IL LIVRE DES AMOURS
J'aurois desur le chef un rameau de Laurier, J'aurois desur le flanc un beau poignard guerrier, La lame seroit d'or, et la belle poignée Ressembleroit à l'or de ma tresse peignée : J'aurois un Cystre d'or, et j'aurois tout auprès Un Carquois tout chargé de fiâmes et de traits.
Ce temple fréquenté de festes solennelles Passeroit en honneur celuy des immortelles, Et par vœuznous serions invoquez tous les jours, Comme les nouveaux Dieux des fidelles amours.
D'âge en âge suivant au retour de l'année Nous aurions près le temple une feste ordonnée, Non pour faire courir, comme les anciens, Des chariots couplez aux jeux Olympiens Pour saulter, pour lutter, ou de jambe venteuse Franchir en haletant, la carrière poudreuse : Mais tous les jouvenceaux des pays d'alentour, Touchez au fond du cœur de la flèche d'Amour, Ayant d'un gentil feu les âmes allumées, S'assembleroient au temple avecques leurs aimées :
Et là, celuy qui mieux sa lèvre poseroit Dessus la lèvre aimée, et plus fort baiseroit, Ou soit d'un baiser sec, ou d'un baiser humide, D'un baiser court ou long, ou d'un baiser qui guide L'ame desur la bouche, et laisse trespasser Le baiseur qui ne vit sinon que du penser, Ou d'un baiser donné comme les colombelles, Lors qu'ils se font l'amour de la bouche et des ailes.
Celuy qui mieux seroit en ses baisers appris, Sur tous les jouvenceaux emporteroit le pris, Seroit dit le veinqueur des baisers de Cythere, Et tout chargé de fleurs s'en-iroit à sa mère.
O ma belle Maistresse, hé que je voudrois bien Qu'Amour nous eust conjoint d'un semblable lien, Et qu'après noz trespas dans noz fosses ombreuses Nous fussions la chanson des bouches amoureuses: Que ceux du Vandomois dissent tous d'un accord, (Visitant le tombeau sous qui je serois mort) Nostre Ronsard quittant son Loir et sa Gastine, A Bourgueil fut espris d'une belle Angevine : Et que les Angevins dissent tous d'une vois, Nostre belle Marie aima un Vandomois :
Les deux n'avoient qu'un cœur, et l'amour mutuelle, Qu'on ne voit plus icy, leur fut perpétuelle : Siècle vrayment heureux, siècle d'or estimé, Où tousjours l'amoureux se voyoit contre-aimé. Puisse arriver après l'espace d'un long âge, Qu'un esprit vienne à bas sous le mignard ombrage Des Myrthes, me conter que les âges n'ont peu Effacer la clarté qui luist de nostre feu : Mais que de voix en voix, de parole en parole Nostre gentille ardeur par la jeunesse vole, Et qu'on apprend par cœur les vers et les chansons, Qu'Amour chanta pour vous en diverses façons, Et qu'on pense amoureux celuy qui remémore Vostre nom et le mien, et noz tumbes honore.
Or il en adviendra ce que le ciel voudra,