l'homme : INTELLIGENCE, VOLONTÉ
sibles, si l'homme n'était doué d'une autre faculté complémentaire et inséparable de celle de penser :
si célèbre : Je crois en ce qui est absurde! pour admettre deux choses aussi incompatibles que cette prétendue immatérialité de l'âme et sa dépendance immédiate des modifications matérielles, des phénomènes pathologiques qui se produisent dans le corps de l'homme. Pour nous, qui ne pouvons croire en l'absurde et qui ne sommes nullement disposés à adorer l'absurde, l'àme humaine — tout cet ensemble de tacuhés afïectives, intellectuelles et volitives qui constituent le monde idéel ou spirituel de l'homme — n'est rien que la dernière et la plus haute expression de sa vie animale, des fonctions tout à fait matérielles d'un organe tout à fait matériel, le cerveau. La faculté de penser, en tant que puissance formelle, son degré et sa nature particulière et pour ainsi dire individuelle dans chaque homme, tout cela dépend tout d'abord de la conformation plus ou moins heureuse de son cerveau. Mais ensuite cette faculté se consolide par la santé du corps avant tout, par une bonne hygiène et par une bonne nourriture ; puis elle se développe et se fortifie par un exercice rationnel, par l'éducation et par l'instruction, par l'application des bonnes méthodes scientifiques, de même que la force et la dextérité musculaires de l'homme se développent par la gymnastique.
La nature, soutenue principalement par l'organisation vicieuse de la société, crée mal heureusement quelque fois des idiots, des individus humain^ fort stupides. Quelquefois elle crée aussi des hommes de | I2^génie. Mais les unscomme les autres ne sont que des exceptions. L'immense majorité des individus humains naissent égaux ou à peu près égaux : non identiques sans doute, mais équivalents dans ce sens que, dans chacun, les défauts et les qualités se compensent à peu près, de sorte que, considérés dans leur ensemble, l'un vaut l'autre. C'est l'éducation qui produit les énormes difl'érences qui nous désespèrent aujourd'hui. D'où je tire cette conclusion que, pour établir l'égalité parmi les hommes, il faut absolument l'établir dans l'éducation des enfants.
[Je n'ai parlé jusqu'à présent que de la faculté formelle de concevoir des pensées. Quant aux pensées elles-mêmes, qui constituent le fond de notre monde intellectuel et que les métaphysiciens considèrent comme des créations spontanées et pures de notre esprit, elles ne furent à leur origine rien que de simples constatations, naturellement très imparfaites d'abord, des faits naturels et sociaux, et des conclusions, encore moins
de la faculté d'incorporer et de fixer, pour ainsi dire, jusque dans leurs variations et leurs modifications
judicieuses, tirées de ces faits. Tel fut le commencement de toutes les représentations, imaginations, hallucinations et idées humaines, d'où l'on voitque le contenu de notre pensée, nos pensées proprement dites, nos idées, loin d'avoir été créées par une action toute spontanée de l'esprit, ou d'être innées, comme le prétendent encore aujourd hui les métaphysiciens, nous ont été données dès l'abord par le monde des choses et des faits réels tant extérieurs qu'intérieurs. L'esprit de l'homme, c'est-à-dire le travail ou le propre fonctionnement de son cerveau, provoqué par les impressions que lui transmettent ses nerfs, n'y apporte qu'une action toute formelle, consistant à comparer et à combiner ces choses et ces faits en des systèmes justes ou faux : justes, s'ils sont conformes à l'ordre réellement inhérent aux choses et aux faits; faux, s'ils lui sont contraires. Par la parole, les idées ainsi élaborées se précisent et se fixent dans l'esprit de l'homme et se transmettent d'un homme à un autre, de sorte que les notions individuelles sur les choses, les idées individuelles de chacun, se rencontrant, se contrôlant et se modifiant mutuellement, et se confondant, se mariant en un seul système, hnissent par former la conscience commune ou la pensée collective d'une société d'hommes plus ou moins étendue, pensée toujours modifiable et toujours poussée en avant par les travaux nouveaux de |l23chaqu;: individu ; et, transmis, par la tradition, d'une géne'ralion à l'autre, cet ensemble d'imaginations et de pensées, s'enrichissant et s'étendant toujours davantage par le trnvail collectif des siècles, forme à chaque époque de l'histoire, dans un milieu social plus ou moins étendu, le patrimoine collectil de tous les individus qui composent ce milieu.
Chaque génération nouvelle trouve à son berceau un monde d'idées, d'imaginations et de sentiments qui lui est transmis sous forme d'néritage commun par le travail intellectuel et moral de toutes les générations passées. Ce monde ne se présente pas d'abord, à l'homme nouveau-né, dans sa forme idéale, comme système de représentations et d'idées, comme religion, comme doctrine; l'enfant serait incapable de le recevoir sous cette forme; il s'impose à lui comme un monde de faits, incarné et réalisJ dans les personnes et les choses qui l'entourent, et parlant à ses sens par tout ce qu'il entend et ce qu'il voit dès les premiers jours de sa naissance. Car les idées et les représentations humaines, qui n'ont été d'abord rien que