XLIV ÉTUDE BIOGRAPHIQ^UE
séances, dit-elle encore, nous jouissons d'un bonheur sans interruption ; nos sentimens sont profonds, nos joies sont pures, nos espérances sont flatteuses. Il y a dans cette sorte d'amour des plaisirs sans douleur et une espèce d'immensité de bonheur qui anéantit tous les malheurs et les fait disparaître. »
K // n'y a rien de borné dans l'amour que pour les âmes bornées. »
« Voilà donc, conclut notre autew après ces citations qui ont bien leur intérêt, puisqu'elles nous peignent trait pour trait la physionomie morale de M"'^ de Lambert et en dégagent d'ombres trop discrètes la réelle et noble originalité • voilà donc une fenime raisonnable qui, d'après son propre sentiment, d'après son expérience, nous parle d'un amour permis, d'un amour sans faiblesse ; il fallait bien quelle en connût l'existence pour le conseiller; il fallait peut-être même qu'il ne fût pas très rare pour que le monde le crût possible. C'était donc un beau siècle que le siècle de Louis XIV. »
L'écrivain moraliste de 1804 semble donc douter, non sans regret, de la possibilité de réaliser cet idéal offert aux âmes fîères par M'"« de Lambert. Si cet auteur est, comme nous le croyons, Pauline de Meulan, elle devait pourtant montrer par son propre exemple que cette réserve dans le don de soi-mênie, que cette noblesse et cette pureté de sentiments n'avaient rien de chinicrique. Il nous plaît de croire, en
ET LITTERAIRE XLV
effet^ qu'un tel effort, qu'une telle conciliation de la passion et du devoir, si elle est héroïque, n'est pas impossible. Il nous plaît d'applaudir sans sourire à cette jeunesse de cceur survivant à l'âge qui permettait à M"^^ de Lambert de croire a l'amour même en cheveux blancs. Dans son Discours a Ismène sur
LE SENTIMENT d'uNE DAME QUI CROYOIT QUE l'aMOUR CONVENOIT AUX FEMMES LORS MEME Qu'eLLES n'ÉTOIENT
PLUS JEUNES, elle ne combat cette faiblesse qu'au nom du respect des bienséances et de la crainte du ridicule, tout en confessant que, n'était cela, elle serait indulgente et trouverait du charme eut spectacle de ce suprême amour dont celui de Philémon et Baucis est demeuré le touchant modèle.
Nous ne savons si ce n'est pas à cette théorie de l'amour sans déchéance et du bonheur discret, qu'elle mit en pratique, que M'"« de Lambert dut une longévité rarement réservée à ceux qui n'ont pas pris de bonne heure la précaution de fixer de sages barrières à leurs passions et de se tenir à l'écart de la région des orages.
C'est sans doute à cet art de vivre non sans tendresse, mais sans faiblesse, allant dans les choses de sentiment jusqu'au bout du permis, sans jamais se hasarder dans le défendu, ne donnant d'elle que ce qu'on peut donner sans abdiquer, et plus éprise au fond peut-être de l'amitié que de l'amour, que M'"« de Lambert dut de ne mourir qu'à quatre-vingt-