‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 22 sur 75 · L EMPIRA KNOUTO-GERM\NIQUE · texte numérisé non relu

L EMPIRA KNOUTO-GERM\NIQUE

A côté de celte oppression politique des classes

|2Gf. intérieures, il y avait un autre joug qui pesait

lourdement sur le développement de leur prospérité

matérielle. L'Etat avait bien libéré les individus et

les communes de la dépendance seigneuriale, mais

il n'avait point |267 émancipé le travail populaire

doublement asservi : dans les campagnes, par les

privilèges qui restaient encore attachés à la propriété,

• toute-puissance, ni le coiutedc Bismarck avec toute son habileté satanique, ni le général Moltke avec toute sa | 266 science stratégique, ni même leur empereur croqueniitainc avec son armée chevaleresque, ne sauraient prévaloir, ni même lutter. La politique qu'ils feront sera sûrement favorable au développement des intérêts bourgeois et de l'économie moderne. Seulement cette politique sera faite non parles bourgeois, mais presque exclusivement par les nobles. En paraphrasant un mot célèbre, on peut caractériser cette politique ainsi :

Tout pour l''S bou'(;cois, riui par eux.

Car il ne faut pas se laisser induire en erreur par tous ces parlements allemands, tant particuliers que fédéraux, où les bourgeois sont appelés à voter. Il faut avoir la p^dantesque naïveté des bourueois allemands pour prendre ces jeux d'cnf-mts au sérieux. Ce sont autant d'académies où on les hiisse bavarder, i^ourvu qu'ils volent ce qu'on leur ordonne de voter; et ils ne manquent jamais de voler comme on veut. Mais lorsqu'ils s'avisent de faire les récalcitrants, alors on se moque d'eux, comme le comte de Bismarck l'a fait pendant tant d'années de suite avec le parlement de la Prusse. Insulter le bourgeois est u:, plaisir qu'un Junker prussien ne se refuse jamais. Donc, pour me résumer, telle est la situation actuelle de l'Allemagne : c'est l'Ktat absolu, despotique, tel qu'il s'est formé après la guerre de Trente ans, se servant, pour opprimer les masses, presque exclusivement de la noblesse et du clergé, et continuant a se moquer cics bourgeois, à les maltraiter, à les insulter, mais taisant néanmoms leurs aHaires. C'ett pourquoi les bourgeois allemands, qui soni d'ailleurs aguerris aux insultes, se garderont bien de se révolter jamais contre lui. (Note de Bakounine.)

ainsi quepar les servitudes imposéesaux culiivaieurs de la terre; et dans les villes, par l'organisation corporative des métiers : [268 privilèges, servitudes et organisation qui, datant du moyen âge, entravaient l'e'mancipation dctinitive de la classe bourgeoise.

La bourgeoisie supporta ce double joug, politique et économique, avec une croissante impatience. Elle était devenue riche et intelligente, beaucoup plus riche et plus intelligente que la noblesse qui la gouvernait et qui la méprisait. Forte de ces deux avantages et soutenue par le peuple, la bourgeoisie se sentait appelée à devenir tout, et elle n'était encore rien. De là la Révolution.

Cette Révolution fut préparée par cette grande littérature du dix-huitième siècle, au moyen de laquelle la protestation philosophique, la protestation politique et la protestation économique, s'unissant dans une réclamation commune, puissante, impérieuse, énoncée hardiment au nom de l'esprit humain, créèrent l'opinion publique révolutionnaire, un engin de destruction bien autrement formidable que tous les chassepots, les fusils à aiguille et les canons perfectionnés d'aujourd'hui. A cette nouvelle puissance rien ne put résister. La Révolution se fit, engloutissant à la fois privilèges nobiliaires, autels et trônes.

12) Cette union si intime des réclamations pratiques avec le mouvement théorique des esprits au dix-huitième siècle établit une différence énorme entre les tendances révolutionnaires de cette époque

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et celles de l'Angleterre au dix-septième siècle. Elle contribua sans doute beaucoup à élargir la puissance de la Re'volution, en lui imprimant un caractère international, universel. Mais, en même temps, elle eut pour conséquence d'entraîner le mouvement politique de la Révolution dans les erreurs que la théorie n'avait point su éviter. De même que la négation philosophique s'était fourvoyée en s'attaquant à Dieu et en se proclamant matérialiste et athée, |269de même la négation politique et sociale, égarée par la même passion destructive, s'attaqua aux bases essentielles et premières de toute société, à l'Etat, à la famille et à la propriété, osant se proclamer hautement anarchiste et socialiste : voir les hébertistes et Babeuf, et plus tard voir Proudhon et tout le parti des socialistes révolutionnaires. La Révolution se tua de ses propres mains, et, de nouveau, le triomphe de la démocratie déchaînée et désordonnée amena forcément celui de la dictature militaire.

Cette dictature ne put être de longue durée, la société n'étant ni désorganisée, ni morte, comme elle l'avait été à l'époque de l'établissement de l'empire des Césars. Les émotions violentes de 1789 et de 1793 l'avaient seulement fatiguéeet momentanément épuisée, non anéantie. Privée de toute initiative sous le despotisme égalitaireet glorieux de Napoléon I", la bourgeoisie profita de ce loisir forcé pour se recueillir et pour développer davantage, en esprit, les germes féconds de liberté que le mouvement du siècle précédent avait déposés en son sein. Avertie par

les expériences cruelles d'une re'volution avortée, elle renonça aux principes exagérés de 1793, et, retournant à ceux de 1789, qui avaient été l'expression fidèle et vraie des vœux populaires, et non d'une secte, d'un parti, et qui contenaient en effet toutes les conditions d'une liberté, sage, raisonnable, pratique c'est-à-dire exclusivement bourgeoise, tout au profit de la bourgeoisie et au détriment du peuple, ce mot de a pratique », dans la bouche des bourgeois, ne signifiant jamais autre chose), elle les rendit encore p\[is pratiques, en éliminant tout ce que la philosophie du dix-huitième siècle y avait introduit de trop vague {c'est-à-dire de trop démocratique, de trop populaire et de trop humainement large), et en les I270 modifiant [c'est-à-dire en les rétrécissant) selon les besoins et les conditions nouvelles de l'époque. De cette manière elle créa définitivement la théorie du droit constitutionnel, dont Montesquieu, Necker, Mirabeau, Mounier, Duport, Barnave, et tant d'autres, avaient été les premiers apôtres, et dont M°" de Staël et Benjamin Constant devinrent, sousl'Empire, les propagateurs nouveaux.

Lorsque la monarchie légitime, ramenéeen France parla chute de Napoléon, voulut restaurer l'ancien régime, elle rencontra l'opposition à la fois réfléchie et puissante de la classe bourgeoise qui, sachant désormais ce qu'elle voulait, et forte de sa modération même, défendit contre elle, pas à pas, les conquêtes immortelles et légitimes de la Révolution, l'indépendance de la société civile contre les prétentions sau-

\i)S l'kmpire knouto-gkrmaniquh

grenues d'une Et^lise retombée au pouvoir des Jésuites ; le maintien de raboliiion de tous les privilèges nobiliaires; l'égalité de tous devant la loi; cnHn le droit du peuple de ne point cire imposé sans son consentement, de participer au gouvernement et à la législation du pays et de contrôler les actes du pouvoir au moyen d'une représentation régulière, issue du libre voie de tous les citoyens actifs, c'est-à-dire possédants et éclairés, du pays. La monarchie légitime n'ayant pas voulu accepter franchement ces conditions essentielles du droit nouveau, elle tomba.

i3) La monarchie de Juillet a réalisé entin, dans toute sa plénitude, le vrai système de la liberté moderne. Sans doute, il y a des imperfections ; mais ce sont des imperfections qui sont naturellement attachées à toutes les institutions humaines. Celles qu'on trouve dans le système constitutionnel de Juillet doivent être attribuées principalement à l'insuffisance des lumières et de la pratique de la liberté, non seulement dans les masses, mais dans la bourgeoisie elle-même, et en partie peut-être aussi à l'insuffisance politique des hommes qui ont pris en mains [271 le pouvoir. Ces imperfections sont donc transitoires, elles doivent tomber sous l'influence d'une civilisation proi^nessive. Mais le système en lui-même est parfait : il donne une solution pratique à toutes les questions, à toutes les aspirations légitimes, à tous les besoins réels de l'humaine société.

11 s'incline avant tout devant Dieu, cause de toute

existence, source de toute vérité, ei inspirateur invisible des bonnes pensées; mais, tout en l'adorant en esprit, il ne veut plus permettre que des représentants infidèles et fanatiques de son autorité immuable oppriment et maltraitent le monde en son nom. 11 ouvre, par la philosophie officiellement enseignée dans toutes les écoles de l'Etat, à tous les individus intelligents et de bonne volonté, le moyen d'élever leur esprit et leur cœur jusqu'à la compréhension des vérités éternelles, sans avoir besoin désormais de recourir à l'intervention des prêtres. Les professeurs patentés de l'Etat prennent la place des prêtres, et l'Université devient en quelque sorte l'Eglise du public éclairé. Mais le système professe en même temps un respect éclairé pour toutes les Eglises traditionnellement établies, les reconnaissant comme utiles et même indispensables, à cause de l'ignorance des masses populaires. Respectant la liberté des consciences, le système protège également tous les cultes anciens, à condition toutefois que leurs principes, leur morale et leur pratique ne soient pas en contradiction avec les principes, la morale et la pratique de l'Etat.

Le système reconnaît, comme base et comme condition absolue de la liberté, de la dignité et de la moralité humaines, la doctrine du libre-arbitre, c'est-à-dire de l'absolue spontanéité des déterminations de la volonté individuelle, et de la responsabilité de chacun pour ses actes ; d'où découle, pour la société, le droit et le devoir de punir.

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Le système reconnaît la propriété individuelle et héréditaire et la famille comme les bases et les conditions re'elies de la liberté, de la dignité et de la moralité des j,;] hommes. Il respecte ce droit de propriété en chacun, sans lui poser d'autres limites que le droit égal des autres, ni d'autres restrictions que celles qui sont dictées par les considérations de l'utilité publique, représentée par l'Etat. La propriété, selon lui, est bien un droit naturel, antérieur à l'Etat; mais elle ne devient un droit juridique qu'autant qu'elle est sanctionnée et garantie, comme tel, par l'Etat. Il est donc juste que l'Etat, en prêtant au propriétaire l'assistance de tous, lui Impose des conditions qui sont commandées par l'intérêt de tous. Mais ces restrictions ou ces conditions doivent être de telle nature que, tout en modifiant, autant que cela devient absolument nécessaire, et pas davantage, le droit naturel du propriétaire, dans ses formes et manifestations différentes, elles ne puissent jamais en affecter le fond. Car l'Etat est non la négation, mais bien au contraire la consécration et l'organisation juridique de tous les droits naturels, d'où il suit que, s'il les attaquait dans leur essence, dans leur fond, il se détruirait lui-même. (// garantit toujours ce qu'il trouve : aux uns, leur richesse, aux autres leur pauvreté ; aux uns, la liberté fondée sur lapropriété, aux autres l'esclavage, conséquence fatale de leur misère; et il force les misérables à travailler toujours et à se faire tuer au besoin pour augmenter et pour sauvegarder cette richesse des

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riches, qui est la cause de leur misère et de leur esclavage. Telle est la vraie nature et la vraie mission de VEtat.)

Il en est de même de la famille, d'ailleurs si indissolublementliée, par sonprincipeaussi bien quedans le fait, au principe et au fait de la propriété individuelle et héréditaire. L'autorité de l'époux et du père constitue un droit naturel. La société, représentée par l'Etat, la consacre juridiquement. Mais en même temps elle pose certaines limites au pouvoir naturel de l'un et de l'autre, pour sauvegarder un autre droit naturel, celui de I273 (') la liberté individuelle des membres subordonnés de la famille, c'est-à-dire de la mère et des enfants. Et c'est précisément en lui imposant ces limites qu'elle le consacre, le convertit en droit juridique et donne force de loi à l'autorité maritale et paternelle. Le système considère la famille juridique, fondée sur cette double autorité et sur la propriété juridiquement héréditaire, comme la base essentielle de toute morale, de toute civilisation humaine, de l'Etat.

Il considère l'Etat comme une institution divine, en ce sens qu'il a été fondé et développé successivement, dès le commencement de l'histoire, par la raison divine, objective, qui est inhérente à l'huma-

(i) Au verso du feuillet 273, Bakounine a écrit ces lignes (le 18 mars 1871), en me faisant l'envoi de ce feuillet et des douze feuillets suivants : « i3 pages, 273-285 inclusivement. Je pars demain pour Florence, reviendrai dans dix jours. Adresse tes lettres toujours à Locarno. — Quand pars-tu ? Attends de tes nouvelles. J'embrasse Schwitz. — Ton M. B. »

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nitc, considérée comme un lout, et dont les individus historiques qui ont contribué soit à sa fondation, soit à son développement, n'ont été que les interprètes divinement inspirés. Il considère l'Etat comme la forme inévitable, permanente, unique, absolue, de l'existence collective des hommes, c'està-dire de la société; comme la condition suprême de toute civilisation, de tout progrùs humain, de la justice, de la liberté, de la commune prospérité ; en un mot, comme la seule réalisation possible de l'humanité. [Et pourtant, il est évident, comme Je le démontrerai plus tard, que VEtat est la négation flagrante de l'humanité.)

Représentant de la raison publique, du bien public, et du droit de tout le monde, organe suprême du développement collectif, tant matériel qu'intellectuel et moral, de la société, l'Etat doit être armé, vis-à-vis de tous les individus, d'une grande autorité et d'une formidable puissance. Mais il résulte du principe même de l'Etat que cette autorité, cette puissance ne sauraient, sans détruire son objet et sa base, tendre à la destruction \,^^ du droit naturel des hommes. Si l'Etat modifie et limite en partie la liberté naturelle de chaque individu, ce n'est que pour la renforcer davantage par la garantie de cette puissance collective dont il est le seul représentant légitime, ce n'est que pour la consacrer, pour la civiliser et pour la convertir, en un mot, en liberté juridique; la liberté naturelle étant la liberté des sauvages, et la liberté juridique étant seule digne

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des hommes civilisés. L'Etat est donc en quelque sorte l'Eglise de la civilisation moderne, et les avocats en sont les prêtres. D'où il résulte avec évidence que le meilleur gouvernement est celui des avocats.

Dans la liberté politique et juridique, dont l'organisation constitue proprement le but de l'Etat, se marient les deux principes fondamentaux de toute société humaine, principes qui semblent absolument opposés, au point de s'exclure, et qui pourtant sont tellement inséparables l'un de l'autre que l'un ne saurait exister sans l'autre : le principe de Vautorité et celui de la liberté. [Oui, ils se marient si bien dans l'Etat, que le premier détruit toujours le second, et que, là où il le laisse partiellement subsister au profit d'une minorité quelconque, ce n'est plus comme liberté, mais comme privilège. L'Etat convertit donc ce que Von est convenu d'appeler la liberté naturelle des hommes en esclavage pour tous et en privilège pour quelques-uns.)

Dès le commencement de l'histoire, pendant une -longue suite de siècles, c'est le principe de l'autorité qui domina presque exclusivement, de sorte que le principe de la liberté n'eut pendant très longtemps d'autre moyen de se produire que la révolte, -et cette révolte fut poussée, à la tin du dix-huitième -siècle, jusqu'à la négation complète du principe -d'autorité, ce qui eut pour conséquence, comme on sait, la résurrection de ce dernier, sa domination de nouveau exclusive, sous l'Empire, et plus modérée,

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sous la monarchie légitime restaurée, jusqu'à ce qu'il fut vaincu I275 de nouveau par une dernière re'volte du principe de la liberté. Mais cette fois la liberté, devenue elle-même plus modérée et plus sage [c^esl-à-dire bourgeoise et seulement bourgeoise), ne tenta plus la destruction impossible de l'autorité salutaire et si nécessaire de l'Etat ; elle s'allia avec elle, au contraire, pour fonder la monarchie de Juillet, la Charte-vérité (').

L'Etat, comme institution divine, est par la grâce de Dieu. Mais la monarchie ne l'est pas. Ce fut précisément la grande erreur de la Restauration d'avoir voulu identifier, d'une manière absolue, la forme monarchique et la personne du monarque avec l'Etat. La monarchie de Juillet fut une institution non divine, mais utilitaire, préférée à la République parce qu'elle fut trouvée plus conforme aux mœurs de la France et qu'elle éiait rendue nécessaire surtout par la grande ignorance du peuple français. Aussi le plus beau titre de gloire dont put se prévaloir le roi sorti delà révolution de i83o, Louis- Philippe, ce fut celui de La meilleure des Républiques, titre équivalent à peu près à celui de Roi galant homme, donné plus tard au roi Victor-Emmanuel en Italie.

Le droit divin, le droit collectif, réside donc uniquement dans l'Etat, quelle que soit sa forme, monarchique ou républicaine. Ses deux principes

(i) Allusion au mot de Louis-Philippe à son avènement : < La Charte sera désormais une vérité >. — J. G.

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constitatifs, celui de l'autorité et celui de la liberté, avant chacun une organisation séparée et se complétant mutuellement, forment dans l'Etat un tout organique.

L'autorité et la puissance de l'Etat, puissance si nécessaire, soit pour le maintien du droit et de l'ordre public à l'intérieur, soit pour la défense du pays contre les ennemis extérieurs, sont représentées par <c cette magnifique centralisation» {Propres paroles de M. Thiers, mises aujourd'hui en action par M. Gambetta; elles expriment l'intime conviction,pour ne point dire le culte, de tous les libéraux doctrinaires, autoritaires, e^eljjg Vimmense majorité des républicains de France), par cette splendide machine politique, militaire, administrative, judiciaire, financière, policière, universitaire et voire même religieuse de l'Etat, bureaucratiquement organisée, fondée par la Révolution sur les ruines de l'ancien particularisme des provinces, et constituant toute la force du pouvoir moderne.

La liberté politique est représentée dans l'Etat par un corps législatif, issu de la libre élection du pays et régulièrement convoqué. Ce corps a non seulement pour mission de régler les dépenses et de participer, comme le seul représentant légitime de la souveraineté nationale, à la législation, mais il exerce encore, au nom de cette même souveraineté, un contrôle permanent sur tous les actes du pouvoir, et une influence générale, positive, dans toutes les affaires et transactions tant intérieures qu'exté-

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rieures du pays. Les divers modes d'organisation de ce droit dépendent beaucoup moins du principe que d'une quantité de circonstances locales et passagères, des mœurs, du degrii d'instruction, des conditions et des habitudes politiques d'un pays. Logiquement parlant, dans un pays unitaire et centralisé, comme la France par exemple, il ne devrait y avoir qu'une seule Chambre. Une première Chambre ou Chambre haute n'a de raison d'être que dans un pays où l'aristocratie nobiliaire constitue encore une classe juridiquement et socialement séparée, comme en Angleterre, ou bien dans des pays, comme les Eiats-Unis et la Suisse, où les provinces (les cantons, les Etats) ont conservé au sein même de l'unité politique une existence autonome ; mais non pas dans un pays comme la France, où tous les citoyens sont proclamés égaux devant le droit commun, et où toutes les autonomies provinciales se sont dissoutes dans une centralisation qui n'admet aucune ombre d'indépendance et de différence, ni collectives ni individuelles. La création d'une Chambre des pairs, Ijy; nommés à vie par le roi, ne s'explique donc, dans la constitution de i83o, que comme une mesure de prudence que la nation a cru devoir prendre contre elle-même, comme une sorte d'entrave qu'elle a sagement posée à son propre tempérament par trop révolutionnaire. (// en résulte toujours ceci, que cette Chambre haute, — Chambre des pairs, Sénat, — n'ayant aucune raison organique d'existence, aucune racine dans le pays.

qu'elle ne représente en aucune manière; n^ayant, par conséquent, aucune puissance, 7ii matérielle, ni morale, qui lui soit propre, n'existe jamais que par le bon plaisir du pouvoir exécutif, et seulement comme une succursale de ce dernier. C'est un instrument très utile pour paralyser, pour annuler souvent la puissance de la Chambre proprement populaire, la soi-disant représentation de la liberté nationale ; pour faire du despotisme avec des formes constitutionnelles, comme nous l'avons vu faire en Prusse et comme nous le verrons faire encore longtemps en Allemagne. Mais elle ne peut rendre ce service au pouvoir qu'autant que ce dernier est fort par luimême ; elle n^ ajoute rien à sa force, n'' étant ellemême forte que par le pouvoir, coynme la bureaucratie. Aussi, toutes les fois qu'éclate une révolution, elle s'évanouit comme une ombre.)

Il en est de même dans cette autre question, si importante, du suffrage restreint ou du suffrage universel. Logiquement, on pourrait revendiquer pour tous les citoyens majeurs le droit d'e'lection, et il n'est point de doute que plus Tinstruction et le bien-être se répandront dans les masses [ce qui, heureusement pour les exploiteurs, ne pourra jamais arriver, tant que durera le gouvernement des classes privilégiées, ou, en général, tant qu'existeront les Etats), et plus ce droit devra s'étendre aussi. Mais dans les questions pratiques, et surtout dans celles qui ont pour objet le bon gouvernement et la prospérité d'un pays, les considérations du droit formel

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doivent coder le pas à celles de l'intérêt public. [278 II este'videntquelesmasses ignorantes subissent trop facilement l'influence pernicieuse des charlatans. {Voir V influence des prêtres et des gros propriétaires dans les campagnes, et celle des avocats et des fonctionnaires de l'Etat dans les villes.) Elles n'ont aucun moyen mate'riel de connaître le caractère, les vraies pensées et les réelles intentions des individus {des politiciens de toutes les couleurs) qui se recommandent à leur suffrage; la pensée et la volonté des masses sont presque toujours la pensée et la volonté de ceux qui trouvent un intérêt quelconque à les inspirer, soit d'une manière, soit d'une autre (*). D'un autre côté, le prolétariat, qui constitue pourtant une grande partie de la population, ne possédant rien, n'ayant absolument rien à perdre, n'a aucun intérêt à la conservation de l'ordre

{*) J'avoue que je partage celte opinion des libéraux doctrinaires, qui est aussi celle de beaucoup de républicains modérés. J'en tire seulement des conclusions diamétralement opposées à celles qu'en déduisent les uns et les autres. J'en conclus à la nécessité de l'abolition de l'Etat, comme d'une institution nécessairement oppressive pour le peuple, alors même qu'elle se donne le suffrage universel pour base, il est clair, pour moi, que le suffrage universel, tant préconisé par M. Gambeita, — et pour cause, M. Gambetta étant le dernier représentant inspiré etcroyanl de la politiqueavocassièreet bourgeoise, — que le suffrage universel, dis-je, est l'exhibition à la fois la plus large et la plus raffinée du charlatanisme politique de l'Etat ; un instiumentdangereux, sans doute, et qui demande une grande habileté de la part de celui qui s'en sert, mais qui, si on sait bien s'en servir, est le moyen le plus sûr de faire coopérer les masses à l'édification de leur propre prison. Napoléon m a fondé toute sa puissance sur le suflrage universel, qui n'a jamais trompé sa conôance. Bismarck en a fait la base

public et, par conséquent, ne saurait e'iire de bons députés. Il préfère toujours des démagogues aux hommes de la conservation. Pour être efficace et sérieuse, la représentation d'un pays doit être la fidèle expression de sa pensée et de sa volonté. Mais cette pensée et cette volonté ne résident réellement, à l'état de conscience, que dans les classes intelligentes et possédantes d'un pays, qui seules sont capables d'embrasser par leur pensée réfléchie tous les intérêts de l'Etat, et qui seules s'intéressent vivement au maintien des lois et de la tranquillité publique. [Cela est parfaitement juste, et nul ne saurait I279 mettre en doute la capacité politique de la classe bourgeoise. Il est certain qu'elle sait beaucoup mieux que le prolétariat ce quelle veut et ce qu'elle doit désirer, et cela pour deux raisons : d'abord, parce qu'elle est beaucoup plus instruite que ce dernier, qu'elle a plus de loisir et beaucoup plus de moyens de toutes sortes de connaître les gens qu'elle élit; et ensuite, et c'est même là la raison principale, parce que son but n'est point nouveau ni immensément large, comme celui du prolétariat; il est au contraire tout connu, et complètement déterminé aussi bien par l'histoire que par toutes les conditions de sa situation présente : ce but, c'est le

de son Empire knouto-germanique. Je reviendrai plus amplement sur celte question, qui constitue, selon moi, le point principal et décisif qui sépare les socialistes révolutionnaires non seulement des républicains radicaux, mais encore de toutes les écoles des socialistes doctrinaires et autoritaires. [Note de Bakounine.)

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maintien de sa domination politique et économique. Il est si clairement posé qu'il est très facile de savoir et de deviner lequel des candidats qui briguent le siijjrage de la bourgeoisie sera capable de la bien servir, lequel non. il est donc certain ou presque certain que la bourgeoisie sera toujours représentée selon les désirs les plus intimes de son cœur. Mais ce qui esl non vxoins certain, c'est que cette représentation, excellente au point de vue de la bourgeoisie^ sera détestable au point de vue des intérêts popu» laires. Les intérêts bourgeois étant absolument opposés d ceux des masses ouvrières, il est certain qu'un parlement bourgeois ne pourra Jamais/aire autre chose que de légiférer l'esclavage du peuple, et de voter toutes les mesures qui auront pour but d'éterniser sa misère et son ignorance. Il faut être bien naïf, vraiment, pour croire qu'un parlement bourgeois puisse voter, librement, dans le sens de l'émancipation intellectuelle, matérielle et politique du peuple. A-t-on jamais vu dans l'histoire qu'un corps politique, qu'une classe privilégiée se soit suicidée, ait sacrifié le moindre de ses intérêts et de ses soi-disant droits, par amour de la justice et (asc de l'humanité ? Je crois avoir déjà fait observer que même cette fameuse nuit du 4 août, oit la noblesse de France a généreusement sacrifié ses privilèges sur l'autel de la patrie, n'a été rien quune conséquence forcée et tardive du soulèvement formidable des paysans, qui mettaient partout le feu aux parchemins et aux châteaux de leurs seigneurs et viaitres.

Non, les classes ne se sont jamais sacrifiées et ne le feront jamais^ parce que c'est contraire à leur nature^ d leur raison d'être, et rien ne se fait et ne peut se faire contre la nature et contre la raison. Bien fou donc serait celui qui attendrait d'une assemblée privilégiée quelconque des mesures et des lois populaires l)

De tout ce qui vient d'être dit, il résulte qu'il est parfaitement légitime, sage, nécessaire, de restreindre, dans la pratique, le droit d'élection. Mais le meilleur moyen de le restreindre, c'est d'établir un cens électoral, une sorte d'échelle mobile (*) politique, dont voici la double utilité : d'abord, il sauvegarde le corps électoral contre la pression brutale des masses ignorantes ; et, en même temps, 11 ne lui permet pas de se constituer en corps aristocratique et fermé, en le tenant toujours ouvert à tous ceux qui, par leur intelligence, l'énergie de leur travail et la sagesse de leurs épargnes, ont su acquérir une propriété soit mobilière, soit immobilière, payant le chiffre voulu de contributions directes. Ce système, il est vrai, offre cet inconvénient d'exclure du corps électoral un nombre assez considérable de capacités ; et, pour parer à cet inconvénient, on avait proposé d'admettre aussi les capacités. Mais outre la diflicuité qu'il y aurait à déterminer quelles sont

(i) On appelait a échelle mobile », en Angleterre, le système appliqué à la taxe sur les céréales, taxe dont le taux s'élevait ou s'abaissait selon l'abondance ou l'insuffisance de la récolte. — J. G.

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les capacircs rcelles, à moins qu'on ne reconnût comme capables tous ceux qui ont obtenu leur diplôme du collège, il y a une considération plus importante encore qui s'oppose à cette adjonction des soi-disant capacités. Pour être un bon électeur, I281 il ne suffit pas d'être intelligent, d'être instruit, d'avoir même beaucoup de talent, il faut encore et avant tout être moral. Mais comment se prouve la moralité d'un homme? Par sa capacité d'acquérir la propriété quand il est né pauvre, ou de la conserver et de Vaugmenter, lorsqu'il a eu le bonheur de l'hériter (*).

(*) Voilà le fond intime de la conscience et de toute la morale bourgeoise. Je n'ai pas besoin de faire observer combien il est contraire au principe fondamental du christianisme, qui, méprisant les biens de ce monde (c'est l'Evangile qui fait profession de les mépriser, non les prêtres de l'Kvangile), défend d'amasser des trésors sur la terre, parce que, dit-il, « là où sont vos trésors, là est votre cœ ir », et qui commande d'imiter les oiseaux du ciel, qui ne labourent ni ne sèment, mais qui vivent tout de même. J'ai toujours admiré la capacité merveilleuse des protestants, de lire ces paroles évangéliques dans leur propre langue, de faire très bien leurs alfaires, et de se considérer néanmoins comme des chrétiens très sincères. Mais passons. Examinez avec attention dans leurs moindres détails les rapports sociaux, tant publics que privés, les discours et les actes de la bourgeoisie de tous les pays, vous y trouverez profondément, naïvement implantée cette conviction fondamentale, que l'iioutiête homme, l'homme moral, c'est celui qui sait acquérir, conserver et augmenter la propriété, et que le propriétaire seul est vraiment digne Je respect. En Angleterre, pour avoij le droit d'être appelé un gentleman, il faut deux conditions : c'est d'aller à l'église, mais surtout d'être propriétaire. 11 y a dans la langue anglaise une expression très énergique, très pittoresque, très naïve : Cet homme vaut tant, c'est-à-dire cinq, dix, cent mille livres sterling. Ce que les Anglais [et les Américains] disent dans

La morale a pour base la famille; mais la famille

leur brutale naïveté, tous les bourgeois du monde le pensent. Et l'immense majorité de la classe bourgeoise, en Europe, en Amérique, en Australie, dans toutes les colonies européennes clairj î8i semées dans le monde, le pense si bren, qu'elle ne se doute même pas de la profonde immoralité et inhumanité de cette pensée. Cette naïveté dans la dépravation est une excuse très sérieuse en faveur de la bourgeoisie. C'est une dépravation collective qui s'impose comme une loi morale absolue à tous les individus qui font partie de cette classe ; et cette classe embrasse aujourd'hui tout le monde, prêtres, noblesse, artistes, littérateurs, savants, fonctionnaires, ofriciers militaires et civils, bohèmes artistiques et littéraires, chevaliers d'industrie et commis, même les ouvriers qui s'efforcent à devenir des bourgeois, tous ceux en un mot qui veulent parvenir individuellement et qui, fatigués d'être enclumes, solidairement avec des millions d'exploités, veulent, espèrent devenir marteaux à leur tour, — tout le monde enfin, excepté le prolétariat. Cette pensée, étant si universelle, est une véritable grande puissance immorale, que vous retrouvez au fond de tous les actes politiques et sociaux de la bourgeoisie, et qui agitd'unemanièred'autant plus malfaisante, pernicieuse, qu'elle est considérée comme la mesure et la base de toute moralité. Elle excuse, elle explique, elle légitime en quelque sorte les fureurs bourgeoises et tous les crimes atroces que les bourgeois ont commis, en juin 1848 contre le prolétariat. Si, en défendant les privilèges de la propriété contre les ouvriers socialistes, ils n'avaient cru défendre seulement que leurs intérêts, ils se seraient montrés sans doute non moins furieux, mais ils n'auraient pas trouvé en eux cette énergie, ce courage, cette implacable passion et cette unanimité de la rage qui les ont fait vaincre en 1848. Ils ont trouvé en eux toute cette force, parce qu'ils ont été sérieusement, | îss profondément convaincus qu'en défendant leurs intérêts, ils défendaient en même temps les bases sacrées de la morale; parce que très sérieusement, plus sérieusement qu'ils ne le savent eux-mêmes peut-être, la Propriété est tout leur Dieu, leur Dieu unique, et qui a remplacé depuis longtemps dans leurs cœurs le Dieu céleste des chrétiens; et, comme jadis ces derniers, ils sont capables de souffrir pour lui le martyre et la mort. La guerre implacable et désespérée qu'ils font et qu'ils feront pour la défense de la propriété n'est donc pas seulement une g lerre d'intérêts, c'est, dans la pleine acception de ce mot, une guerre religieuse, et

174 L EMPIRE KNOUTO-GERMANIQUE

a pour base et pour condition réelle la propriété;

l'on sait les fureurs, les atrocités dont les guerres religieuses sont capables (i). La propriété est un Dieu ; ce Dieu a déjà sa théologie (qui s'appelle la politique des Etats et L droit juridique), et nécessairement aussi sa morale, et l'expression la plus juste de cette morale c'est précisément cette expression : « Cet homme vaut tant ».

La propriété-Dieu a aussi sa métaphysique. C'est la science des économistes bourgeois. Comme toute métaphysique, elle est une sorte de clair-obscur, une transaction entre le mensonge et la vérité, toujours au profit du premier. Elle cherche à donner au mensonge une apparence de vérité, et elle fait aboutir la vérité au mensonge L'économie politique cherche à sanctifier la propriété par le travail, et à la représenter comme la réalisation, comme le (ruit du travail. Si elle réussit à le faire, elle sauve la propriété et le monde bourgeois. Car le travail est sacré, et tout ce qui est fondé sur le travail est bon, juste, moral, humain, légitime. Seulement, il faut avoir I isv une foi bien robuste pour accepter cette doctrine. Car nous voyons l'immense majorité des travailleurs privée de toute propriété; et ce qui est plus, nous savons, de l'aveu même des économistes et par leurs propres démonstrations scientifiques, que dans l'organisation économique actuellci dont ils sont les défenseurs passionnés, les masses ne pourront jamais arriver à la propriété, que leur travail par conséquent ne les émancipe et ne les ennoblit pas, puisque, malgré tout ce travail, elles sont condamnées à rester éternellement en dehors de la propriété, c'est-à-dire en dehors de la moralité et de l'humanité. D'un autre côté, nous voyons que les propriétaires les plus riches, par conséquent les citoyens les plus dignes, les plus humains, les plus moraux et les plus respectables, sont précisément ceux qui travaillent le moins, ou qui ne travaillent pas du tout. On répond à cela qu'aujourd'hui il est impossible de rester riche, de conserver et encore moins d'augmenter sa fortune, sans travailler. Bien, mais entendonsnous : il y a travail et travail ; il y a le travail de la production, et il y a le travail de l'exploitation. Le premier est celui du prolétariat, le second celui des propriétaires, en tant que propriétaires. Celui qui fait valoir ses terres, cultivées par les bras d'autrui, exploite le travail d'autrui; celui qui fait valoir ses capitaux, soit dans l'industrie, soit dans le commerce,

(ij Ceci était écrit à la veille de la Communt. — J. G.

donc il est [sss (') évident que la proprie'té doit être considérée comme la condition et la preuve de la valeur morale d'un homme. Un individu intelligent, énergique, honnête, ne manquera jamais d'acquérir cette propriété qui est la condition sociale nécessaire de la respectabilité du citoyen et de l'homme, la manifestation de sa force virile, le signe visible de ses capacités en même temps que de ses dispositions et de ses intentions honnêtes. L'exclusion des capacités non propriétaires est donc, non seulement dans le fait, mais encore en principe, une mesure parfaitement légitime. C'est un stimulant pour les individus réellementhonnêtes et capables, et une juste punition pour ceux qui, étant capables d'acquérir la propriété,

exploite le travail d'autrui. Les banques qui s'enrichissent par les mille transactions du crédit, les boursiers qui gagnent à la Bourse, les actionnaires qui touchent de gros dividendes sans remuer un doigt; Napoléon lU qui est devenu un propriétaire si riche et qui a rendu riches toutes ses créatures ; le roi Guillaume l" qui, fier de ses victoires, se prépare à prélever 1 2S{ des milliards sur cette pauvre France, et qui déjà s'enrichit et enrichit ses soldats par le pillage; tous ces gens sont des travailleurs, mais quels travailleurs, bons dieux ! Des exploiteurs de routes, des travailleurs de grands chemins. Et encore, les voleurs et les brigands ordinaires sont-ils plus sérieusement travailleurs, puisqu'au moins, pour s'enrichir, ils font usage de leurs propres bras.

11 est évident, pour qui ne veut pas être aveugle, que le travail productif crée les richesses et donne au travailleur la misère; et que seul le travail improductif, exploitant, donne la propriété. Mais puisque la propriétJ, c'est la morale, il est clair que la morale, telle que l'entendent les bourgeois, consiste dans l' exploit :ttion du travail d'autrui. {Note de Bakoumne.)

(i) Bakounine n'a point placé de texte dans le haut des feuillets 282, 283 et 284, qui sont occupés tout entiers par la continuation de la note commencée au feuillet 281. — J. G.

176 l'empirk knouto-germanique

négligent ou dédaigneni de le l'aire. Cette ne'gligence, ce dédain, ne peuvent avoir pour source que la paresse, la lâcheté, ou l'inconséquence du caractère, l'inconsistance de l'esprit. Ce sont là des individus fort dangereux; plus leurs capacités sont grandes, et plus ils sont condamnables et plus sévèrement ils doivent être châtiés ; car ils portent la désorganisation et la démoralisation dans la société. {Pilale a eu tort d'avoir fuit pendre Jésus-Christ pour ses opinions religieuses et politiques ; il aurait dû le faire jeter en prison comme fainéant et comme vagabond.) Des hommes qui sont doués de capacités, et qui (') I286 ne font pas fortune, peuvent devenir sans doute des démagogues fort dangereux, mais jamais d'utiles citoyens.

L'Etat ainsi constitué est la première condition ou la base, et, en même temps, le but suprême de toute civilisation humaine. Il en est la plus sublime expression ^i/r cette terre. En dehors de l'Etat, point de civilisation ou d'humanisation possible des hommes, considérés tant au point de vue individuel, comme êtres séparément libres, qu'au point de vue collectif, comme humaine société. Chacun se doit à l'Etat, puisque l'Etat est la condition suprême de

(0 Le feuillet 285 est le dernier qui m'ait été envoyé par Bakou ni ne 'envoi du 18 mars 1871) ; il avait gardé par devers lui le feuillet 286 et quelques uns de ceux qui le suivent, et qui étaient déjà écrits avant son départ pour Florence. A son retour, il continua la rédaction de la note qui commence au feuillet 286, et la poussa jusqu'au feuillet ?40, où le manuscrit s'interrompt. — J. G.

rhumanité de chacun et de tous. L'Etat s'impose donc à chacun comme le représentant unique du bien, du salut, de la justice de tous. Il limite la liberté de chacun au nom de la liberté de tous, les intérêts individuels de chacun au nom de l'intérêt collectif de la société tout entière (*).

(Ici s'interrompt le texte du manuscrit de Bakounine.)

(*) C'est au nom de cette fiction, qui s'appelle tantôt l'intérêt collectit', le droit collectif, ou la volonté et la liberté collectives, que les absolutistes jacobins, les révolutionnaires de l'école de J.-J. Rousseau et de Robespierre, proclament la théorie menaçante et inhumaine du droit absolu de l'Etat, tandis que les absolutistes monarchiques l'appuient avec beaucoup plus de conséquence logique sur la grâce de Dieu. Les doctrinaires libéraux, au moins ceux parmi eux qui prennent les théories libérales au sérieux, partant du principe de la liberté individuelle, se posent tout d'abord, comme on sait, en adversaires de celui de l'Etat Ce sont eux qui ont dit les premiers que le gouvernement, c'est-à-dire | ui le corps des fonctionnaires {Note de Bakounine.)

(La suite de cette Note, suite qui s'étend du feuillet 287 jusqu'au feuillet 340 et dernier du manuscrit, a été imprimée, en 1895, par Max Nettlau, au tome I" des Œuvres, de la p. 264, ligne 7, jusqu'à la p. 326, sous le titre, emprunté à Reclus et Cafiero, de Dieu et l'Etat: mais c'est ici qu'il faut replacer, par l'imagination, le contenu de ces feuillets 287-340. — J. G.)

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