‹ Œuvres meslées. Avec éclaircissements et notice bibliographiqueChapitre 50 sur 66 · ELEGIE XIII · texte numérisé non relu

ELEGIE XIII

Celuv devoit mourir de l'esclat d'un tonnerre, Qui premier descouvrit les Mines de la terre, Oui bêcha ses bovaux, et hors de ses rongnons Tira l'Argent et l'Or, malheureux compagnons.

Il ne fut pas content de les tourner en lames, De les battre au marteau, de les sonder aux fiâmes, Les mettre en la couppelle, et les recuire, afin Que l'Or ne fust qu'esprit, et qu'il devint plus fin :

Mais il les desguisa en cent sortes nouvelles Decouppez par morceaux et par tenues rouelles, Et furent ses morceaux en escus transformez, En-noblis du portrait des grands Princes armez, Tenans droite l'espée, ou portans sur la teste Un rameau de Laurier, signe de leur conqueste, Ou gravez d'une Croix, dont la saincie vertu

A tousjours sans combat le monde combatu.

Mesmes les puissans Dieux, qui n'ont point indigence Des biens qui sont acquis par nostre diligence, Voyant l'Or si luisant, en firent honorer Leurs Images pompeux, et leurs temples dorer. Justice en fist jaunir sa balance sacrée, Tant ce gentil métal par-sur tout luy agrée.

Les hommes forcenez enragèrent après:

Ils vendirent leur foy pour l'amasser espés En un trésor moisy dans des fosses cavées, Ou pour le faire battre en vaisselles gravées, Afin que leur viande en un plat jaunissant, Allast des conviez les yeux esblouyssant, Et leur buffet chargé de riche orfèvrerie Fist un jour de la nuict flambante en pierrerie.

Ils ont estraint leur col de grosses chesnes d'Or, Ils ont fait des anneaux à leurs doigts, et encor Des carquans à leurs bras, signe que leur franchise Est serve de richesse, et que l'Or la tient prise.

Ils furent si deceus, qu'ils ne cognurent pas Que ce métal estoit cause de leur trespas.

Par luy sortit au jour la guerre ensanglantée, Par luy se renversa mainte ville dontée, Par luy vint le procez, par luy vint le débat, Par luy vint que le père à son fils se combat Pour la borne d'un champ; par luy le propre frère N'est pas frère au besoin, ny le père n'est père : Par luy la foy se fausse, et mille maux divers Par luy se sont campez en ce grand univers, Qui de toute équité les terres désolèrent : Puis Justice et Vergongne au ciel s'en-revolerent.

Les hauts Pins qui avoient si longuement esté Sur la cyme des monts plantez en seureté, Sentirent la congnée, et tournez en navire Voguèrent aux deux bords où le Soleil se vire, Passèrent sans frayeur les ondes de la mer, Virent Scylle et Charybde asprement escumer, Conduits d'un gouverneur, dont la mordante envie D'amasser des lingots baille aux ondes sa vie, Afin de rapporter des pays estrangers Des diamants cherchez par cent mille dangers.

O bien-heureux le siècle, où le peuple sauvage Vivoit par les forests de Glan et de fruitage! Qui sans charger sa main d'escuelle ou de vaisseau, De la bouche tiroit les ondes d'un ruisseau : Qui les Antres avoient pour maisons tapissées, Et pour robbe l'habit des brebis hérissées! Le velours n'avoit lieu, la soye, ny le lin, Ny le drap en-yvré des eaux du Gobelin.

Les marchez n'estoient point, ny les peaux des ouailles Ne servoient aux contracts : les paisibles orailles N'entendoient la trompette : ains la Tranquillité, La Foy, la Preud'hommie, Amour, et Charité Regnoient aux cœurs humains, qui gardoient la Loy sainl De Nature et de Dieu sans force ny contrainte : L'aidante ambition ne les tormentoit pas : Ils ne cognoissoient point ny Escus ny Ducats, Nobles ny Angelots, ny les Portugaloises, Oui sèment dans les cœurs des hommes tant de noises.

Certes Dieu qui tout peut, devoit (sage Bâillon) Faire que les Rochers servissent de Billon. Et les fueilles des bois qui tombent par la voye,

Se prinssent en payment ainsi qu'une monnoye : Chacun à chaque pas sans peine ny sans soin Eust trouvé par les champs secours à son besoin Sans mendier cest Or qui ne nous veut attendre, Mais tant plus est suivy, et moins se laisse prendre, Volant comme un oiseau, ou comme un trait poussé Par la courbe roideur d'un arc bien enfoncé.

Or quant à moy Bâillon, ce métal je déteste, Je l'abhorre et le fuy, et le hay comme peste, Et certes, à bon droit : car j'ai tousjours par luy, En forçant ma nature, enduré trop d'ennuy. Pour le penser gaigner j'ay courtizé les Princes, Et les grands Gouverneurs des royales provinces : J'ay sué, travaillé, escrit et composé, Quatre heures en la nuict à peine ay reposé, Je me suis tourmenté sans nulle recompense : Car envers mes labeurs trop ingrate est la France.

Mais puis que ce métal, cest Or si glorieux Est ores le veinqueur de tout victorieux, Et que le cours du temps la puissance luy donne Commander aujourd'huy à chacune personne : Et qu'on ne vit pas tant de l'air ny du Soleil, Qu'on vit du jaune esclair de cest Or nompareil : Encore que je l'abjure, et l'abhorre, et le fuye, Si est-ce toutesfois qu'à ce coup je le prie De passer par tes mains, pour s'en-venir loger Chez moy, qui le tiendra comme un hoste estranger, Sans trop le caresser : car je ne fay pas conte D'un homme, fust-il Roy, quand l'Argent le surmonte. Il en faut seulement pour la nécessité, Et pour nous secourir en nostre adversité :

Le reste est superflu, qui ne sert qu'à nous faire Ou proye des larrons, on fable du vulgaire.

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