nhetor, adHerenn, lib, IV
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Nous pensons plus fortement que nous ne nous exprimons : il 7 a toujours une partie de notre pensée qui nous demeure. Nous ne la communiquons presque jamais pleinement; et c'est par Tesprit de pénétration, plus que par rintelligence des paroles, que nous entrons tout à fait dans la conception des auteurs. Cependant, conmie si nous appréhendions de bien entendre ce que pensent les autres, ou de faire comprendre ce que nous pensons nousmêmes, nous affoiblissons les termes qui auroient la force de Texprimer. Mais, en dépit que nous en ayons, Vaste conservera, en iran* cois, la véritable signification qu'il a, en latin. On dit trop vaste, comme on dit trop insolent^ trop extravagant^ trop avare; et c'est l'excès d'une méchante qualité : on ne dit point a^^<?jz vaste^ parce qu'ASSSz marque une situation, une consistance, une mesure juste et raisonnal)le; et du moment qu'une chose est vaste ^ il y a de l'excès, il y a du trop > assez ne sauroit jamais lui convenir. Venons à examiner particulièrement I'Espbit vaste, puisque c'est le sujet de la question.
Ce que nous appelons I'Esprit, se distingue en trois facultés : le jugement, la mémoire, l'imagination. Un jugement peut être loué d'être solif/e^ d'être profond ^ d'être délicat k discerner, juste à définir ; mais à mon avis.
jamais homme de bon sens ne lui donnera la qualité de vaste. On dit qu'une mémoire est heureuse^ qu'elle est fidèle^ qu'elle est propre à recevoir et à garder les espèces : mais il n'est pas venu à ma connoissance qu'on l'ait nommée vaste qu'une fois*, à mon avis, mal à propos. Vaste se peut appliquer à une imagination qui s'égare, ,qui se perd , qui se forme des visions, et des chimères.
Je n'ignore pas qu'on a prétendu louer Aristote, en lui attribuant un g^eWeVo^fe. On a cru que cette même qualité de vaste étoit une grande louange pour Homère. On dit qu'Alexandre, que Pyrrhus, que Catilina, que César, que Charles-Quint , que le cardinal de Richelieu, ont eu l'EsPRiT vaste : mais si on prend la peine de bien examiner tout ce qu'ils ont fait, on trouvera que les beaux ouvrages, que les belles actions doivent s'attiîbuer aux autres qualités de leur esprit, et que les erreurs et les fautes doivent être imputées à ce qu'ils ont eu de vaste. Ils ont eu ce vaste^ je l'avoue : mais c'a été leur vice, el un vice qui ne leur est pardonnable, qu'en considération de leurs vertus. C'est une eiTeur de notre jugement, de faire leur mérite d'une chose qui ne peut être excusée que par indulgence : s'ils n'étoient presque toujours glands, on ne leur permettroit
I 1. DaiM Patru.
pas d'être quelquefois i^astes. Venons à Texamen de leurs ouvrages et de leurs actions ; donnons à chaque qualité les effets qui véritablement lui appartiennent : commençons par les ouvrages d'Aristote.
Sa Poétique en est un des plus achevés; mais à quoi sont dûs tant de préceptes judi^ cieux , tant d'observations justes , qu à la netteté de son jugement? On ne dira pas que c'est •va son esprit îfaste. Dans sa Politique, qui régleroit encore aujourd'hui des législateurs, c'est comme sage, comme prudent, comme habile , qu'il règle les diverses constitutions des États : ce ne fut jamais comme ^^aste. Personne n'est jamais entré si avant que lui dans le cœur de l'homme, comme on le peut voir dans sa Morale et dans sa Rhétorique, au fAi^çilve àes passions ; mais c'est comme pénétrant qu'il y est entré, comme un philosophe qui savoit faire de profondes réflexions, qui avoit fort étudié sfis propres mouvements, et fort observé ceux des autres. Ne fondez pas le mérite du vaste là-dessus ; il n'y eut jamais aucune part. Aristote avoit proprement V esprit vaste j dans la Physique, et c'est de là que sont venues toutes ses erreurs ; par-là, il s^est perdu dans les principes , dans la matière première^ dans les cieux, dans les astres et dans le rest de ses fausses opinions.
Pour Homère, il est merveilleux tant qu'il est purement humain : juste «dans les caractères, naturel dans les passions, admirable à bien connaître, et à bien exprimer, ce qui dépend de notre nature. Quand son esprit t^aste s'est étendu sur celle des dieux , il en a parlé si extravagamment, que Platon Ta chassé de sa république, comme un fou.
Sénèque a eu tort de traiter Alexandre d'un téméi*aire, qui devoit sa grandeur à sa fortune. Plutarque me paroît avoir raison, lorsqu'il attribue ses conquêtes à sa vertu, plus qu'à son bonheur. EnefiFet, considérez Alexandre, à son avènement à la couronne; vous trouverez qu'il n'a pas eu moins de conduite que de courage, pour s'établir dans les états de son père. Le mépris que l'on faisoit de la jeunesse du prince, porta ses sujets à remuer, et ses voisins à entreprendre : il punit des séditieux et assujettit des inquiets. Toutes choses étant pacifiées, il prit des mesures pour se faire élire général des Grecs contre les Perses; ef ces mesures furent si bien prises, qu'on n'en eût p$is attendu de plus justes du politique le plus consommé. Il fut élu, il entreprit cette guerre ; il fît faire mille fautes aux lieutenants de Darius, et à Darius luimême, sans en faire aucune. Si la grandeur de son courage ne l'avoit fait passer pour téméraire, par les périls où il s'exposoit, sa con-
duite nous auroit laissé Tidée d'un prince prudent, d'un prince sage : je vous le dépeins grand et habile en tout ce qu'il a fait de beau. Vous le voulez i^aste\ et c'est à ce i/aste qu'il a dû tout ce qu'il a entrepris, mal à propos.
Un désir de gloire que rien ne bornoit, lui fit faire une guerre extravagante contre les Scythes. Une vanité démesurée lui persuada qu'il étoit fils de Jupiter. Le i^aste s'étendit jusqu'à sa douleur, lorsque sa douleur le porta à sacrifier des nations entières aux mânes d'Ephestion. Après qu'il eut conquis le grand empire de Darius, il pouvoit se contenter du monde que nous connoissons ; mais son esprit caste forma le dessein de la conquête d'un autre. Comme caste ^ il entreprit son expédition des Indes, où l'armée le voulut abandonner, où sa (lotte faillit à se perdre; d'où il revint à Babylone triste, confus, incertain , se défiant des dieux et des honunes. Beaux effets de 1'^^prit uaste d'Alexandre !
Peu de princes <mt eu Vesprit si i^aste que Pyrrhus ; sa conversation avec Cynéas , cette conversation qui n'est ignorée de personne, le témoigne assez. Sa valeur, son expérience à la guerre , lui faisoient gagner des combats ; son esprit i^aste qui embrassoit toutes choses, ne lui permit pas de venir à bout d'aucune. C'étoit entreprise sur entreprise , guerre sur
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guerre; nul fruil de la guerre. Vainqueur en Italie, vainqueur en Sicile, en Macédoine, vainqueur partout , nulle part bien établi ; sa fantaisie prévalant sur sa raison, par de nouveaux desseins chimériques qui l'empêchoient de tirer aucun avantage des bons succès.
On parle de Catilina, comme d'un homme détestable : on eût dit la même chose de César, s'il avoit été aussi malheureux , dans son entreprise, que Catilina le fut dans la sienne. Il est certain que Catilina avoit d^aussi grandes qualités que nul autre des Romains; la naissance, la bonne mine, le courage, la force du corps, la vigueur de l'esprit : nobili génère natus^ magna ifi et animi et corporis^ etc. Il fiit lieutenant de Sylla, comme Pompée ; d'une maison beaucoup plus illustre que ce dernier, mais de moindre autorité dans le parti. Après la mort de Sylla, il aspira aux emplois que l'autre sut obtenir ; et, si rien n'étoit trop grand pour le crédit de Pompée, rien n'étoit assez élevé pour l'ambition de Catilina. L'impossible ne lui paroissoit qu'extraordinaire, l'extraordinaire lui sembloit commun et facile : Vastvs animus immoderata^ incredibilia^ nimis alta cupiebat^ .
Et par là vous voyez le rapport qu'il y a d'un esprit vaste aux choses démesurées. Les gens de bien condamnent son crime, les poH-