D E L A M I T I E III
soutenir l'amitié parla raison, qualité qui est toujours sèche. En amitié comme en amour, il faudroit ménager ses goûts : c'est une économie permise. Mais sait-on s'arrêter sur un plaisir permis et innocent? Cependant, comme rien n'est si doux dans la vie qu'une sensible amitié, on devroit prendre de concert des mesures pour faire durer un état si désirable : car la vie heureuse consiste à sentir et à imaginer agréablement. L'on sent les choses présentes, on imagine les futures. L'amitié remplit ces deux temps, soutient ces deux sentimens, puisqu'elle nous fait sentir agréablement dans le présent et espérer dans l'avenir. Mais enfin, comme il est écrit que toute sensibilité périt, et que les cœurs les mieux faits ne peuvent pas répondre de garder toujours cette chaleur d'une amitié naissante, ils peuvent donc quelquefois être inconstans, mais jamais infidèles. La vivacité du goût se perd, mais l'amour du devoir subsiste. Il faut les plaindre : ils avoient un sentiment agréable, il leur a échappé; que n'avions-nous de quoi le retenir ! Donnons donc à l'amitié un fondement plus solide. L'estime appuyée sur la connoissance du mérite ne se dément point. /Le bandeau qu'on donne à l'amour, on l'ôte à l'amitié. Elle est éclairée, elle examine avant que de s'engager, elle ne s'attache qu'aux mérites personnels : car ceux-là seuls sont dignes d'êtj;^ aimés, qui ont en eux-mêmes la cause pourquoi on les aime.
Après avoir fait un bon choix, il faut se fixer, estimer ses amis, non d'une estime variable, mais de sentiment : car, quand la sensibilité échapperoit et Youdroit emporter l'estime, par justice il faut la conserverfll ne faut pas se permettre d'exa- /i^miner les défauts de nos amis, encore moins d'en parler. Il faut respecter l'amitié; mais, comme elle nous est donnée pour être une aide à la vertu, et non pas la compagne du vice, il faut les avertir quand ils s'égarent : s'ils résistent, armez-vous de la force et de l'autorité que donnent la prudence des sages conseils et la pureté des bonnes intentions. Il faut avoir le courage de leur déplaire en leur disant la vérité; on doit pourtant adoucir les termes selon leurs besoins. Peu de personnes ont la force de se laisser humilier par la vérité qui les redresse; mais, en même temps qu'on les avertit en particulier, il faut les défendre en public et ne point souffrir, s'il est possible, qu'ils aient une réputation incertaine. I
On demande quel est le terme de l'amitié. On dit qu'il faut servir ses amis jusqu'aux autels. Dieu et l'honneur sont les seules bornes qu'on doit donner à l'amitié; mais il y a bien des choses qu'un honneur délicat vous défendroit pour vous-même, qu'il vous seroit permis et honnête de faire pour vos amis. Sur le reste, je ne connois point de bornes : tout, et sans se faire valoir, doit être sa-