II. LIVRE DES AMOURS
Sans laisser quelque marque après elle de soy : Je vous consacre icy le plus gaillard de moy, L'esprit de mon esprit, qui vous fera revivre Ou long temps, ou jamais, par l'âge de ce livre.
Ceux qui liront les vers que j'ay chantez pour vous D'un stile varié entre l'aigre et le dous Selon les passions que vous m'avez données, Vous tiendront pour Déesse : et tant plus les années En volant s'enfuiront, et plus vostre beauté Contre l'âge croistra vieille en sa nouveauté.
O ma belle Angevine, ô ma douce Marie, Mon œil, mon cœur, mon sang, mon esprit, et ma vie, Dont la vertu me monstre un droit chemin aux cieux : Je reçoy tel plaisir, quand je baise voz yeux, Quand je languis dessus, et quand je les regarde, Que sans une frayeur qui la main me retarde, Je me serois occis, que pauvre je ne peux Vous monstrer par effect le bien que je vous veux.
Or cela que je puis, je le veux icy faire : Je veux en vous chantant voz louanges parfaire, Et ne sentir jamais mon labeur engourdy, Que tout l'ouvrage entier pour vous ne soit ourdy. Si j'estois un grand Roy, pour éternel exemple De fidelle amitié, je bastirois un temple Desur le bord de Loire, et ce temple auroit nom Le temple de Ronsard et de sa Marion.
De marbre Parien seroit vostre effigie, Vostre robe seroit à plein fons eslargie
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De plis recamez d'or, et voz cheveux tressez Seroient de filetz d'or par ondes enlassez. D'un crespe canellé seroit la couverture De vostre chef divin, et la rare ouverture D'un reth de soye et d'or, fait de l'ouvrière main D'Arachne ou de Pallas, couvriroit vostre sein. Vostre bouche seroit de roses toute pleine, Respandant par le temple une amoureuse haleine. Vous auriez d'une Hebé le maintien gracieux, Et un essain d'amour sortiroit de voz yeux : Vous tiendriez le haut bout de ce temple honorable, Droicte sur le sommet d'un pilier vénérable.
Et moy d'autre costé assis au mesme lieu. Je serois remarquable en la forme d'un Dieu : J'aurois en me courbant dedans la main senestre Un arc demv-vouté, tout tel qu'on voit renaistre Aux premiers jours du mois le reply d'un croissant; Et j'aurois sur la corde un beau trait menassant Non le serpent Python, mais ce sot de jeune homme. Qui maintenant sa vie et son ame vous nomme, Et qui seul me fraudant, est Roy de vostre cœur, Qu'en fin en vostre amour vous trouverez mocqueur.
Quiconque soit celuy, qu'en vivant il languisse, Et de chacun hay luy mesme se havsse, Qu'il se ronge le cœur, et voye ses dessains Tousjours luy eschapper comme vent de ses mains, Soupçonneux, et resveur, arrogant, solitaire, Et luy-mesme se puisse à luy-mesme desplaire.