ANIMALITÉ, HUMANITÉ
maîtriser; alors même, ai-je dit, qu'il entreprend et qu'il accomplit des actes qui sont en apparence les plus contraires à la nature, il obéit encore aux lois de la nature. Rien ne peut l'y soustraire, il en est l'esclave absolu. Mais cet esclavage n'en est pas un, parce que tout esclavage suppose deux êtres existant l'un en dehors de l'autre, et dont l'un est soumis à l'autre. L'homme n'est pas en dehors de la nature, n'étant lui-même rien que nature ; donc il ne peut pas en être esclave.
Quelle est donc la signification de ces mots : combattre, maîtriser la nature? Il y a là un malentendu éternel qui s'explique par le double sens qu'on attache ordinairement à ce mot naiwe. Une fois on la considère comme l'ensemble universel des choses et des êtres, aussi bien que des lois naturelles ; contre la nature ainsi entendue, ai-je dit, il n'y a point de lutte possible ; puisqu'elle embrasse et contient tout, elle est l'omnipotence absolue, l'être unique. Une autre fois, on entend par ce mot nature l'ensemble plus ou moins restreint des phénomènes, des choses et des êtres qui eniourent l'homme, en un mot son monde extérieur. Contre cette nature extérieure, la lutte n'est pas seulement possible, elle est fatalement nécessaire, fatalement imposée par la nature universelle à tout ce qui vit, à tout ce qui existe ; car tout être existant et vivant, comme Je l'ai déjà fait observer, porte en lui-même cette double loi naturelle : i" de ne point pouvoir vivre en dehors de son milieu naturel ou de son monde exté»
rieur ; 2" de ne pouvoir s'y mainienir qu'en existant, qu'en vivant à son détriment, qu'en luttant constamment contre lui. C'est donc ce monde | ici ou cette nature extérieure, que l'iiomme, armé des facultés et des propriétés dont la nature universelle l'a doué, peut et doit vaincre, peut et doit maîtriser ; né dans la dépendance d'abord quasi-absolue de cette nature extérieure, il doit l'asservir à son tour et conquérir sur elle sa propre liberté et son humanité.
Antérieurement à toute civilisation et à toute histoire, à une époque excessivement reculée et pendant une période de temps qui a pu durer on ne sait combien de milliers d'années, l'homme ne fut rien d'abord qu'une bête sauvage parmi tant d'autres betes sauvages, — un gorille peut-être, ou un parent très proche du gorille. Animal Carnivore ou plutôt omnivore, il était sans doute plus vorace, plus féroce, plus cruel que ses cousins des autres espèces. 11 faisait une guerre de destruction comme eux, et il travaillait comme eux. Tel fut son état d'innocence, préconisé par toutes les religions possibles, l'état idéal tant vanté par Jean-Jacques Rousseau. Qu'est-ce qui l'a arraché à ce paradis animal ? Son intelligence progressive s'appliquant naturellement, nécessairement et successivement à son travail animal. Mais en quoi consiste le progrès de l'intelligence humaine ? Au point de vue formel^ il consiste surtout dans la plus grande habitude de penser qui s'acquiert par l'exercice de la pensée, et dans la conscience plus précise et plus nette de sa propre