ELEGIE XXIII
J'ay ce matin amassé de ma main Ce beau bouquet digne de vostre sein, Si un bouquet, tant soit digne, mérite Toucher le sein de si belle Charité, Dont la jeunesse enfante mille fleurs, Mille beautez causées de mes douleurs.
Ce gay bouquet qu'icy je vous présente, Est fait de fleurs, que la terre plaisante Fait de son sein les premières sortir Quand le Printemps la daigne revestir :
Fleur qui le nom porte, tant elle est belle, D'un Dieu, d'un Mois, de la Mer et de celle Qui la seconde en amour me gaigna, Et d'un grand feu le cœur m'accompaigna.
Or tout ainsi que ceste fleur ne porte Couleur qui soit d'une semblable sorte, Vostre beauté diverse tout ainsi Change de teint et de grâces aussi :
Il est vermeil et vous estes vermeille. Sa blancheur est à la vostre pareille : Il est d'azur, votre esprit et voz yeux Ont pour couleur le bel azur des Cieux.
Il a le gris pour sa pareure mise, Et vous aimez la belle couleur grise : Il re-bigarre et colore son teint.
De cent beautez vostre visage est peint :
Il sent très bon, et vostre odeur est bonne : Il est tout gay, et le Ciel qui vous donne Dés la naissance une naïveté, Vous tient tousjours en plaisante gay'té : Il est tout jeune, en jeunesse vous estes : Il est parfait, vous estes des parfaites : Si beau bouquet ne dure qu'un Printemps, Et voz beautez ne durent pas long temps.
Le bouquet est tout semé de pensées, J'en porte au cœur un millier amassées : Maint jeune brin de Fenoil et de Thin Vont honorant ce mien présent, afin Qu'en les voyant vous eussiez souvenance Qu'Amour moqué ameine une vangeance.
Ceux qui ont feint les fables, ont conté Que le Fenoil et le Thin ont esté Filles jadis, qui furent transformées Pour ne vouloir en jeunesse estre aimées : Pource à bon droit Cupidon se vangea, Qui leurs beaux corps en fleurettes changea, Pour vous monstrer par exemple notable Qu'un cœur cruel est tousjours misérable.
Tout le bouquet d'un filet délié Est bien serré, et j'ay le cœur lié Au vostre ainsi qu'une vigne se lie Quand de ses bras aux ormeaux se marie : Lien qui peut, tant il est dur et fort, Rompre le cours du Temps et de la Mort. Plus il ne reste à vous dire, Maistresse, Que tout ainsi que ceste fleur se laisse Passer soudain, perdant grâce et vigueur,
Et tombe à terre atteinte de langueur Sans estre plus des Amans désirée.
Comme une fleur toute desfigurée, Vostre âge ainsi verdoyant s'en-ira, Et comme fleur sans grâce périra.
Donq' ce-pendant que vostre âge fleuronne, Et que Venus de ses dons vous couronne, Si m'en croyez, ne lairrez perdre un jour Sans folastrer ou manier l'amour, Pour n'avoir point regret en la vieillesse D'avoir perdue en vain vostre jeunesse.