en Angleterre, où, par le crédit de Saint-Evremond, il obtint la maîtrise de la musique particulière du roi Charles II. Mais il ne garda pas longtemps cet emploi et mourut en 1677. Il vivoit encore, quand Saint-Evremond écrivit ces lignes.
mières que LuUi leur sait donner, et s'assujettir à la direction y quand Lulli, par Tétendue de sa connoissance, peut être justement leur directeur.
Je ne veux pas finir mon discours sans vous entretenir du peu d'estime qu'ont les Italiens pour nos Opéras^ et du grand *dégoùt que nous donnent ceux d'Italie. Les Italiens, qui s'attachent tout à fait à la représentation, ne sauroient souffrir que nous appelions opéra un enchaînement de danses et de musique, qui n'ont pas un rapport {)ien juste et une liaison assez naturelle avec les sujets. Les François, accoutumés à la beauté de leurs ouvertures, à l'agrément de leurs airs, au charme de leurs symphonies, souffrent avec peine l'ignorance ou le méchant usage des instruments aux Opéras de Venise, et refusent leur attention à un long récitatif, qui devient eniîliyeux par le peu de variété qui s'y rencontre. Je ne saurois vous dire proprement ce que c'est que leur récitatif, mais je sais bien que ce n'est ni chanter, ni réciter ; c'est une chose inconnue aux anciens, qu'on pourroit définir un méchant usage du chant et de la parole. J'avoue que j'ai trouvé des choses inimitables dans V Opéra de Luigi, et pour l'expression des sentiments, et pour le charme de la musique ; mais le récita • tif ordinaire ennuyoit beaucoup, en sorte que
les Italiens mêmes attendoient avec impatience les beaux endroits, qui venoient à leur opinion trop rarement. Je comprendrai les plus grands défauts de nos opéras en peu de paroles : on y pense aller à une représentation, et Ton ne représente rien ; on y veut voir une comédie, et Ton n'y trouve aucun esprit de la comédie. Voilà ce que j'ai cru pouvoir dire de la différente constitution des Opércis. Pour la manière de chanter, que nous appelons en France exécution, je crois, sans partialité, qu'aucune nation ne sauroit le disputer à la nôtre. Les Espagnols ont une disposition de gorge admirable ; mais avec leurs fredons et leurs roulements, ils semblent ne songer à autre chose dans leur chant qu'à disputer la facilité du gosier aux rossignols. Les Italiens ont l'expression fausse, ou du moins outrée, pour ne connoitre pas avec justesse la nature ou le degré des passions. C'est éclater de rire, plutôt que chanter, lorsqu'ils expriment quelque senti ment de joie. S'ils veulent soupirer, on entend des sanglots qui se forment dans la gorge avec violence, non pas des soupii*s qui échappent secrètement à la passion d'un cœur amoureux. D'une réflexion douloureuse, ils font les plus fortes exclamations : les larmes de l'absence sont des pleurs de funérailles ; le triste devient lugubre dans leurs bouches ; ils font des cris II 23
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au heu de plaintes, dans la douleur ; et qudquefois, ils expriment la langueur de la passion comme une défaillance de la nature. Peut-être qu'il y a du changement, aujourd'hui, dans leur manière de chanter ; et qu'ils ont profité de notre commerce, pour la propretéd'une exécution polie, comme nous avons tiré avantage du leur, pour les beautés d'une plus grande et plus hardie composition.
J'ai vu des comédies, en Angleterre, où il y avoit beaucoup de musique ; mais, pour en parler discrètement, je n'ai pu m'accoutumer au chant des Ânglois. Je suis venu trop tard en ' leur pays, pour pouvoir prendre un goût si différent de tout autre. Il n'y a point de nation qui fasse voir plus de courage dans les hom^ mes, et plus de beauté dans les fenunes : plus d'esprit dans l'un et dans l'autre sexe. On ne peut pas avoir toutes choses. Où tant de bonnes qualités sont communes, ce n'est pas un si grand mal que le bon goût y soit rare : il est certain qu'il s'y rencontre assez rarement ; mais les personnes en qui on le trouve l'ont aussi délicat que gens du monde, pour échapper à celui de leur nation par un art exquis, ou par un très-heureux naturel.
Solus Gallus contât; il n'y a que le François qui chante. Je ne veux pas être injurieux à toutes les autres nations, et soutenir ce qu'un
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auteur a bien voulu avancer : Hispanus flet^ doleti talus j Germanus boat^ Flander ululât^ solus Gallus cantat ; je lui laisse toutes ces belles distinctions, et me contente d'appuyer mon sentiment de Tautorité de Luigi, qui ne pouvoit souffrir que les Italiens chantassent ses airs, après les avoir ouï chanter à M. Nyert, à Hilaire, à la petite la Varenne. A son retour en Italie, il se rendit tous les musiciens de sa nation ennemis, disant hautement à Rome, comme il avoit dit à Paris, que pour rendre une musique agréable, il falloit des airs italiens dans la bouche des François. Il faisoit peu de cas de nos chansons, excepté de celles de Boisset, qui attirèrent son admiration. Il admira le concert de nos violons, il admira nos luths, nos clavecins, nos orgues ; et quel charme n'eût-il pas trouvé à nos flûtes, si elles avoient été en usage en ce temps-là ! Ce qui est certain, c'est qu'il demeura fort rebuté de la rudesse et de la durcté des plus grands maîtres d'Italie, quand il eut goûté la tendresse du toucher et la propreté de la manière de nos François.
Je serois trop partial, si je ne par lois que de nos avantages. Il n'y a guère de gens qui aient la compréhension plus lente, et pour le sens des paroles, et pour entrer dans l'esprit du compositeur, que les François; il y en a peu qui entendent moins la quantité, et qui trou-
vent avec tant de peine la prononciation; mais après qu'une longue étude leur a fait surmonter toutes ces difEcuItés, et qu'ils viennent à posséder bien ce qu'ils chantent, rien n approche de leur agrément. 11 nous arrive la même chose sur les instruments, et particulièrement dans les concerts, où rien n'est bien sûr, ni bien juste, qu'après une infinité de répétitions ; mais rien de si propre et de si poli, quand les répétitions sont achevées. Les Italiens, profonds en musique, nous portent leur science aux oreilles, sans douceur aucune : les François ne se contentent pas d'ôter à la science la première rudesse, qui sent le travail de la composition ; ils trouvent, dans le secret de l'exécution, comme un charme pour notre âme, et je ne sais quoi de touchant qu'ils savent porter jusqu'au cœur.
J'oubliois à vous parler des machines, tant il est facile d'oublier les choses qu'on voudroit qui fussent retranchées. Les machines (pourront satisfaire la curiosité des gens ingénieux pour des inventions de mathématiques , mais elles ne plairont guère, au théâtre, à des personnes de bon goût. Plus elles surprennent, plus elles divertissent l'esprit de son attention au discours; et plus elles sont admirables, et moins l'impression de ce merveilleux laisse à l'âçie de tendresse, et du sentiment exquis dont
elle a besoin, pour être touchée dû charme de la musique. Les aucieas ne se servoient de machines, que dans la nécessité de foire venir quelque dieu; encore les poètes étoient-îls trouvés ridicules, presque toujours, de s'être f laissé réduire à cette nécessité-là*. Si Ton veut foire de la dépense, qu'on la" fosse pour les belles décorations, dont Tusage est plus naturel, et plus agréable, que n'est celui des machines. L'antiquité, qui exposoit des dieux à ses portes, et jusqu'à ses foyers ; cette antiquité, dis-je, toute vaine et crédule qu'elle étoit, n'en exposa néanmoins que fort rarement sur le théâtre. Après que la créance en a été perdue, les Italiens ont rétabli, en leurs Opéras, des dieux éteints dans le monde, et n'ont pas craint d'occuper lès hommes de ces vanités ridicules, pourvu qu'ils donnassent à leurs pièces un plus grand éclat, par l'introduction de cet éblouissant et foux merveilleux. Ces divinités de théâtre ont abusé assez longtemps l'Italie. Détrompée heureusement à la fin, ou la voit renoncer à ces mêmes dieux qu'elle ^ avoit rappelés, et revenir à^ des choses qui n'ont pas véritablement la dernière justesse, mais qui sont moins fobuleuses, et que le bon sens, avec un peu d'indulgence, ne rejette pas.
Il nous e^ arrivé, au sujet des dieux et des
machines, ce qui arrive presque toujours aux Allemands, sur nos modes. Nous venons de prendre ce que les Italiens^ abandonnent ; et, conmie si nous voulions réparer la faute d'avoir été prévenus dans l'invention, nous poussons, jusques à l'excès, un usage qu'ils avoient introduit mal à propos, mais qu'ils ont ménagé avec retenue. En e.ffet, nous couvrons la terre de divinités, et les faisons danser par troupes, au lieu qu'ils les faisoient descendre, avec quelque sorte dé ménagement, aux occasions les plus importantes. Comme l'Ariosteavoit outré le merveilleux des poëmes, par le fabuleux incroyable, nous outrons le fabuleux des Opéras par un assemblage confus de dieux, de bergers, de héros, d'enchanteurs, de fantômes de furies, de démons. J'admire Lulli, aussi bien pour la direction des danses, qu'en ce qui touche les voix et les ins^truments ; mais la constitution de nos Opéras doit paroître bien extravagante à ceux qui ont le bon goût du vraisemblable et du merveilleux.
/ Cependant on court hasard de se décrier par ce bon goût, si on ose le faire paroître; et je conseille aux autres, quand on parle devant eux de YOpéra^ de se faire à eux-mêmes un secret de leurs lumières. Pour moi, qui ai passé l'âge et le temps de me signaler dans le monde, par l'esprit des modes et par le mérite
des fantaisies, je me résous de prendre le parti du bon sens, tout abandonné qu'il est, et de suivre la raison dans sa disgrâce, avec autant d'attachement que si elle avoit encore sa première considération. Ce qui me fâche le plus de l'entêtement où l'on est pour YOpéra^ c'est qu'il va ruiner la tragédie, qui est la plus belle chose que nous ayons, la plus propre à élever l'âme, et la plus capable de former l'esprit.
Concluons, après un si long discours, que la constitution de nos Opéras nesauroit être guère plus défectueuse. Mais il faut avouer, en même temps, que personne ne travaillera si bien que LuUi sur un sujet mal conçu ; et qu'il est difficile de faire mieux que Quinault^ en ce qu'on exige de lui.
ÉCLAIRCISSEMENT SUR CE Qu'oN A .DIT DE LA MUSIQUE DES ITALIENS.
i N m'a rendu de si méchants offices, à ! l'égard des Italiens, que je me sens e obligé de me justifier, auprès des ^personnes dont je désirerois l'approbation, et apprchenderois la censure. Je dé-
404 OBUVRES MELEES ^
clare Jonc qu'après avoir écouté Syphace^ Bal A larini et Buzzolini avec attention; qu'aprèsi avoir examiné leur chant , avec le peu d'espri t et de connoissance que je puis avoir , j'ai trouvé qu'ils chantoient divinement bien; et si je savois des termes qui fussent au-dessus de cette expression , je m'en servirois pour faire valoir leur capacité davantage*.
Je ne saurois faire un jugement assuré des François. Ils remuent trop les passions : ils mettent un si grand désordre en nos mouvements, que nous en perdons la liberté du discernement, que les autres nous ont laissée pour trouver la sûreté de leur mérite dans la justesse de nos approbations.
La première institution de la musique a été faite pour tenir notre âme dans un doux repos; ou la remettre dans son assiette, si elle en étoit sortie. Ceux-là sont louables, qui par une connoissance égale des cœurs et du chant, suivent des ordres si utilement établis. Les François n'ont aucun égard à ces principes; ils inspirent la crainte, la pitié, la douleur; ils in-
1.K Ces habiles musiciens étoient venus en Angleterre, où ils obtinrent un grand succès. Saint-Evremond, cédant à Tobsession de ses amis, qui lui demandoient de rétracter ce qu'il avoit dit à Tavantage des François, dans ses réflexions sua les opiRAS, écrivit cet Éclair ^ cissementy où règne une ironie, sur laquelle il ne faut pas se méprendre. Voy. notre iwTRODucrioif.
quiètent, ils agitent, ils troublent, quand il leur plaît; ils excitent les passions que les autres appaisent; ils gagnent le cœur, par un charme qu'on pourroit nommer une espèce de séduction. Avex-vous l'âme tendre et sensible ? Aimez- vous à être touché? Écoutez la Rochouas^, Baumaviel, Duménil; ces maîtres secrets de l'intérieur, qui cherchent encore la grâce et la beauté de l'action, pour mettre nos yeux dans leurs intérêts. Mais voulez-vous admirer la capacité, la science, la profondeur dans les choses difficiles? la facilité de chanter tout sans étude , l'art d'ajuster la composition à sa voix, au lieu d'accommoder sa voix à l'intention du compositeur? voulez-vous admirer une longueur d'haleine incroyable pour les tenues, une facilité de gosier surprenante pour les passages? Entendez Syphace^ Ballarini et Buzzoliniy qui dédaignant les faux mouvements du cœur, s'attachent à la plus noble partie de vous-même, et assujettissent les lumières les plus certaines de votre esprit.