‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 72 sur 75 · LA RELIGION · texte numérisé non relu

LA RELIGION

dire la faculté de combiner les idées, reste toujours et partout la même, aussi bien que les lois qui en déterminent les manifestations différentes, de sorte qu'aucun développement humain ne saurait se faire contrairement à ces lois. Cela nous donne le droit de penser que les phases principales, observées dans le premier développement religieux d'un seul peuple, ont dû se reproduire dans celui de toutes les autres populations primitives de la terre.

A en juger d'après les rapports unanimes des voyageurs qui, depuis le siècle passé, ont visité les îles de rOcéanie, aussi bien que de ceux qui, de nos jours, ont pénétré dans l'intérieur de l'Afrique, le fétichisme doit être la première religion, celle de tous les peuples sauvages qui se sont le moins éloignés de l'état de nature. Mais le fétichisme n'est autre chose que la religion de la peur. Il est la première expression humaine de cette sensation de dépendance absolue, mêlée de terreur instinctive, que nous trou vons au fond de toute vie animale et qui, comme je l'ai déjà fait observer, constitue le rapport religieux des individus appartenant aux espèces même les plus inférieures avec la toute-puissance de la nature. Qui ne connaît l'influence qu'exercent et l'impression que produisent sur tous les êtres vivants les grands phénomènes de la nature, tels que le lever et le coucher du soleil, le clair de lune, le retour des saisons, la succession du froid et du chaud, ou bien des catastrophes naturelles, aussi bien que les rapports si variés et mutuellement destructifs des espèces ani-

maies | 1:7 entre elles et avec les différentes espèces ve'ge'tales ? Tout cela constitue, pour chaque animal, un ensemble de conditions d'existence, un caractère, une nature, et je serais presque tenté de dire un culte particulier ; car chez les animaux, dans tous les êtres vivants, vous retrouverez une sorte d'adoration de la nature, mclée de crainte et de joie, d'espérance et d'inquiétude, — la joie de vivre et la crainte de cesser de vivre, — et qui, en tant que sentiment, ressemble beaucoup à la religion humaine. L'invocation et la prière même n'y manquent pas. Considérez le chien apprivoisé, implorant une caresse, un regard de son maître : n'est-ce pas là l'image de l'homme à genoux devant son Dieu ? Ce chien ne transpone-t-il pas par son imagination et par un commencement de réflexion, que l'expérience a développée en lui, la toute-puissance naturelle qui l'obsède, sur son maître, de morne que l'homme croyant la transporte sur son Dieu ? Quelle est donc la différence entre le sentiment religieux du chien et celui de l'homme.^ Ce n'est pas même la réflexion, c'est le degré de réflexion, ou même, plutôt, c'est la capacité de la fixer et de la concevoir comme une pensée abstraite, de la généraliser en la nommant ; la parole humaine ayant ^ceci de particulier, qu'incapable de nommer les choses réelles, celles qui agissent immédiatement sur nos sens, elle n'en exprime que la notion ou la généralité abstraite ; et comme la parole et la pensée sont les deux formes distinctes, mais inséparables, d'un seul et même acte de l'humaine réflexion, cette der-

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