‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 46 sur 75 · L HOMME : INTELLIGENCE, VOLONTÉ · texte numérisé non relu

L HOMME : INTELLIGENCE, VOLONTÉ

rhomme pris isolément et considère' comme individu naturel, en dehors du développement collectif de la

naturelle, aboutissent nécessairement au renversement de toute autorité divine, de toute tutelle humaine, et par conséquent à l'établissement d'une léelle et complète liberté pour chacun et pour tous. Telle est aussi la raison pourquoi tous les réactionnaires, à commencer par les souverains les plus despotiques jusqu'aux républicains bourgeois en apparence les plus révolutionnaires, se montrent aujourd'hui des partisans si ardents de l'idéalisme théologique, métaphysique et juridique, et pourquoi les socialistes-révolutionnaires conscients et sincères ont arboré le drapeau du matérialisme.

Mais votre théorie, dira-t-on, explique, excuse, légitime et encourage tous les vices, tous les crimes. Elle les explique, oui ; elle les légitime en ce sens qu'elle montre comment les crimes et les vices sont des effets naturels de causes naturelles. Mais elle ne les encourage aucunement; au contraire, ce n'est que par l'application la plus large de cette théorie à l'organisation de la société humaine qu'on pourra les combattre et qu'on parviendra à les extirper, en attaquant non tant les individus qui en sont affectés, que les causes naturelles dont ces vices et ces crimes sont les produits naturels et fatals.

|137 Enfin, dira-t-on, voilà deux hommes : l'un plein de qualités, l'autre plein dedét'auts; le premier, honnête, intelligent, juste, bon scrupuleux observateur de tous les devoirs humains et respectant tous les droits; le second, un voleur, un brigand, un menteur effronté, un violateur cynique de tout ce qui est sacré pour les hommes ; et, dans la vie politique, l'un un républicain ; l'autre, un Napoléon ill, un Mouravief ou un Bismarck. Direz-vous qu'il n'y ait aucune différence à faire entre

eux i

Non, je ne le dirai pas. Mais cette diff'érence, je la fais déjà dans mes rapports quotidiens avec le monde animal 11 y a des bêtes excessivement dégoûtantes, malfaisantes, d'autres très utiles et très nobles. J'ai de l'antipathie et un dégoût prononcé pour les unes, et beaucoup de sympathie pour les autres. Et pourtant je suis bien que ce n'est pas la faute d'un crapaud s'il est un crapaud, d'un serpent venimeux s'il est un serpent venimeux, ni la faute du cochon s'il trouve une immense volupté à se vautrer dans la fange; mais aussi que ce n'est pas le propre mérite du cheval, dans le sens volontaire de ce mot, s'il est un beau cheval; ni celui du chien, s'il est un animal intelligent et fidèle; ce qui ne m'empêche nulle-

socie'té. Considéré comme tel en prcscncc de cette causalité universelle au sein de laquelle tout ce qui

ment d'écraser le reptile et de chasser lecoclion dans sa fange, ni d'aimer et d'estimer beaucoup le cheval et le chien.

Dira-t-on que je suis injuste ? Pas du tout. Je reconnais que les uns, considérés au point de vue de la nature ou de la causalité universelle, sont aussi innocents de ce que j'appelle, moi, leurs défauts, que les autres le sont de leurs qualités. Dans le monde naturel, il n'y a proprement, au sens moral de ces mots, ni qualités ni défauts, mais des propriétés naturelles plus ou moins bien ou mal développées dans les différentes espèces et variétés animales, hsg aussi bien que dans chaque individu pris à part. Le mérite de l'individu animal consiste uniquement en ceci, qu'il est un exemplaire bien réussi, complètement développé, dans son espèce et dans sa variété ; et l'unique mérite de ces lieux dernières, c'est d'appartenir à un ordre d'organisation relativement supérieur. Le défaut, pour l'individu animal, c'est d'être un exemplaire mal réussi, imparfaitement développé; et pour la variété et l'espèce, c'est d'appartenir à un ordre d'organisation inférieur. Si un serpent appartenant à une classe excessivement venimeuse, l'était peu, ce serait donc un défaut; s'il l'est bea ;coup, c'est une qualité.

En établissant entre les animaux de diftcrenles espèces une sorte de dilTérence judiciaire, en déclarant les uns dégoûtants, antipathiques et méchants; les autres, bons, sympathiques et utiles, je ne les juge donc pas au point de vue absolu, naturel, mais au point de vue relatif, tout humain, de leurs rapports avec moi. Je reconnais que les uns me sont dés.igréables, nuisibles, et qu'au contraire les autres me sont agréables, utiles. Tout le monde ne fait-il pas en réalité la même chose dans les jui;ements que chacun porte sur les hcmmes? Un homme appartenant à celte variété sociale qu'on appelle les brigands, les voleurs, proclamera les Mandrins et les 'l'roppmanns comniL' les premiers hommes du monde; les diplomates et les argumentateurs du sabre ne se possèdent pas d'aise en parlant de Napoléon 11! ou de Bismarck; les prêtres adorent Loyola; les bourgeois ont pour idéal soit Rothschild, soit M. Thiers. Puis il y a des variétés mixtes, qui cherchent leurs héros dans les hommes équivoques, d'uncaractère moins tranché : les Ollivicr, les Jules Favre. Chaque variété sociale, en un mot, possède une mesure morale qui lui est toute particulière et qu'elle applique à tous les hommes en les jugeant. Quant à la mesure universellement humaine, elle n'existe en-

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