II. LIVRE DES AiMOURS
Au pris de moy les amoureux Voyant les beaux yeux de leur dame, Cheveux et bouche, sont heureux De brûler d'une vive flame.
En bien servant ils ont espoir :
Je suis sans espoir de revoir Ma mort, et ma vie.
Ils aiment un sujet qui vit :
La beauté vive les vient prendre, L'œil qui voit, la bouche qui dit :
Et moy je n'aime qu'une cendre.
Le froid silence du tombeau Enferme mon bien, et mon beau, Ma mort, et ma vie.
Ils ont le toucher et l'ouyr, Avant-courriers de la victoire :
Et je ne puis jamais jouyr Sinon d'une triste mémoire, D'un souvenir, et d'un regret, Qui tousjours lamenter me fait Ma mort, et ma vie.
L'homme peult gaigner par effort Mainte bataille, et mainte ville :
Mais de pouvoir vaincre la Mort C'est une chose difficile.
Le ciel qui n'a point de pitié, Cache sous terre ma moitié, Ma mort, et ma vie.
Apres sa mort je ne devois, Tué de douleur, la survivre :
Autant que vive je l'aimois, Aussi tost je la devois suivre :
Et aux siens assemblant mes os.
Un mesme cercueil eust enclos Ma mort, et ma vie.
Je mettrois fin à mon malheur, Qui hors de raison me transporte, Si ce n'estoit que ma douleur D'un double bien me reconforte.
La penser Déesse, et songer En elle, me fait allonger Ma mort, et ma vie.
En songe la nuict je la voy Au ciel une estoille nouvelle S'apparoistre en esprit à moy Aussi vivante, et aussi belle Comme elle estoit le premier jour Qu'en ses beaux yeux je veis Amour, Ma mort, et ma vie.
Sur mon lict je la sens voler.
Et deviser de mille choses :
Me permet le voir, le parler, Et luy baiser ses mains de roses :
Torche mes larmes de sa main, Et presse mon cœur en son sein.
Ma mort, et ma vie.