‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 45 sur 75 · L*HOMME : INTELLIGENCE, VOLONTÉ · texte numérisé non relu

L*HOMME : INTELLIGENCE, VOLONTÉ

peut nullement impliquer la responsabilité de l'individu qui la prend (*).

(*) Voilà deux jeunes gens, apportant dans la société deux natures ditîérentes développées par deux éducations dill'érentes, ou seulement deux différentes natures, développées par la même éducation. L'un prend une résolution virile, pour me servir de cette expression favorite de M.Gambetta; l'autre n'en prend aucune ou en prend une mauvaise. Y a-t-il, dans le sens juridique de ces mois, un mérite de la part du premier et une faute de la part du second ? Oui, si l'on veut m'accorder que ce mérite et cette faute sont également involontaires, également des produits de l'action combinée et fatale de la nature et de l'éducation, et qui par conséquent constituent, tous les deux, l'un non proprement un mérite, l'autre nor» proprement une faute, mais deux faits, deux |134 résultats différents et dont l'un est conforme à ce que, dans un moment donné de l'histoire, nous appelons le vrai, le juste et le bon, et l'autre à ce qui dans le même moment historique est réputé être le mensonge, l'injustice et le mal. Poussons cette analyse plus loin. Prenons deux jeunes gens doués de natures à peu près égales et ayant reçu la même éducation. Supposons que, se trouvant aussi dans une position sociale à peu près égale, ils aient pris tous les deux une bonne résolution. L'un se maintient et se développe toujours davantage dans la direction qu'il s'est imposée à lui-même. L'autre s'en détourne et succombe. Pourquoi? Quelle est la raison de cette différence de dénouement? Il faut la chercher soit dans la différence de leurs natures et de leurs tempéraments, quelque imperceptible que cette différence ait pu paraître d'abord ; soit dans l'inégalité qui existait déjà entre le degré de force intellectuelle et morale acquis par chacun au moment où tous les deux ont commencé leur existence libre ; soit enfin dans la différence de leurs conditions sociales et des circonstances qui ont influé plus tard sur l'existence et sur le développement de chacun ; car tout effet a une cause, d'où il résulte clairement qu'à chaque instant de sa vie, que dans chacune de ses pensées, dans ses actes, l'homme avec sa conscience, son intelligence et sa volonté, £e trouve toujours déterminé par une foule d'actions ou de causes tant extérieures qu'intérieures, mais également indépendantes de lui-même, et qui exercent sur lui une dominalion fatale, implacable. Où est donc sa responsabilité ?

Un homme manque de volonté; on lui en fait honte et on lui dit qu'il doit en avuir une, qu'il doit se donner une vo-

Il est évident que l'idée de la responsabilité humaine, |i3i idée toute relative, est inapplicable à

lontc. Mais comment se la donncra-t-il r Par un acte de sa volonté i C'est dire qu'il doit avoir la volonté d'avoir une volonté : ce qui constitue évidemment un cercle vicieux, une absurdité.

Mais, dira-t-on, en niant le principe delà responsabilité de l'homme, ou plutôt en constatant le fait de l'irresponsabilité humaine, ne détruisez-vous pas les bases de|i3:> toute morale? Celte crainte et ce reproche sont parfaitement justes s'il s'agit de la morale théologique et métaphysique, de cette morale divine qui sert, sinon de base, au moins de consécration et d'explication au droit juridique. (Nous verrons plus tard que les faits économiques constituent les seules bases réelles de ce droit.) Ils sont injustes s'il s'agit de la morale purement humaine et sociale. Ces deux morales, comme nous le verrons plus tard, s'excluent ; la première n'étant idéalement rien que la fictioa et en réalité la négation de la seconde, et cette dernière ne pouvant triompher que parla radicale destruction de la première. Donc, loin de m'eflrayer de cette destruction de la morale théologique et métaphysique, que je considère comme un mensonge aussi historiquement naturel que fatal, je l'appelle au contraire de tous mes vœux, et j'ai l'intime conviction de faire bien en y coopérant dans la mesure de mes forces.

On dira encore qu'en attaquant le principe de la responsabilité humaine, je sape le fondement principal de la dignité humaine. Ce serait parfaitement juste si cette dignité consistait dans l'exécution de tours de furce surhumains impossibles et non dans le plein développement théorique et pratique de toutes nos facultés et dans la réalisation aussi complète que possible de la mission qui nous est tracée et pour ainsi dire imposée par notre | 13g nature. La dignité humaine et la liberté individuelle telles que les conçoivent les théologiens, les métaphysiciens et les juristes, dignité et liberté fondées sur la négation en apparence si fiérc de la nature et de toute dépendance naturelle, nous conduisent logiquement et tout droit à l'établissement d'un despotisme divin, père de tous les despotismes humains; la fiction théologique, métaphysique et juridique de l'humaine dignité et de l'humaine liberté a pour conséquence fatal'- l'esclavage et l'abaissement réels des hommes sur la terre. Tandis que les matérialistes, en prenant pour point de départ la dépendance fatale des hommes vis-à-vis de la nature et de ses lois et par conséquent leur irresponsabilité

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