‹ Œuvres morales de la Mise de LambertChapitre 23 sur 34 · III · texte numérisé non relu

III

heur des autres, vous assurez le vôtre ; c'est habileté que de penser ainsi.

Rien de plus haïssable que les gens qui font sentir qu'ils ne vivent que pour eux. L'amourpropre outré fait les grands crimes; quelques degrés au-dessous, il fait les vices ; mais, pour peu qu'il en reste, il affoiblit les vertus et les agrémens de la société.

Il est impossible de se lier aux personnes qui ont un amour-propre dominant, et qui le font sentir; cependant nous ne nous en dépouillerons jamais ; tant que nous tiendrons à la vie, nous tiendrons à nous. Mais il y a un amour-propre habile, qui ne s'exerce point aux dépens des autres.

Nous croyons nous élever en abaissant nos semblables ; c'est ce qui nous rend médisans et envieux. La bonté rend bien plus que la malignité. Faire du bien quand on le peut, en dire de tout le monde, ne juger jamais à la rigueur; ces actes de bonté et de générosité souvent répétés vous acquièrent enfin une grande et belle réputation. Tout le monde est intéressé à vous louer, à diminuer vos défauts et à augmenter vos bonnes qualités. Il faut fonder votre réputation sur vos vertus, et non sur le démérite des autres. Comptez que leurs bonnes qualités ne vous ôtent rien, et que vous ne devez imputer qu'à vous la diminution de votre réputation. /

86 AVIS d'une mère

Une des choses qui nous rend plus malheureuses, c'est que nous comptons trop sur les hommes; c'est aussi la source de nos injustices. Nous leur faisons des querelles, non sur ce qu'ils nous doivent, ni sur ce qu'ils nous ont promis, mais sur ce que nous avons espéré d'eux ; nous nous faisons un droit de nos espérances, qui nous fournissent bien des mécomptes.

Ne soyez point précipitée dans vos jugemens; n'écoutez point les calomnies; résistez même aux premières apparences et ne vous pressez jamais de condamner. Songez qu'il y a des choses vraisemblables sans être vraies, comme il y en a de vraies qui ne sont pas vraisemblables.

Il faudroit, dans les jugemens particuliers, imiter l'équité des jugemens solennels. Jamais les juges ne décident sans avoir examiné, écouté et confronté les témoins avec les intéressés ; mais nous, sans mission, nous nous rendons les arbitres de la réputation ; toute preuve suffit, toute autorité paroît bonne, quand il faut condamner. Conseillés par la malignité naturelle, nous croyons nous donner ce que nous ôtons aux autres. De là viennent les haines et les inimitiés, car tout se sait.

Mettez donc de l'équité dans vos jugemens. Cette même justice que vous ferez aux autres, ils vous la rendront. Voulez-vous qu'on pense et

qu'on dise du bien de vous? ne dites jamais du mal de personne.

L'honnêteté, qui est une imitation de la charité, est aussi une des vertus de la société ; elle vous met au-dessus des autres, quand vous l'avez à un degré plus éminent; mais elle ne se pratique et ne se soutient qu'aux dépens de Pamour- propre. L'honnêteté prend toujours sur vous et tourne au profit des autres : elle est un des grands liens de la société, et la seule qualité qui met de la sûreté et de la douceur dans le commerce.

Nous aimons naturellement à dominer; c'est un sentiment injuste : où sont nos droits, pour vouloir nous élever au-dessus des autres ? Il n'y a qu'une domination permise et légitime, c'est celle que vous donne la vertu. Ayez plus de bonté et de générosité que les autres ; soyez en avance de services et de bienfaits : c'est le moyen de vous élever. Le grand désintéressement vous rend aussi indépendant et vous élève plus que la fortune même: rien ne nous abaisse tant que l'amour du bien.

Ce sont les qualités du cœur qui entrent dans le commerce ; l'esprit ne lie point aux autres, et vous voyez souvent des gens fort haïssables avec beaucoup d'esprit : ils vous donnent bonne opinion d'eux-mêmes, veulent domi/er et abaisser les autres.

b» AVISDUNEMERE

Quoique l'humilité n'ait été regardée que comme une vertu chrétienne, il faut pourtant convenir qu'elle est une vertu de société, et si nécessaire que sans elle vous êtes d'un commerce difficile. C'est l'idée que vous avez de vous-même qui vous fait soutenir vos droits avec tant de hauteur et prendre sur ceux d'autriii.

Il ne faut jamais compter à la rigueur avec personne; l'exacte honnêteté ne demande point tout ce qui vous est dû. Avec vos amis, ne craignez point d'être en avance. Si vous voulez être une amie aimable, n'exigez rien avec trop de rigueur ; mais, afin que les manières ne se démentent point, comme elles expriment les dispositions du dedans, faites souvent de sérieuses réflexions sur vos foiblesses et vous montrez vous-même à découvert : vous tirerez de cet examen des sentimens d'humilité pour vous et d'indulgence pour les autres.

Soyez humble sans être honteuse. La honte est un orgueil secret, et l'orgueil est une erreur sur ce que l'on vaut et une injustice sur ce que l'on veut paroître aux autres.

La réputation est un bien très désirable ; mais c'est foiblesse de la rechercher avec trop d'ardeur, et de ne rien faire que pour elle; il faut se contenter de la mériter. Il ne faut pas rejeter le sentiment de la gloire : c'est l'aide la plus sûre que nous

ajons pour la vertu ; mais il est question de choisir la bonne gloire.

Accoutumez-vous à voir sans étonnement et sans envie ce qui est au-dessus de vous, et sans mépris ce qui est au-dessous. Que le faste ne vous en impose pas : il n'y a que les petites âmes qui se prosternent devant la grandeur, l'admiration n'est due qu'à la vertu.

Pour vous accoutumer à estimer les hommes par leurs qualités propres, considérez l'état d'une personne comblée d'honneurs, de dignités et de richesses, à qui il semble que rien ne manque, mais à qui tout manque effectivement, faute d'avoir les vrais biens; elle souffre autant que si sa pauvreté étoit réelle, puisqu'elle a le sentiment de la pauvreté. « Rien n'est pire, dit un ancien, que la pauvreté dans les richesses, parce que le mal tient à l'âme. » Celui qui se trouve dans cet état a tous les maux de l'opinion, sans jouir des biens de la fortune; il est aveuglé par l'erreur et déchiré par les passions, pendant qu'une personne raisonnable qui n'a rien, mais qui, à la place des faux biens, substitue de sages et de solides réflexions, jouit d'une tranquillité que rien n'égale. Le bonheur de l'un et le malheur de l'autre ne viennent que de la manière différente de penser.

Si vous êtes sensible à la haine/('t à la vengeance,

opposez-vous à ce sentiment : rien n'est si bas que de se venger. Si on vous a offensée, vous ne devez que du mépris, et c'est une dette aisée à payer. Si on ne vous a manqué qu'en choses légères, vous devez de l'indulgence. Mais il y a des temps d'injustice à essuyer dans la vie, des temps où les amis pour qui vous avez le plus fait s'acharnent à vous blâmer. Après avoir tout mis en usage pour les désabuser, il ne faut point s'opiniâtrer à combattre contre eux. On doit courir après l'estime de ses amis; mais, quand vous trouvez des gens qui ne vous voient qu'au travers de la prévention, quand vous avez affaire à ces imaginations ardentes et allumées, qui n'ont d'esprit que pour soutenir leurs injustices, il faut se retirer et se calmer; quelque chose que vous fissiez, vous n'obtiendriez que de l'improbation. C'est alors qu'il faut opposer à leur injustice et à la honte de se dédire le rempart de votre innocence et la certitude de n'avoir point failli. Songez que si, dans le temps que l'on vous élevoit, vous n'en valiez pas davantage, à présent que l'on vous abaisse, vous n'en valez pas moins. Il faut, sans en être plus humiliée, avoir pitié d'eux, ne se point irriter, s'il est possible, et dire : Us ont de mauvais yeux. Faites réflexion qu'avec de bonnes qualités on surmonte la haine et l'envie; que les espérances qu'on tire de la vertu vous soutiennent et vous consolent.

Ne songez à vous venger qu'en mettant dans votre conduite plus de modération que ceux qui vous attaquent n'ont de malice. Il n'y a que les âmes élevées qui soient touchées de la gloire de pardonner.

Songez à vous estimer à bon titre, pour vous consoler de l'estime qu'on vous refuse. Vous ne pouvez vous permettre qu'une seule vengeance , c'est celle de faire du bien à ceux qui vous ont offensée; c'est la vengeance la plus délicate et la seule permise : vous satisfaites à votre sentiment, et vous ne prenez point sur les vertus. César nous en donne l'exemple : son lieutenant Labiénus l'abandonna dans le temps qu'il avoit le plus besoin de lui, etpassa dans le camp de Pompée ; il laissa dans celui de César de grandes richesses. César les lui renvoya et lui manda : « Voilà comme César se venge. »

Il est de la prudence de profiter des fautes des autres, quand même elles nous blessent; mais souvent ils commencent les torts, et nous les achevons : nous usons mal des droits qu'ils nous donnent sur eux, nous voulons tirer trop d'avantage de leurs fautes : c'est une injustice et une violence qui met les spectateurs contre nous. Si nous souffrions avec modération, tout seroit pour nous, et les fautes de ceux qui nous attaquent doubleroient par notre patience. /

Quand vous savez que vos amis vous manquent, dissimulez; dès que vous faites sentir que vous vous en apercevez, leur malignité augmente, et vous mettez leur haine en liberté. En dissimulant, vous flattez leur amour-propre ; ils jouissent du plaisir de vous en imposer, ils se croient supérieurs dès qu'ils ne sont point démêlés; ils triomphent de votre erreur et jouissent du plaisir de ne vous point perdre. En ne leur faisant point sentir que vous les connoissez, vous leur donnez le temps de se repentir et de revenir à eux. Il ne faut qu'un service rendu à propos, ou une autre manière d'envisager les choses, pour vous les rendre plus attachés.

Soyez inviolable dans vos paroles; mais, pour leur acquérir une entière confiance, songez qu'il faut une extrême délicatesse à les garder. Respectez la vérité, même dans les choses indifférentes; songez que rien n'est si méprisable que de la blesser. On a dit que le mensonge fait voir que l'on méprise les dieux et qu'on craint les hommes; que celui-là est semblable aux dieux qui dit la vérité et qui fait du bien. Il faut aussi éviter les sermens : la seule parole d'une honnête personne doit avoir toute l'autorité des sermens.

La politesse est une envie de plaire • la nature la donne, et l'éducation et le monde l'augmentent.

La politesse est un supplément de la vertu : on dit qu'elle est venue dans le monde quand cette fille du Ciel l'a abandonné. Dans les temps les plus grossiers, où la vertu régnoit davantage, on connoissoit moins la politesse : elle est venue avec la volupté, elle est la fille du luxe et de la délicatesse; on a douté si elle tenoit plus du vice que de la vertu. Sans oser décider ni la définir, m'est-il permis de dire mon sentiment? Je crois qu'elle est un des plusgrands liens de la société, puisqu'elle contribue le plus à la paix; elle est une préparation à la charité, une imitation même de l'humilité. La vraie politesse est modeste ; et, comme elle cherche à plaire, elle sait que les moyens pour y réussir sont de faire sentir qu'on ne se préfère point aux autres, qu'on leur donne le premier rang dans notre estime.

L'orgueil nous sépare delà société: notre amourpropre nous donne un rang à part qui nous est toujours disputé ; l'estime de soi-même qui se fait trop sentir est presque toujours punie par le mépris universel. La politesse est l'art de concilier avec agrément ce qu'on doit aux autres et ce qu'on se doit à soi-même : car ces devoirs ont leurs limites, lesquelles passées, c'est fîatterie pour les autres, et orgueil pour vous ; c'est la qualité la plus séduisante.

Les personnes les plus polies/nt ordinairement

de la douceur dans les mœurs et des qualités liantes. C'est la ceinture de Vénus : elle embellit et donne des grâces à tous ceux qui la portent; avec elle vous ne pouvez manquer de plaire.

Il y a bien des degrés de politesse : vous en avez une plus fine à proportion de la délicatesse de l'esprit. Elle entre dans toutes vos manières, dans vos discours, dans votre silence même.

L'exacte politesse défend qu'on étale avec hauteur son esprit et ses talens. Il y a aussi de la dureté à se montrer heureux à la vue de certains malheurs. Il ne faut que du monde pour polir les manières ; mais il faut beaucoup de délicatesse pour faire passer la politesse jusqu'à l'esprit. Avec une politesse fine et délicate, on vous passe bien des défauts, et on étend vos bonnes qualités. Ceux qui manquent de manières ont plus besoin de qualités solides, et leur réputation se forme lentement. Enfin la politesse coûte peu et rend beaucoup.

Le silence convient toujours à une jeune personne : il y a de la modestie et de la dignité à le garder; vous jugez les autres et vous ne hasardez rien. Mais gardez-vous d'avoir un silence fier et insultant; il faut qu'il soit l'effet de votre retenue, et non pas de votre orgueil. Mais, comme on ne peut pas toujours se taire, il faut savoir que la première règle pour bien parler, c'est de bien penser.

ASAFIl.LE 95

Quand vos idées seront neltes et démêlées, vos discours seront clairs. Qu'ils soient remplis de pudeur et de bienséance. Respectez dans vos discours les préjugés et les coutumes. Les expressions marquent les sentimens, et les sentimens sont les expressions des mœurs.

II faut surtout éviter le caractère plaisant; c'est toujours un mauvais personnage , et rarement en aisant rire se fait-on estimer. Ayez attention aux autres bien plus qu'à vous ; songez plutôt à les faire valoir qu'à briller. Il faut savoir bien écouter, et ne montrer ni dans ses yeux ni dans ses manières un air distrait. Contez peu, narrez d'une manière fine et serrée; que ce que vous direz soit neuf, ou que le tour en soit nouveau. Le monde est rempli de gens qui portent des sons à l'oreille sans rien dire à l'esprit. Il faut, quand on parle, plaire ou instruire. Quand vous demandez de l'attention, il faut la payer par l'agrément. Un discours médiocre ne sauroit être trop court.

Approuvez, mais admirez rarement : l'admiration est le partage des sots. Éloignez de vos discours l'art et la finesse : la principale prudence consiste à parler peu et à se défier plus de soi-même que des autres. Une conduite droite, la réputation de probité, attirent plus de confiance et d'estime, et à la longue plus d'avantages de la frrtune que les

voies détournées. Rien ne vous »(,nd digne des

; la irr us »(,nc

96 AVIS d'une mère

plus grandes choses et ne vous met au-dessus des autres que l'exacte probité.

Accoutumez-vous à avoir de la bonté et de l'humanité pour vos domestiques. Un ancien dit « qu'il faut les regarder comme des amis malheureux. » Songez que vous ne devez qu'au hasard l'extrême différence qu'il y a de vous à eux; ne leur faites point sentir leur état; n'appesantissez point leur peine : rien n'est si bas que d'être haut à qui vous est soumis.

N'usez point de termes durs; il en est d'une espèce qui doivent être ignorés d'une personne polie et délicate. Le service étant établi contre l'égalité naturelle des hommes^ il faut l'adoucir. Sommesnous en droit de vouloir nos domestiques sans défauts, nous qui leur en montrons tous les jours? Il faut en souffrir. Quand vous vous faites voir pleine d'humeur et de colère (car souvent on se démasque devant son domestique), quel spectacle n'offrez-vous point à leurs yeux? Ne vous ôtez-vous pas le droit de les reprendre? Il ne faut pas avoir avec eux une familiarité basse; mais vous leur devez du secours, des conseils et des bienfaits proportionnés à votre état et à leur besoin.

Il faut se conserver de l'autorité dans son domestique, mais une autorité douce. Il ne faut pas aussi toujours menacer sans châtier, de peur de

rendre les menaces méprisables; mais il ne faut appeler l'autorité que quand la persuasion manque. Songez que l'humanité et le christianisme égalent tout. L'impatience et l'ardeur de la jeunesse, jointes à la fausse idée qu'on vous donne de vous-même, vous font regarder les domestiques comme des gens d'une autre nature que la vôtre. Que ces sentim.ens sont contraires à la modestie que vous vous devez, et à l'humanité que vous devez aux autres! N'ayez point de goût pour la flatterie des domestiques, et, pour empêcher l'impression que leurs discours flatteurs et souvent répétés peuvent faire sur vous, songez que ce sont gens payés pour servir vos foiblesses et votre orgueil.

Si par malheur, ma fille, vous ne suivez pas mes conseils, s'ils sont perdus pour vous, ils seront utiles pour moi : par ces préceptes, je me forme de nouvelles obligations. Ces réflexions me sont de nouveaux engagemens pour travailler à la vertu. Je fortifie ma raison même contre moi, et me mets dans la nécessité de lui obéir ; ou je me charge de la honte d'avoir su la connoître et de lui avoir été infidèle.

Rien déplus humiliant, ma fille, que d'écrire sur

des matières qui me rappellent toutes mes fautes :

en vous les montrant, je me dépou/le du droit de

vous reprendre, je vous donne des armes contre

Madame de Lambert. i 3

98 AVIS d'une mère a sa FItLE

moi, et je vous permets d'en user si vous voyez que j'aie les vices opposés aux vertus que je vous recommande : car les conseils sont sans autorité dès qu'ils ne sont pas soutenus par l'exemple.

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