‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 53 sur 75 · L HOMME : INTELLIGENCE, VOLONTÉ 27I · texte numérisé non relu

L HOMME : INTELLIGENCE, VOLONTÉ 27I

les exercer ou de ne les point exercer ; toutes ces faculte's sont des propriétés essentielles, des nécessités

rait remis en leurs mains; et cela pour beaucoup de raisons que j'aurai l'occasion de développer plus tard (i), et que je me bornerai à énumérer ici : i» Parce qu'il suffit de donner à uu savant doué du plus grand génie une position privilégiée, pour paralyser ou au moins pourdiminuer et pour fausser son esprit, en le rendant pratiquement co-intéressé dans le maintien des mensonges tant politiques que sociaux. Il suffit de considérer le rôle vraiment pitoyable que jouent actuellement l'immense majorité des savants en Europe, dans toutes les questions politiques et sociales qui agitent l'opinion, pour s'en convaincre : la science privilégiée et patentée se transforme pour la plupart du temps en sottises et en lâchetés patentées, et cela parce qu'ils ne sont nullement détachés de leurs intérêts matériels et des misérables préoccupations de leur vanité personnelle. En voyant ce qui se passe chaque jour dans le monde 'des savants, on pourrait même croire que, parmi toutes les occupations humaines, la science a le privilège particulier de développer l'égoïsme le plus raffiné et la vanité la plus féroce dans les hommes ; 2° Parce que, parmi le très petit nombre de savants qui sont réellement détachés de toutes les préoccupations et de toutes les vanités temporelles, il en est peu, bien peu, qui ne soient entachés d'un grand vice, capable de contrebalancer toutes les autres qualités : ce vice, c'est l'orgueil de l'intelligence et le mépris profond, masqué ou ouvert, | <50 pour tout ce qui n'est pas aussi savant qu'eux. Une société qui serait gouvernée par des savants aurait donc le gouvernement du mépris, c'est-à-dire le plus écrasant despotisme et le plus humiliant esclavage qu'une société humaine puisse subir. Ce serait nécessairement aussi le gouvernement de la sottise, car rien n'est aussi stupide que l'intelligence orgueilleuse d'elle-même. En un mot, ce serait une seconde édition du gouvernementdes prêtres. Et d'ailleurs comment instituer pratiquement un gouvernement de savants? Qui les nommera; Sera-ce le peuple:" Mais il est ignorant, et l'ignorance ne peut s'établir comme juge de la science des savants. Ce seront donc les académies? Alors on peut être certain qu'on aura le gouvernement de la savante médiocrité; car il n'y a pas eu encore d'exemple qu'une académie ait su

(i) Il les a développées aux feuillets 209-224. de la troisième rédaction (voir ci-dessus pages 88-104). — J- G.

inhérentes à l'organisation animale. Les différentes espèces, familles et classes d'animaux se distinguent les unes des autres, soit par l'absence totale de quelques facultés, soit par le développement prépondérant d'une ou de plusieurs facultés au détriment de toutes les autres. Au sein m<?me de chaque espèce, famille et classe d'animaux, tous les individus ne sont pas également réussis. L'exemplaire parfait est celui dans lequel tous les organes caractéristiques de l'ordre auquel l'individu appartient se trouvent harmonieusement développés. L'absence ou la faiblesse d'un de ces organes constitue un défaut, et, quand c'est un organe essentiel, l'individu est un monstre. Monstruosité ou perfection, qualités ou défauts, tout cela est donné à l'individu par la nature, il apporte tout cela en naissant. Mais du moment qu'une faculté existe, elle doit s'exercer, et

apprécier un homme de génie et lui rendre justice pendant sa vie. Les académies des savants, comme les conciles et les conclaves des prêtres, ne canonisent leurs saints qu'après leur mort; et lorsqu'elles font une exception pour un vivant, soyez persuadés que ce vivant est un grand pécheur, c'est-à-dire un audacieux intrigant ou un sot.

Aimons donc la science, respectons les savants sincères et sérieux, écoutons avec une grande reconnaissance les enseignements, les conseils, que du haut de leur savoir transcendant ils veulent bien nous donner; ne les acceptons toutefois qu'à condition de les faire passer et repasser par notre propre critique. Mais au nom du salut de la société, au nom de notre dignité et de notre liberté, aussi bien que pour le salut de leur propre esprit, ne leur donnons jamais parmi nous ni de position ni de droits privilégiés. Afin que leur influence sur nous puisse être utile et vraiment salutaire, il faut qu'elle n'ait d'autres armes que la propagande également libre pour tous, que la persuasion morale fondée sur l'argumentation scientifique. [N^ote de Bakounine.)

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