‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 18 sur 25 · RAPPORT SUR LA QUESTION DE L HÉRITAGE · texte numérisé non relu

RAPPORT SUR LA QUESTION DE L HÉRITAGE

Faut-il montrer comment le droit d'héritage engendre tous les privilèges e'conomiques, politiques et sociaux? Il est e'vident que la différence des classes ne se maintient que par lui I Par le droit d'héritage, les différences naturelles aussi bien que les différences passagères de fortune ou de bonheur qui peuvent exister entre les individus et qui devraient disparaître à mesure que les individus disparaissent eux-mêmes, s'éternisent, se pétrifient pour ainsi dire, et, devenant des différences traditionnelles, créent les privilèges de naissance, fondent les classes, et deviennent une source permanente de l'exploitation des millions de travailleurs par des milliers d'hommes heureusement nés.

Tant que le droit d'héritage fonctionnera, il ne pourra y avoir d'égalité économique, sociale et politique dans le monde; et tant que l'inégalité existera, il y aura oppression et exploitation.

Donc, en principe, au point de vue de l'émancipation intégrale du travail et des travailleurs, nous devons vouloir V abolition du droit dliéritage.

Il est entendu que nous ne prétendons pas abolir l'hérédité physiologique ou la transmission naturelle des facultés corporelles et intellectuelles, ou, pour nous exprimer avec plus d'exactitude, des facultés musculaires et nerveuses des parents à leurs enfants. Souvent cette transmission est un fait malheureux, parce qu'elle fait passer les maladies physiques et morales des générations passées aux générations présentes; mais les effets funestes de

202 ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL VEgalUé

cette transmission ne peuvent être combattus que par les applications de la science à l'hygiène sociale, tant individuelle que collective, et par une organisation rationnelle et égalitaire de la société.

Ce que nous voulons et devons abolir, c'est le droit d'héritage fondé par la jurisprudence et constituant la base même de la famille juridique et de VEtat.

Il est également entendu que nous n'entendons pas abolir Yhéritage sentimental. Nous entendons sous cette dénomination l'héritage qui fait passer entre les mains des enfants ou des amis des objets de mince valeur qui ont appartenu à leurs amis ou à leurs parents décédés, dont à force de leur avoir servi longtemps ils ont conservé pour ainsi dire Fempreinte personnelle. L'héritage sérieux, c'est celui qui assure aux héritiers, soit complètement, soit même seulement en partie, la possibilité de vivre sans travailler, en prélevant sur le travail collectif soit la rente de la terre, soit l'intérêt du capital. Nous entendons que le capital, aussi bien que la terre, en un mot tous les instruments et toutes les matières premières du travail, cessant d'être transmissibles par le droit d'héritage, deviennent à tout jamais la propriété collective de toutes les associations productives.

L'égalité et par conséquent aussi l'émancipation du travail et des travailleurs ne sont qu'à ce prix.

Il est peu d'ouvriers qui ne comprennent pas que

RAPPORT SUR LA QUESTION DE l'HÉRITAGE 20^^

dans l'avenir l'abolition du droit d'héritage soit la condition suprême de l'égalité. Mais il y en a qui craignent que si on allait l'abolir présentement, avant qu'une nouvelle organisation sociale n'ait assuré le sort de tous les enfants, quelles que soient les conditions dans lesquelles ils sont nés, leurs enfants, après la mort de leurs parents, ne se trouvent dans la détresse.

« Comment ! disent-ils, j'ai amassé à la sueur de mon front, en me condamnant aux plus cruelles privations, deux cents, trois cents ou quatre cents francs, et mes enfants en seront privés! » — Oui, ils en seront privés, mais en revanche ils recevront de la société, sans aucun préjudice aux droits naturels de la mère et du père, un entretien, une éducation et une instruction que vous ne seriez pas capable de leur assurer avec trente ou quarante mille francs. Car il est évident qu'aussitôt que le droit d'héritage sera aboli, la société devra prendre à sa charge tous les frais du développement physique, moral et intellectuel de tous les enfants des deux sexes qui naîtront en son sein. Elle en deviendra ainsi la tutrice suprême.

Nous nous arrêtons à ce point, parce qu'il rentre dans la question de l'instruction intégrale, sur laquelle une autre commission doit vous faire son rapport.

Mais il est un autre point que nous devons élucider.

Plusieurs prétendent qu'en abolissant le droit

204 ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL VÉgalUé

d'héritage, on détruira le plus grand stimulant qui pousse les hommes au travail. Ceux qui pensent ainsi continuent de considérer le travail comme un mal nécessaire, ou, pour parler théologiquement, comme l'effet de la malédiction que Jéhovah, dans son courroux, a lancée contre la malheureuse espèce humaine, et dans laquelle, par un caprice singulier, il a compris sa création tout entière.

Sans entrer dans cette grave discussion théologique, prenant pour base la simple étude de la nature humaine, nous répondrons à ces détracteurs du travail que ce dernier, loin d'être un mal ou une dure nécessité, est, pour tout homme qui est en possession de ses facultés, un besoin. Pour s'en assurer, chacun peut faire une expérience sur luimême : qu'il se condamne seulement pour quelques jours à une inaction absolue, ou bien à un travail stérile, improductif, stupide, et il verra si à la fin il ne se sentira pas le plus malheureux et le plus avili des hommes. L'homme, par sa nature même, est forcé de travailler, comme il est forcé de manger, de boire, de penser, de parler.

Si le travail est aujourd'hui maudit, c'est parce qu'il est excessif, abrutissant, et forcé, c'est parce qu'il tue le loisir et prive les hommes de la possibilité de jouir humainement de la vie; c'est parce que chacun, ou presque chacun, est forcé d'appliquer sa force productive au genre de travail qui convient le moins à ses dispositions naturelles. C'est enfin parce que, dans cette société fondée sur la théologie

RAPPORT SUR. LA QUESTION DE l'hÉRITAGS 20^

et sur la jurisprudence, la possibilité de vivre sans travailler est conside're'e comme un honneur et un privilège, et la nécessité de travailler pour vivre comme un signe de dégradation, comme une punition et une honte.

Le jour où le travail musculaire et nerveux, manuel et intellectuel à la fois, sera considéré comme le plus grand honneur des hommes, comme le signe de leur virilité et de leur humanité, la société sera sauvée; mais ce jour n'arrivera pas tant que durera le règne de l'inégalité, tant que le droit d'héritage ne sera pas aboli.

Cette abolition sera.-x-eUe juste?

Mais si elle est dans l'intérêt de tout le monde, dans l'intérêt de l'humanité, comment pourrait-elle être injuste?

Il faut bien distinguer entre la justice historique, politique, juridique, et la justice rationnelle ou simplement humaine. La première a gouverné le monde jusqu'à cette heure, et elle en a fait un réceptacle d'oppressions sanglantes et d'iniquités. La seconde doit nous émanciper.

Examinons donc le droit d'héritage au point de vue de la justice humaine.

Un homme, nous dit-on, a gagné par son travail quelques dizaines, quelques centaines de mille francs, un million, et il n'aurait pas le droit de les laisser en héritage à ses enfants! Mais ce serait une atteinte au droit naturel, une inique spoliation I

D'abord il a été prouvé mille fois qu'un travailleur

206 ARTICLES ÉCRITS POUR LE JOURNAL l'Égalité

isolé ne peut produire beaucoup au delà de 'ce qu'il consomme. Nous de'fions un ouvrier se'rieux, c'està-dire un ouvrier ne jouissant d'aucun privilège, de gagner des dizaines, des centaines de mille francs, des millions ! Cela lui serait tout bonnement impossible. Donc s'il y a dans la société actuelle des individus qui gagnent de si grandes sommes, ce n'est point par leur travail, c'est grâce à leur privilège, c'est grâce à une injustice juridiquement légalisée, qu'ils les gagnent; et comme tout ce qu'on ne prend pas sur son propre travail est nécessairement pris sur le travail d'autrui, nous avons le droit de dire que tous ces gains sont des vols commis par des individus privilégiés sur le travail collectif, avec la sanction et sous la protection de l'Etat.

Passons outre.

Le voleur protégé par la loi meurt. Il laisse par testament ou sans testament ses terres ou ses capitaux à ses enfants ou à ses parents. C'est, dit-on, une conséquence nécessaire de sa liberté et de son droit individuels; sa volonté doit être respectée.

Mais un homme mort est bien mort; en dehors de l'existence toute morale et toute sentimentale que lui font les pieux souvenirs de ses enfants, parents et amis, s'il les a mérités, ou la reconnaissance publique, s'il a rendu quelque réel service au public, il n'existe plus du tout; il ne peut donc avoir ni liberté, ni droit, ni volonté personnelle. Les fantômes ne doivent pas gouverner et opprimer le monde, qui n'appartient qu'aux vivants.

Page 1