I . Le P. Bouhours et le P. Cheminais
d'honneur et les récompenses y sont attachées ; la renommée semble ne parler que pour eux; et, quand vous êtes parvenu à un certain degré de réputation, rien n'est perdu. Tout le monde a consenti qu'on donnât le premier rang aux vertus militaires ; cela étoit juste, elles coiîtent assez; mais il y a plusieurs manières de s'acquitter de ses obligations.
Les uns n'embrassent la profession des armes que pour éviter la honte de dégénérer; les autres ne la suivent pas seulement par devoir, mais par goût. Les premiers ne s'élèvent guère au-dessus de leur état : c'est une dette qu'ils payent, ils en demeurent là; les autres, soutenus par l'ambition, marchent à pas de géant dans le chemin de la gloire. Les uns ont la fortune pour objet, les autres l'élévation et l'immortalité. Ceux qui se bornent à la fortune ont toujours un mérite borné. Tout homme qui n'aspire pas à se faire un grand nom n'exécutera jamais de grandes choses; ceux qui marchent nonchalamment souffrent toutes les peines de leur profession, et n'en ont ni l'honneur ni la récompense.
Si l'on entendoit bien ses intérêts, on négligeroit la fortune, et l'on n'auroit, dans toutes les professions, que la gloire pour objet. Quand vous êtes parvenu à un certain degré de mérite et qu'il est connu, la grande gloire a toujours la fortune
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à sa suite. On ne peut avoir trop d'ardeur de s'élever, ni soutenir ses désirs d'espérances trop flatteuses.
Il faut par de grands objets donner un grand ébranlement à l'àme, sans quoi elle ne se metlroit point en mouvement. Quelque ardent, quelque vif que soit votre amour pour la gloire, vous demeurerez encope bien au deçà du terme; mais, quand vous n'iriez qu'à moitié chemin, il est toujours beau d'avoir osé.
Rien ne convient moins à un jeune homme qu'une certaine modestie qui lui fait croire qu'il n'est pas capable de grandes choses. Cette modestie est une langueur de l'âme, qui l'empêche de prendre l'essor et de se porter avec rapidité vers la gloire. On disoit à Agésilas que le roi de Perse étoit le grand roi. « Pourquoi sera-t-il plus grand que moi, répondit-il, tant que j'aurai une épée à mon côté? » Il y a un mérite supérieur, qui sent que rien ne lui est impossible.
La fortune, mon fils, ne vous a pas aplani le chemin de la gloire. Pour vous l'ouvrir, je vous donnai de bonne heure un régiment, persuadée qu'on ne pouvoit entrer trop tôt dans une profession où l'expérience est si nécessaire, et que les premières années assuroient la réputation et répondoient de toute la vie. Vous fîtes la campagne de Barcelone, la plus heureuse pour les armes du roi.
et la moins célébrée ; vous revenez en Italie, où tout est contre nous, où nous avons à combattre climat, ennemis, situation et prévention. Les campagnes malheureuses pour le roi le sont aussi pour les particuliers : la terre ensevelit les morts et les fautes des vivans ; et la renommée se tait, et ne parle plus des services de ceux qui restent; mais il faut compter que la vraie valeur n'est jamais ignorée. Il y a tant d'yeux ouverts sur vous que ce sont autant de témoins de ce que vous valez; de plus, de pareilles campagnes vous instruisent davantage. Vous vous êtes essayé, vous savez vous-même à peu près ce que vous êtes, les autres le savent aussi; et, si votre réputation se forme moins vite, elle en est plus certaine.
Les grands noms ne se font pas en un jour. Mais ce n'est pas seulement la valeur qui fait les hommes extraordinaires ; c'est elle qui les commence, et les autres vertus les achèvent.
L'idée d'un héros est incompatible avec l'idée d'un iiomme sans justice, sans probité et sans grandeur d'âme. Il ne suffît pas d'avoir l'honneur de la valeur, il faut aussi avoir l'honneur de la probité ; toutes les vertus s'unissent pour former un héros. La valeur, mon fils, ne se conseille point; c'est la nature qui la donne ; mais on peut l'avoir à un très haut degré, et être d'ailleurs peu estimable.
La plupart des jeunes gens croient toutes leurs
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obligations remplies dès qu'ils ont les vertus militaires, et qu'il leur est permis d'être injustes, malhonnêtes et impolis. N'étendez point le droit de l'épée; il ne vous dispense pas des autres devoirs.
Soyez, mon fils, ce que les autres promettent d'être : vos modèles sont dans votre maison. Vos pères ont su associer toutes les vertus à celles de leur profession. Fidèle au sang dont vous sortez, songez qu'il ne vous est pas permis d'être un homme médiocre : on ne vous en quittera pas à bon marché. Le mérite de vos pères rehaussera votre gloire, ou fera votre honte si vous dégénérez; ils éclairent vos vertus et vos défauts.
La naissance fait moins d'honneur qu'elle n'en ordonne, et vanter sa race, c'est louer le mérite d'autrui.
Vous trouverez, mon fils, tous les chemins qui conduisent à la gloire bien préparés : c'est un grand trésor qu'un bon nom et la réputation de ses pères. Ils vous ont mis à portée de tout. Ce n'est pas assez de les égaler, il faut les passer, et arriver au terme, je veux dire aux honneurs qu'ils ont approchés de si près, et qu'une mort prématurée leur a ravis.
Je regrette tous les jours de n'avoir pas vu votre grand-père. Au bien que j'en ai ouï dire, personne
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n'avoit plus que lui les qualités éminentes et le talent de la guerre. Il s'étoit acquis une telle estime et une telle autorité dans l'armée qu'avec dix mille hommes il faisoit plus que les autres avec vingt. Il auroit mené les troupes à un péril certain, qu'elles auroient cru aller à une victoire assurée. L'exécution des ordres qu'il recevoit n'étoit jamais douteuse entre ses mains. Au siège de Gravelines, les maréchaux de Gassion et de La Meilleraie, qui commandoient, s'étant brouillés, leur démêlé divisa l'armée ; les deux partis alloient se charger, lorsque votre grand-père, qui n'étoit alors que maréchal de camp, plein de cette confiance et de cette autorité que donne le zèle du bien public, ordonna aux troupes, de la part du roi, de s'arrêter. Il leur défendit de reconnoître ces généraux pour leurs chefs. Les troupes lui obéirent ; les maréchaux de La Meilleraie et de Gassion furent obligés de se retirer. Le roi a su cette action, et en a parlé plus d'une fois avec estime.
Sa fidélité parut à la guerre de Paris ; il refusa le bâton de maréchal de France, que M. Gaston, duc d'Orléans, lui fit offrir pour l'attirer dans son parti. Le roi, l'ayant su, lui envoya le brevet de chevalier de l'ordre, et lui écrivit qu'il n'oublieroit jamais les preuves qu'il venoit de lui donner de son attachement.
Quand il eut le gouvernement de Metz (le plus
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beau de ce temps-là et le plus désiré), le cardinal de Richelieu lui en envoya le brevet à La Chapelle, dont il étoit gouverneur. Il étoit couché lorsque le courrier arriva : ses gens l'éveillèrent. 11 prit le paquet sans l'ouvrir, le mit sous son chevet, et se rendormit.
Étant gouverneur de Metz, on lui offrit des sommes considérables pour consentir à l'établissement d'un parlement en cette ville; il ne voulut jamais y donner son consentement. Les gouverneurs de ce temps-là avoient la même autorité que des vice-rois. Il refusa cent mille francs que les juifs lui offrirent pour avoir la permission de ne plus porter le chapeau jaune. Son coeur, sensible à la vraie gloire, sans vanité, sans vue de récompense, mépiisoit les richesses, et n'aimoit la vertu que pour elle-même. Il étoit si modeste qu'il n'a jamais su ce qu'il valoit. Il avoit eu l'honneur de commander M. de Turenne, qui avoit la politesse de dire que M. **'^ lui avoit appris son métier. Plus d'une personne en place ont dit bien des fois que c'étoit la honte de la France qu'un homme de ce mérite-là n'ait pas été élevé aux premières dignités de la guerre.
Voilà, mon fils, vos modèles. Les vertus vous sont montrées en un haut degré. Vous les avez toutes trouvées dans votre père. Je ne parlerai point de ses talens pour la guerre, cela ne me
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convient point ; mais l'usage que le roi en a fait et les divers emplois de confiance qu'il lui a donnés marquent assez qu'il en étoit digne.
Le roi a souvent dit que c'étoit un de ses meilleurs officiers, et sur qui il comptoit davantage. Mais, de plus, il avoit toutes les vertus de la société : il a su joindre l'ambition à la modération; il aspiroit à la véritable gloire, sans trop penser à sa fortune. II fut longtemps oublié et souffrit une espèce d'injustice. Dans ce temps malheureux où votre père étoit brouillé avec la fortune, où tout autre se seroit dégoûté, avec quel courage ne soufîrit-il pas ses mauvais traitemens ! Il voulut, en ne manquant à aucun de ses devoirs, mettre la fortune dans son tort ; il crut que la véritable ambition consistoit bien plus à se rendre supérieur en mérite qu'en dignité.
Il y a des vertus qui ne s'acquièrent que dans la disgrâce; nous ne savons ce que nous sommes qu'après l'avoir éprouvée. Les vertus de la prospérité sont douces et faciles; celles de l'adversité sont dures et difficiles, et demandent un homme tout entier. Il sut souffrir sans découragement, parce qu'il avoit en lui une infinité de ressources; il crut que son devoir l'obligeoit à demeurer dans sa profession, persuadé que la lenteur des récompenses ne nous autorise jamais à quitter le service. Ses malheurs n'ébranlèrent point son courage : il sut
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joindre la patience à la dignité ; aussi savoit-il jouir de la prospérité sans enivrement et sans faste. Le changement de fortune n'en apportoit point à son âme, et ne lui coûtoit aucune vertu.
Quand il fut fait gouverneur de Luxembourg, toute la province craignoit la domination françoise : il dissipa cette crainte, de manière que l'on ne sentit presque pas le changement de maître. Il avoit la main légère, et ne gouvernoit que par amour et jamais par autorité : il ne faisoit point sentir la distance qu'il y avoit de lui aux autres. Sa bonté abrégeoit le chemin qui le séparoit de ses inférieurs; ou il les élevoit jusqu'à lui, ou il descendoit jusqu'à eux. Il n'employoit son crédit que pour faire du bien. Il ne pouvoit souffrir qu'il y eût des malheureux où il commandoit ; il ne songeoit qu'à solliciter et à obtenir des pensions pour les officiers, des gratifications pour les blessés et pour ceux qui s'étoient distingués. Beaucoup de gens lui doivent leur fortune.
L'amour-propre gagna peu dans l'avancement de votre père, ce qui fut le bien des autres : aussi étoit-il l'amour de ceux qui vivoient sous son gouvernement; et, quand il mourut, s'ils l'avoient pu, ils l'auroient racheté de leur sang. Ses bonnes qualités firent taire l'envie, et tout le monde applaudissoit dans son cœur aux grâces du roi. Dans un temps si corrompu, il avoit des mœurs pures ; il
pensoit d'une manière bien différente de la plupart des hommes.
Quelle fidélité à tenir sa parole ! Il la gardoit toujours à ses dépens. Quel désintéressement ! 11 comptoit le bien pour rien. Quelle indulgence n'avoit-il pas pour les foiblesses de l'humanité ! Il excusoit tout, et regardoit les fautes comme des malheurs, et se croyoit seul obligé d'être honnête homme. Ses vertus laissoient les autres à leur aise. ' Il avoit de ces facilités aimables qui servent au commerce et qui unissent les hommes. Toutes ses vertus étoient sûres, parce qu'elles étoient naturelles. Le mérite acquis est souvent incertain. Pour lui, fidèle à sa raison et vertueux sans effort, il ne s'est jamais démenti.
Voilà, mon fils, ce que nous avons perdu. Tant de mérite nous répondoit d'une grande fortune : rien de plus apparent que nos espérances sous un prince si juste. Votre père ne vous a laissé qu'un nom et des exemples. Le nom, vous devez le porter avec dignité; et vous devez l'imitation à ses vertus. Voilà sur quoi vous avez à vous former; je ne vous en demande pas davantage, mais je ne vous quitte pas à moins.
Vous avez plus d'avances que vos pères, puisqu'ils peuvent vous guider. Je dirai sans honte qu'ils ne vous ont laissé aucune fortune : on ne
rougit point de l'avouer, quand on a employé son bien au service de son prince, et qu'on a vécu sans injustice et sans bassesse.
Il y a si peu de grandes fortunes innocentes que je pardonne à vos pères de ne vous en avoir point laissé. J'ai fait ce que j'ai pu pour mettre quelque ordre à nos affaires, où l'on ne laisse aux femmes que la gloire de l'économie. Je remplirai, autant qu'il, me sera possible, les obligations de mon état; je vous laisserai autant de bien qu'il en faut, si vous avez le malheur d'être sans mérite; et assez, si vous avez les vertus que je vous désire.
Comme je ne souhaite rien tant que de vous voir parfaitement honnête homme, voyons quels en sont les devoirs, pour connoître nos obligations. Je m'instruis moi-même par ces réflexions : peutêtre serai-je assez heureuse pour changer un jour mes préceptes en exemples.
Celle qui exhorte doit marcher la première. Un ambassadeur de Perse demandoit à la femme de Léonidas pourquoi, à Lacédémone, on honoroit tant les femmes. « C'est qu'elles seules savent faire des hommes », répondit-elle. Une dame grecque montroit à la mère de Phocion ses pierreries, et lui demandoit les siennes; elle lui montra ses enfans, et lui dit : « Voilà ma parure et mes ornemens. » J'espère bien, mon fils, qu'un jour vous ferez toute ma gloire. Mais revenons aux devoirs des hommes.
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L'ordre des devoirs est de savoir vivre avec ses supérieurs, ses égaux, ses inférieurs, et avec soimême. Avec ses supérieurs, savoir plaire sans bassesse ; montrer de l'estime et de l'amitié à ses égaux ; ne point faire sentir le poids de la supériorité à ses inférieurs; conserver de la dignité avec soi-même.
Au-dessus de tous ces devoirs, est le culte que vous devez à l'Etre suprême. La religion est un commerce établi entre Dieu et les hommes, par la grâce de Dieu aux hommes, et par le culte des hommes à Dieu. Les âmes élevées ont pour Dieu des sentimens, et un culte à part, qui ne ressemble point à celui du peuple : tout part du cœur et va à Dieu. Les vertus morales sont en danger sans les chrétiennes. Je ne vous demande point une piété remplie de foiblesse et de superstition : je demande seulement que l'amour de l'ordre soumette à Dieu vos lumières et vos sentimens, que le même amour de l'ordre se répande sur votre conduite; il vous donnera la justice, et la justice assure toutes les vertus.
La plupart des jeunes gens croient aujourd'hui se distinguer en prenant un air de libertinage qui les décrie auprès des personnes raisonnables. C'est un air qui ne prouve pas la supériorité de l'esprit, mais le dérèglement du cœur. On n'attaque point la religion, quand on n'a point intérêt de l'attaquer. Rien ne rend plus heureux que d'avoir l'esprit per-
suadé et le cœur touché; cela est bon pour tous les temps. Ceux même qui ne sont pas assez heureux pour croire comme ils doivent se soumettent à la religion établie : ils savent que ce qui s'appelle préjugé tient un grand rang dans le monde, et qu'il faut le respecter.
Le libertinage de l'esprit et la licence des mœurs doivent être bannis sous le règne où nous sommes.
Les mœurs du souverain dominent : elles ordonnent ce qu'il fait, et défendent ce qu'il ne fait pas. Les défauts des princes doublent, et leurs vertus renaissent par imitation. Quand les courtisans auroient le cœur corrompu, il règne toujours à la cour une honnêteté qui masque le vice. Nous sommes bien heureux d'être nés dans un siècle où la pureté des mœurs et le respect de la religion sont nécessaires pour plaire au prince.
Je pourrois, mon fils, me placer dans l'ordre des devoirs; mais je veux tout tenir de votre cœur. Faites attention à l'état où m'a laissée votre père. J'avois sacrifié tout mon bien à sa fortune : je perdis tout à sa mort. Je me vis seule, sans appui; je n'avois d'amis que les siens, et j'ai éprouvé que peu de gens savent être amis des morts. Je trouvai mes ennemis dans ma propre famille; j'nvois à soutenir contre des personnes puissantes un procès qui décidoit de ma fortune; je n'avois pour moi que la
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justice et mon courage : je l'ai gagné sans crédit et sans bassesse. Enfin, j'ai fait de ma mauvaise fortune tout ce qu'on en pouvoit faire. Dès qu'elle a été meilleure, j'ai songé à la vôtre. Donnez-moi dans votre amitié la même part que je vous donnerai dans ma petite fortune.
Je ne veux point de respect forcé, je ne veux que des soins du cœur. Que vos sentimens viennent à moi sans que vos intérêts les amènent. Enfin, ayez soin de votre gloire, et j'aurai soin du reste.
Vous savez vous conduire avec vos supérieurs. On n'a que faire de préceptes pour les devoirs qui regardent le prince. Vous êtes d'une race qui lui a tout sacrifié. A l'égard de ceux dont vous dépendez, le premier mérite est de plaire.
Dans les emplois subalternes, vous ne vous soutenez que par les agrémens; les maîtres sont comme les maîtresses : quelque service que vous leur ayez rendu, ils cessent de vous aimer quand vous cessez de leur plaire.
Il y a plusieurs sortes de grandeurs, et qui demandent plusieurs sortes d'hommages.
Il y a des grandeurs réelles et personnelles, et des grandeurs d'institution. On doit du respect aux personnes élevées en dignité; mais ce n'est qu'un respect extérieur : on doit de l'estime et un respect de sentiment au mérite. Quand de concert la for-
tune et la vertu ont mis un homme en place, c'est un double empire, et qui exige une double soumission; mais il ne faut pas que le brillant de la grandeur vous éblouisse et vous jette dans l'illusion.
Il y a des âmes basses qui sont toujours prosternées devant la grandeur. Il faut séparer l'homme de la dignité, et voir ce qu'il est quand il en est dépouillé. Il y a bien une autre grandeur que celle qui vient de l'autorité : ce n'est ni la naissance ni les richesses qui distinguent les hommes; la supériorité réelle et véritable entre eux, c'est le mérite.
Le titre d'honnête homme est bien au-dessus des titres de la fortune. Dans les places subalternes on est dépendant : il faut faire sa cour aux ministres, mais il faut la faire avec dignité. Je ne vous donnerai jamais des leçons de bassesse. Ce sont vos services qui doivent parler pour vous, et non pas des soumissions déplacées.
Les personnes de mérite qui s'attachent aux ministres les honorent ; les esclaves les avilissent. Rien n'est plus agréable que d'être ami des personnes élevées, mais vous n'y parvenez que par l'envie de plaire.
Que vos liaisons soient avec des personnes audessus de vous : par là, vous vous accoutumez au respect et à la politesse. Avec ses égaux on se néglige; l'esprit s'assoupit.
Je ne sais si l'on peut espérer de trouver des amis à la cour. Pour les personnes éminentes en dignité, leur place les dispense de bien des devoirs et couvre bien des défauts. Il est bon d'approcher les hommes, de les voir à découvert et avec leur mérite de tous les jours. De loin, les favoris de la fortune vous en imposent : l'éloignement les met dans le point de vue qui leur est favorable; la renommée exagère leur mérite, et la flatterie les déifie. Approchez-les, vous ne trouverez que des hommes. Qu'on trouve de peuple à la cour ! Pour se désabuser de la grandeur, il faut la voir de près : vous cesserez aussitôt de la désirer et de la craindre.
Que les défauts des grands ne vous gâtent pas, mais qu'ils vous redressent. Que le mauvais usage qu'ils font de leurs biens vous apprenne à mépriser les richesses et à vous régler. La vertu ne conduit point leur dépense.
Pourquoi, dans ce nombre infini de goûts inventés par la volupté et par la mollesse, ne s'en eston jamais fait un de soulager les malheureux ? L'humanité ne vous fait-elle point sentir le besoin de secourir vos semblables? Les bons cœurs sentent ToLligation de faire du bien plus qu'on ne sent les autres besoins de la vie. Marc-Aurèle remercioit les dieux de ce qu'il avoit toujours fait du bien à ses amis sans les avoir fait trop attendre. Madame de Lambert. î
Le bonheur de la grandeur, c'est lorsque les autres trouvent leur fortune dans la nôtre. « Je ne puis, disoit ce prince, être touché d'un bonheur qui n'est que pour moi. »
Le plaisir le plus délicat est de faire le plaisir d'autrui; mais, pour cela, il ne faut pas tant faire de cas des biens de la fortune. Les richesses n'ont jamais donné la vertu; mais la vertu a souvent donné les richesses. Quel usage aussi la plupart des grands font-ils de leur gloire? Ils la mettent toute en marques extérieures et en faste. Leur dignité s'appesantit et abaisse les autres : cependant la véritable grandeur est humaine; elle se laisse approcher, elle descend même jusqu'à vous : ceux qui la possèdent sont à leur aise, et y mettent les autres. Leur élévation ne leur coûte aucune vertu, et la noblesse de leurs sentimens les y avoit comme préparés et accoutumés; ils n*y sont point étrangers, et n'y font souffrir personne.
Les titres et les dignités ne sont pas les liens qui nous unissent aux hommes, ni qui les attirent à nous. Si nous n'y joignons le mérite et la bonté, on leur échappe aisément. On ne cherche qu'à se dédommager d'un hommage qu'on est forcé de rendre à leur place; et, en leur absence, on se donne la liberté de les juger et de les condamner. Mais, si par envie nous aimons à diminuer leurs bonnes qualités, il fau* combattre ce sentiment et
leur rendre la justice qu'ils méritent. Nous croyons souvent n'en vouloir qu'aux hommes, et nous en voulons aux places; jamais ceux qui les ont occupées n'ont été au gré du monde, et on ne leur a rendu justice que quand ils ont cessé d'y être. L'envie malgré elle rend hommage à la grandeur, quoiqu'elle semble la mépriser : car c'est honorer les places que de les envier. Ne condamnons point, par chagrin, des situations agréables qui n'ont que le défaut de nous manquer. Passons au devoir de la société.
Les hommes ont trouvé qu'il étoit nécessaire et agréable de s'unir pour le bien commun : ils ont fait des lois pour réprimer les méchans; ils sont convenus entre eux des devoirs de la société, et ont attaché l'idée de la gloire à la pratique de ces devoirs. Le plus honnête homme est celui qui les observe avec plus d'exactitude : on les multiplie à mesure que l'on a plus d'honneur et de délicatesse.
Les vertus se tiennent, et ont entre elles une espèce d'alliance ; et c'est l'union de toutes ces vertus qui fait les hommes extraordinaires. Après avoir prescrit les devoirs nécessaires à leur sûreté commune, ils ont cherché à rendre leur commerce agréable : ils ont établi des règles de politesse et de savoir-vivre.
On n'a point de préceptes à donner aux per-
sonnes bien nées contre certains défauts. Il y a des vices qui sont inconnus aux honnêtes gens. La probité, la fidélité à tenir sa parole, l'amour de la vérité, je crois n'avoir rien à vous apprendre sur tout cela : vous savez qu'un honnête homme ne connoît point le mensonge. Quelles louanges ne donne-t-on point à ceux qui aiment la vérité ! Celui-là, dit-on, est semblable aux dieux, qui fait du bien et qui dit la vérité. S'il ne faut pas toujours dire ce que l'on pense, il faut toujours penser ce que l'on dit Le véritable usage de la parole, c'est de servir la vérité. Quand un homme a acquis la réputation de vrai, on jureroit sur sa parole; elle a toute l'autorité des sermens; on a pour ce qu'il dit un respect de religion.
Le faux dans les actions n'est pas moins opposé à l'amour de la vérité que le faux dans les paroles. Les honnêtes gens ne sont point faux : qu'ont-ils à cacher? Ils ne sont pas même pressés de se montrer, sûrs que tôt ou tard le vrai mérite se fait jour.
Souvenez-vous qu'on vous pardonnera plutôt vos défauts que l'affectation à vous parer des vertus que vous n'avez pas. La fausseté est l'imitation du vrai : l'homme faux paye de mine et de discours; l'homme vrai paye de conduite. I! y a longtemps qu'on a dit que l'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. Mais il ne suffit pas
d'avoir les vertus principales pour plaire, il faut encore avoir les qualités agréables et liantes.
Quand on aspire à se faire une grande réputation, on est toujours dépendant de l'opinion des autres. Il est difficile d'arriver aux honneurs par les services, si les manières et les amis ne les font valoir.
Je vous ai déjà dit que dans les emplois subalternes on ne se soutient que par savoir plaire; dès qu'on se néglige, on est d'un très petit prix. Rien ne déplaît tant que de montrer un amour-propre trop dominant, de faire sentir qu'on se préfère à tout et qu'on se fait le centre de tout.
On peut beaucoup déplaire avec beaucoup d'esprit, lorsqu'on ne s'applique qu'à chercher les défauts d'autrui et à les exposer au grand jour. Pour ces sortes de gens qui n'ont de l'esprit qu'aux dépens des autres, ils doivent souvent penser qu'il n'y a point de vie assez pure pour avoir droit de censurer celle d'autrui.
La raillerie, qui fait une partie des amusemens de la conversation, est difficile à manier. Les personnes qui ont besoin de médire, et qui aiment à railler, ont une malignité secrète dans le cœur. De la plus douce raillerie à l'offense, il n'y a souvent qu'un pas à faire. Souvent le faux ami, abusant du droit de plaisanter, vous blesse; mais la personne
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que vous attaquez a seule droit de juger si vous plaisantez : dès qu'on la blesse, elle n'est plus raillée, elle est offensée.
L'objet de la raillerie doit tomber sur des défauts si légers que la personne intéressée en plaisante elle-même. La raillerie délicate est un composé de louange et de blâme. Elle ne touche légèrement sur de petits défauts que pour mieux appuyer sur de grandes qualités. M. de La Rochefoucauld dit que « le déshonorant offense moins que le ridicule ». Je penserois comme lui, par la raison qu'il n'est au pouvoir de personne d'en déshonorer une autre : c'est notre propre conduite, et non les discours d'autrui qui nous déshonorent. Les causes du déshonneur sont connues et certaines; le ridicule est purement arbitraire. Il dépend de la manière dont les objets se présentent, de la manière de penser et de sentir. Il y a des gens qui mettent toujours les lunettes du ridicule; ce n'est pas la faute des objets, c'est la faute de ceux qui les regardent : cela est si vrai que telles personnes à qui on donneroit du ridicule dans certaines sociétés seroient admirées dans d'autres où il y aura de l'esprit et du mérite.
C'est aussi par l'humeur qu'ion plaît et qu'on déplaît. Les humeurs sombres et chagrines, qui penchent vers la misanthropie, déplaisent fort.
L'humeur est la disposition avec laquelle l'àme
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reçoit l'impression des objets. Les humeurs douces ne sont blessées de rien; leur indulgence les sert et prête aux autres ce qui leur manque.
La plupart des hommes s'imaginent qu''on ne peut travailler sur l'humeur; ils disent : Je suis né comme cela, et croient que cette excuse leur donne le droit de n'avoir aucune attention sur eux. De pareilles humeurs ont assurément le droit de déplaire. Les hommes ne vous doivent qu'autant que vous leur plaisez. Les règles pour plaire sont de s'oublier soi-même, de ramener les autres à ce qui les intéresse, de les rendre contens d'eux-mêmes, de les faire valoir, et de leur passer les qualités qui leur sont contestées. Ils croient que vous leur donnez ce que le monde ne leur accorde pas : c'est, en quelque sorte, créer leur mérite que de les rehausser dans l'idée d'autrui; mais il ne faut pas pousser cela jusqu'à l'adulation.
Rien ne plaît tant que les personnes sensibles, qui cherchent à se lier aux autres.
Faites en sorte que vos manières offrent de l'amitié et en demandent. Vous ne sauriez être un homme aimable que vous ne sachiez être ami, que vous ne connoissiez l'amitié ; c'est elle qui corrige les vices de la société. Elle adoucit les humeurs farouches, elle rabaisse les glorieux et les remet à leur place. Tous les devoirs de l'honnê-
teté sont renfermés dans les devoirs de la parfaite amitié.
Parmi le tumulte du monde ayez, mon fils, quelque ami sûr, qui fasse couler dans votre âme les paroles de la vérité; soyez docile aux avis de vos amis. L'aveu des fautes ne coûte guère à ceux qui sentent en eux de quoi les réparer; croyez donc n'avoir jamais assez fait dès que vous sentez que vous pouvez mieux faire. Personne ne souffre plus doucement d'être repris que celui qui mérite le plus d'être loué. Si vous êtes assez heureux pour avoir trouvé un ami vertueux et fidèle, vous avez trouvé un trésor; sa réputation garantira la vôtre, il répondra de vous à vous-même, il adoucira vos peines, il doublera vos plaisirs. Mais, pour mériter un ami, il faut savoir l'être.
Tout le monde se plaint qu'il n'y a point d'amis, et presque personne ne se met en peine d'apporter les dispositions nécessaires pour en faire et pour les conserver. Les jeunes gens ont des sociétés, rarement ont-ils des amis; les plaisirs les unissent, et les plaisirs ne sont pas des liens dignes de l'amitié; mais je ne prétends pas faire une dissertation, je touche légèrement les devoirs de la vie civile. Je vous renvoie à votre cœur, qui vous demandera un ami et qui vous en fera sentir le besoin. Je laisse à votre délicatesse à vous instruire des devoirs de l'amitié.
Si VOUS voulez être parfaitement honnête homme, songez à régler votre amour-propre et à lui donner un bon objet. L'honnêteté consiste à se dépouiller de ses droits et à respecter ceux des autres. Si vous voulez être heureux tout seul, vous ne le serez jamais; tout le monde vous contestera votre bonheur. Si vous voulez cjue tout le monde le soit avec vous, tout vous aidera. Tous les vices favorisent l'amour-propre, et toutes les vertus s'accordent à le combattre : la valeur l'expose, la modestie l'abaisse, la générosité le dépouille, la modération le mécontente, et le zèle du bien public l'immole.
L'amour-propre est une préférence de soi aux autres, et l'honnêteté est une préférence des autres à soi. On distingue deux sortes d'amour-propre : l'un naturel, légitime, et réglé par la justice et par la raison; l'autre vicieux et corrompu. Notre premier objet, c'est nous-mêmes; et nous ne revenons à la justice que par la réflexion. Nous ne savons pas nous aimer ; nous nous aimons trop, ou nous nous aimons mal. S'aimer comme il faut, c'est aimer la vertu ; aimer le vice, c'est s'aimer d'un amour aveugle et mal entendu.
Nous avons vu quelquefois des personnes s'avancer par de mauvaises voies ; mais, si le vice est élevi, ce n'est pas pour longtemps : elles se dé-
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truisent par les mêmes moyens et avec les mêmes principes qui les ont établies. Si vous voulez être heureux avec sûreté, il faut l'être avec innocence. Il n'y a d'empire certain et durable que celui de la vertu.
Il y a d'aimables caractères qui ont une convenance naturelle et délicate avec la vertu. Pour ceux à qui la nature n'a pas fait ces heureux présens, il n'y a qu'à avoir de bons yeux et connoître ses véritables intérêts pour corriger un mauvais penchant. Voilà comme l'esprit redresse le cœur.
L'amour de l'estime est aussi l'âme de la société : il nous unit les uns aux autres. J'ai besoin de votre approbation, vous avez besoin de la mienne. En s'éloignant des hommes, on s'éloigne des vertus nécessaires à la société : car, quand on est seul, on se néglige. Le monde vous force à vous observer.
La politesse est la qualité la plus nécessaire au commerce ; c'est l'art de mettre en œuvre les manières extérieures, qui n'assurent rien pour le fond. La politesse est une imitation de l'honnêteté, et qui présente l'homme au dehors tel qu'il devroit être au dedans; elle se montre en tout, dans l'air, dans le langage et dans les actions.
11 y a la politesse de l'esprit et la politesse des manières. Celle de l'esprit consiste à dire des choses
fines et délicates; celle des manières, à dire des choses flatteuses et d'un tour agréable.
Je ne renferme pas seulement la politesse dans ce commerce de civilités et de complimens que l'usage a établi : on les dit sans sentiment, on les reçoit sans reconnoissance; on surfait dans ce genre de commerce, et on en rabat par l'expérience.
La politesse est un désir de plaire aux personnes avec qui l'on est obligé de vivre, et de faire en sorte que tout le monde soit content de nous : nos supérieurs, de nos respects; nos égaux, de notre estime, et nos inférieurs, de notre bonté. Enfin elle consiste dans l'attention de plaire et de dire à chacun ce qui lui convient : elle fait valoir leurs bonnes qualités; elle leur fait sentir qu'elle reconnoît leur supériorité. Quand vous saurez les élever, ils vous feront valoir à leur tour; ils vous donneront sur les autres la place que vous voulez bien leur céder : c'est l'intérêt de leur amour-propre.
Le moyen de plaire, ce n'est point de faire sentir la supériorité, c'est de la cacher. C'est habileté que d'être poli; on vous en quitte à meilleur marché.
La plupart du monde ne demande que des manières qui plaisent; mais, quand vous ne les avez pas, il faut que vos bonnes qualités doublent. !1 faut avoir bien du mérite pour percer au travers des manières grossières. Il faut aussi ne point laisser voir trop d'attention sur vous-même : une per-
28 AVIS d'une MÈRE
sonne polie ne trouve jamais le temps de parler de soi.
Vous savez quelle sorte de politesse est nécessaire avec les femmes. A présent, il semble que les jeunes gens se croient permis d'y manquer : cela sent l'éducation négligée.
Rien n'est plus honteux que d'être grossier volontairement; mais ils ont beau faire, ils n'ôleront jamais aux femmes la gloire d'avoir formé ce que nous avons eu de plus honnêtes gens dans le temps passé. C'est à elles qu'on doit la douceur des mœurs, la délicatesse des sentimens et celte fine galanterie de l'esprit et des manières.
Il est vrai qu'à présent la galanterie extérieure est bannie; les manières ont changé, et tout le monde y a perdu: les femmes, l'envie de plaire, qui est la source de leurs agrémens, et les hommes, la douceur et cette délicate politesse qui ne s'acquièrent que dans leur commerce. La plupart des hommes croient ne leur devoir ni probité ni fidélité ; il semble qu'il soit permis de les trahir sans intéresser sa gloire. Qui voudroit pénétrer les motifs d'une pareille conduite les trouveroit bien honteux. Ils sont fidèles les uns aux autres parce qu'ils se craignent , parce qu'ils savent se faire rendre justice; mais ils manquent aux femmes impunément et sans remords. Leur probité n'est donc que forcée; elle est plutôt l'effet de la crainte que
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<le l'amour de la justice. Aussi, en examinant de près ceux qui se font un métier de la galanterie, on les trouve souvent de malhonnêtes gens. Ils contractent de mauvaises habitudes, les mœurs se gâtent, l'amour de la vérité s'affoiblit; on s'accoutume à négliger sa parole et ses sermens. Quel métier, où ce que vous faites de moins mal c'est d'arracher les femmes à leur devoir, de déshonorer les unes, de désespérer les autres; où souvent un malheur certain est toute la récompense d'un attachement sincère et constant!
Les hommes ne sont pas en droit de tant blâmer les femmes : c'est par eux qu'elles perdent l'innocence. Hors quelques femmes destinées au vice dès leur naissance, les autres vivroient dans l'habitude de leurs devoirs, si on ne prenoit pas soin de les en détourner. Mais enfin c'est à elles à être en garde contreeux.Vous savezqu'il n'est jamais permis de les déshonorer. Si elles ont eu la foiblesse de vous confier leur honneur, c'est un dépôt dont on ne doit point abuser : vous le devez pour elles, si vous avez sujet de vous en louer; vous le devez pour vous-même, si vous avez sujet de vous en plaindre. Vous savez, de plus, que par les lois de l'honneur il faut combattre à armes égales; vous ne devez donc pas faire à une femme un déshonneur de son amour, puisqu'elle ne peut jamais vous faire un déshonneur du vôtre.
3o AVIS d'une MÈRE
Je dois encore vous avertir qu'il ne faut pas attirer leur haine : elle est vive et implacable. Il y a des offenses qu'elles ne pardonnent jamais, et on risque beaucoup plus qu'on ne pense à blesser leur gloire. Moins leur ressentiment éclate, plus il est terrible; il s'irrite en le retenant. N'ayez rien à démêler avec un sexe qui sait haïr et se venger. D'ailleurs les femmes font la réputation des hommes comme les hommes font celle des femmes.
C'est une chose assez rare que de savoir manier la louange et de la donner avec agrément et avec justice. Le misanthrope ne sait pas louer; son discernement est gâté par son humeur. L'adulateur, en louant trop, se décrédite et n'honore personne. Le glorieux ne donne des louanges que pour en recevoir; il laisse trop voir qu'il n'a pas le sentiment qui fait louer. Les petits esprits estiment tout, parce qu'ils ne connoissent pas la valeur des choses; ils ne savent placer ni l'estime ni le mépris. L'envieux ne loue personne de peur de se faire des égaux. Un honnête homme loue à propos : il a plus de plaisir à rendre justice qu'à augmenter sa réputation en diminuant celle des autres. Les personnes attentives et délicates sentent toutes ces différences. Si vous voulez que la louange soit utile, louez par rapport aux autres, et non par rapport à vous.
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Il faut savoir vivre avec ses concurreiis. Rien de plus ordinaire que de vouloir s'élever au-dessus d'eux, ou de chercher à les détruire; mais il y a une conduite plus noble, c'est de ne les attaquer jamais et de ne songer qu'à les surpasser en mérite ; il est beau de leur céder la place que vous croyez leur appartenir.
L'honnête homme aime mieux manquer à sa fortune qu'à la justice. Disputez de gloire avec vous-même, et tâchez d'acquérir des vertus qui rehaussent celles cjue vous avez.
Il faut aussi être retenu sur la vengeance. Il est souvent utile de se faire craindre, mais presque toujours dangereux de se venger. Rien de plus foible que de faire tout le mal qu'on peut faire, La meilleure manière de se venger d'une injure, c'est de n'imiter pas celui qui vous l'a faite. C'est un spectacle digne des honnêtes gens, que d'opposer la patience à l'emportement, la modération à l'injustice. La haine outrée vous met au-dessous de ceux qui vous haïssent. Ne justifiez point vos ennemis, ne faites rien qui puisse les absoudre; ils nous font moins de tort que nos défauts. Les petites âmes sont cruelles; les grands hommes ont de la clémence. César disoit que « le plus doux fruit de ses victoires, c'étoit de pouvoir donner la vie à ceux qui avoient attenté à la sienne ». Rien
32 aviso' UNE M ÈRE
de plus glorieux et de plus délicat que cette sorte de vengeance; c'est la seule que les honnêtes gens se permettent. Dès que votre ennemi se repent et se soumet, vous perdez le droit de vous venger.
La plupart des hommes ne mettent dans le commerce que les foiblesses qui servent à la société. Les honnêtes gens se lient par les vertus, le commun des hommes par les plaisirs, et les scélérats par les crimes.
La table et le jeu ont leurs excès et leurs dangers; l'amour a les siens. On ne se joue pas toujours avec la beauté; elle commande quelquefois impérieusement. Rien de plus honteux que de perdre dans le vin la raison, qui doit être le guide de l'homme. Se livrer à la volupté, c'est se dégrader. Le plus sûr seroit donc de ne pas s'apprivoiser avec elle. Il semble que l'âme du voluptueux lui soit à charge. Pour le jeu, c'est un renversement de toutes les bienséances : le prince y oublie sa dignité, et la femme sa pudeur. Le gros jeu renferme tous les défauts de la société. On se donne le mot à de certaines heures pour se ruiner et pour se haïr; c'est une grande épreuve pour la probité, peu de gens l'ont conservée pure dans le jeu.
La plus nécessaire disposition pour goûter les plaisirs, c'est de savoir s'en passer. La volupté est
étrangère aux personnes raisonnables. Songez qu'auprès des plus grands plaisirs vous attend un chagrin pour les troubler, ou un dépit pour les finir. La sagesse se sert de l'amour de la gloire pour se défendre des bassesses où se jette la volupté. Mais il faut s'y prendre de bonne heure pour se préserver des passions : dans les commencemens elles obéissent, et dans la suite elles commandent; elles sont plus aisées à vaincre qu'à contenter.
Défendez-vous de l'envie : c'est la passion du monde la plus basse et la plus honteuse; elle est toujours désavouée. L'envie est l'ombre de la gloire, comme la gloire est l'ombre de la vertu. La plus grande marque qu'on est né avec de grandes qualités, c'est d'être sans envie.
Un homme de qualité ne peut être aimable sans la libéralité. L'avare a droit de déplaire. Il a en lui un obstacle à toutes les vertus; il n'a ni justice ni humanité. Dès qu'on s'abandonne à l'avarice, on renonce à la gloire : on a dit qu'il y avoit d'illustres scélérats, mais qu'il n'y avoit pas d'illustres avares.
Quoique la libéralité soit un don de la nature, cependant, si l'on avoit de la disposition au vice opposé, avec de l'esprit et des réflexions on pourroit s'en corriger.
L'avare ne jouit de rien.
Madame de Lambert. 5
$4 AVIS d'une MÈRE
L'on a dit que l'argent étoit un bon serviteur et un mauvais maître; il n'est bon que par l'usage que l'on en sait faire.
L'avare est plus tourmenté que le pauvre. L'amour des richesses est le commencement de tous les vices comme le désintéressement est le principe de toutes les vertus.
Il s'en faut beaucoup que, dans l'ordre des biens, les richesses méritent le premier rang : quoiqu'elles soient le premier objet des désirs de la plupart des hommes, cependant la vertu, la gloire et la grande réputation sont bien au-dessus des présens de la fortune.
Le plaisir le plus touchant pour les honnêtes gens, c'est de faire du bien et de soulager les misérables. Quelle différence d'avoir un peu plus d'argent, ou de le savoir perdre pour faire plaisir, et de le changer contre la réputation de bonté et de générosité ! C'est un sacrifice que vous faites à votre gloire. Prenez le fonds de votre libéralité sur vous-même; c'est un excellent ménage, qui va à vous élever et à faire dire du bien de vous.
C'est un grand trésor qu'une grande réputation. Il ne faut pas s'imaginer que ce n'est que dans les grandes fortunes qu'on peut faire du bien; tout le monde le peut dans son état, avec de l'attention sur soi et sur les autres : ayez ce sentiment dans le cœur, vous trouverez de quoi le satisfaire; les
occasions naissent sous vos yeux, et il n'y a que trop de malheureux qui vous sollicitent.
La libéralité se caractérise par la manière de donner : le libéral double le mérite du présent par le sentiment; l'avare le gâte par le regret. La libéralité n'a jamais ruiné personne. Ce n'est pas l'avarice qui élève les maisons; elles se soutiennent par la justice, par la modération et par la bonne foi. La libéralité est un des devoirs d'une grande naissance. Quand vous faites du bien, vous ne faites que payer une dette; mais il faut que la prudence vous règle. Les principes de la prodigalité ne sont pas honteux, mais les suites en sont dangereuses.
Peu de gens savent vivre avec leurs inférieurs. La grande opinion que nous avons de nous-mêmes nous fait regarder ce qui est au-dessous de nous comme une espèce à part. Que ces sentiments sont contraires à l'humanité ! Si vous voulez vous faire un grand nom, il faut être accessible et affable; la profession des armes n'en dispense point. Germanicus étoit adoré de ses soldats; pour savoir ce qu'ils pensoient de lui, le soir il se promenoit dans le camp, il écoutoit ce qu'ils disoient dans leurs petits repas, où ils se donnoient la liberté de juger de leur général. « Il alloit, dit Tacite, jouir de sa réputation et de sa gloire. »
36 AVIS d'une MÈRE
Il faut commander par l'exemple, et non par l'autorité : l'admiration force à l'imitation, bien plus que le commandement; et vivre dans la mollesse et traiter rudement les soldats, c'est être leur tyran, et non pas leur général.
Apprenez dans quelle vue on a institué le commandement et de quelle manière on doit s'y conduire : c'est la vertu, c'est le respect naturel qu'on a pour elle, qui ont fait consentir les hommes à l'obéissance. Vous êtes un usurpateur de l'autorité, dès que vous ne la possédez pas à ce prix. Dans un empire où la raison seroit la maîtresse, tout seroit égal, et l'on ne donneroit de distinction qu'à la vertu.
L'humanité souffre de l'extrême différence que la fortune a mise d'un homme à un autre. C'est le mérite qui doit vous séparer du peuple, et non la dignité ni l'orgueil. Ne regardez les avantages de la naissance et des rangs que comme des biens que la fortune vous prête, et non comme des distinctions attachées à votre être et qui fassent partie de vous-même. Si votre état vous élève au-dessus du peuple, songez combien vous tenez au commun des hommes par vos foiblesses qui vous mêlent avec eux; que la justice arrête les mouvemens de votre orgueil qui vous en sépare.
Sachez que les premières lois auxquelles vous devez obéir sont celles de l'humanité; songez que vous êtes homme et que vous commandez à des
ASONFILS 37
hommes. Le fils de Marc-Aurèle ayant perdu son précepteur, les courtisans trouvoient mauvais cju'il le pleurât. Marc-Aurèle leur dit : « Souffrez que mon fils soit homme avant que d'être empereur. » Oubliez toujours ce que vous êtes, dès que l'humanité vous le demande; mais ne l'oubliez jamais, quand la vraie gloire veut que vous vous en souveniez. Enfin, si vous avez de l'autorité, que ce soit uniquement pour le bonheur des autres. Approchez-les de vous, si vous êtes grand, au lieu de les abaisser; ne leur faites jamais sentir leur infériorité, et vivez avec eux comme vous voulez que vos supérieurs vivent avec vous.
La plupart des hommes ne savent pas vivre avec eux-mêmes, ils ne songent qu'à s'en séparer et à chercher leur bonheur au dehors. Il faut, s'il est possible, établir votre félicité avec vous-même, et trouver en vous l'équivalent des biens que la fortune vous refuse, vous en serez plus libre; mais il faut que ce soit un principe de raison qui vous ramène à vous, et non pas un éloignement pour les hommes.
Vous aimez la solitude ; on vous reproche d'être trop particulier. Je ne condamne pas ce goût; mais il ne faut pas que les vertus de la société en souffrent. « Retirez-vous en vous-même », dit Marc Antonin ; pratiquez souvent cette retraite de l'àme,
38 AVIS d'une mère
vous vous y renouvellerez. Ayez quelque maxime qui, au besoin, ranime votre raison et qui fortifie vos principes. La retraite vous met en commerce avec les bons auteurs. Les habiles gens n'entassent pas les connoissances, mais ils les choisissent.
Faites que vos études coulent dans vos mœurs et que tout le profit de vos lectures se tourne en vertu. Essayez de pénétrer les premiers principes des choses, et ne vous laissez pas trop asservir aux opinions du vulgaire.
Votre lecture ordinaire doit être l'histoire, mais joignez-y la réflexion. Quand vous ne penserez qu'à remplir votre mémoire de faits, à orner votre esprit des pensées et des opinions des auteurs, vous ne ferez qu'un magasin des idées d'autrui. Un quart d'heure de réflexion étend et forme plus l'esprit que beaucoup de lecture. Ce n'est pas la privation des connoissances qui est à craindre, c'est l'erreur et les faux jugemens.
La réflexion est le guide qui conduit à la vérité. Ne considérez les faits que comme des autorités pour appuyer la raison ou comme des sujets pour l'exercer.
L'histoire vous instruira de votre métier; mais, après en avoir tiré l'utilité qui convient à votre profession, il y a un usage moral à en faire bien plus important pour vous.
La première science de l'homme, c'est l'homme.
Laissez aux ministres la politique, et aux princes ce qui appartient à la grandeur; mais cherchez l'homme dans le prince; observez-le dans le train de la vie commune; voyez dans quel avilissement il tombe quand il s'abandonne à sa passion. Une conduite déréglée est toujours suivie d'événemens malheureux.
Étudier l'histoire, c'est étudier les passions et les opinions des hommes, c'est les approfondir, c'est démasquer ces actions qui ont paru grandes, étant voilées et consacrées par les succès, mais qui souvent deviennent méprisables dès que le motif en est connu. Rien de plus équivoque que les actions des hommes; il faut remonter aux principes, si on veut les connoître. Il est nécessaire de nous assurer de l'esprit de nos actions avant que de nous applaudir.
Nous faisons peu de bien et beaucoup de mal, et nous avons encore trouvé le secret de gâter et de faire mal le peu de bien que nous faisons.
Voyez les princes, dans l'histoire et ailleurs, comme des personnages de théâtre ; ils ne vous intéressent que par les qualités qui nous sont communes avec eux. Cela est si vrai que les historiens qui se sont attachés à peindre les hommes plus que les rois, et qui nous les montrent dans leur domestique, plaisent bien davantage. Nous nous retrouvons en eux, nous aimons à voir dans les grands nos foiblesses. Cela nous console en quel-
40 AVIS d'une mère
que façon de notre bassesse , et nous élève en quelque sorte à leur hauteur. Enfin, regardez l'histoire comme le témoin des temps et le tableau des mœurs, vous pourrez vous y reconnoître sans que votre vanité en soit blessée.
Je vous exhorterai bien plus, mon fils, à travailler sur votre cœur qu'à perfectionner votre esprit ; ce doit être là l'étude de toute la vie. La vraie grandeur de l'homme est dans le cœur; il faut l'élever pour aspirer à de grandes choses, et même oser s'en croire digne. Il est aussi honnête d'être glorieux avec soi-même que ridicule de l'être avec les autres.
Ayez des pensées et des sentimens qui soient dignes de vous. La vertu rehausse l'état de l'homme, et le vice le dégrade. Si l'on étoit assez malheureux pour n'avoir pas le cœur droit, il faudroit, pour ses propres intérêts, le redresser. L'on n'est estimable que par le cœur, et l'on n'est heureux que par lui, puisque notre bonheur ne dépend que de la manière de sentir. Si vos sentimens ne se portent qu'aux passions frivoles, vous serez le jouet de leurs vains attachemens. Ils vous présentent des fleurs, mais « défiez-vous, dit Montaigne, de la trahison de vos plaisirs ».
Il ne faut que se prêter aux choses qui plaisent. Dès qu'on s'y donne, on se prépare des regrets.
La plupart des hommes emploient la première partie de leur vie à rendre l'autre misérable. Il ne faut pas aussi abandonner la raison dans vos plaisirs, si vous voulez la retrouver dans vos peines.
Enfin, gardez bien votre cœur, il est la source de l'innocence et du bonheur. Ce n'est pas payer trop cher la liberté de l'esprit et du cœur que de j^ , l'acheter par le sacrifice des plaisirs, comme l'a dit ' '^^^*^/i un homme de beaucoup d'esprit. N'espérez donc /^.^ Ù ^'^ jamais pouvoir allier la volupté avec la gloire, le ' '^^Àpâ charme de la mollesse avec la récompense de la ^, /"" vertu ; mais, en abandonnant les plaisirs, vous '^J^
trouverez d'ailleurs de quoi vous dédommager; il "^-^
en est de bien des sortes. La gloire et la vertu ont leurs délices, elles sont la volupté de l'âme et du cœur.
Apprenez aussi à vous craindre et à vous respecter. Le fondement du bonheur est dans la paix de l'âme et dans le témoignage secret de la conscience. Par le mot de conscience, j'entends ce sentiment intérieur d'un honneur délicat qui vous assure que vous n'avez rien à vous reprocher. Encore une fois, qu'on est heureux de savoir vivre avec soi-même, de se retrouver avec plaisir, de se quitter avec regret ! Le monde alors vous est moins nécessaire, mais prenez garde que cela ne vous rende trop dégoûté. Il ne faut pas faire sentir de l'éloignement pour les hommes : ils vous échap-
42 AVISDUNEMÈRE
pent dès que vous leur échappez. Vous en avez besoin, vous n'êtes ni d'un âge, ni d'une profession à vous en passer; mais, quand on sait vivre avec soi-même et avec le monde , ce sont deux plaisirs qui se soutiennent.
Le sentiment de la gloire peut beaucoup contribuer à votre élévation et à votre bonheur; mais il peut aussi vous rendre malheureux et peu estimable si vous ne savez pas le gouverner; c'est le plus vif et le plus durable de tous les goûts. L'amour de la gloire est le dernier sentiment qui nous abandonne; mais il ne faut pas le confondre avec la vanité. La vanité cherche l'approbation d'autrui ; la vraie gloire, le témoignage secret de la conscience. Cherchez à satisfaire le sentiment de la gloire qui est en vous; assurez-vous de ce témoignage intérieur. Votre tribunal est en vous-même : pourquoi le chercher ailleurs ? Vous pouvez toujours être juge de ce que vous valez. Qu'on vous dispute vos bonnes qualités où l'on ne vous connoît pas, consolez-vous-en. Il est moins question de paroître honnête homme que de l'être. Ceux qui ne se soucient pas de l'approbation d'autrui, mais seulement de ce qui la fait mériter, obtiennent l'un et l'autre. Quel rapport entre la grandeur de l'homme et la petitesse des choses dont il se glorifie ! Rien de si mal assorti que sa dignité et la vanité qu'il tire d'une infinité de choses frivoles ; une gloire si mal
fondée marque une grande disette de mérite. Les personnes qui ont une véritable grandeiii ne sont pas sujettes aux éblouissemens de la vaine gloire.
Il faut, s'il est possible, mon fils, être content de son état. Rien de plus rare et de plus estimable que de trouver des personnes qui en soient satisfaites ; c'est notre faute. Il n'y a point de condition si mauvaise qui n'ait un bon côté : chaque état a son point de vue, il faut savoir s'y mettre ; ce n'est pas la faute des situations, c'est la nôtre. Nous avons bien plus à nous plaindre de notre humeur que de la fortune. Nous imputons aux événemens les défauts qui ne viennent que de notre chagrin. Le mal est en nous, ne le cherchons pas ailleurs. En adoucissant notre humeur, souvent nous changeons notre fortune. II nous est bien plus aisé de nous ajuster aux choses que d'ajuster les choses à nous. Souvent l'application à chercher le remède irrite le mal; et l'imagination, d'intelligence avec la douleur, l'accroît et la fortifie. L'attention aux malheurs les rapproche en les tenant présens à l'âme. Une résistance inutile retarde l'habitude qu'elle contracteroit avec son état. Il faut céder aux malheurs. Renvoyez-les à la patience, c'est à elle seule à les adoucir.
Si vous voulez vous faire justice, vous serez content de votre situation. J'ose dire qu'après la perte
que nous avons faite, si vous aviez eu une autre mère, vous seriez encore plus à plaindre. Ayez de l'attention aux biens de votre état, et vous en sentirez moins les peines. Un homme sage, à condition égale, a plus de biens et moins de maux.
Il faut compter qu'il n'y a aucune condition qui n'ait ses peines; c'est l'état de la vie humaine : rien de pur, tout est mêlé. C'est vouloir s'affranchir de la loi commune que de prétendre à un bonheur constant. Les personnes qui vous paroissent les plus heureuses, si vous aviez compté avec leur fortune ou avec leur cœur, ne vous le paroîtroient guère. Les plus élevés sont souvent les plus malheureux. Avec de grands emplois et des maximes vulgaires, on est toujours agité. C'est la raison qui ôte les soucis de l'âme, et non pas les places. Si vous êtes sage, la fortune ne peut ni augmenter ni diminuer votre bonheur.
Jugez par vous-même, et non par l'opinion d'autrui. Les malheurs et les déréglemens viennent des faux jugemens; les faux jugemens, des sentimens, et les sentimens, du commerce que l'on a avec les hommes; vous en revenez toujours plus imparfait. Pour affoiblir l'impression qu'ils font sur vous, et pour modérer vos désirs et vos chagrins, songez que le temps emporte et vos peines et vos plaisirs; que chaque instant, quelque jeune que vous soyez, vous enlève une partie de vous-même; que toutes
choses entrent continuellement dans l'abîme du passé, dont elles ne sortent jamais.
Tout ce qu'il y a de plus grand n'est pas mieux traité que vous. Ces honneurs, ces dignités, ces préséances établies parmi les hommes, sont des spectacles et des cérémonies vides de réalité; ne croyez pas que ce soient des qualités attachées à leur être. Voilà comme vous devez regarder ceux qui sont au-dessus de vous. Mais ne perdons point de vue un nombre infini de malheureux qui sont au-dessous. Vous ne devez qu'au hasard la différence qu'il y a de vous à eux. Mais l'orgueil et la haute opinion que nous avons de nous-mêmes nous fait regarder comme un bien qui nous est dû l'état où nous sommes, et comme un vol tout ce que nous n'avons pas : vous voyez bien que rien n'est plus injuste. Jouissez, mon fils, des avantages de votre état, mais souffrez-en doucement les peines. Songez que, partout où il y a des hommes, il y a des malheureux. Ayez, s'il est possible, une étendue d'esprit qui vous fasse regarder les accidens comme prévus et connus. Enfin, souvenezvous que le bonheur dépend des mœurs et de la conduite, mais que le comble de la félicité est de la chercher dans l'innocence : on ne manque jamais de l'y trouver.
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iN a dans tous les temps négligé l'édu- ' cation des filles; l'on n'a d'attention ■que pour les hommes; et, comme si les I femmes étoient une espèce à part, on les abandonne à elles-mêmes, sans secours; sans penser qu'elles composent la moitié du monde ; qu'on est uni à elles nécessairement par les alliances; qu'elles font le bonheur ou le malheur des hommes, qui toujours sentent le besoin de les avoir raisonnables; que c'est par elles que les maisons s'élèvent ou se détruisent; que l'éducation des enfans leur est confiée dans la première jeunesse, temps où les impressions sont plus vives et plus profondes. Que veut-on qu'elles leur inspirent, puisque dès l'enfance on les abandonne elles-mêmes
48 AVIS d'une MÈRE
à des gouvernantes, qui, étant prises ordinairement dans le peuple, leur inspirent des sentimens bas, qui réveillent toutes les passions timides, et qui mettent la superstition à la place de la religion ? Il falloit bien plutôt penser à rendre héréditaires certaines vertus, en les faisant passer de la mère aux enfans, qu'à y conserver les biens par des substitutions. Rien n'est donc si mal entendu que l'éducation qu'on donne aux jeunes personnes. On les destine à plaire; on ne leur donne des leçons que pour les agrémens ; on fortifie leur amourpropre ; on les livre à la mollesse, au monde et aux fausses opinions; on ne leur donne jamais de leçons de vertu ni de force. Il y a une injustice, ou plutôt une folie, à croire qu'une pareille éducation ne tourne pas contre elles.
Il ne suffit pas, ma fille, pour être estimable, de s'assujettir extérieurement aux bienséances : ce sont les sentimens qui forment le caractère, qui conduisent l'esprit, qui gouvernent la volonté, qui répondent de la réalité et de la durée de toutes nos vertus. Quel sera le principe de ces sentimens? la religion : quand elle sera gravée dans notre cœur, alors toutes les vertus couleront de cette source ; tous les devoirs se rangeront chacun dans leur ordre. Ce n'est pas assez pour la conduite des jeunes personnes que de les obliger à faire leur devoir, il
faut le leur faire aimer : l'autorité est le tyran de l'extérieur, qui n'assujettit point le dedans. Quand on prescrit une conduite, il faut en montrer les raisons et les motifs, et donner du goût pour ce que l'on conseille.
Nous avons tant d'intérêt à pratiquer la vertu que nous ne devons jamais la regarder comme notre ennemie, mais comme la source du bonheur, de la gloire et de la paix.
Vous arrivez dans le monde : venez-y, ma fille, avec des principes; vous ne sauriez trop vous fortifier contre ce qui vous attend. Apportez-y toute votre religion; nourrissez-la dans votre cœur par des sentimens; soutenez-la dans votre esprit par des réflexions et par des lectures convenables.
Rien n'est plus heureux et plus nécessaire que de conserver un sentiment qui nous fait aimer et espérer, qui nous donne un avenir agréable, qui accorde tous les temps, qui assure tous les devoirs, qui répond de nous à nous-mêmes, et qui est notre garant envers les autres. De quel secours la religion ne vous sera-t-elle pas contre les disgrâces qui vous menacent ! car un certain nombre de malheurs vous est destiné. Un ancien disoit « qu'il s'enveloppoit du manteau de sa vertu ». Enveloppez-vous du manteau de votre religion : elle vous sera d'un grand secours contre les foiblesses de Madame de Lambert. -j
5o AVIS d'une iM ÈRE
la jeunesse et un asile assuré dans un âge plus avancé.
Les femmes qui n'ont nourri leur esprit que des maximes du siècle tombent dans un grand vide en avançant dans l'âge : le monde les quitte, et leur raison leur ordonne aussi de le quitter. A quoi se prendre ? Le passé nous fournit des regrets, le présent des chagrins, et l'avenir des craintes. La religion seule calme tout et console de tout ; en vous unissant à Dieu, elle vous réconcilie avec le monde et avec vous-même.
Une jeune personne qui entre dans le monde a une haute idée du bonheur qu'il lui prépare; elle cherche à la remplir, c'est la source de ses inquiétudes : elle court après son idée , elle espère un bonheur parfait ; c'est ce qui fait la légèreté et l'inconstance.
Les plaisirs du monde sont trompeurs; ils promettent plus qu'ils ne donnent; ils nous inquiètent dans leur recherche, ne nous satisfont point dans leur possession, et nous désespèrent dans leur perte.
Pour fixer vos désirs, pensez que vous ne trouverez point hors de vous de bonheur solide ni durable. Les honneurs et les richesses ne se font point sentir longtemps : leur possession donne de nouveaux désirs, l'habitude aux plaisirs les fait disparoître. Avant que de les avoir goûtés, vous pou-
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vez VOUS ea passer, au lieu que la possession vous a rendu nécessaire ce qui étoit superflu : vous êtes plus mal à votre aise que vous n'étiez devant; en les possédant, vous vous y accoutumez, et, en les perdant, ils vous laissent du vide et du besoin. Ce qui se fait sentir, c'est le passage d'un état à un autre; c'est l'intervalle d'un temps malheureux à un temps heureux. Dès que l'habitude est formée, le sentiment du plaisir s'évanouit. On y gagneroit, si on pouvoit tout d'un coup tirer de sa raison tout ce qu'il faut pour son bonheur. L'expérience nous renvoie à nous-mêmes; épargnez-vous ce qu'elle coûte, et dites-vous de bonne heure, d'une manière ferme et qui vous fixe : « La vraie félicité est dans la paix de l'âme, dans la raison, dans l'accomplissement de nos devoirs. » Ne nous croyons heureuses, ma fille, que lorsque nous sentirons nos plaisirs naître du fond de notre âme.
Ces réflexions sont trop fortes pour une jeune personne, et regardent un âge plus avancé; cependant je vous en crois capable; mais de plus c'est moi qui m'instruis. Nous ne pouvons graver trop profondément en nous des préceptes de sagesse : la trace qu'ils font est toujoui;^ légère; mais il faut convenir que ceux qui s'occupent de réflexions, et qui se remplissent le cœur de principes, sont plus près de la vertu que ceux qui les rejettent. Si nous
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sommes assez malheureuses pour manquer à notre devoir, au moins faut-il l'aimer. Faisons-nous donc, ma fille, de ces préceptes une aide continuelle pour la vertu.
Il y a, dit-on, deux préjugés auxquels il faut obéir : la religion et l'honneur. C'est mal parler que de traiter la religion de préjugé : le préjugé est une opinion qui peut servir à l'erreur comme à la vérité; ce terme ne doit s'appliquer qu'aux choses incertaines, et la religion ne l'est pas.
Quoique l'honneur soit l'ouvrage des hommes, rien n'est plus réel que les maux que souffrent ceux qui ont voulu s'y dérober : il seroit dangereux de se révolter; il faut même travailler à fortifier ce sentiment, puisqu'il doit régler votre vie, et que rien n'est plus contraire au repos et ne nous donne une conduite plus incertaine que de penser d'une façon et d'agir d'une autre. Donnez-vous, autant que vous pourrez, les sentimens de la conduite qu'il faut garder. Fortifiez donc ce préjugé de l'honneur, et que votre délicatesse le porte jusqu'au scrupule.
Ne vous relâchez point sur ces principes; ne regardez pas la vertu des femmes comme une vertu ordonnée par l'usage; ne vous accoutunicz pas à croire qu'il suffit de se dérober aux yeux du monde pour payer le tribut que vous devez à vos obliga-
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tions. Vous avez deux tribunaux inévitables, devant lesquels vous devez passer, la conscience et le monde. Vous pouvez échapper au monde, mais vous n'échapperez pas à la conscience. Vous vous devez à vous-même le témoignage que vous êtes une honnête personne. Il ne faut pourtant pas abandonner l'approbation publique, parce que du mépris de la réputation naît le mépris de la vertu.
Quand vous aurez quelque usage du monde, vous connoîtrez qu'il n'est pas nécessaire d'être menacée par les lois pour vous contenir dans votre devoir; l'exemple de celles qui se sont relâchées, les malheurs qui les ont suivies de si près, suffiroient pour arrêter sur le penchant le plus rapide : car il n'y a pas une femme galante qui, si elle veut être sincère, ne vous avoue que c'est le plus grand malheur du monde que de s'être oubliée.
La honte est un sentiment dont on peut tirer de grands avantages, en la ménageant bien : je ne parle point de la mauvaise honte, qui ne fait que troubler notre repos, sans tourner au profit de nos mœurs; je veux dire celle qui nous détourne du mal par la crainte du déshonneur. Il faut l'avouer, cette honte est quelquefois le ^)lus fidèle gardien de la vertu des femmes, très peu sont vertueuses pour la vertu même.
Il y a de grandes vertus qui, portées à un certain degré, font pardonner bien des défauts : la suprême
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valeur dans les hommes, et l'extrême pudeur dans les femmes. On pardonnoit tout à Agrippine, femme de Germanicus, en faveur de sa chasteté : cette princesse étoit ambitieuse et hautaine; mais, dit Tacite, « toutes ses passions étoient consacrées par la chasteté ».
Si vous êtes sensible et délicate sur la réputation, si vous craignez d'être attaquée sur les vertus essentielles, il y a un moyen sûr pour calmer vos craintes et pour contenter votre délicatesse, c'est d'être vertueuse. Ne songez qu'à épurer vos sentimens; qu'ils soient raisonnables et pleins d'honneur. Songez à être contente de vous-même, c'est un revenu de plaisirs certains, et vous aurez encore la louange et la bonne réputation de plus : ayez de vraies vertus, vous trouverez assez d'approbateurs.
Les vertus d'éclat ne sont point le partage des femmes, mais bien les vertus simples et paisibles. La renommée ne se charge point de nous. Un ancien dit que les grandes vertus sont pour les hommes; il ne donne aux femmes que le seul mérite d'être inconnues. « Ce ne sont point celles, dit-il, qu'on loue le plus qui sont le mieux louées, mais celles dont on ne parle point. » La pensée me paroît fausse; mais, pour réduire cette maxime en conduite, je crois qu'il faut éviter le monde et l'éclat, qui prennent toujours sur la pudeur, et se contenter d'être à soi-même son propre spectateur.
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Les vertus des femmes sont difficiles, parce que la gloire n'aide pas à les pratiquer. Vivre chez soi, ne régler que soi et sa famille, être simple, juste et modeste ; vertus pénibles parce qu'elles sont obscures. Il faut avoir bien du mérite pour fuir l'éclat, et bien du courage pour consentir à n'être vertueuse qu'à ses propres yeux. La grandeur et la réputation sont des soutiens de notre foiblesse : c'en est une que de vouloir se distinguer et s'élever. L'âme se repose dans l'approbation publique, et la vraie gloire consiste à s'en passer. Qu'elle n'entre donc pas dans les motifs de vos actions; c'est bien assez qu'elle en soit la récompense.
Il faut, ma fille, être persuadée que la perfection et le bonheur se tiennent ; que vous ne serez heureuse que par la vertu, et presque Jamais malheureuse que par le dérèglement. Que chacun s'examine à la rigueur, il trouvera qu'il n'a jamais eu de douleur vive qu'il n'y ait donné lieu par quelque défaut ou par le manque de quelque vertu. Le chagrin suit toujours la perte de l'innocence, mais il y a à la suite de la vertu un sentiment de douceur qui paye comptant ceux qui lui sont fidèles.
Ne croyez pourtant pas que votre seule vertu soit la pudeur : il y a bien des femmes qui n'en connoissent point d'autre, et qui se persuadent qu'elle les acquitte de tous les devoirs de la société ;
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elles se croient en droit de manquer à tout le reste et d'être impunément orgueilleuses et médisantes. Anne de Bretagne, princesse impérieuse et superbe, faisoit souffrir Louis XII, et ce bon prince disoit souvent en lui cédant : « Il faut bien payer la chasteté des femmes. » Ne faites point payer la vôtre ; songez, au contraire, que c'est une vertu qui ne regarde que vous, et qui perd son plus grand lustre si les autres ne l'accompagnent.
Il faut avoir une pudeur tendre. Le désordre intérieur passe du cœur à la bouche, et c'est ce qui fait les discours déréglés. Les passions même les plus vives ont besoin de la pudeur pour se montrer sous une forme séduisante : elle doit se répandre sur toutes vos actions, elle doit parer et embellir toute votre personne.
On dit que Jupiter, en formant les passions, leur donna à chacune sa demeure ; la pudeur fut oubliée, et, quand elle se présenta, on ne savoit plus où la placer : on lui permit de se mêler avec toutes les autres. Depuis ce temps-là, elle en est inséparable; elle est amie de la vérité, et trahit le mensonge qui ose l'attaquer; elle est liée et unie particulièrement avec l'amour; elle l'accompagne toujours, et souvent elle l'annonce et le décèle : enfin, l'amour perd ses charmes dès qu'il est sans elle. C'est un grand lustre à une jeune personne que la pudeur.
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Que votre première parure soit donc la modestie ; elle a de grands avantages : elle augmente la beauté et sert de voile à la laideur; la modestie est le supplément de la beauté. Le grand malheur de la laideur, c'est qu'elle éteint et qu'elle ensevelit le mérite des femmes. On ne va point chercher dans une figure disgraciée les qualités de l'esprit et du cœur; c'est une grande affaire, quand il faut que le mérite se fasse jour au travers d'un extérieur désagréable.
Vous n'êtes pas née sans agrémens, mais vous n'êtes pas une beauté : cela vous oblige à faire provision de mérite; on ne vous fera grâce sur rien. La beauté a de grands avantages. Un ancien dit (( que c'est une courte tyrannie et le premier privilège de la nature; que les belles personnes portent sur leur front des lettres de recommandation ». La beauté inspire un sentiment de douceur qui prévient. Si vous n'avez point ces avances, on vous jugera à la rigueur. Qu'il n'y ait donc rien dans votre air ni dans vos manières qui fasse sentir que vous vous ignorez. L'air de confiance révolte dans une figure médiocre. Que rien ne sente l'art ni dans vos discours ni dans vos ajustercens, ou qu'il y soit difficilement aperçu : l'art le plus délicat ne se fait point sentir.
11 ne faut pas négliger les talens ni les agrémens,
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puisque les femmes sont destinées à plaire; mais il faut bien plus penser à se donner un mérite solide qu'à s'occuper de choses frivoles. Rien n'est plus court que le règne de la beauté; rien n'est plus triste que la suite de la vie des femmes qui n'ont su qu'être belles. Si l'on a commencé à s'attacher à vous par les agrémens, ramenez tout à l'amitié, et faites qu'on y demeure par le mérite.
Il est difficile de donner des règles certaines pour plaire. Les grâces sans mérite ne plaisent pas longtemps, et le mérite sans grâces peut se faire estimer sans toucher; il faut donc que les femmes aient un mérite aimable, et qu'elles joignent les grâces aux vertus. Je ne borne pas simplement le mérite des femmes à la pudeur, je lui donne plus d'étendue. Une honnête femme a les vertus des hommes, l'amitié, la probité, la fidélité à ses devoirs : une femme aimable doit avoir non seulement les grâces extérieures, mais les grâces du cœur et des sentimens. Rien n'est si difficile que de plaire sans une attention qui semble tenir à la coquetterie. C'est plus par leurs défauts que par leurs bonnes qualités que les femmes plaisent aux gens du monde : ils veulent profiter des foiblesses des personnes aimables; ils ne feroient rien de leurs vertus. Ils n'aiment point à estimer, ils aiment mieux être amusés par des personnes peu estimables que d'être forcés d'admirer des personnes vertueuses.
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Il faut connoître le cœur humain quand on veut plaire; les hommes sont bien plus touchés du nouveau que de l'excellent; mais cette fleur de nouveauté dure peu : ce qui plaisoit comme nouveau déplaît bientôt comme commun. Pour occuper ce goût par la nouveauté, il faut avoir en soi bien des ressources et des sortes de mérites : il ne faut pas se fixer aux seuls agrémens, il faut présenter à l'esprit une variété de grâces et de mérites, pour soutenir les sentimens et faire jouir dans le même objet de tous les plaisirs de l'inconstance.
Les filles naissent avec un désir violent de plaire : comme elles trouvent fermés les chemins qui conduisent à la gloire et à l'autorité, elles prennent une autre route pour y arriver et se dédommager par les agréments. La beauté trompe la personne qui la possède, elle enivre l'âme; cependant, faites attention qu'il n'y a qu'un fort petit nombre d'années de différence entre une belle femme et une qui ne l'est plus. Surmontez cette envie excessive de plaire; du moins ne la montrez pas. Il faut mettre des bornes aux ajustemens et ne s'en pas occuper; les véritables grâces ne dépendent pas d'une parure trop recherchée. Il faut satisfaire à la mode comme à une servitude fâcheuse, et ne lui donner que ce qu'on ne peut lui refuser. La mode seroit raisonnable, si elle pouvoit se fixer à la perfection, à la commodité et à la bonne grâce; mais
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changer toujours, c'est inconstance plutôt que politesse et bon goût.
Le bon goût rejette la délicatesse excessive ; il traite les petites choses de petites, et n'en est point occupé. La propreté est un agrément, et tient son rang dans l'ordre des choses gracieuses; mais elle devient petitesse dès qu'elle est outrée : il est d'un meilleur esprit de se négliger sur les choses peu importantes que de s'y rendre trop délicate.
Les jeunes personnes sont sujettes à s'ennuyer; comme elles ignorent tout, elles courent avec inquiétude vers les objets sensibles : l'ennui est pourtant le moindre des maux qu'elles aient à craindre. Les joies excessives ne sont point à la suite des vertus; tout ce qui s'appelle plaisir vif est danger. Quand on seroit assez retenu pour ne point blesser les bienséances et pour demeurer dans les bornes prescrites à la pudeur, dès que le plaisir du cœur s'est fait sentir, il répand dans l'âme je ne sais quelle douceur qui donne du dégoût pour tout ce qui s'appelle vertu ; il vous arrête et vous ralentit sur vos devoirs. Une jeune personne ne voit pas les suites de ce poison, dont le moindre effet est de troubler le repos de la vie, de gâter le goût, et rendre insipides tous les plaisirs simples. Quand on établit une personne assez heureuse pour n'avoir
pas le cœur touché (comme il y a en nous un sentiment qui cherche à s'unir, et que ce sentiment n'a point été employé), elle se porte et se donne naturellement à la personne qu'on lui destine.
Soyez retenue sur les spectacles. Il n'y a point de dignité à se montrer toujours; il est, de plus, difficile que l'exacte pudeur se conserve avec l'extrême dissipation, ce n'est pas connoitre ses intérêts. Si vous avez de la beauté, il ne faut pas user le goût du public en vous montrant toujours ; il faut encore être plus retenue si vous êtes sans grâces ; d'ailleurs le grand usage des spectacles afîoiblit le goiît.
Quand vous ne vivez que pour les plaisirs, et qu'ils vous quittent, ou parce que votre goût cesse, ou parce que votre raison vous les défend, l'àme tombe dans un grand vide. Si vous voulez donc faire durer vos plaisirs et vos amusemens, ne les faites servir que de délassemens à des occupations plus sérieuses; soyez en société avec votre raison, et que l'absence des plaisirs ne vous laisse ni vide ni besoin.
Il faut donc ménager ses goûts; nous ne tenons à la vie que par eux : c'est l'innocence qui les conserve, c'est le dérèglement qui les corrompt.
Quand nous avons le cœ ir sain, nous tirons parti de tout, et tout se tourne en plaisirs. Nous approchons des plaisirs avec un goût de malade; souvent nous croyons être délicats, que nous ne
sommes que dégoûtés. Quand on ne s'est pas gâté l'esprit et le cœur par les sentimens qui séduisent l'imagination ni par aucune passion ardente, la joie se trouve aisément : la santé et l'innocence en sont les vraies sources ; mais, dès qu'on a eu le malheur de s'accoutumer aux plaisirs vifs, on devient insensible aux plaisirs modérés. On se gâte le goût par les divertissemens; on s'accoutume tellement aux plaisirs ardens qu'on ne peut se rabattre sur les simples.
Il faut craindre ces grands ébranlemens de l'âme, qui préparent l'ennui et le dégoût; ils sont plus à redouter pour les jeunes personnes, qui résistent moins à ce qu'elles sentent. « La tempérance, disoit un ancien, est la meilleure ouvrière de la volupté. » Avec cette tempérance, qui fait la santé de l'âme et du corps, on a toujours une joie douce et égale; on n'a besoin ni de spectacles ni de dépenses : une lecture, un ouvrage, une conversation, font sentir une joie plus pure que l'appareil des plus grands plaisirs. Enfin les plaisirs innocens sont d''un meilleur usage, ils sont toujours prêts, ils sont bienfaisans, ils ne se font point acheter trop cher. Les autres flattent, mais ils nuisent; le tempérament de l'âme s'altère et se gâte comme celui du corps.
Mettez de la règle dans toutes vos vues et dans
toutes VOS actions. 11 seroit heureux de n'avoir jamais à compter avec sa fortune; mais, comme la vôtre est bornée, elle vous assujettit à la règle. Soyez retenue sur la dépense : si vous n'y apportez de la modération, vous verrez bientôt le désordre dans vos affaires; dès que vous n'avez plus d'économie, vous ne pouvez répondre de rien.
Le faste entraîne la ruine; la ruine est presque toujours suivie de la corruption des mœurs. Mais, pour être réglée, il ne faut pas être avare. Songez que l'avarice profite peu et déshonore beaucoup. On ne doit chercher dans une conduite réglée qu'à éviter la honte et l'injustice attachées à une conduite déréglée. Il ne faut retrancher les dépenses superflues que pour être en état de faire mieux celles que la bienséance, l'amitié et la charité inspirent.
C'est le bon ordre, et non l'attention aux petites choses, qui fait les grands profits. Pline, en renvoyant à son ami une obligation considérable qu'il avoit de son père, avec une quittance générale, lui dit : a J'ai peu de bien, je suis obligé à beaucoup de dépenses; mais je me suis fait un fonds de ma frugalité, et c'est d'où je tire les services que je rends à mes amis. » Prene^ sur vos goûts et sur vos plaisirs pour avoir de quoi satisfaire aux sentimens de générosité que toute personne qui a le cœur bien fait doit avoir.
64 AVIS d'une MÈRE
N'écoutez pas les besoins de la vanité. // faut être, dit-on, comme les autres. Ce commeAk s'étend bien loin. Ayez une émulation plus noble; ne souffrez pas que personne ait plus d'honneur, de probité et de droiture que vous. Sentez le besoin de la vertu ; la pauvreté de l'âme est pire que celle de la fortune.
Pendant que vous êtes jeune, formez votre réputation, augmentez votre crédit, arrangez vos affaires. Dans un autre âge, vous auriez plus de peine. Charles-Quint disoit « que la fortune aimoit les jeunes gens ». Dans la jeunesse, tout vous aide, tout s'offre à vous : les jeunes personnes dominent sans y penser. Dans un âge plus avancé, vous n'êtes secourue de rien; vous n"'avez plus en vous ce charme séduisant qui se répand sur tout; vous n'avez plus pour vous que la raison et la vérité, qui ordinairement ne gouvernent pas le monde.
« Vous allez, disoit Montaigne aux jeunes gens, vers la réputation, vers le crédit, et moi, j'en reviens. » Quand vous n'êtes plus jeune, il ne vous reste d'acquisition à faire que sur les vertus. Dans toutes vos entreprises et dans toutes vos actions, tendez au plus parfait; ne faites aucun projet, ne commencez rien sans vous dire à vous-même : « Ne pourrois-je pas mieux faire? » Insensiblement
VOUS acquerrez une habitude de justice et de vertu qui vous en rendra la pratique plus aisée. Faites ce que Sénèque conseilloit à son ami Lucile. « Choisissez, lui disoit-ii, parmi les grands hommes celui qui vous paroîtra le plus respectable; ne faites rien qu'en sa présence ; rendez-lui compte de toutes vos actions. » Heureux celui qui est assez estimé pour être choisi ! Cela est d'autant plus aisé que les jeunes gens ont une disposition naturelle à l'imitation. On hasarde moins quand on choisit ses modèles dans l'antiquité, parce qu'ordinairement on ne vous y présente que de grands exemples.
Dans les modernes, cela peut avoir ses inconvéniens; rarement les copies réussissent. Il y a longtemps que l'on a dit que toute copie doit trembler devant son original : on ne le suit jamais que de loin; cela vous ôte le caractère naturel, qui d'ordinaire est le plus vrai et le plus simple. Vous vous relâchez quand vous vous fixez à un modèle; de plus, une partie de nos défauts vient de l'imitation. Apprenez donc à vous craindre et à vous respecter vous-même ; que votre délicatesse soit votre propre censeur.
Songez à vous rendre heure ise dans votre état. Mettez tout à profit : mille biens nous échappent faute d'application. Nous ne sommes heureux que par l'attention et que par comparaison.
Madame de Lambert. a
66 AVIS d'une MÈRE
Plus VOUS avez d'habileté, plus vous tirez de votre état et plus vous étendez vos plaisirs. Ce n'est pas la possession qui vous rend heureux, c'est la jouissance, et la jouissance est dans l'attention.
Si l'on savoit se renfermer dans son état, on ne seroit ni ambitieux ni envieux, et tout seroit en paix; mais nous ne vivons point assez dans le présent : nos désirs et nos espérances nous portent sans cesse vers l'avenir.
Il y a deux sortes de fous dans le monde. Les uns vivent toujours dans l'avenir et ne se soutiennent que d'espérances, et, comme ils ne sont pas assez sages pour compter juste avec elles, ils passent leur vie en mécomptes. Les gens raisonnables ne s'occupent que de désirs à leur portée; souvent ils ne sont point trompés. Quand ils le seroient, ils s'en consoleroient : ils ont tiré de l'ignorance et de l'erreur tout le bien qu'ils en pouvoient tirer, qui est le plaisir d'espérer; ils savent de plus que le goût des biens finit, ou par la possession, ou par l'impossibilité d'obtenir la chose désirée. Avec ces réflexions, les personnes sages se calment. Il y a une autre espèce de fous qui tirent trop du présent et abandonnent l'avenir; ils ruinent leur fortune, leur réputation et leur goût en ne les ménageant pas assez. Ceux qui sont raisonnables joignent les deux temps : ils jouissent du présent et n'abandonnent point l'avenir.
C'est un devoir, ma fille, que d'employer le temps. Quel usage en faisons-nous? Peu de gens savent l'estimer selon sa juste valeur. « Rendezvous compte, dit un ancien, de toutes vos heures, afin qu'ayant profité du présent, vous ayez moins besoin de l'avenir. » Le temps fuit avec rapidité ; apprenez à vivre, c"'est-à-dire à en faire un bon usage. Mais la vie se consomme en espérances vaines, à courir après la fortune ou à l'attendre. Tous les hommes sentent le vide de leur état, toujours occupés sans être remplis. Songez qu^e la vie n'est pas dans l'espace du temps, mais dans l'emploi que vous devez en faire. Pensez que vous avez un esprit à cultiver et à nourrir de la vérité, un cœur à épurer et à conduire, et un culte de religion à rendre.
Comme les premières années sont précieuses, songez, ma fille, à en faire un usage utile. Pendant que les caractères s'impriment aisément, ornez votre mémoire de choses précieuses; pensez que vous faites la provision de toute votre vie. La mémoire se forme et s'étend en l'exerçant.
N'éteignez point en vous le sentiment de la curiosité; il faut seulement le conduire et lui donner un bon objet. La curiosité e^t une connoissance commencée qui vous fait aller plus loin et plus vite dans le chemin de la vérité; c'est un penchant de
la nature qui va au-devant de l'instruction : il ne faut pas l'arrêter par l'oisiveté et la mollesse.
Il est bon que les jeunes personnes s'occupent de sciences solides. L'histoire grecque et romaine élève l'âme, nourrit le courage par les grandes actions qu'on y voit. Il faut savoir l'histoire de France; il n'est pas permis d'ignorer l'histoire de son pays. Je ne blâmerois pas même un peu de philosophie, surtout de la nouvelle, si on en est capable : elle vous met de la précision dans l'esprit, démêle vos idées, et vous apprend à penser juste. Je voudrois aussi de la morale. A force de lire Cicéron, Pline et les autres, on prend du goût pour la vertu; il se fait une impression insensible qui tourne au profit des mœurs. La pente aux vices se corrige par l'exemple de tant de vertus, et rarement trouverez-vous un mauvais naturel avoir du goût pour ces sortes de lectures. On n'aime point à voir ce qui nous accuse et ce qui nous condamne toujours.
Pour les langues, quoiqu'une femme doive se contenter de parler celle de son pays, je ne m'opposerois pas à l'inclination que l'on pourroit avoir pour le latin; c'est la langue de l'Eglise. Elle vous ouvre la porte à toutes les sciences, elle vous met en société avec ce qu'il y a de meilleur dans tous les siècles. Les femmes apprennent volontiers l'italien, qui me paroît dangereux : c'est la langue de
l'amour. Les auteurs italiens sont peu châtiés; il règne dans leurs ouvrages un jeu de mots, une imagination sans règle, qui s'opposent à la justesse de l'esprit.
La poésie peut avoir des inconvéniens. J'aurois pourtant peine à interdire la lecture des belles tragédies de Corneille; mais souvent les meilleures vous donnent des leçons de vertu, et vous laissent l'impression du vice.
La lecture des romans est plus dangereuse, je ne voudrois pas que l'on en fît un grand usage ; ils mettent du faux dans l'esprit. Le roman, n'étant jamais pris sur le vrai, allume l'imagination, afîoiblit la pudeur, met le désordre dans le cœur; et, pour peu qu'une jeune personne ait de la disposition à la tendresse, hâte et précipite son penchant. Il ne faut point augmenter le charme ni l'illusion de l'amour; plus il est adouci, plus il est modeste, et plus il est dangereux. Je ne voudrois point les défendre ; toutes défenses blessent la liberté et augmentent le désir. Mais il faut, autant qu'on peut, s'accoutumer à des lectures solides, qui ornent l'esprit et fortifient le cœur. On ne peut trop éviter celles qui laissent des impressions difficiles à effacer.
Modérez votre goût pour le^ sciences extraordinaires; elles sont dangereuses, et elles ne donnent ordinairement que beaucoup d'orgueil; elles
démontent les ressorts de l'âme. Si vous avez une imagination vaste, vive et agissante, et une curiosité que rien ne puisse arrêter, il vaut mieux occuper ces dispositions aux sciences que de hasarder qu'elles se tournent au profit des passions; mais songez que les filles doivent avoir sur les sciences une pudeur presque aussi tendre que sur les vices.
Soyez donc en garde contre le goût du bel esprit ; ne vous amusez point à courir après des sciences vaines, et après celles qui sont au-dessus de votre portée. Notre âme a bien plus de quoi jouir qu'elle n'a de quoi connoître : nous avons les lumières propres et nécessaires à notre bien-être; mais nous ne voulons pas nous en tenir là; nous courons après des vérités qui ne sont pas faites pour nous.
Avant que de nous engager à des recherches qui sont au-dessus de nos connoissances, il faudroit savoir quelle étendue peuvent avoir nos lumières, quelle règle il faut avoir pour déterminer notre persuasion , apprendre à séparer l'opinion de la connoissance, et avoir la force de douter quand nous ne voyons rien clairement et le courage d'ignorer ce qui nous passe.
Pour arrêter la hardiesse de l'esprit et pour diminuer la confiance, songeons que les deux principes de toutes connoissances, la raison et les sens,
A SA FILLE yi
manquent de sincérité et nous abusent. Les sens surprennent la raison, et la raison les trompe à son tour : voilà nos deux guides, qui tous deux nous égarent. Ces réflexions dégoûtent des sciences abstraites; employons donc le temps en connoissances utiles.
Il faut qu'une jeune personne ait de la docilité, peu de confiance en soi-même; mais aussi ne fautil pas pousser cette docilité trop loin. En fait de religion, il faut céder aux autorités; mais, sur tout autre sujet, il ne faut recevoir que celles de la raison et de l'évidence. En donnant trop d'étendue à la docilité, vous prenez sur les droits de la raison, vous ne faites plus d'usage de vos propres lumières, qui s'afîoiblissent. C'est donner des bornes trop étroites à vos idées que de les renfermer dans celles d'autrui. Le témoignage des hommes ne peut avoir créance qu'à proportion du degré de certitude qu'ils se sont acquis en s'instruisant des faits. Il n'y a point de prescription contre la vérité, elle est pour toutes les personnes et de tous les temps. Enfin, comme dit un grand homme, « pour être chrétien, il faut croire aveuglément, et, pour être sage, il faut voir évidemment. »
Accoutumez-vous à exercer votre esprit et à en faire usage plus que de votre mé|noire. Nous nous remplissons la tête d'idées étrangères, et nous ne tirons rien de notre propre fonds. Nous croyons
avoir beaucoup avancé quand nous nous chargeons la mémoire d'histoires et de faits : cela ne contribue guère à la perfection de l'esprit. Il faut s'accoutumer à penser, l'esprit s'étend et augmente par l'exercice; peu de personnes en font usage : c'est chez nous un talent qui se repose que de savoir penser.
Les faits historiques et les opinions des philosophes ne vous défendront pas contre un malheur pressant : vous ne vous en trouverez pas plus forte. Vous arrive-t-il une affliction, vous avez recours à Sénèque et à Epictète. Est-ce à leur raison à vous consoler? N'est-ce pas à la vôtre à faire sa charge? Servez-vous de votre propre bien; faites des provisions dans le temps calme, pour le temps de l'affliction qui vous attend. Vousserez bien plus soutenue par votre propre raison que par celle des autres.
Si vous pouvez régler votre imagination et la rendre soumise à la vérité et à la raison, ce sera une grande avance pour votre perfection et pour votre bonheur. Les femmes sont ordinairement gouvernées par leur imagination; comme on ne les occupe à rien de solide, et qu'elles ne sont, dans la suite de leur vie, chargées ni du soin de leur fortune, ni de la conduite de leurs affaires, elles ne sont livrées qu'à leurs plaisirs. Spectacles, habits, romans et sentimens, tout cela est de l'empire de l'imagination. Je sais qu'en la réglant vous
AS A FILLE yj
prenez sur les plaisirs ; c'est elle qui en est la source, et qui met dans les choses qui plaisent le charme et l'illusion qui en font tout l'agrément; mais, pour un plaisir de sa façon, quels maux ne vous fait-elle point ! Elle est toujours entre la vérité et vous : la raison n'ose se montrer où règne l'imagination. Nous ne voyons que comme il lui plaît; les gens qu'elle gouverne savent ce qu'elle fait souffrir. Ce seroit un heureux traité à faire avec elle que de lui rendre ses plaisirs, à condition qu'elle ne vous feroit point sentir ses peines; enfin, rien n'est plus opposé au bonheur qu'une imagination délicate, vive et trop allumée.
Donnez-vous une véritable idée des choses; ne jugez point comme le peuple; ne cédez pointa l'opinion : relevez-vous des préjugés de l'enfance. Quand il vous arrive quelque chagrin, tenez la méthode suivante, je m'en suis bien trouvée. Examinez ce qui fait votre peine, écartez tout le faux qui l'entoure et tous les ajoutés de l'imagination, et vous verrez que souvent ce n'est rien, et qu'il y a bien à rabattre. N'estimez les choses que ce qu'elles valent. Nous avons bien plus à nous plaindre des fausses opinions que de la fortune : ce ne sont pas souvent les choses qui nous blessent, c'est l'opinion que nous en avons.
Il faut, pour être heureuse, penser sainement. On doit un grand respect aux oj,inions communes
quand elles regardent la religion; mais on doit penser bien différemment du peuple sur ce qui s'appelle morale et bonheur de la vie. J'appelle peuple tout ce qui pense bassement et communément : la cour en est remplie. Le monde ne parle que de fortune et de crédit; on n'entend que: « Suivez votre route ; hâtez-vous d'avancer » ; et la sagesse dit : « Rabattez-vous aux choses simples; choisissez-vous une vie obscure, mais tranquille; dérobez-vous au tumulte, fuyez la foule. » La récompense de la vertu n'est pas toute dans la renommée; elle est dans le témoignage de votre propre conscience. Une grande vertu ne peut-elle pas vous consoler de la perte d'un peu de gloire?
Apprenez que la plus grande science est de savoir être à soi. « J'ai appris, disoit un ancien, à être mon ami; ainsi je ne serai jamais seul. » Il faut vous ménager des ressources contre les chagrins de la vie, et des équivalens aux biens sur lesquels vous aviez compté. Assurez -vous une retraite, un asile en vous-même; vous pourrez toujours revenir à vous et vous retrouver. Le monde, vous étant moins nécessaire, aura moins de prise sur vous. Quand vous ne tenez pas à vous par des goûts solides, vous tenez à tout.
Faites usage de la solitude : rien n'est plus utile ni plus nécessaire pour atToiblir l'impression que
font sur nous les objets sensibles. Il faut donc de temps en temps se retirer du monde , se mettre à part. Ayez quelques heures dans la journée pour lire et pour faire usage de vos réflexions. « La réflexion, dit un Père de l'Eglise, est l'œil de l'âme; c'est par elle que s'introduisent la lumière et la vérité. » « Je le mènerai dans la solitude, dit la Sagesse, et là je parlerai à son cœur. » C'est là où la vérité donne ses leçons, oîi les préjugés s'évanouissent, où la prévention s'afl'oiblit, et où l'opinion, qui gouverne tout, commence à perdre ses droits. Quand on jette la vue sur l'inutilité, sur le vide de la vie, on est forcé de dire avec Pline : « Il vaut mieux passer sa vie à ne rien faire qu'à faire des riens. »
Je vous l'ai déjà dit, ma fille, le bonheur est dans la paix de l'âme. Vous ne pourrez jouir des plaisirs de l'esprit sans la santé de l'esprit : tout est presque plaisir pour un esprit sain. Pour vivre avec tranquillité, voici les règles qu'il faut suivre : la première, de ne pas se livrer aux choses qui plaisent, de ne faire que s'y prêter; de n'attendre pas trop des hommes, de peur de décompter; d'être son premier ami à soi-même. La solitude aussi assure la tranquillité et est amie de la sagesse: c'est au dedans de nous qu'habitent la paix et la vérité. Fuyez le grand nnonde, il n'y a point de sûreté; il y a toujours que^,iue sentiment qu'on
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avoit afîoibli qui se réveille ; on ne trouve que trop de gens qui favorisent le dérèglement : plus il y a de monde, et plus les passions acquièrent d'autorité. Il est difficile de résister à l'effort du vice qui vient si bien accompagné; enfin on en revient plus foible, moins modeste, plus injuste, pour avoir été parmi les hommes. Le monde communique son venin aux âmes tendres. Il faut, de plus, fermer toutes les avenues aux passions; il est plus aisé de les prévenir que de les vaincre, et, quand on seroit assez heureux pour les bannir, dès qu'elles se sont fait sentir, elles font bien payer leur séjour. On ne peut refuser à la nature les premiers mouvemens ; mais souvent elle étend ses droits bien loin, et, quand vous revenez à vous, vous trouvez bien des sujets de repentir.
Il faut avoir des ressources et des pis-aller. Mesurez vos forces et votre courage, et pour cela, dans les choses que vous craignez, mettez tout au pis. Attendez avec fermeté le malheur qui peut vous arriver; envisagez -le à face découverte; voyez-le dans toutes les circonstances les plus terribles, et ne vous en laissez pas accabler.
Un favori, parvenu au comble de la fortune, faisoit voir ses richesses à son ami; en lui montrant une cassette, il lui disoit : « C'est là qu'est mon trésor. « Son ami le pressant de le lui faire voir, il lui permit d'ouvrir sa cassette ; elle ne ren-
fermoit qu'un vieil habit touL déchiré. L'ami en paroissant surpris, le favori lui dit: « Quand la fortune me renverra à mon premier état, je suis tout prêt. » Quelle ressource de mettre tout au pis, et de se sentir de la force pour s'y soutenir!
Quand vous désirerez quelque chose fortement, commencez par examiner la chose désirée ; voyez les biens qu'elle vous promet et les maux qui la suivent ; souvenez-vous du passage d'Horace : « La volupté marche devant et nous cache sa suite. » Vous cesserez de craindre, dès que vous cesserez de désirer. Croyez que le sage ne court pas après la félicité, mais qu'il se la donne. Il faut que ce soit votre ouvrage : elle est entre vos mains. Songez qu'il faut peu de chose pour les besoins de la vie, mais qu'il en faut infiniment pour satisfaire aux besoins de l'opinion ; que vous aurez bien plus tôt fait de mettre vos désirs au niveau de votre fortune que votre fortune au niveau de vos désirs. Si les honneurs et les richesses pouvoient rassasier, il faudroit en amasser; mais la soif augmente en les acquérant. Celui qui désire le plus est le plus pauvre.
Les jeunes personnes s'occupent de l'espérance. M. de La Rochefoucauld dit « qu'elle vous conduit jusqu'à la fin de la vie par un chemin agréable ». Elle seroit bien courte, si l'espéHince ne lui donnoit de l'étendue. C'est un seiriment consolant,
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mais qui peut être dangereux, puisqu'il vous prépare souvent bien des mécomptes. Le moindre mal qui en arrive, c'est de laisser échapper ce qu'on possède, en attendant ce qu'on désire.
Notre amour-propre nous dérobe à nous-mêmes et nous diminue tous nos défauts. Nous vivons avec eux comme avec les odeurs que nous portons; nous ne les sentons plus, elles n'incommodent que les autres : pour les voir dans leur vrai point de vue, il faut les voir dans autrui. Voyez vos imperfections avec les mêmes yeux que vous voyez celles des autres; ne vous relâchez point sur cette règle, elle vous accoutumera à l'équité. Examinez votre caractère et mettez à profit vos défauts; il n'y en a point qui ne tienne à quelques vertus et qui ne les favorise. La morale n'a pas pour objet de détruire la nature, mais de la perfectionner. Etesvous glorieuse, servez-vous de ce sentiment-là pour vous élever au-dessus des foiblesses de votre sexe, pour éviter les défauts qui humilient. 11 y a à chaque dérèglement du cœur une peine et une honte attachées qui vous sollicitent à le quitter. Etes-vous timide, tournez cette foiblesse en prudence ; qu'elle vous empêche de vous commettre. Etes-vous dissipatrice, aimez-vous à donner, il est aisé de la prodigalité d'en faire de la générosité. Donnez avec choix et à propos; ne négligez pas
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les indigens; prenez soia des pauvres : prêtez dans le besoin, mais donnez à ceux qui ne peuvent rendre ; par là vous cédez à votre sentiment et vous faites de bonnes actions. Il n'y a pas une foiblesse dont, si vous voulez, la vertu ne puisse faire quelque usage.
Dans les afflictions qui vous arrivent et qui vous font sentir votre peu de mérite, loin de vous irriter et d'opposer l'opinion que vous avez de vousmême à l'injustice que vous prétendez qu'on vous fait, songez que les personnes qui vous la font sont plus en état de juger de vous que vous-même; que vous devez plutôt les croire que l'amour-propre, qui n'est qu'un flatteur, et que, sur ce qui vous regarde, votre ennemi est plus près que vous de la vérité ; que vous ne devez avoir de mérite à vos yeux que celui que vous avez aux yeux des autres. On a trop de penchant à se flatter, et les hommes sont trop près d'eux-mêmes pour se juger.
Voilà des préceptes généraux pour combattre les vices de l'esprit ; mais votre première attention doit être à perfectionner votre cœur et ses sentimens : vous n'avez de vertu sûre et durable que par le cœur; c'est lui proprement qui vous caractérise. Pour vous en rendre maîtresse, gardez cette méthode. Quand vous vous se itez agitée d'une passion vive et forte, demande^, quelque temps à
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votre sentiment et composez avec votre foiblesse. Si vous voulez, sans l'écouter un moment, tout sacrifier à votre raison, à vos devoirs, il est à craindre que la passion ne se révolte et ne devienne la plus forte. Vous êtes sous sa loi, il faut la ménager avec adresse ; vous tirerez plus de secours que vous ne pensez d'une pareille conduite ; vous trouverez des remèdes sûrs, même dans votre passion. Si c'est de la haine, vous connoîtrez que vous n'avez pas tant de raison de haïr ni de vous venger. Si par malheur c'étoit le sentiment contraire dont vous fussiez occupée, il n'y a point de passion qui vous fournisse des secours plus sûrs contre elle-même.
Si votre cœur a le malheur d'être attaqué par l'amour, voici les remèdes pour en arrêter le progrès. Pensez que ces plaisirs ne sont ni solides ni fidèles; ils vous quittent, et, quand ils ne vous feroient que ce mal, c'en est assez. Dans les passions, l'âme se propose un objet; elle est plus intimement unie à lui par le désir ou par la jouissance qu'elle ne l'est à son être; elle attache à sa possession tous ses biens, à sa perte tous ses maux. Cependant ce bien de l'opinion, ce bien du choix de l'âme, n'est ni solide ni durable; il dépend des autres, il dépend de vous, et vous ne pouvez répondre ni des autres ni de vous.
L'amour, dans les commencemens, ne vous présente que des fleurs et vous cache le danger. II
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VOUS trompe; il prend toujours quelque forme qui n'est pas la sienne : le cœur, d'intelligence avec lui, sait vous cacher son penchant, de peur d'alarmer la raison et la pudeur. C'est un simple amusement, c'est l'esprit qui nous touche; enfin, jusqu'à ce que l'amour se soit rendu le maître, il est presque toujours ignoré. Dès qu'il s'est fait sentir, fuyez, n'écoutez point les plaintes de votre cœur : l'amour ne s'arrache point de l'âme avec des efforts ordinaires ; il a trop d'intelligences avec notre cœur : dès qu'il vous a surpris, tout est pour lui contre vous, et rien ne peut vous servir contre l'amour. C'est la plus cruelle situation où une personne raisonnable puisse se trouver, où rien ne vous soutient, où vous n'avez de spectateur que vousmême ; il faut sans cesse ranimer son courage. Songez qu'il vous en faudroit faire un bien plus triste usage si vous vous relâchiez.
Faites réflexion aux funestes suites des passions; vous ne trouverez que trop d'exemples pour vous instruire ; mais souvent nous en sommes désabusées sans en être guéries. Supputez, s'il est possible, les maux que l'amour sait faire : il surprend la raison, il jette le trouble dans l'âme et dans les sens; il enlève la fleur de l'innocence, il étonne la vertu, il ternit la réputation, la honte étant presque toujours à la suite de l'amour. Rien ne vous avilit tant et ne vous met tant au-dessous de vous- Madame de Lambert. i i
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même que les passions; elles vous dégradent. Il n'y a que la raison qui vous conserve votre place. Il est bien plus fâcheux d'avoir besoin de son courage pour soutenir un malheur que pour l'éviter; le plaisir de faire son devoir vous console ; mais ne vous applaudissez jamais, de peur d'être humiliée. Songez que vous portez votre ennemi avec vous; prenez une conduite qui vous réponde de vous à •vous-même : fuyez les spectacles, les représentations passionnées. Il ne faut point voir ce qu'on ne veut point sentir. La musique, la poésie, tout cela est du train de la volupté. Faites des lectures solides qui fortifient la raison.
Ne soyez point en commerce avec votre imagination ; elle vous peindra l'amour avec tous ses charmes. Tout est séduction, illusion, quand il passe par elle : il y a bien à perdre quand vous la quittez pour venir à la réalité. Saint Augustin nous a peint son état, quand il a voulu quitter l'amour et les plaisirs; il dit que ce qu'il aimoit se présentoit à lui sous une figure charmante : il fait une peinture de ce qui se passoit dans son cœur si vive qu'on ne sauroit la lire sans danger. Il faut passer légèrement sur les tableaux de la volupté; elle est à craindre dans les temps où l'on conspire contre elle : quand on la pleure même, il faut s'en défier. La passion s'augmente par les retours qu'on fait sur soi : l'oubli est la seule sûreté qu'on puisse prendre
contre l'amour. Il faut compter sérieusement avec vous-même, et vous dire : « Que veux-je faire du sentiment qui m'occupe ? Tels et tels malheurs ne m'attendent-ils pas, si j'ai la foiblesse d'y céder ? »
Tirez des forces et du secours de votre ennemi, de son propre caractère : quand vous voudrez ne le point flatter, il vous en fournira. Ecartez tous les agrémens que vous lui donnez; ne lui prêtez rien et ne lui faites grâce sur rien, et vous verrez qu'il lui en reste peu. Après cela n'y pensez plus ; prenez une résolution ferme de le fuir; croyez que nous sommes aussi forts que nous voulons l'être. La dissipation, les amusemens simples, sont nécessaires; mais il faut éviter tous les plaisirs qui portent au cœur.
Ce ne sont pas toujours les fautes qui nous perdent, c'est la manière de se conduire après les avoir faites. L'humble aveu de nos fautes désarme la haine et émousse la colère. Les femmes qui ont eu le malheur de se dérober à leur devoir, de blesser la bienséance, de révolter la vertu et la pudeur, doivent ce respect à l'usage et à l'honnêteté violée, de paroître avec un air humilié; c'est une espèce de réparation que le public demande ; il se souvient de vos fautes dès que vous les oubliez. Le repentir assure le changement. Prévenez la malignité naturelle qui est dans^tous les hommes;
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mettez-vous à la place que leur orgueil vous destine. Ils vous veulent humiliée; quand vous aurez fait leur ouvrage, ils n'auront rien à vous demander. La superbe, après les fautes, les rappelle et les immortalise.
Passons, ma fille, aux devoirs de la société. J'ai cru qu'avant tout il falloit vous tirer de l'éducation ordinaire et des préjugés de l'enfance; qu'il étoit nécessaire de fortifier votre raison et de vous donner des principes certains pour vous servir d'appui. J'ai cru que la plupart des désordres de la vie venoient des fausses opinions; que les fausses opinions donnoient des sentimens déréglés, et que, quand l'esprit n'est pas éclairé, le cœur est ouvert aux passions; qu'il faut avoir des vérités dans l'esprit, qui nous préservent de l'erreur ; qu'il faut avoir des sentimens dans le cœur, qui le ferment aux passions. Quand vous connoîtrez la vérité et que vous aimerez la justice, toutes les vertus seront en sûreté.
Le premier devoir de la vie civile est de songer aux autres. Ceux qui ne vivent que pour eux tombent dans le mépris et dans l'abandon. Quand vous voudrez trop exiger des autres, on vous refusera tout, amitié, sentimens, services. La vie civile est un commerce d'offices mutuels; le plus honnête y met davantage : en songeant au bon-