LE MOUVEMENT INTERNATIONAL DES TRAVAILLEURS
tous les pays. La force principale des masses ouvrières se concentre surtout dans les capitales et dans les autres grandes villes de l'Europe; partout nos bataillons organisés poussent en avant. Déjà, en Espagne, le drapeau rouge a reçu le baptême du sang.
« Les agitations électorales en France (*), et surtout les crimes récents de la classe privilégiée en Belgique, prouvent que partout on est décidé à opposer aux réclamations légitimes des travailleurs les arguments de la force brutale et l'éloquence des baïonnettes. A Vienne aussi une certaine feuille a poussé ce cri sinistre : « Il est temps d'en finir 1 » On nous a menacés, et pourtant, sans nous laisser aucunement intimider par ces menaces, nous ne craignons pas de dire que si nous éprouvons un désir ardent, c'est celui de voir toutes ces réformes sociales, devenues aujourd'hui absolument nécessaires, se réaliser d'une manière pacifique, par l'entente fraternelle de tout le monde.
« Pour nous, le drapeau rouge est le symbole de l'amour humain universel. Que nos ennemis songent donc à ne pas le transformer cow^re eux-mêmes en drapeau de la terreur. »
[Égaillé du 22 mai 1869.)
(i) Les élections pour le Corps législatif, en France, eurent lieu les 23 et 24 mai : dans plusieurs circonscriptions, les candidats dits « irréconciliables » furent élus.
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L'ag-itation du Parti de la démocratie socialiste en Autriche.
Le mouvement des travailleurs en Autriche prend des proportions remarquables. Le lecteur peut en juger par les faits que nous avons déjà cités en partie et que nous continuerons à citer à mesure qu'ils se produiront. Nous avons publie' dans nos précédents numéros un compte-rendu assez détaillé de l'assemblée populaire qui a eu lieu à Vienne le 4 mai (*) et
(i) Cette assemblée avait été convoquée pour s'occuper de deux questions, le droit de coalition et la question des nationalités. Sur le premier point, après avoir entendu des orateurs qui réclamèrent le droit de coalition dans toute son étendue, c'est-à-dire le droit de coalition internationale, et qui dépeignirent de taçon saisissante l'exploitation effrénée dont les ouvriers de l'Autriche étaient victimes, l'assemblée adopta une résolution invitant le Reichsrath à voter sans retard le droit de coalition. Quant à la question des nationalités, Oberwinder présenta une résolution disant : a Considérant que la lutte des nationalités en Autriche entrave le développement du i'arti de la démocratie socialiste, l'assemblée déclare qu'il est du devoir des travailleurs de tourner le dos aux agit itions des partis soi-disant nationaux; qu'il est de leur devoir de secouer partout le joug des classes privilégiées, et de concentrer tous leurs efforts sur la conquête de leurs droits, de la liberté et de l'égalité, sous le double rapport politique et économique ». Fischer parla en ces termes : a. Ouvriers de tous les pays, nous devons nous réunir sous le même drapeau. Mais aussi longtemps que les uns crieront : Je suis un Allemand ! les autres : Jesuis un Tchèque, un Italien, un Hongrois! nos oppresseurs continueront à nous exploiter, et nous serons de misérables esclaves. Le fabricant paie-t-il davantage à un Allemand, à un Hongrois, à un Italien, à un Tchèque? Toutes les nationalités
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qui, n'ayant pu être tenue qu'à huis-clos, n'en avait pas moins réuni plus de six mille adhérents. Aujourd'hui, la Voix du Peuple {Volksstimme), organe nouvellement fondé de ce parti et que nous recommandons chaudement à tous les francs socialistes-démocrates de l'Europe, nous apporte la nouvelle d'une autre assemblée populaire tenue à Vienne, cette fois en plein air, et qui a réuni plus de vingt mille ouvriers.
Mais le mouvement des travailleurs ne s'arrête
ne sont-elles pas égales devant Tinsuftisance des salaires?» Un orateur bourgeois, le D'' Hœslinger, prit la défense du privilège, des nationalités, et exh Tta les ouvriers à ne pas se constituer en parti séparatiste et exclusif, et à se joindre au parti de la démocratie bourgeoise. Neumayer répondit .• « Ce n'est pas à nous qu'on pourra reprocher d'être exclusifs et étroits : notre programme ne réunit-il pas sous le même drapeau les ouvriers du monde entier? Quant aux démocrates bourgeois, voici ce que nous leur avons déjà dit et ce que nous leur répétons aujourd'hui : Si vous voulez venir à nous, vous êtes les bienvenus ; mais commencez d'abord par accepter nos principes, tous nos principes, et n'espérez pas que nous puissions y renoncer ou que nous consentions jamais à voiler notre drapeau pour être accueillis par vous. Je finis en vous répétant cjtte parole de Lassaile : Malheur à la démocratie socialiste si elle fait jamais des concessions de principes. » Most insista sur l'internationalité du mouvement ouvrier : c Le mouvement des ouvriers, dit-il, se manifeste-t-il seulement en Autriche, et n'est-il pas le même partout en Europe? Les travailleurs de tous les pays ne sont-ils pas poussés aujourd'hui, par les mêmes raisons que nous, à se révolter contre le joug de leurs exploiteurs.' Nous avons tous le même intérêt, le même but, nous ne pouvons avoir qu'une patrie. Les gouvernements et les privilégiés de tous les pays excitent les peuples les uns contre les autres pour les asservir les uns par les autres. Toute notre force est dans notre union ; quiconque vient donc nous diviser par des questions nationales doit être considéré par nous comme un ennemi. » La résolution présentée par Oberwinder fut votée à l'unanimité.
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pas à Vienne. Malgré tous les obstacles que lui oppose le gouvernement libéral de M. de Beust, appuyé sur les différentes nuances du parti de la bourgeoisie, et malgré toutes les séductions du parti clérical et féodal qui s'efforce en vain de le détourner de son but, le mouvement se propage avec une célérité prodigieuse dans presque toutes les provinces de l'Autriche, unissant, au nom du même programme et sous le même drapeau socialiste, les ouvriers detoutes ces différentes nationsdont l'union politique forcée avait constitué jusqu'ici le monstrueux Empire des Habsbourg, boulevard de l'antique Sainte-Alliance catholique et réactionnaire en Europe.
Cet empire vermoulu succombe aujourd'hui sous le poids de ses mensonges et de ses crimes séculaires. Napoléon et Bismarck lui ont donné le coup de grâce. Il ne s'en relèvera pas, malgré tous les réconfortants que le libéralisme, voire même le démocratisme bourgeois, s'efforcent de lui administrer aujourd'hui. La bourgeoisie est elle-même trop malade pour guérir un malade à ce point incurable; les morts ne ressuscitent pas des morts, et les vivants ont bien autre chose à faire que de s'occuper du raccommodage de ce moribond, qui ne laissera d'autre souvenir dans l'histoire que celui de ses hypocrisies infâmes et de ses impitoyables et sanglantes violences.
La bourgeoisie, qui ne pense plus qu'à se sauver elle-même, se cramponne aujourd'hui à l'Empire
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d'Autriche, comme elle se cramponne d'un autre côté à l'unité de l'Allemagne représentée par M. de Bismarck ou aux institutions impériales de Napoléon III, comme elle se cramponne à un trône sans monarque en Espagne, et, en général, à tous les Etats politiques actuellement existants, parce qu'elle sait que tous ses privilèges politiques et sociaux et son existence même, en tant que classe économiquement séparée de la masse de ces ouvriers qui ne travaillent aujourd'hui que pour elle, seront brisés et anéantis par le même orage populaire qui emportera tous ces Etats.
La disparition prochaine de cet empire de la carte politique de l'Europe y laissera pourtant un vide immense et que, dans l'intérêt même de la civilisation, il sera urgent de combler. Cette urgence devient d'autant plus évidente aujourd'hui qu'encouragées par la stérilité des efforts de la bourgeoisie libérale et démocratique en Autriche, efforts qui au lieu d'empêcher semblent précipiter la catastrophe de cet empire, toutes les sombres puissances de la réaction, représentées au dehors par l'Empire panslaviste de Saint-Pétersbourg et par l'Empire pangermanique de Berlin, et à l'intérieur par le clergé ultramontain et par la vieille oligarchie autrichienne, se préparent visiblement à en recueillir l'héritage. Diplomatie russe et diplomatie de Bismarck, princes et comtes de l'empire, anciens bureaucrates, vieux militaires et évêques, tous intriguent à l'unisson aujourd'hui en Autriche, et semblent s'être
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donné la main pour y fomenter, par tous les moyens, les passions les plus fanatiques, aussi bien religieuses que nationales. C'est par le soulèvement de ces passions stupides et aveugles qu'ils espèrent achever le moribond.
A cette coalition réactionnaire, le libéralisme bourgeois s'efforce d'opposer la barrière non moins réactionnaire, au point de vue de la démocratie socialiste, mais surtout trop insuffisante et trop faible, de la centralisation artificielle de l'Etat. Epouvantés par l'imminence d'une catastrophe qui menace d'engloutir toutesles positions privilégiées et toutes les fortunes, les bourgeois du Reichsrath ont fait un effort surhumain pour masquer un déficit énorme, et ils ont donné de plus à l'empereur une armée de 800.000 hommes. C'est là le suprême effort de l'empire. Une fois ces derniers moyens épuisés, il ne lui restera plus rien pour vivre. Mais l'histoire nous apprend qu'une fois arrivé à ce point aucun Etat ne saurait vivre longtemps.
L'Empire autrichien est donc condamné à mourir. Qui va recueillir son héritage? Sera-ce la réaction du dehors alliée à la réaction du dedans^ Ce serait un bien grand malheur. Mais ce malheur n'arrivera pas. L'héritier qui attend un légitime héritage et qui seul est assez puissant pour le recueillir, ce n'est ni la Russie impériale, ni la Prusse royale, ce ne sont pas non plus les oligarques et les uliramontains de l'Autriche, c'est le Parti de la démocratie socia-^ liste, parti qui, bien que né en Autriche, n'est pas
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seulement autrichien, car il repre'sente la cause des travailleurs du monde entier.
C'est en Autriche surtout qu'on sent, qu'on voit et qu'on touche pour ainsi dire du doigt cette vérité incontestable, que la puissance de la vie s'est retirée aujourd'hui de la classe bourgeoise, comme jadis elle s'était retirée de la classe nobiliaire, que la bourgeoisie est un corps intellectuellement et physiologiquement mort ou prêt à mourir, et que tout l'avenir, j'allais dire le présent, appartient aux seuls ouvriers. Tandis que les bourgeois libéraux et démocrates s'épuisent en efforts impuissants pour constituer quelque chose qui ressemble à un parti, celui de la démocratie socialiste, composé principalement sinon uniquement d'ouvriers, s'étendant sur toutes les provinces de l'Autriche, et réunissant dans son sein, par l'effet d'une attraction naturelle, les hommes des nationalités les plus différentes , compte déjà bien au delà de cent mille adhérents. Et il ne s'est formé que depuis un an à peine. N'est-ce pas un résultat immense?
C'est que, parmi les ouvriers de l'Europe, il n'en est point de mieux placés, peut-être, pour inaugurer largement la politique sociale de l'avenir, que les ouvriers autrichiens. Les ouvriers des autres pays doivent encore lutter plus ou moins contre les étreintes malsaines, contre les préjugés étouffants du sentiment national ou du patriotisme. Le patriotisme autrichien est un non-sens, qui n'a été inventé que pour servir de masque à la bureaucratie et à
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l'armée impériales. Ce n'est point un sentiment naturel, national, c'est une vertu officielle qui ne vaut que ce que valent toutes les vertus olficielles.
Si le travailleur autrichien voulait être patriote dans le sens très restreint d'une des nombreuses nationalités qui composent l'Empire d'Autriche, il devrait renoncer à l'union avec les travailleurs de toutes les autres nations du même empire; c'est-àdire qu'il, devrait renoncer au puissant, à l'unique instrument à l'aide duquel il peut conquérir son existence humaine, son bien-être, sa liberté, et le but suprême des ouvriers de tous les pays, aujourd'hui, l'égalité. Il ne peut donc devenir une puissance réelle qu'en foulant aux pieds le principe de la nationalité.
C'est une nécessité si bien comprise par les ouvriers de l'Autriche, que le premier acte du Parti de la démocratie socialiste fut d'éliminer de son programme la question nationale. C'est en vain que les chefs des partis nationaux slaves, d'un côté, inspirés par la politique féodale et cléricale, et, de Tautre, les politiciens allemands, — bourgeois libéraux, démocrates, et socialistes bourgeois, — se sont efforcés d'attirer dans leurs camps opposés les ouvriers de Vienne. Sourds à toutes ces voix de sirènes, et s'inspirant du principe qui les avait réunis, ces braves travailleurs déclarèrent, par un manifeste mémorable, qu'ils ne voulaient appartenir ni à la Confédération du Nord de l'Allemagne, présidée par M. de Bismarck, ni à la combinaison politique des