‹ Œuvres meslées. Avec éclaircissements et notice bibliographiqueChapitre 35 sur 66 · ODE IV DE L'ELECTION DE SON SEPVLCHRE · texte numérisé non relu

ODE IV DE L'ELECTION DE SON SEPVLCHRE

Antres, et vous fontaines De ces roches hautaines Qui tombez contre-bas D'un glissant pas :

Et vous forests et ondes Par ces prez vagabondes, Et vous rives et bois, Oyez ma vois.

Quand le Ciel et mon heure Jugeront que je meure, Ravy du beau séjour Du commun jour,

Je defens qu'on ne rompe Le marbre pour la pompe De vouloir mon tombeau Bastir plus beau :

odes 137

Mais bien je veux qu'un arbre M'ombrage en lieu d'un marbre, Arbre qui soit couvert Tousjours de vert.

De moy puisse la terre Engendrer un lhyerre, M'embrassant en maint tour Tout à l'entour :

Et la vigne tortisse Mon sépulcre embellisse, Faisant de toutes pars Un ombre espars.

Là viendront chaque année A ma feste ordonnée Avecques leurs troupeaux Les pastoureaux :

Puis ayant fait l'office De leur beau sacrifice, Parlans à l'isle ainsi Diront ceci.

Que tu es renommée D'estre tombeau nommée D'un, de qui l'univers Chante les vers !

Et qui onq en sa vie Ne fut bruslé d'envie,

l38 RONSARD

Mendiant les honneurs Des grands Seigneurs !

Ny ne r'apprist l'usage De l'amoureux breuvage, Ny l'art des anciens Magiciens !

Mais bien à noz campagnes Fist voir les Sœurs compagnes Foulantes l'herbe aux sons De ses chansons.

Car il fist à sa lyre Si bons accords eslire, Qu'il orna de ses chants Nous et noz champs.

La douce manne tombe A jamais sur sa tumbe, Et l'humeur que produit En May la nuit.

Tout à l'entour l'emmure L'herbe et l'eau qui murmure, L'un tousjours verdoyant, L'autre ondoyant.

Et nous ayans mémoire Du renom de sa gloire, Luy ferons comme à Pan Honneur chaque an.

odes i3o,

Ainsi dira la troupe, Versant de mainte coupe Le sang d'un agnelet Avec du laict

Desur moy, qui à l'heure Seray par la demeure Où les heureux espris Ont leurs pourpris.

La gresle ne la neige N'ont tels lieux pour leur siège, Ne la foudre oncque là Ne dévala :

Mais bien constante y dure L'immortelle verdure, Et constant en tout temps Le beau Printemps.

Le soin qui sollicite Les Rois, ne les incite Le monde ruiner Pour dominer :

Ains comme frères vivent, Et morts, encore suivent Les mestiers qu'ils avoient Quand ils vivoient.

Là là j'oiray d'Alcée La lyre courroucée,

Et Saphon qui sur tous Sonne plus dous.

Combien ceux qui entendent Les chansons qu'ils respandent, Se doivent resjouyr De les ouyr ?

Quand la peine receuë Du rocher est deceuë, Et quand le vieil Tantal' N'endure mal ?

» La seule lyre douce » L'ennui des cœurs repousse, » Et va l'esprit flatant » De l'escoutant.

Page 1