‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 35 sur 75 · L'homme. — Intellig-ence, Volonté · texte numérisé non relu

L'homme. — Intellig-ence, Volonté

(Feuillets ii8-i52.)

En obéissant aux lois de la nature, ai-je dit, l'homme n'est point esclave, puisqu'il n'obe'it qu'à des lois qui sont inhérentes à sa propre nature, aux conditions mêmes par lesquelles il existe et qui constituent tout son être : en leur obéissant, il obéit à lui-même.

Et pourtant il existe au sein de cette même nature un esclavage dont Thomme est tenu de se libérer sous peine de renoncer à son humanité : c'est celui du monde naturel qui l'entoure et qu'on nomme habituellement la nature extérieure. C'est l'ensemble des choses, des phénomènes et des êtres vivants qui l'obsèdent, l'enveloppent constamment de toutes parts, sans lesquels et en dehors desquels, il est vrai, il ne saurait vivre un seul instant, mais qui néanmoins semblent conjurés contre lui, de sorte qu'à chaque instant de sa vie il est forcé de défendre contre eux son existence. L'homme ne peut se passer de ce monde extérieur, parce qu'il ne peut vivre qu'en lui et ne peut se nourrir qu'à ses dépens ; et, en même temps, il doit se sauvegarder contre lui, parce que ce monde semble vouloir toujours le dévorer à son tour.

a}6 APPENDICE

Considéré à ce point de vue, le monde naturel nous présente le tableau meurtrier et sanglant d'une lutte acharnée et perpétuelle, de la lutte pour la vie. L'homme n'est pas seul à combattre : tous les animaux, | n» tous les êtres vivants, que dis-je ? toutes les choses qui existent, ponant en elles-mêmes, comme lui, quoique d'une manière beaucoup moins apparente, le germe de leur propre destruction, et, pour ainsi dire, leur propre ennemi, — cette même fatalité naturelle qui les produit, les conserve et les détruit à la fois, — luttent comme lui, chaque catégorie de choses, chaque espèce végétale et animale, ne vivant qu'au détriment de toutes les autres ; l'une dévore l'autre, de sorte que, ainsi que je l'ai dit autre part ('), « le monde naturel peut être considéré comme une sanglante hécatombe, comme une tragédie lugubre créée par la faim. Il est le théâtre constant dune lutte sans merci et sans trêve. Nous n'avons pas à nous demander pourquoi cela est ainsi, et nous n'en sommes nullement responsables. Nous trouvons cet ordre de choses établi lorsque nous arrivons à la vie. C'est notre point de départ naturel, et nous n'avons à faire autre chose qu'à constater le fait et qu'à nous convaincre que depuis que le monde existe il en a toujours été ainsi, et que,

(i) Hans le Prj^rès, ilu Locle, numéro du 21 août i8ôc), article intitulé le Patriotis>ne, Le passage reproduit ici par Bakounine, avec quelques légers changements dans la forme, se trouve aux pages 253 et 2^4 du tome 1" des Œuvres (Stock, iSgS}. — J. G.

Page 1