A LOYS DES MASURES
Comme celuy qui voit du haut d'une fenestre Alentour de ses yeux un païsage champestre D'assiette différent, de forme et de façon : Icy une rivière, un rocher, un buisson Se présente à ses yeux : et là s'y représente Un tertre, une prairie, un taillis, une sente, Un verger, une vigne, un jardin bien dressé, Une ronce, une espine, un chardon hérissé : Et la part que son œil vagabond se transporte, Il descouvre un pais de différente sorte, De bon et de mauvais : Des Masures ainsi Celuy qui lit les vers que j'ay portraits ici, Regarde d'un trait d'oeil mainte diverse chose, Qui bonne qui mauvaise en mon papier enclose.
» Dieu seul ne faut jamais, les hommes volontiers » Sont tousjours de nature imparfaits et fautiers.
Mon livre est resemblable à ces tables friandes Qu'un Prince fait charger de diverses viandes : Le metz qui plaist à l'un, à l'autre est desplaisant. Ce qui est sucre à l'un, est à l'autre cuisant : L'un aime le salé, l'autre aime la chair fade : L'un aime le routy, l'autre aime la sallade : L'un aime le vin fort, l'autre aime le vin dous, Et jamais le banquet n'est agréable à tous : Le Prince toutefois qui librement festie, Ne s'en offense point : car la plus grand partie De ceux qui sont assis, au festin sont allez De franche volonté, sans y estre appeliez.
Ainsi ny par Edict, ny par Statut publique Je ne contrains personne à mon vers poétique : Le lise qui voudra, l'acheté qui voudra : Celuy qui bien content de mon vers se tiendra, Me fera grand plaisir : s'il advient au contraire, Masures, c'est tout un, je ne sçaurois qu'y faire.
Je m'estonne de ceux de la nouvelle foy, Oui pour me haut-louër disent toujours de moy, Si Ronsard ne cachoit son talent dedans terre. Or' parlant de l'amour, or' parlant de la guerre, Et qu'il voulust du tout chanter de Jesuschrist, Il seroit tout parfait : car il a bon esprit, Mais Sathan l'a séduit, le père des mensonges. Qui pour la vérité l'ensorcelé de songes.
O pauvres abusez ! que le nouveau sçavoir D'un moyne défroqué a laissé décevoir : Tenez vous en voz peaux, et ne jugez personne,
DISCOURS 26l
Je suis ce que je suis, ma conscience est bonne, Et Dieu, à qui le cœur des hommes apparoist, Sonde ma volonté, et seul il la cognoist.
O bien-heureux Lorrains ! que la secte Calvine, Et l'erreur de la terre à la vostre voisine Ne déprava jamais : d'où seroit animé Un habitant du Rhin en un poésie enfermé A bien interpréter les sainctes Escritures Entre les gobelets, les vins, et les injures ! Y croye qui voudra, Amy, je te promets Par ton bel Amphion de n'y croire jamais.
L'autre jour en dormant (comme une vaine idole, Oui deçà qui delà au gré du vent s'en-vole) M'apparut du Bellay, non pas tel qu'il estoit Quand son vers doucereux les Princes arrestoit, Et qu'il faisoit courir la France après sa Lyre, Qui encore sur tous le plaint et le désire : Mais hâve et descharné, planté sur de grands oz : Ses costes, sa carcasse, et l'espine du doz Estoient veufves de chair : et sa diserte bouche, Où jadis se logeoit la mielliere mouche, Les Grâces et Pithon, fut sans langue et sans dens : Et ses yeux qui estoient si prompts et si ardans A voir danser le bal des neuf doctes Pucelles, Estoient sans blanc, sans noir, sans clarté ny prunelles: Et sa teste qui fut le Caballin coupeau, Avoit le nez retrait sans cheveux, et sans peau, Point de forme d'oreille, et la creuse ouverture De son ventre n'estoit que vers et pourriture.
Trois fois je le voulu en songes embrasser, Et trois fois s'enfuyant, ne se voulut laisser
Presser entre mes bras : et son ombre greslette Volloit de place en place, ainsi qu'une alouette Voile devant le chien, lequel la va suivant, Et en pensant la prendre, il ne prend que du vent. A la fin en ouvrant sa bouche morne et palle, Fit sortir une voix comme d'une cygalle, Ou d'un petit grillon, ou d'un petit poulet, Quand bien loin de sa mère il pépie seulet.
Et me disoit, Ronsard, que sans tache d'envie J'aimay quand je vivois, comme ma propre vie, Qui premier me poussas et me formas la vois A célébrer l'honneur du langage François, Et compagnon d'un art, tu me monstras l'addresse De me laver la bouche es ondes de Permesse : Puis qu'il plaist au destin me prendre devant toy, Entens ceste leçon et la retiens de moy.
Crains Dieu sur toute chose, et le fard d'Epicure Ne te face jamais errer à l'adventure : Toute ton espérance et de corps et d'esprit Soit fermement fichée au sauveur Jesuschrist : Obéis à ton Prince, et au bras de Justice, Et fais à tes amis et plaisir et service : Contente toy du tien, et ne sois désireux D'estre plus que tu es, et tu seras heureux.
» Quant au monde où tu es, ce n'est qu'une chimère » Qui te sert de marastre en lieu de douce mère : » Tout y va par fortune et par opinion, » Et rien n'y est durable en parfaite union : » Dieu ne change jamais, l'homme n'est que fumée, » Qu'un petit trait de feu tient un jour allumée.
Bien-heureux est celuy qui n'v vit longuement.
DISCOURS 263
Et celuy qui sans nom vit si obscurément, Qu'à peine est il cogneu de ceux de son village, Celuy, ami Ronsard, celuy est le plus sage.
Si aux esprits des morts tu veux adjouster foy, Qui ne sont plus menteurs, Ronsard retire toy, Vy seul en ta maison, et ja grison délaisse A suivre plus la Cour, ta Circe enchanteresse.
Quant aux champs où je suis, nous sommes tous égaux Les Mânes des grands Rois, et des hommes ruraux, Des bouviers, des Soldans, et des Princes d'Asie, Errent également selon leur fantasie, Qui deçà, qui delà, de verger en verger S'esbattent à plaisir, sans soupçon ny danger, Simples, gresles, légers, comme on voit les avettes Voler parmy vos prez sur les jeunes fleurettes.
Entre Homère et Virgile, ainsi qu'un demv-dieu, Environné d'esprits j'ay ma place au milieu, Et suis en la façon que m'a descrit Masures : Là hoste des forests et des belles verdures, Je voy les demy-dieux et le bon Roy Henry, Qui se cachant sa playe erre seul et marry, Dequoy la dure Parque a sans pitié ravie Tout d'un coup son repos, son plaisir, et sa vie.
Et j'erre comme luy de tristesse blessé, Dequoy sur mon printemps si tost je t'ay laissé, Sans avoir dit adieu à toute nostre bande, A qui leur du Bellav par toy se recommande.
Ainsi dist ceste idole, et comme un prompt esclair Dans la nue se perd, se perdit dedans l'air.
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