I. SYSTÈME DU MONDE
créateur, d'un ordonnateur et d'un le'gislateur, parce que l'idée d'un législateur exclut à son tour d'une manière tout aussi absolue celle de l'inhérence des lois aux choses; et du moment qu'une loi n'est pas inhérente aux choses qu'elle gouverne, elle est nécessairement, par rapport à ces choses, une loi arbitraire, c'est-à-dire fondée non sur leur propre nature, mais sur la pensée et sur la volonté du législateur. Par conséquent, toutes les lois qui émanent d'un législateur, soit humain, soit divin, soit individuel, soit collectif, et fût-il même nommé par le suffrage universel, sont des lois despotiques, nécessairement étrangères et hostiles aux hommes et aux choses qu'elles doivent diriger : ce ne sont pas des lois, mais des [ii7 décrets, auxquels on obéit non par nécessité intérieure et par tendance naturelle, mais parce qu'on y est obligé par une force extérieure, soit divine, soit humaine; des arrêts arbitraires, auxquels l'hypocrisie sociale, plutôt inconsciente que consciente, donne arbitrairement le nom de loi.
Une loi n'est réellement une loi naturelle que lorsqu'elle est absolument inhérente aux choses qui la manifestent à noire esprit; que lorsqu'elle constitue leur propriété, leur propre nature plus ou moins déterminée, et non la nature universelle et abstraite de je ne sais quelle substance divine ou d'une pensée absolue ; substance et pensée nécessairement extra-mondiales, surnaturelles et illogiques, parce que, si elles ne l'étaient pas, elles s'anéantiraient dans la réalité et dans la logique naturelle des
choses. Les lois naturelles sont les proce'de's naturels et réels, plus ou moins particuliers, par lesquels toutes les choses existent, et, au point de vue théorique, elles sont la seule explication possible des choses. Donc, qui veut les comprendre doit renoncer une fois pour toutes et au Dieu personnel des ihe'ologiens et à la Divinité impersonnelle des métaphysiciens.
Mais de ce que nous pouvons nier avec une pleine certitude l'existence d'un divin législateur, il ne suit pas du tout que nous puissions nous rendre compte de la manière dont se sont établies les lois naturelles et sociales dans le monde. Elles existent, elles sont inséparables du monde réel, de cet ensemble de choses et de faits, dont nous sommes nous mêmes les produits, les effets, sauf à devenir aussi, à notre tour, des causes — relatives — d'êtres, de choses et de faits nouveaux. Voilà tout ce que nous savons, et, je pense, tout ce que nous pouvons savoir. D'ailleurs comment pourrions-nous trouver la cause première, puisqu'elle n'existe pas? ce que nous avons appelé la Causalité universelle n'étant elle-même qu'une | ng Résultante de toutes les causes particulières agissantes dans l'Univers. Demander pourquoi les lois naturelles existent, ne serait-ce pas la même chose que de demander pourquoi existe cet Univers, en dehors duquel il n'y a rien, — pourquoi l'Etre est ? C'est absurde.