‹ Œuvres morales de la Mise de LambertChapitre 25 sur 34 · EGA · texte numérisé non relu

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Dans tous les temps on a regardé l'amitié comme un des premiers biens de la vie. C'est un sentiment qui est né avec nous : le premier mouvement du cœur a été de s'unir à un autre cœur. Cependant c'est une plainte générale; tout le monde dit qu'il n'y a point d'amis. Tous les siècles ensemble fournissent à peine trois ou quatre exemples d'une amitié parfaite. Puisque tous les hommes conviennent des charmes de l'amitié, pourquoi, dans un intérêt commun, tous ne s'entendent-ils pas, ne s'unissent-ils pas, pour en jouir? C'est un effet du dérèglement des hommes de s'aveugler sur leurs véritables intérêts, La sagesse et la vérité, en nous éclairant, rendent notre amour-propre plus habile, et nous apprennent que nos véritables intérêts sont de nous attacher à la vertu, et que la vertu amène les doux plaisirs de l'amitié. Voyons donc quels sont les charmes et les avantages de l'amitié, pour les chercher; quel est le véritable caractère de l'amitié, pour la connoître; et quels sont les devoirs de l'amitié, pour les remplir.

Les avantages de l'amitié se présentent assez d'eux-mêmes : toute la nature n'a qu'une voix pour dire qu'ils sont de tous les biens les plus désirables ; sans elle, la vie est sans charmes. L'homme est plein de besoins : renvoyé à lui-même, il sent un vide que l'amitié seule est capable de remplir; toujours inquiet et toujours agité, il ne se calme et

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ne se repose que dans l'amitié. Un ancien dit que l'amour est fils de la pauvreté et du dieu des richesses : de la pauvreté, parce qu'il demande toujours; du dieu des richesses, parce qu'il est libéral. L'amitié ne pourroit-elle pas aussi avoir la même origine? Quand elle est vive, elle demande des sentimens ; les âmes tendres et délicates sentent les besoins du coeur plus qu'on ne sent les autres nécessités de la vie. Mais, comme elle est généreuse, elle mérite aussi qu'on la reconnoisse pour fille du dieu des richesses : car il n'est pas permis de se parer du beau nom d'amitié dès que l'on manque à ses amis dans le besoin. [Enfin les caractères sensibles cherchent à s'unir par les senlimens : le cœur étant fait pour aimer, il est sans vie dès que vous lui refusez le plaisir d'aimer ou d'être aimé. Comblez les hommes de biens, de richesses et d'honneurs, et privez-les des douceurs de l'amitié, tous les agrémens de la vie s'évanouissent. ^ Les personnes raisonnables se refusent à l'amour : les fem- ' mes par l'attachement à leur devoir, et les hommes par la crainte d'un mauvais choix. Vous êtes attiré dans l'amitié, vous êtes entraîné dans l'amour. L'amitié s'enrichit des pertes de l'amour; elle en devient plus tendre, plus vive et plus empressée. Toutes les délicatesses de l'amour se Souvent dans les engagemens dont je parle. L'a/[iitié naissante est sujette à l'illusion : la nouveauté plaît et pro-

met, et tout ce qui réveille l'espérance est d'un grand prix. L'illusion est un sentiment qui nous transporte au delà de la vérité, et qui obscurcit nos lumières. Vous voyez dans les personnes qui commencent à vous plaire tout ce qu'il y a de bon ; et l'imagination, qui toujours agit au gré du cœur, prête à la personne aimée le mérite qui lui manque. On aime ses amis bien plus par les qualités qu'on devine que par celles qu'on connoît jlly a aussi des amitiés d'éloile et de sympathie, des liens inconnus qui nous unissent et qui nous serrent; nous n'avons besoin ni de protestations ni de serment, la confiance va au-devant des paroles. Quand Montaigne nous peint ses sentimens pour son ami : « Nous nous cherchions, dit-il, et nos noms s'embrassoient avant que de nous connoître. Ce fut un jour de fête que je le vis pour la première fois; nous nous trouvâmes tout d'un coup si liés, si unis, si connus, si obligés, que rien ne nous fut plus cher que l'un à l'autre. Et quand je me demande d'où vient cette joie, cette aise, ce repos que je sens lorsque je le vois, c'est que c'est lui, c'est que c'est moi : c'est tout ce que je puis dire. »| Nous jouissons dans l'amitié de tout ce que l'amour a de plus doux : du plaisir de la confiance, du charme d'exposer son âme à son ami, de lire dans son cœur, de le voir à découvert, de montrer ses propres faiblesses : car il faut penser tout haut devant son ami. Il n'y a

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que ceux qui ont joui du doux plaisir de l'amitié, qui sachent quel charme il y a à passer les journées ensemble. Que les heures sont légères, qu'elles sont coulantes avec ce qu'on aime ! j

Quelle ressource que l'asile de l'amitié! Par elle, ■vous échappez aux hommes, qui sont presque tous trompeurs, faux et inconstans. Mais un des grands avantages de l'amitié, c'est le secours des bons conseils. Quelque raisonnable qu'on soit, on a besoin d'être conduit ; il faut se défier de sa propre raison, que la passion fait souvent parler comme il lui plaît. C'est un grand secours que de savoir qu'on a un guide pour se conduire et se redresser.

Les anciens ont connu tous les biens qu'apporte l'amitié ; mais ils en ont fait des portraits si chargés qu'on les a regardés comme de belles idées, et qui n'étoient point dans la nature. Comme les hommes aiment à se soustraire aux grands modèles et à rejeter les grands exemples, parce qu'ils exigent beaucoup de nous, ils s'accordent à les traiter de chimères : c'est mal connoître nos intérêts. En nous dérobant aux obligations de l'amitié, nous perdons tous ses avantages. jjC'est une société, c'est un commerce, enfin ce sont des engagemens réciproques, où l'on ne compte rien, où l'on n'exige rien, où le plus honnête homme met davantage, et se trouve heureux d'êtjîf: en avance. On partage sa fortune avec son ami; richesses,

crédit, soins, services, tout est à lui, excepté notre honneur.! Il m'a paru, à la honte de notre siècle, que d'offrir son bien à son ami c'est le dernier effort de l'amitié. Il y a bien des témoignages audessus de celui-là ;l mais le plus grand avantage de l'amitié, c'est de trouver dans son ami un vrai modèle : car on désire l'estime de ce qu'on aime, et v> ce désir nous porte à imiter les vertus qui y conduisent.

Sénèque recommande à son ami de choisir entre les grands hommes le plus respectable ; d'agir comme si l'on étoit en sa présence; de lui rendre compte de toutes ses actions : ce grand homme qui nous tient en respect, c'est notre ami. Rien ne répond tant de nous à nous-mêmes, et n'est d'une plus sûre caution envers les autres, qu'un ami estimable. Il ne nous est pas permis d'être imparfaits à ses yeux : aussi ne voyez-vous guère le vice se lier avec la vertu. L'on n'aime point à voir ce qui nous juge et nous condamne toujours. Il faut être sûr de soi pour oser se donner de certains amis. Pyrrhus dit : « Sauvez-moi de mes amis, je ne crains qu'eux. » Pline ayant perdu son ami, « Je crains bien , dit-il, de me relâcher dans le chemin de la vertu; j'ai perdu mon guide et le témoin de ma vie. » Enfin, la parfaite amitié nous met dans I la nécessité d'être vertueux. Comme elle ne se peut conserver qu'entre personnes estimables, elle

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nous force à leur ressembler pour les garder. Vous trouverez donc dans l'amitié la sûreté du bon conseil, l'émulation du bon exemple, le partage dans vos douleurs, le secours dans vos besoins, sans être demandé, attendu ni acheté. Voyons à présent quels sont les véritables caractères de l'amitié, pour la connoître.

/ Le premier mérite qu'il faut chercher dans votre ami, c'est la vertu, c'est ce qui nous assure qu'il est capable d'amitié, et qu'il en est digne. N'espérez rien de vos liaisons lorsqu'elles n'ont pas ce fondement. Aujourd'hui ce n'est pas le goût qui unit, ce sont les besoins; ce n'est pas l'union des cœurs ni de l'esprit qu'on cherche dans les engagemens; aussi les voyons-nous finir aussitôt que se former. Il n'y a jamais de rupture qui ne nous accuse ; c'est toujours la faute de Tun des deux; on ne peut éviter la honte de s'être mépris et d'avoir à se dédire. On s'unit sans examiner, et on rompt sans délibérer; rien n'est si méprisable. Choisissez votre ami entre mille; rien n'est plus important qu'un tel choix, puisque le bonheur en dépend. Rien de plus triste que de tomber en de mauvaises mains, d'avoir à essuyer la honte d'une rupture, ou les chagrins d'une liaison avec des personnes sans mérite. Il faut songer de plus que nos amis nous caractérisent : on nous cherche dar/ eux ; c'est donner au public notre portrait et l'aveu de ce

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que nous sommes. On trembleroit si l'on faisoit attention sur ce que l'on hasarde en avouant un ami. Voulez-vous être estimé? vivez avec des personnes estimables. Il faut donc bien connoître avant de s'engager. \La première marque qui nous assure le plus qu'on est digne d'amitié, c'est la

/7 vertu ; après quoi il faut chercher des amis libres, affranchis des passions. Ceux que l'ambition possède sont incapables de sentir ce doux sentiment, encore moins ceux qui sont dans les liens de l'amour^^L'amour emporte avec soi toute la vivacité

1 de l'amitié : c'est une passion turbulente, et l'ami-

(^ tié est un sentiment doux et réglé. L'amour donne à l'âme une joie d'ivresse qui quelquefois est suivie de violens chagrins; l'autre est une joie déraison, toujours pure et toujours égale : rien ne peut l'arrêter ni la lasser; elle nourrit l'âme. De plus, si vous êtes attaché à une personne de mérite, n'at-elle pas toute votre confiance? L'amitié d'un amant est trop sèche; il peut vous donner des soins et des services, mais il n'a plus de sentiment à vous offrir. La récompense de l'amour vertueux, c'est l'amitié ; mais ce n'est pas l'amour ordinaire qui nous y conduit, c'est l'amour épuré. Les personnes

l\ frivoles et dissipées ne sont pas propres à l'amitié; chaque objet enlève une portion de sentiment et d'attention qui appartient à l'amitié. Quoique l'on ait toujours dit qu'il faut donner à l'amitié des

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fondemens plus solides que la simple sensibilité, cependant, si le goût ne s'en mêle, on n'est point entraîné; l'esprit ne peut être convaincu. Si le cœur n'est pas touché, l'on ne va ni bien vite ni bien loinJ La vertu et le goût ont formé les amitiés dont la mémoire est venue jusqu'à nous.

Montaigne, qui nous peint la naissance de ses sentimens pour son ami, dit qu'il fut frappé comme on l'est en amour. Il étoit dans une situation propre à jouir de l'amitié : dégagé des passions, voué à la raison, il ne lui restoit plus de jouissances que celles de l'amitié. Les personnes revenues des passions violentes, et que la connoissance du peu de valeur des choses ramène à elles-mêmes, conviennent mieux à la véritable amitié. Celles qui sont libres et dégagées de mille amusemens frivoles se lient à vous par sentiment; mais, quoique insensibles à leurs propres besoins, elles ne laissent pas de sentir et de soulager ceux de leurs amis. Jamais nous ne vivons dans une telle indépendance que nous puissions nous passer les uns des autres; mais les services doivent être à la suite de l'amitié, et non pas l'amitié à la suite des services. Il faut aussi dans l'amitié de la conformité , des rapports, des âges à peu près semblables, que les mêmes goûts unissent. Les personnes élevées à des postes brillans sont enivrées de leur bonhe^;- ; ces esprits déréglés, que la fortune caresse, ne sont guère

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propres à l'amitié. Les rois sont aussi privés de ce doux sentiment. Ils ne sauroient jamais jouir de la certitude d'être aimés pour eux-mêmes; c'est toujours le roi, et rarement la personne. Je ne voudrois pas avoir la première place à ce prix ; tout est trop pesant sans le secours de Tamitié. Il n'y a eu de roi qu'Agésilas qui fut puni pour avoir su se trop faire aimer. C'est une belle domination que de régner sur tous les cœurs. Les personnes en place ont plus de soin d'amasser des richesses que d'acquérir des amis. Quel est celui qui pense à s'attacher les cœurs par des bienfaits, à chercher les personnes de mérite, à les secourir, à se préparer un asile dans le cœur d'un ami pour le temps de la disgrâce? La plupart des biens que nous acquérons sont pour les autres, celui-là seul est pour nous. Il faut aussi dans l'amitié des mœurs pures; vous courez trop de risque de vous unir avec une personne de mœurs déréglées.

Vous voyez bien que toutes les vertus deviennent nécessaires à la parfaite amitié. La retraite est propre à cultiver ce sentiment : la solitude est amie de la sagesse; c'est au dedans de nous qu'habitent la paix et la vérité. De plus, « c'est la marque d'un esprit bien fait, dit un ancien, que de savoir demeurer avec soi-même. Qu'il est doux d'y rester, quand on s'en est rendu la jouissance agréable! » L'amitié demande une personne tout entière : dans

la retraite, ce sentiment-là devient plus nécessaire et moins partagé. D'ailleurs, nous sommes d'ordinaire avec les autres comme nous sommes avec nous-mêmes. Les personnes sages savent établir la paix chez elles, et la communiquent aux autres. Sénèque dit : « J'ai assez profité pour apprendre à être mon ami. » Quiconque sait vivre avec soimême sait vivre avec les autres. Les caractères doux et paisibles répandent de l'onction sur tout ce qui les approche. La retraite assure l'innocence, et nous rend l'amitié plus nécessaire. Il nous faut un témoin de ce que nous valons; sans cela nous marchons mollement dans le chemin de la vertu. Quand vous estimez votre ami à un certain degré, vous mettez toute votre gloire dans son estime ; si vous êtes heureux, vous voulez partager votre bonheur avec lui. De plus, la possession du bien devient insipide sans témoins.

Je crois que la grande jeunesse n'est guère propre aux plaisirs de la parfaite amitié. Nous voyons assez de jeunes gens se croire et se dire amis; mais les liens de leurs unions ce sont les plaisirs, et les plaisirs ne sont pas des nœuds dignes de l'amitié. « Vous êtes dans l'âge, dit Sénèque à son ami, où vos passions violentes sont éteintes, vous n'en avez plus que de douces; nous allons jouir du noble plaisir de l'amitié. » Ce qui la rend/jlus sûre et plus solide, c'est la veTtu, l'éloignemerit du monde,

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l'amour de la solitude, la pureté des mœurs, une vie qui nous ramène à la sagesse et à nous-mêmes, un esprit él^vé (car il y a un goût et un degré dans la parfaite amitié où ne peuvent atteindre les caractères médiocres), mais surtout un cœur droit. Les qualités du cœur sont beaucoup plus nécessaires que celles de l'esprit: l'esprit plaît, mais c'est le cœur qui lie. (Les gens en qui l'amour-propre domine n'en sont pas dignes; ils ne pensent qu'à prendre sur le fonds de l'amitié, et les personnes vertueuses ne sont pressées que d'y mettre. Les avares ne connoissent point un si noble sentiment; la véritable amitié est opulente. L'avarice oppose à toutes les vertus un obstacle insurmontable. Le sentiment de l'avarice arrête, ou, pour mieux dire, étouffe tous les bons mouvemens : il n'y a pas une vertu qui ne prenne sur nous, et ils veulent toujours prendre sur les autres. Il faut savoir donner en pure perte; il faut avoir le courage de faire des ingrats. Mais passons aux devoirs de l'amitié.

Il y a trois temps dans Pamitié : le commencement, la durée et la fin. /Comme tous les commencemens de l'amitié sont pleins de sentimens, et que |"2 les amitiés naissantes sont soutenues d'un peu d'illusion, rien ne coûte dans ces premiers momens, et tout est plaisir. Mais il arrive souvent que le goût s'use, que cette pointe de sentiment s'émousse par l'habitude. L'illusion disparoît, et vous êtes réduit à

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