ODE V AU FLEUVE DU LOIR
Loir, dont le beau cours distille Au sein d'un pays si fertile,
Fay bruire mon renom D'un grand son en tes rives, Oui se doivent voir vives Par l'honneur de mon nom.
Ainsi Thetis te puisse aimer Plus que nul qui entre en la mer.
Si Calliope m'est prospère, Fameux comme Amphryse, j'espère
Te faire un jour nombrer
Aux rangs des eaux qu'on prise,
Et que la Grèce apprise
A daigné célébrer :
Pour estre le fleuve éternel Qui baignes mon nie paternel.
Sus donq à haute voix resonne Le bruit que ma Muse te donne :
Tu voirras désormais
Par moy, ton onde fiere
S'enfler par ta rivière
Qui ne mourra jamais :
» Le renom qui des Muses vient, » Ferme contre l'âge se tient.
Loir, de qui la bonté ne cède Au Nil qui l'Egypte possède,
Pour le loyer d'avoir
(Eternizant ta gloire
De durable mémoire)
Fait si bien mon devoir :
Quand j'auray mon âge accomply Ensevely d'un long oubly,
Si quelque pèlerin arrive Auprès de ta parlante rive, Dy luy à haute vois Que ma Muse première
Apporta la lumière De Grèce en Vandomois.
Dy luy ma race et mes aveux, Et le sçavoir que j'eu des cieux.
Dy leur, que moy d'affaire vuide, Avant tes filles pour ma guide, A tes bords j'encorday Sur la lyre ces Odes, Et aux Françoises modes Premier les accorday :
Et tousjours rechante ces vers Qu'à ton bord je sonne à l'envers.
ODE XII
Quand je suis vingt ou trente mois Sans retourner en Vandomois, Plein de pensées vagabondes, Plein d'un remors et d'un souci, Aux rochers je me plains ainsi, Aux bois, aux antres, et aux ondes.
Rochers, bien que soyez âgez De trois mil ans, vous ne changez Jamais ny d'estat ny de forme :
Mais tousjours ma jeunesse fuit, Et la vieillesse qui me suit, De jeune en vieillard me transforme.
Bois, bien que perdiez tous les ans En l'hyver voz cheveux plaisans, L'an d'après qui se renouvelle, Renouvelle aussi vostre chef :
Mais le mien ne peut derechef R'avoir sa perruque nouvelle.
Antres, je me suis veu chez vous Avoir jadis verds les genous, Le corps habile, et la main bonne :
Mais ores j'av le corps plus dur, Et les genous, que n'est le mur Oui froidement vous environne.
Ondes, sans fin vous promenez, Et vous menez et ramenez Voz flots d'un cours qui ne séjourne : Et moy sans faire long séjour Je m'en vais de nuict et de jour, Mais comme vous, je ne retourne.
Si est-ce que je ne voudrois Avoir esté rocher ou bois, Pour avoir la peau plus espesse, Et veincre le temps emplumé :
Car ainsi dur je n'eusse aimé Tov qui m'as fait vieillir, Maistresse.
ODE XVI
Ma douce jouvance est passée, Ma première force est cassée,
J'ay la dent noire, et le chef blanc, Mes nerfs sont dissous, et mes veines, Tant j'ay le corps froid, ne sont pleines Que d'une eau rousse en lieu de sang.
Adieu ma lyre, adieu fillettes Jadis mes douces amourettes, Adieu, je sens venir ma fin : Nul passetemps de ma jeunesse Ne m'accompagne en la vieillesse, Que le feu, le lict, et le vin.
J'ay la teste toute eslourdie De trop d'ans, et de maladie, De tous costez le soin me mord :
Et soit que j'aille ou que je tarde, Tousjours après moy je regarde Si je verray venir la Mort :
Qui doit, ce me semble, à toute heure Me mener là bas, où demeure Je ne sçay quel Pluton, qui tient Ouvert à tous venans un antre, Où bien facilement on entre, Mais d'où jamais on ne revient.