Salluste, CatH.^% V
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tiques blâment son entreprise, comme mal conçue ; car tous ceux qui ont voulu opprimer la république, excepté lui, ont eu pour eux la faveur du peuple, ou F appui des légions. Catilina n'avoit ni F un ni Tautre de ces secours; son industrie et son courage lui tinrent lieu de toutes choses, dans une affaire, si grande et si difficile, n se fit lui-même une armée de soldats ramassés, qui n'avoient presque ni armes,, ni subsistance; et ces troupes combattirent avec autant d'opiniâtreté, que jamais troupes aient combattu. Chaque soldat avoitT audace de Catilina, dans le combat ; Catilina, la capacité d'un grand capitaine, la hardiesse du soldat le plus résolu et le plus brave : jamais homme ne mourut avec une fierté si noble. Il est difficile au plus homme de bien qui lira cette bataille , d'être fort pour la république contre lui : impossible de ne pas ou}>lier son crime, pour plaindre son malheur. Il eût pu acquérir sûrement une grande autorité, selon les lois. Cet ambitieux, si ifosteàsnks ses projets, aspira toujours à la puissance, et se porta, à la fin, à cette conspiration funeste qui le perdit.
Qui fiit plus grand, plus habile que César? Quelle adresse, quelle industrie n'eut-il pas pour renvoyer une multitude innombrable de Suisses, qui cherchoient à s'établir dans les Gaules? II eut besoin d'autant de prudence que
de valeur, pour défaire et chasser loin de lui les Allemands : il eut une dextérité admirable à ménager les Gaulois, se prévalant de leurs jalousies particulières, pour les assujettir les uns par les autres. Quelque chose de vaste^ qui se méloit dans son esprit avec ses belles qualités, lui fit abandonner ses mesures ordinaii'es, pour entreprendre l'expédition d'Angleterre : expédition chimérique, vaine pour sa réputation, et tout à fait inutile pour ses intérêts. Que de machines n'a-t-il pas employées, pour lever les obstacles qui s'opposoient au dessein de sa domination ! Il ruina le crédit de tous les gens de bien, qui pouvoient soutenir la République : il fit bannir Cicéron par Clodius qui venoit de coucher avec sa femme ; il donna tant de dé* goût à Catulus et à Lucullus, qu'ils abandonnèrent les affahes; il rendit la probité de Caton odieuse, la grandeur de Pompée suspecte; il souleva le peuple contre ceux qui protégeoient la liberté. Voilà ce qu'a fait César, contre les défenseurs de l'Etat; \oici ce qu'il fit, avec ceux qui lui aidèrent à le renvei'ser. Son inclination pour les facfieux se découvrit, à la conjuration de Catilina : il fut des amis de Gatilina, et complice secret de son crime; il rechercha Tamitié de Clodius, homme violent et téméraire; il se lia avec Crassus, plus riche que bon citoyen ; il se servit de Pompée, pour acquérir du Il t'o
crédit. Dès qu'on songea à donner des bornes à son autorité, et à prévenir rétablissement de sa puissance, il n'oublia rien pour ruiner Pompée; il mit Antoine dans ses intérêts; il gagna Curion et Dolabella; il s attacha Hirtius, Oppius, Balbus, et tout autant qu'il put de gens inquiets, audacieux, entreprenants, capables de travailler, sous lui, à la ruine de la République. Des mesures si fines, si artificieuses; des moyens si cachés et si délicats; une conduite si étudiée, en toutes choses ; tant de dissimulation, tant de secret, ne peuvent s'attribuer à un esprit vaste : ses fautes, ses malheurs, sa ruine, sa mort, ne doivent s'imputer qu'à cet esprit. Ce fut cet esprit qui l'empêcha d'assujettir Rome, comme il le pouvoit, ou de la gouverner, comme il Teùt dû; c'est ce qui lui donna fantaisie de faire la guerre aux Parlhes, quand il falloit s'assurer mieux des Romains. Dans un État inceitain, où les Romains n'étoient ni citoyens, ni sujets, où César n'étoit ni magistrat ni tyran, où il violoit toutes les lois de la République et ne savoit pas établir les siennes: confus, égaré, dissipé, dans les mstes idées de sa grandeur, ne sachant régler ni ses pensées, ni ses affaires, il ofiensoit le Sénat et se fioit à des Sénateurs; il s'abandonnoit à des infidèles, à des ingrats, qui, pi^férant la liberté à toutes les vertus, aimèrent mieux assassiner un ami, et
un bienfaiteur, que d'avoir un maître. Louez, messieurs, louez Y esprit vaste; il a coûté à César l'empire et la vie.
Bautru, qui étoit un assez bon juge du mérite des grands hommes, a voit coutume de préférer Charles-Quint, à tout ce qu'il y avoit eu de plus grand, dans l'Europe, depuis les Romains. Je ne veux pas décider, mais je pourrois croire que son esprit, son courage, son activité, sa vigueur, sa magnanimité, sa confiance, l'ont rendu plus estimable qu'aucun prince de son temps. Lorsqu'il prit le gouvernement de ses états, il ti'ouva l'Espagne révoltée contre le cardinal Ximénés, qui en avoit la régence. L'humeur austère, et les manières dures de ce cardinal, étoient insupportables aux Espagnols. Charles fiit obligé de venir en Espagne; et les affaires étant passées des mains de Ximénés dans les siennes, tous les grands se mirent dans leur devoir, et toutes les villes rentrèrent bientôt dans l'obéissance.
Charles-Quint fut plus habile, ou plus heureux que François I*"^, dans leur concurrence pour l'Empire. François se trouvoit plus riche et plus puissant ; Charles l'emporta par sa fortune, ou par la supériorité de son génie. Le gain de la bataille de Pavie, et la prise de Rome, laissèrent prisonniers, entre ses mains, un roi de France et un pape : triomphe qui a passé
tous ceux des Romains. La grande Ligue de Smalcalde fut ruinée par sa conduite et par sa valeur. Il changea toute la face des affaires d'Allemagne; transféra TÉlectorat de Saxe d'une branche à une autre : de Frédéric vaincu et dépouillé, à Maurice qui avoit suivi le parti du victorieux. La religion même fut soumise à la victoire, et elle reçut de la volonté de TEmpereur, le fameux Intérim* dont on parlera toujours. Mais cet esprit vaste embrassa trop de choses pour en- régler aucune. Il ne fit pas réflexion qu'il pouvoit plus par autrui que par lui-niéme ; et dans le temps qu'il ci^yoit avoir assujetti Rome et l'Empire , Maurice tournant contre lui lés armées qu'il sembloit commander pour son service , faillit à le surprendre à Inspruck , TobUgea de se sauver en chemise, et de se retirer en toute diligence à ViUach.
Il est certain que Charles-Quint avoit de grandes qualités, et qu'il a fait de très-grandes choses; mais cet esprit vaste dont on le loue, lui a fait faire beaucoup de fautes et lui a causé bien des malheurs. C'est à cet esprit que
\ . C'étoit une espèce de règlement, que Chacles-Quint iit, en 1548, sur les articles de foi qu'il vouloit qu'on crût généralement, en Allemagne, eu attendant qu'un Concile en eût décidé. {Des Maizeaiix,) Voy. J. ^ïeiàsiUy de Statu letîgionlsy etc., édit, de Francfort, 1785-86, 3 vol in-S®.
sont dues de funestes entreprises en Afrique ; c'est à lui que sont dus divers desseins, aussi mal conçus que mal suivis ; à lui que sont dus ces venges, de nationsi en nations, où il entroit moins d'intérêt que de fantaisie. C'est cet esprit ifofite qui Ta fait nommer Chevalier errant par les Espagnols, et qui a donné le prétexte aux mal affectiounés, de Testimer plus grand voyageur, que grand conquérant. Admirez, messieurs, admirez la vertu de cet esprit vaste : il tourne les héros en chevaliers errants, et donne aux vertus héroïques l'air des aventures fabuleuses.
Je pourrois faire voir que cet esprit vaste fut cause de toutes les disgrâces du dernier duc de Bourgogne, aussi bien que de celles de Charles- Emmanuel, duc de Savoie ; mais j'ai impatience de venir au cardinal de Richelieu, pour démêler, en sa personne, les différents effets du grand et du vaste.
On peut dire du cardinal de Richelieu, que c'éloit un fort grand génie j et comme grand, il apporta des avantages extraordinaires à notre État; mais, comme va^te (ce qu'il étoit quelquefois), il nous a menés bien près de notre ruine. Entrant dans le ministère, il trouva que la France était gouvernée par l'esprit de Rome et par celui de Madrid. Nos ministres recevoient toutes les impressions que M. de Mar-
quemont* leur donnoit; le pape inspiroit toutes choses à cet ambassadeur; les Espagnols, toutes choses au pape. Le roi, jaloux de la grandeur de son État, autant qu un roi le peut être, avoit intention d'en suivre les intérêts : les artifices de ceux qui gouvernoient lui laissoient suivre ceux des étrangers ; et si le cardinal de Richelieu ne se fût rendu maître des conseils, le prince, naturellement ennemi de TEspagne et de F Italie, eût été bon Espagnol et bon Italien, malgré toute son aversion. Je veux rapporter une chose peu connue, mais très-véritable. M. de Marquemont écrivit une grande lettre au cardinal de Richelieu sur les affaires de la Valteline ; et pour se rendre nécessaire auprès du nouveau ministre, il l'instruisit avec soin des mesures délicates qu'il falloit tenir, lorsqu'on avoit affaire aux Italiens et aux Espagnols. Pour réponse, le cardinal de Richelieu lui écrivit quatre lignes, dont voici le sens :
Le roi a changé de conseil^ et le conseil de mcCxime, On envoyer a une armée dans la Kal-teline^ qui rendra le pape plus facile^ et nous fera ai^oir raison des Espagnols,
i . Denis-Simon de Marquemont, archcTéque de Lyon, alors ambassadeur de France auprès du pape ; élevé au cardinalat, l'année même où il est mort, à Rome, en 1626, à TAge de 54 ans.
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M. de Marqucmont fut fort surpris de la se-. cheresse de <3ette lettre, et plus encore du nouvel esprit qui alloit régner dans le ministère. Gommé il étoit habile homme, il changea le plan de sa conduite, et demanda pardon au ministre d'avoir été assez présomptueux, pour vouloir donner des lumières, lorsqu'il en devoit recevoir : avouant l'erreur où il avoit été, d'avoir cru qu'on pouvoit réduire 1 es-Espagnols à lin traité raisonnable, par la seule négociation. M. de Senecterre a dit souvent que cette petite lettre du cardinal de Richelieu à M. de Marquemont a été la première chose qui a fait comprendre le dessein qu 'avoit le cardinal d'abaisser la puissance d'Espagne, et de rendre à notre nation la supériorité qu'elle avoit perdue.
Mats, pour entreprendre au dehors, il falloit' être assuré du dedans; et le parti huguenot étoit si considérable, en France, qu'il sembloit faire un autre Etat dans l'Eiat : cela n'empêcha pas Richelieu de le réduire. Comme" on avoit fait la guerre assez malheureusement, durant le ministère du connétable de Luynes, il fallut faire un plan tout nouveau ; et ce plan produisit des effets aussi heureux, que l'autre avoit eu des succès peu favorables. On ne doutoit point que la Rochelle ne fût l'âme du parti. C'est là que se faisoient les délibérations, que les desseins se formoient, que les intérêts de
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cent ei cent villes venoient à s'unir ; et c'étoit de là qu'un corps composé de tant de parties séparées, recevoit la chaleur et le mouvement. U n'y avoit donc qu'à prendre la Rochelle : la Rochelle tombant, faisoit tomber tout. Mais, lorsqu'on venoit à considérer la force de cette place ; lorsque Ton songeoit au monde qui la défendroit, et au zèle de tous ces peuples; quand on considéroit la facilité qu*il y avoit à la secourir, qu'on voyoit la mer toute libre, et par là les portes ouvertes aux étrang^:^ : alors on croyoit imprenable ce qui n'avoit jamais été pris. Il n'y avoit qu'un cardinal de Richelieu qui n'eût pas désespéré de le pouvoir prendre. ^11 espéra, et ses espérances lui firent former le dessein de ce grand siège. Dans la délibération, toutes les difficultés furent levées; dans l'exécution, toutes vaincues. On se souviendra éternellement de cette digue fameuse, de ce grand ouvrage de l'art, qui fit violence à la nature, qui donna de nouvelles bornes à l'Océan. On se souviendra toujours de l'opiniâtreté des assiégés, et de la constance des assiégeants. Que • serviroit un plus long discours ? On prit la Rochelle ; et à peine se fut-elle rendue, que l'on fit une grande entreprise au dehors.
Le duché de Mantoue étant échu par succession au duc de Nevers, la France s'y voulut établir, et l'Espagne assembla une armée, pour
l'en empêcher. L'Empereur, sous prétexte de ses droits, mais en effet pour sei'vir l'Espagne, fit passer des troupes en Italie; et le duc de Savoie, (pii étoit entré dans les intérêts de la maison d'Autriche, nous devoit arrêter, au passage des montagnes, pour donner loisir aux Espagnols et aux Allemands d'exécuter leurs desseins. Tant d'oppositions furent inutiles : le Pas-de-Suse fut forcé, l'armée de l'Empereur se perdit, Spinola mourut de regret de n'avoir pas pris Casai, et le duc de Nevers reconnu duc de Mantoue demeura paisible possesseur de son Etat. /
Tandis que l'armée de l'Empereur se ruinoit en Italie, on fit entrer le roi de Suède en Allemagne , où il gagna des batailles , prit des villes, étendit ses conquêtes depuis la mer Baltique jusqu'au. Rhin : il devenoit trop puissant pour nous, lorsqu'il fut tué ; sa mort laissa les Suédois trop foibles, pour nos intérêts. Ce fiit là le chef-d'œuvre du ministère du cardinal de Richelieu, Il retint des troupes qui vouloient repasser en Suède; il fortifia les bonnes intentions d'une jeune reine mal établie, et s'assura si bien du général Banier, que la guerrre se fil sous le nouveau règne, avec la même vigueur qu'elle s'étoit faite sous ce grand roi. Quand le duc de Weimar, et le maréchal de Hom, eurent perdu la bataille de Nordlingue, le cardinal de
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Richelieu redoubla les secours, fit passer de grandes armées en Allemagne, arrêta le progrés des impériaux, et donna moyen aux Suédois de rétablir leurs affaires, dans TEmpire.
Voilà ce qu*a fait le cardinal de Richelieu , comme grand, comme magnanime, comme sage, comme ferme. Voyons ce qu'il a fait, par son esprit chaste,
La prison de Télecteur de Trêves nous fournit le sujet, ouïe prétexte, de déclarer la guerre aux Espagnols ; et ce dessein étoit digne de la grande âme du cardinal de Richelieu : mais cet esprit caste qu'on lui a donné , ^ perdit dans rétendue de ses projets. D prit de si fausses mesures pour le dehors, et donna un si méchant ordre au dedans , que nos affaires vraisemblablement en dévoient être ruinées. Le cardinal se mit en tête le dessein le plus chimérique que Ton ait jamais vu ; c'étoit d'attaquer la Flandre par derrière, et lui ôter toute la communication qu'elle pouvoit avoir avec l'Allemagne, par le moyen de la Meuse.
Il s'imagina qu'il prendroit Bruxelles, etferoit tomber les Pays-Bas en même temps. Pour cet effet, il envoya une armée de trente-cinq mille hommes joindre celle du prince d'Orange, dans le Brabant. Mais au lieu d'enfermer la Flandi-e entre Ist Meuse et la Somme, il enferma notre armée entre les places de la Flandre et celles
de la Meuse ; en sorte qu'il ne venoit ni vivres, ni munitions, dans notre camp ; et sans exagération, là misère y fut si grande, qu'après avoir levé le siège de Louvain , soutenu par de simples écoliers, les officiers et les soldats revinrent en France , non pas en corps comme des troupes , niais séparés , et demandant par aumône leur subsistance, comme des pèlerins. Voici ce que produisit Y esprit vaste du cardinal, par le projet chimérique de la jonction de deux armées.
La seconde campagne, ce même esprit dissipé en ses idées, prit moins de mesures encore. Les ennemis forcèrent M. le comte de Soissons, qui défendoit le passage de Bray, avec un corps peu considérable. La Somme passée, ils se rendirent maîtres de la campagne , prirent nos villes, qu'ils trouvèrent dépourvues de toutes choses ; portèrent la désolation jusqu'à Compiègne, et la frayeur jusque dans Paris. Belle louange pour le cardinal de Richelieu, d'avoir été i^aste dans ses projets !
Cette même qualité, que Messieurs de TAca- D£MiE font tant valoir, ne lui fit pas fkire moins de fautes à la campagne d'Aire. Il entreprit un grand siège en Flandre, au même temps que Monsieur le comte entroit en Chanipagne, avec une armée. A peine eûmes-nous pris Aire, que le maréchal de La Meilleraye fut poussé,
et la ville assiégée par les eauemis. Que si Monsieur le comte n'eût pas été tué, après avoir gagné la bataille de Sedan *, on pouvoit s'attendre au plus grand désordre du monde, dans la disposition où étoient les esprits.
Si Messieurs de TAcàdémie avoient connu pai*ticulièrement M. de Turenne, ils auroient pu voir que V esprit ifoste du cardinal de Richelieu n'avoit aucune recommandation siuprès de lui. Ce grand général admiroit cent qualités de ce grand ministre ; mais il ne pouvait souffrir le uaste dont il est loué. C'est ce qui lui a fait dire que ie cardinal Mazarin étoit plus sage que le cardinal de Richelieu ; que les desseins du cardinal Mazarin étoient jus tes et réguliers; ceux du cardinal de Richelieu plus grande et moins concertés y pour çenir dune imagination qui auoit trop d'étendue.
Voilà, messieurs, une partie des raisons que j'avois à vous dire, contre le Vaste. Si je ne me suis pas soumis au jugement que vous avez donné, en faveur de Mme Mazarin, c'est que j'ai trouvé, dans vos écrits, .une censure du Vaste , beaucoup plus forte que celle qu'on verra dans ce discours. En effet, messieurs,
i. Louis de fiourbon, comte de Soisson», tué, en tôii , à la bataille de la Marfée, près Sedan, où il commandoit les Espagnols, dans le parti desquels il venoit de passer.
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VOUS avez donné des bornes si justes à vos esprits, que vous semblez condamner vousmêmes le mot que vous défendez * .
1 . Dans un ancien manuscrit de M. Saint-Evremond, au lieu de cette dernière période : En effet, messieursy vous avez donné des bornes si justes à vos esprits, etc.; on trouve quelques traits fort vifs, contre Messieurs de l'Académie françoise, que M. de Saint-Evremond jugea à propos de supprimer, lorsqu'il communiqua cette pièce à ses amis. Cependant j'ai cru que le lecteur ne seroit pas fâché de voir ce morceau. Le voici :
c En effet, messieurs, travailleriez-vous, depuis quarante ans, à retrancher huit ou dix mots de notre langue, sans la juste asversion que vous avez conçue, contre V esprit vaste?
« Ceux qui ont eu le plus de réputation, parmi.vous, ont vieilli sur des traductions : faisant métier proprement d'assujettir- leur sens à celui des autres. Y a-t-il rien de si opposé à V esprit vaste?
c Si vous laissiez agir votre génie, dans toute son étendue, vous pouniez faire des historiens dignes de la grandeur de notre État. Cependant, messieurs, vous vous contentez d'écrire quelque relation polie, ou quelque petite Nouvelle galante. N'est-ce pas prendre toutes les précautions possibles contre le vaste?
« Quelques-uns imitent Horace servilement ; quelques autres veulent accommoder les ouvrages des Grecs et des Latins à notre goût, et personne n'oseroit s'abandonner à son imagination. Tant on a peur de ce vaste, où la justesse de vos règles seroit mal gardée !
c Je ne m'alarme donc point, messieurs, du jugement que vous venez de donner. Ce que vous écrivez dément ce que vous dites. Vos ouvrages, monuments éternels de votre haine contre le vaste, ruinent votre décision.
c Dans la vérité, messieurs, tout ce que vous faites est
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POKTBAIT DB MADAME LA DUCHESSE MAZAKIN.
1 N m'accuse à tort d'avoir trop de complaisance pour Mme Mazarin :
'il n'y a personne dont Madame ^Mazarin ait plus à se plaindre que de moi. Depuis six mois, je cherche malicieusement en elle quelque chose qui déplaise ; et malgré moi, je n'y trouve rien que de trop aimable, que de trop charmant. Une. curiosité chagrine me fait examiner chaque trait de son visage, à dessein d'y rencontrer ou de l'irrégularité qui me choque , ou du désagrément qui me dégoûte. Que je réussis mal dans mon
si judicieusement borné, qu'un homme de bon sens ne TOUS accusera jamais d'avoir donné une approbation sincère à V esprit vaste,
€ Si quelqu'un a pu le faire avec fondement, c'a été M. Patru ; lui, qui sur les plus petits sujets di^ monde, sur des sujets de gradués, de curés, de religieuses, et autres matières plus sèches et plus stériles encore, a fait voir une étendue d'esprit qu'on pourroit nommer vaste^ si elle n'étoit pas trop sagement réglée. Jamais homme n'a mieux employé sa raison que lui ; et jamais auteurs ne se sont si bien servis de celle des anciens, que M. Racine et M. Despréaux ont su faire. » (Des Mcùzeaux.)
DE SAINT-EVHEMOND. 447
dessein ! Tous ses traits ont une beauté particulière, qui ne cède en rien à celle des yeux ; et ses yeux, du consentement d&tout le monde, sont les plus beaux de l'univers.
Voici une chose dont je ne me console point. Ses dents , ses lèvres , sa bouche et toutes les grâces qui l'environnent, se trouvent assez confondues parmi les grandes et les diverses beautés de son visage : mais, si on les compare à ces belles bouches qui font le charme des personnes qu'on admire le plus , elles défont tout, elles effacent tout : ce qui est peu distingué en elle, ne laisse pas considérer ce qu'il y a de plus remarquable dans les autres. La malice de ma curiosité ne s'arrête pas là. Je vais chercher quelque défaut, en sa taille, et je trouve je ne sais quelle grâce de la nature, répandue si heureusement en toute sa personne, que la bonne grâce des autres ne me parott plus que contrainte et affectation.
Quand Mme Mazarin plaît trop, dans sa négligence , je lui conseille de s'ajuster avec soin, espérant que l'ajustement et la parure ne manqueront pas de ruiner ses agréments naturels : mais à peine elle est parée, que je suis contraint d'avouer qu'on n'a jamais vu à personne un air si grand et si noble que le sien. Mon chagrin ne s'apaise pas encore. Je la veux voir, dans sa chambre, au milieu de ses
chiens, de ses guenons, de ses oiseaux ; et je m'attends que le désordre de sa coiffure et de ses habits, lui fera perdre Téclat de cette beauté qui nous étonnoit à la cour. Mais c'est là qu'elle est cent fois plus aimable ; c'est là qu'un charme plus naturel donne du dégoût pour tout art, pour toute industrie; c'est là que la liberté de son esprit et de son humeur n'en laisse à personne qui la voye.
Que feroit le plus grand de ses ennemis ? Je lui souhaite une maladie qui puisse ruiner ses appas : mais nous sommes plus à plaindre qu'elle dans ses douleurs. Ses douleurs ont un charme, qui nous cause plus de mal qu elle n'en souffre.
Après m' être laissé attendrir par ses maux , je cherche à m'attirer des outrages qui m'irritent. Je choque à dessein tontes ses opinions ; j'excite sa colère dans la dispute ; je me fais faire des injustices au jeu: j'insinue moi-même les moyens de mon oppression, pour me donner le sujet d'un véritable ressentiment. Que me sert toute cette belle industrie ? Ses mauvais traitements plaisent au lieu d'irriter; et ses injures , plus charmantes que ne seroient les caresses des autres , sont autant de chaînes qui me lient à ses volontés. Je passe de son sérieux à sa gaieté. Je la veux voir sérieuse, pensant la trouver moins agréable : je la veux
voir plus libre , espérant de la trouver indiscrète. Sérieuse, elle fait estimer son bon sens : enjouée, elle fait aimer son enjouement.
Elle sait autant qu'un homme peut savoir, et cache sa science avec toute la discrétion que doit avoir une femme retenue. Elle a des connaissances acquises, qui ne sentent en rien Tétude qu'elle a employée pour les acquérir : elle a des imaginations heureuses, aussi éloignées d'un air affecté qui nous déplaît, que d'un naturel outré qui nous blesse.
J'ai vu des femmes qui se faisoient des amants par l'avantage de leur beauté, qui les perdoient par les défauts de leur esprit : j'en ai vu qui nousengageoient, pour être belles et spirituelles ensemble, et qui rebutoient comme indiscrètes, peu sûres et intéressées. Avec Mme Mazarin, passez du visage à l'esprit, des qualités de l'esprit à celles de l'âme, vous trouverez que tout vous attire, tout vous attache, tout vous lie, et que rien ne sauroit vous dégager. On se défend des autres, par la raison; c'est la raison qui nous livre, et qui nous assujettit à son pouvoir. Ailleurs, notre amour commence d'ordinaire où finit notilg raison; ici, notre amour ne sauroit finir que notre raison ne soit perdue.
Ce que je trouve de plus extraordinaire, en Mme Mazarin, c'est qu'elle inspire toujours
de nouveaux désirs ; que dans Thabitude d'un commerce continuel, elle fait sentir toutes les tendresses et leç douceurs d'une passion naissante : c'est la seule fenune pour qui Ton puisse être éternellement constant, et avec laquelle on se donne, à toute heure, le plaisir de T inconstance. Jamais on ne change, pour sa personne : on change à tout moment, pour ses traits; et on goûte en quelque façon cette joie vive et nouvelle qu'une infidélité en amour nous fait sentir. Tantôt la bouche est abandonnée pour les yeux, tantôt on abandonne les yeux pour la bouche. Les joues, le nez, les sourcils, le front, les cheveux, les oreilles même (tant la nature a voulu rendre toutes choses parfaites en ce beau corps!), les oreilles s'attirent nos inclinations à leur tour, et nous font goûter le plaisir du changement. A considérer ses traits séparés, on diroit qu'il y a une secrète jalousie entre eux, et qu'ils ne cherchent qu'à s'enlever des amants. A considérer leur rapport, à lés considérer unis et liés ensemble, on leur voit former une beauté, qui ne souffre ni d'inconstance pour elle, ni dé fidélité pour les autres. J'ai assez parfé des choses qui nous paroissent : devinons la perfection des endroits cachés, et disons par conjecture, que le mérite de ce qu'on ne voit point, passe de bien loin tout ce qu'on voit.
DE SAINT-E VREMOND.
l'amitié sans amitié.
A M. le comte de Saint-AIbans*.
'ai cru longtemps que les femmes I avoient un assez grand avantage sur nous, en ce que nous ne sommes aimés que des moins sages, et que le plus sage des hommes' a trouvé à propos de les aimer toute sa vie. Le plus galant de l'antiquité, le plus vertueux, le plus grand, Alcibiade, Agesilas, Alexandre, ont connu d'autres appas que ceux des dames. Le plus magnanime des Romains, Scipion, Thonneur d'une république, à qui on ne peut rien reprocher que l'ingratitude qu'elle eut pour lui; Scipion est loué d'une continence qui ne fut autre chose que le peu de goût, que le peu de sentiment qu'il eut pour elles. César, qu'il suffit de nommer pour tout éloge, ne se montra difficile à
i . Mme la duchesse Mazarin fit imprimer cette pièce de Saint-Ëvremond à Londres» en i68i, et y mit malicieusement ce titre qu*on a conservé.
2. Salomon. Voy. î/i/ra, pag. 452 ; et une lettre au comte de Grammont, de 1680, dans la Corbespondaitcs.
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aacun amour. Salomon fut bien éloigné de ces partages et de ces dégoûts ; il s*attacha pleinement aux femmes,, insensible à tous autres charmes que les leurs.
C'est une chose assez surprenante que les plus galants, les grands hommes, les gens de bien , les magnanimes, aient pu se passer de Tamour des femmes; et, conmie si cet amour étoit réservé pour le caractère du sage, que Salomon en ait fait la plus ordinaire occupation de sa vie. Il est surprenant, je Ta voue; mais après y avoir fait quelque réflexion, je n'y trouve rien qui doive étonner. Les galants de l'antiquité avoient une grande répugnance pour la sujétion. Amoureux de tous agréments, ils se gardoient la liberté de passer d'un sexe à l'autre, à leur fantaisie. L'amour des femmes auroit amolli le courage des grands hommes ; la vertu des gens de bien en eût été altérée ; la grandeur d'àme des magnanimes en eût pu être affoiblie : mais la sagesse couroit peu de danger avec les femmes. Le sage, supérieur à leurs foiblesses, à leurs inégalités, à leurs caprices, sait les gouverner comme il lui plaît, ou il s'en défait comme bon lui semble. Tandis qu'il voit les autres dans la servitude, agités de quelque passion malheureuse, il goûte une douceur qui charme ses maux, qui lui ôte le sentiment de mille ennuis, qu'on ne rend pas insen-
sibles par la raison. Ce n'est pas qu'il ne puisse tomber en quelque erreur; la nature humaine ne laisse à notre âme aucun état assuré : mais il n'est pas longtemps, sans retrouver ses lumières égarées, et sans rétablir la tranquillité qu'il a perdue.
C'est ce qu'on a vu pratiquer à Salomon, lequel aima les femmes toute sa vie ; mais, différemment, selon les temps différents. Etant jeune, il eut la tendresse d'un amant : ses expressions molles et amoureuses le témoignent assez; et il suffit de lire le Cantique des Cantiques, pour s'en convaincre. Qu'on me pardonne, si je n'y cherche pas un sens mystique. On ne me persuadera jamais que Salomon ait voulu faire parler Jésus-Christ à son Eglise, avec des sentiments plus mous, et des expressions plus lascives que n'en ont eu Catulle pour Lesbie, Ovide pour Corinne; en vers plus tendres que ceux de Pétrarque pourXaure, plus galants que ceux de Voiture pour Belize. Je crois que Salomon ne parloit pas même à une épouse. Tant d'amour, tant d'ardeur, regardoit une maîtresse chèrement aimée. Il aima moins toutefois qu'il ne fut aimé. Il^avoit connu par l'expérience de ses amours que les femmes sont plus passionnées que les hommes. C'est une vérité dont l'Ecriture même a pris la peine de nousassui*er; car, voulant exprimer le&sen-
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timents que David, et Jonathan avoient Tun pour Tauti'e, ils s'aimoient^ dit-elle % de Tatnour dune femme : pour montrer que c étoit le plus tendre des amours.
Salomon, dans la vigueur de son âge, fait voir moins de tendresse et de sincérité, dans ses affections. Il employa jusqu'à la réputation de sa sagesse, pour se faire aimer. G*est par là qu'il tira tant d'or de la reine de Saba, de cette reine follement éprise de la sagesse, qui voulut quitter son royaume pour voir un sage.
Comme Salomon approcha de la vieillesse, il changea de conduite avec les femmes. Lorsqu'il eut perdu le mérite de plaire, il s'en fit un d'obéir. Il pouvoit commander, il pouvoit contraindre ; mais il ne voulut rien devoir à la puissance ; il voulut que la docilité et la soumission lui tinssent lieu de ses agréments passés. Tout roi, tout sage qu'il est, il se soumet aux maîtresses, sur ses vieux jours : croyant qu'en cet âge tiiste et malheureux, il faut se dérober autant cpi'on peut à soi-même, et qu'ij vaut mieux se livrer aux charmes d'une beauté qui enctiante nos maux, qu'à des réflexions qui
1. Au second livre de Samuel, ch. i. L* hébreu dit : l'amour que vous aviez pour moi étoit extrême : il passoit Tamour des femmes. Cest David qui parle ainsi de Jonathan, qu*il venoit de perdre. {Des Maizeaux,)
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nous attristent, et à des imaginations qui nous effraient.
Je n'ignore pas que Salomon a été blâmé de cette dernière conduite ; mais quoique sa raison parût affoiblie, il ne laissoit pas d'être sage à son égard. U adoucissoit par là ses chagrins, flattoit ses douleurs, détoumoit des maux qu il ne pouvoit vaincre ; et la sagesse, qui ne troq- Yoit plus les moyens de le faire heureux, se servoit utilement de diversions, pour le rendre moins misérable. A peine commençons-nous à vieillir, que nous commençons à nous déplaire, par un dégoût qui se forme secrètement en nous de nous-mêmes. Alors notre âme, vide d'amour propre, se remplit aisément de celui qu'on nous inspire; et ce quin'auroit.plu que légèrement autrefois, par la résistance de nos sentiments, nous charme et nous assujettit dans notre foiblesse. C'est par là que les maîtresses disposent à leur gré des vieux amants, et les femmes des vieux maris ^ c'est par là que Syphax s'abandonna aux volontés de Sophonisbe, et qu'Auguste fut gouverné par Livie ; et pour ne pas tirer tous mes exemples de l'antiquité, c'est ainsi que M. de Senecterre*^, digne d'être nommé avec les rois et les empereurs,
I. Père du maréchal de la Ferté. Voy. Tallemant, 1, p. aa4 et suiv., édit. citée.
par le seul mérite d* honnête homme; c est ainsi que ce courtisan, aussi sage que délicat et poli, se laissoit aller mollement à Tamitié d'une jeune femme, qu'il avoit épousée sur ses vieux jours. 4^/ ifous saviez ^ disoit-il à ses amis, ^uel est Vétat dun homme de mon âge^ qui n'a que soi-même à se présenter dans la solitude^ i^ous ne ifous étonneriez pas que faie cherché une compagnie qui me plaît ^ à quelque prix que ce filt. Je ne Ten blâmai jamais. Comment blâmer une chose que Salomon a autorisée, par son exemple, et que M. le maréchal d'Estrées vient d'autoriser par le sien^^ Cependant, malgré toutes ces autorités, j'estimerois beaucoup nne personne qui auroit assez de force d'esprit pour conserver le goût de la liberté jusqu a la tin de ses jours.
Ce n'est pas qu'une pleine indépendance soit toujours louable ; de ces gens si libres et si détachés, se font les indifférents et les ingrats. Evitons l'assujettissement et la liberté entière, pour nous contenter d'une liaison douce et honnête, aussi agréable à nos amis qu'à nousmêmes. Si on me demande plus que de la chaleur et des soins, pour les intérêts de ceux que
I . Le maréchal d*£strée8 épousa eu ti-oisièmes noces et à Tàge de 91 ans, Gabrieile de Longueval, fille d'ArhilIedeL.y S' de Manicamp. Voy.son Historiette, dans Tallemant , I, p. 383 et suiv.
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j aime; plus que mes petits secours, tout foibles qu'ils sont dans les besoins; plus que la discrétion dans le commerce et le secret dans la confidence, qu'on aille chercher ailleurs des amitiés ; la mienne ne sauroit fournir rien davantage.
Les passions violentes sont inégales, et font craindre le désordre du changement. En amour, il les faut laisser pour les Polexandres et les Cyrus, dans les Romans; en simitié, pour Oreste et Pylade, dans les comédies. Ce sont des choses à lire et à voir représenter, qu'on ne trouve point dans le monde ; et heureusement on ne les y trouve pas, car elles y produiroient des aventures bien extravagantes.
Qu'a fait Oreste, ce grand et illustre exemple d'amitié? qu'a-t-il fait qui ne doive donner de l'horreur? Il a tué sa mère et assassiné Pyrrhus; il est tombé en de si étranges fureurs, qu'il en coûte la vie aux comédiens qui tâchent de les bien représenter*. Observons avec attention la nature de ces attachements uniques qu'on vante si fort, et nous trouverons qu'ils sont formés d'une mélancolie noire qui fait
1. Montâeuri fit de si grands efforts pour jouer le rcMe d'Oreste, dans VÀndromaque de Racine, qu'il tomba malade et eu mourut. La même chose, à peu près, étoit arrivée à Mondori, dans une représentation de la Mariane de Tristan ; mais il n'en mourut pas : il eu resta paraly» tique,
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tous les misanthropes. En effet, se réduire à n'aimer qu'une seule personne, c'est se disposer à haïr toutes les autres ; et ce qu'on croit une vertu admirable, à l'égard d'un particulier, est un grand crime, envers tout le monde. Celui qui nous fait perdre le commerce des hommes, par un abandonnement pareil au sien, nous fait perdre plus qu'il ne vaut, eùt-il un mérite considérable. Faisons les désintéressés tant qu'il nous plaira, renfermons tous nos désirs dans la pureté de notre passion, n'imaginant aucun bien qui ne vienne d'elle ; nous languirons cependant en cette belle amitié, si nous ne tirons de la société générale des commodités et des agréments qui animent la particulière.
L'union de deux personnes attachées entièrement l'une avec l'autre, cette belle union a besoin de choses étrangères, qui excitent le goût du plaisir et le sentiment de la joie. Avec toute la sympathie du monde, tout le concert, toute l'intelligence, elle aura de la peine à fournir la consolation de l'ennui qu'elle fait naître. C'est dans le monde et dans un mélange de divertissements et d'affaires, que les liaisons les plus agréables et les plus utiles sont formées. Je fais plus de cas de la liaison de M. le maréchal d'Estrées et de M. de Senecterre, qui ont vécu cinquante ans à la cour dans une confidence toujours égale ; je fais plus de ,cas
de la confiance <}ue M. de Turenne a eue en M. de Ruvigny, quarante ans durant, que de ces amitiés toujours citées, et jamais mises en usage parmi les hommes.
Il n'y a rien qui contribue davantage à la douceur de la vie que Tamitié; il n'y a rien qui en trouble plus le repos que les amis, si lious n'avons pas assez de discernement pour les bien choisir. Les amis importuns font souhaiter des indifférents agréables. Les difficiles nous donnent plus de peine, par leur humeur, qu'ils ne nous apportent d'utilité, parleurs services. Les impérieux nous tyrannisent : il faut haïr ce qu'ils haïssent, fût-il aimable ; il faut aimer ce qu'ils aiment, quand nous le trouverions désagréable et fâcheux. Il faut faire violence à notre naturel, asservir notre jugement, renoncer à notre goût, et, sous le beau nom de complaisance^ avoir une soumission générale pour tout ce qu'impose leur autorité. Les jaloux nous incommodent : ennemis de tous les conseils qu'ils ne donnent pas, chagrins du bien qui nous arrive s^ans leur entremise, joyeux et contents du mal qui nous vient par le ministère des autres.
Il y a des amis de profession, qui se font un honneur de prendre notre parti sur tout ; et ces vains amis ne servent à autre chose qu'à aigrir le monde contre nous, par des contestations indiscrètes. Il y en a d'autres, qui nous justifient
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quand personne ne nous accuse; qui par une chaleur imprudente, nous mettent en des affaires où nous n'étions pas, et nous eu attirent que nous voudrions éviter. Se contente qui voudra de ces amitiés; pour moi, je ne me satisfigiis pas d'une bonne volonté nuisible; je veux que cette bonne volonté soit accompagnée de discrétion et de prudence. L* affection d'un homme ne raccommode point ce que sa sottise a gâté. Je lui rends grâces de son zélé impertinent, et lui conseille d'en faire valoir le mérite parmi les sots. Si les lumières de l'entendement ne dirigent les mouvements du cœur, les amis sont plus propres à nous fâcher qu'à nous plaire, plus capables de nous nuire que de nous servir. Cependant, on ne parle jamais que du cœur, dans tous les discours qu'on entend faire sur l'amour et sur l'amitié. Les poëtes en deviennent importuns , les amants ennuyeux et les amis ridicules. On ne voit autre chose, à nos comédies, que des filles de roi qui donnent le cœur et refusent la main, ou des princesses qui offrent la main et ne sauroient consentir à donner le cœur. Les amants se rendent fades à demander éternellement la pureté de ce cœur ; et les amis, érigés en précieux, le veulent avoir comme les amants. Ce n'est pas en connoître bien la nature; car, pour un peu de chaleur mal réglée, pour quelque tendresse inégale et
incertaine qu'il peut avoir, il n'y a caprice^ ingiatitude, infidélité, qu'on n'en doive craindre. On nomme T Amour aveugle, fort mal à propos, n'en déplaise aux rêveries des poëtes et aux fantaisies des peintres. L'Amour n'est autre chose qu'une passion dont le cœur fait d'ordinaire un méchant usage. Le cœur est un aveugle, à qui sont dues toutes nos erreurs : c'est lui qui préfère un sot à un honnête homme; qui fait aimer de vilains objets, et en dédaigner de fort aimables ; qui se donne aux plus laids, aux plus difformes, et se refuse aux plus beaux etaux mieux faits.
C'est lui qui pour un nain a fait courir le monde A Tarai de Joconde^
C'est lui qui déconcerte les plus régulières ; qui enlève les prudes à la vertu, et dispute les saintes à la grâce. Aussi peu soumis à la règle dans le couvent, qu'au devoir dans les familles; infidèle aux époux; moins sûr aux amants; troublé le premier, il met le désordre et le dérèglement dans les autres : il agit sans conseil et connoissance. Révolté contre la raison qui le doit conduire, et mû secrètement par des ressorts cachés qu'il ne comprend pas, il donne
i . Voy. dans les Conte* de la Fontaine la nouyelle intitulée Joconde,
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elretii^ ses affections sans sujet; il s'engage sans dessein, rompt sans mesure, et produit enfin des éclats bizarres, qui déshonorent ceux qui les souffrent et ceux qui les font.
Voilà où aboutissent les amours et les amitiés fondées sur le cœur. Pour ces liaisons justes et raisonnables, dont l'esprit a su prendre la direction, il n'y a point de rupture à appréhender; car, ou elles durent toute la vie, ou elles se dégagent insensiblement, avec discrétion et bienséance. Il est certain que la nature a mis en nos cœurs quelque chose d'aimant (si on le peut dire), quelque principe secret d'affection, quelque fonds caché de tendresse qui s'explique et se rend communiquable avec le temps ; mais Tusage n'en a été reçu et autorisé parmi les hommes, qu'autant qu'il peut rendre la vie plus tranquille et plus heureuse. C'est sur ce fondement qu'Épicure l'a tant recommandé à ses disciples ; que Cicéron nous y exhorte par ses discours, et nous y convie par des exemples ; que Sénéque, tout rigide et tout austère qu'il est, devient doux et tendre, aussitôt qu'il parle de l'amitié ; que Montagne enchérit sur Sénéque, par des expressions plus animées ; que Gassendi explique les avantages de cette vertu, et dispose ses lecteurs, autant ^u'il lui est possible, à se les donner.
Toutes personnes raisonnables, tous les
honnêtes gens imitent en cela les philosophes, sur le fondement que Tamitié doit contribuer, plus qu'aucune autre chose, à notre bonheur. En effet, on ne se détacheroit point en quelque façon de soi-même pour s'unir à un autre, si on ne trouvoit plus de douceur en cette union que dans les premiers sentiments de Famour propre. L'amitié des sages ne voit rien de plus précieux qu'elle, dans le monde; celle des autres, impétueuse et déconcertée, trouble la paix de la société publique, et le plaisir des commerces particuliers. C'est une amitié sauvage que la raison désavoue, et que nous pourrions souhaiter à nos ennemis, pour nous venger de leur haine.
Mais, quelque honnêtes, quelque réglés que soient les amis, c'est une chose incommode que d'en ftvoir trop : nos soins partagés ne nous laissent ni assez d'application pour ce qui nous touche, ni assez d'attention pour ce qui regarde les autres. Dans l'épanchement d'une âme qui se répand universellement sur tout, les affections dissipées ne s'attachent proprement à rien. Vivons pour peu de gens qui vivent pour nous; cherchons la commodité du commerce avec tout le monde, et le bien de nos affaires avec ceux qui peuvent nous y servir.
orseuvations sur lv-gout et le dtscfenemrnt des françois.
I uoiQUE le génie ordinaire des François paroisse assez médiocre, il est
* certain que ceux qui se distinguent parmi nous, sont capables de produire les plus belles choses : mais quand ils savent les faire, nous ne savons pas les estimer ; et si nous avons rendu justice à quelque excellent ouvrage, notre légèreté ne le laisse pas jouir longtemps de la réputation que nous lui avons donnée. Je ne m'étonne point que le bon goût ne se trouve pas, en des lieux où règne la barbarie ; et qu'il n'y ait point de discernement, où les lettres, les arts et les disciplines sont perdus. Il seroit ridicule aussi de chercher une lumière si exquise en certains temps d'imbécillité et d'ignorance : mais ce qui est étonnant, c'est de voir, dans la cour la mieux polie, le bon et le mauvais goût, le vrai et le faux esprit, être tour à tour à la mode, comme les habits.
J*ai VU des gens considérables passer tantôt pour les ornements de la eour , et tantôt être traités de ridicules; revenir à l'approbation, retomber dans le mépris, sans qu'il y eût aucun changement ni en leur personne, ni en leur conduite. Un homme se retire chez lui, avec l'approbation de tout le monde, qui se trouve le lendemain un sujet de raillerie, sans savoir ce que peut être devenue l'opinion qu'on avoit de son mérite. La raison en est qu'on juge rarement des hommes par des avantages solides, que fasse connoitre le bon sens; mais par des manières dont l'applaudissement finit aussitôt que la fantaisie qui les a fait nattre.
Les ouvrages des auteurs sont sujets à la même inégalité de notre goût. Dans ma jeunesse, on admirpit Théophile, malgré ses irrégularités et ses négligences, qui échappoient au peu de délicatesse des courtisans de ce tempslà. Je l'ai vu décrié depuis par tous les versificateurs, sans aucun égard à sa belle imagination et aux grâces heureuses de son génie. J'ai vu qu'on trouvoit la poésie de Malherbe admirable dans le tour, la justesse et l'expression. Malherbe s'est trouvé négligé, quelque temps après, comme le dernier des poëtes : la fantaisie a]/ant tourné les François aux énigmes, au burlesque et aux bouts-rimés.
J'ai vu Corneille perdre sa réputation, s'il
étoit possible qu^il la perdît, à la représentation de Tune de ses meilleures pièces * . J^ai vu les deux meilleurs comédiens du monde * exposés à nos railleries; et Tinfluence de ce faux esprit étant passée, ils se firent admirer comme auparavant, par un heureux retour de notre bon goût. Les airs de Boisset, qui charmèrent autrefois si justement toute la cour, furent laissés bientôt pour des chansonnettes; et il fallut que Luigi, le premier homme de l'univers en son art, que Luigi les vînt admirer d'Italie, pour nous faire repentir de cet abandonnement, et leur redonner la réputation qu'une pure fantaisie leur avoit ôtée. Si vous en demandez la raison, je vous dirai que l'industrie tient lieu en France du ^ plus grand mérite, et que l'art. de se faire valoir donne plus souvent la réputation que ce qu'on vaut.
Comme les bons juges sont aussi rares que les bons aiiteurs; comme il est aussi difficile de trouver le discernement dans les uns, que le génie dans les autres ; chacun cherche à donner de la réputation à ce qui lui plaît ; et il arrive que la multitude fait valoir ce qui a du rapport à son mauvais goût, ou tout au plus à son