‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 52 sur 75 · l'homme : INTELLIGENCE, VOLONTÉ · texte numérisé non relu

l'homme : INTELLIGENCE, VOLONTÉ

A cette considération s'en ajoute une autre qui est très importante. Les différentes fonctions que nous

bases de son système sociologique et politique, qui aboutit, comme on sait, au gouvernement des masses — condamnées fatalement, selon lui, à ne jamais sortir de l'état précaire du prolétariat — par une sorte de théocratie composée de prêtres, non de la religion, mais de la science, ou de ce petit nombre d'hommes d'élite si heureusement organisés que la subordination complète des intérêts matériels de la vie aux préoccupations idéales ou transcendantes de l'esprit, qui est un pium desiderium d'une réalisation impossible pour la masse des hommes, devient chez eux une réalité. Cette conclusion pratique d'Auguste Comte repose sur une observation très fausse. 11 n'est point juste de dire que les |i47 masses, à quelque époque de l'histoire que ce soit, n'ont été exclusivement préoccupées que de leurs intérêts matériels. On pourrait leur reprocher au contraire de les avoir vraiment trop négligés jusqu'ici, de les avoir trop facilement sacrifiés à des tendances platoniquement idéales, à des intérêts abstraits et fictifs, qui furent toujours recommandés à leur foi par ces hommes d'élite, auxquels Auguste Comte concède si généreusement la direction exclusive de l'humanité : tels furent les tendances et les intérêts religieux, patriotiques, nationaux et politiques, y compris ceux de la liberté exclusivement politique, très réels pour les classes privilégiées et toujours pleins d'illusion et de déception pour les masses. Il est regrettable sans doute que les masses aient toujours stupidement ajouté foi à tous les charlatans officiels et officieux qui, dans un but pour la plupart du temps très intéressé, leur ont prêché le sacrifice de leurs intérêts matériels. Mais cette stupidité s'explique par leur ignorance, et que les masses soient encore aujourd'hui excessivement ignorantes, qui en doute? Ce qu'il est injuste de dire, c'est que les masses soient moins capables de s'élever audessus de leurs soucis matériels que les autres classes de la société, moins que les savants par exemple. Ce que nous voyons aujourd'hui en France ne nous donne-t-il pas la preuve du contraire? Où trouverez-vous à cette heure le vrai patriotisme capable de tout sacrifier ? Certes, ce ne sera pas dans la savante bourgeoisie, c'est uniquement dans le prolétariat des villes; et pourtant la patrie n'est bonne mère que pour le bourgeois, pour l'ouvrier elle a été toujours une marâtre.

Je crois pouvoir dire, sans exagération aucune, qu'il y a bien plus d'idéa | i48lisme réel, dans le sens du désintéressement et

appelons les facultés animales ne sont point d'une telle nature qu'il soit facultatif, pour l'animal, de

du sacrifice de soi-même, dans les masses populaires que dans aucune autre classe de la société. Que cet idéalisme prenne le plus souvent des formes baroques, qu'il soit accompagne' d'un grand aveuglement et d'une déplorable stupidité, il ne faut pas s'en étonner. Le peuple, grâce au gouvernement des hommes d'élite, est plongé partout dans une ignorance crasse. Les bourgeois le méprisent beaucoup pour ses croyances religieuses; ils devraient le mépriser aussi pour ce qui lui reste encore de croyances politiques; car la sottise des unes vaut celle des autres, et les bourgeois profitent de toutes les deux. Mais voici ce que les bourgeois ne comprennent pas : c'est que le peuple qui, faute de science et faute d'existence supportable, continue d'ajouter foi aux dogmes de la théologie et de s'enivrer d'illusions relig'euses, apparaît par là même beaucoup plus idéaliste et, sinon plus intelligent, beaucoup plus intellectuel que le bourgeois qui, ne croyant en rien, n'espérant rien, se contente de son existence journalière, excessivement mesquine et étroite. La religion comme théologie est sans doute une grande sottise, mais comme sentiment et comme aspiration elle est un complément et une sirte de compensation, très illusoire sans doute, pour les misères d'une existence opprimée, et une protestation très réelle contre cetteoppression quotidienne. Elle est par conséquent une preuve de la richesse naturelle, intellectuelle et morale, de l'homme et de l'immensité de ses désirs instinctifs. Froudhon a eu raison de dire que le socialisme n'a d'autre mission que de réaliser rationnellement et etièctivement sur la terre les promesses illusoires et mystiques dont la réalisation est renvoyée par la religion dans le ciel. Ces promesses, au foni, se réduisent à ceci : le bien-être, le plein développement de toute; les (acuités humaines, la liberté dans l'égalité et dans l'universelle fraternité. Le bourgeois qui, en perdant la foi religieuse, ne devient pas socialiste, — |ii9 et, à bien peu d'exceptions près, c'est le cas de tous les bourgeois, — se condamne par là même à une désolante médi -crité intellectuelle et morale; et c'est au nom de cette médiocrité que la bourgeoisie réclame le gouvernement des masses, qui, malgré leur ignorance déplorable, la dépassent si incontestablement [ ar l'élévation instinctive de l'esprit et du cœur! Quant aux savants, ces bienheureux privilégiés d'Auguste Comte, je dois dire qu'on ne saurait rien imaginer de plus déplorable que le sort d'une société dont le gouvernement se-

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