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que le goût est une union du sentiment et de l'esprit, et que l'un et l'autre, d'intelligence, forment ce qu'on appelle le jugement. Ce qui fait croire que le goût tient plus au sentiment qu'à l'esprit, c'est qu'on ne peut rendre raison de ses goûts, parce qu'on ne sait point pourquoi on sent; mais on rend toujours raison de ses opinions et de ses connoissances. Il n'y a aucun rapport, aucune liaison nécessaire, entre les goûts. Ce n'est pas la même chose entre les vérités. Je crois 'donc pouvoir amener toute personne intelligente à mon avis. Je ne suis jamais sûre d'amener une personne sensible à mon goût; je n'ai point d'attrait pour l'attirer à moi. Rien ne se tient dans les goûts; tout vient de la disposition des organes, et du rapport qui se trouve entre eux et les objets. Il y a cependant une justesse de goût comme il y a une justesse de sens. La justesse de goût juge de ce qui s'appelle agrément, sentiment, bienséance, délicatesse, ou fleur d'esprit (si on ose parler ainsi), qui fait sentir dans chaque chose la mesure qu'il faut garder. Mais, comme on n'en peut donner de règle assurée, on ne peut convaincre ceux qui y font des fautes. Dès que leur sentiment ne les avertit pas, vous ne pouvez les instruire. De plus, le goût a pour objet des choses si délicates, si imperceptibles, qu'il échappe aux règles. C'est U nature qui le donne ; il ne s'acquiert pas. Le goût est
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d'une grande étendue ; il met de la finesse dans l'esprit, et vous fait apercevoir d'une manière vive et prompte, sans qu'il en coûte rien à la raison, tout ce qu'il y a à voir dans chaque chose. C'est ce que veut dire Montaigne quand il assure que les femmes ont un « esprit prime-sautier ». Dans le cœur, le goût donne des sentimens délicats; et, dans le commerce du monde, une certaine politesse attentive, qui nous apprend à ménager l'amour-propre de ceux avec qui nous vivons. Je crois que le goût dépend de deux choses : d'un sentiment très délicat dans le cœur, et d'une grande justesse dans l'esprit. Il faut donc avouer que les hommes ne connoissent pas la grandeur du I présent qu'ils font aux dames, quand ils leur passent l'esprit du goût.
Ceux qui attaquent les femmes ont prétendu que l'action de l'esprit qui consiste à considérer un objet étoit bien moins parfaite dans les femmes, parce que le sentiment qui les domine les distrait et les entraîne. L'attention est nécessaire; elle fait naître la lumière, pour ainsi dire, approche les idées de l'esprit, et les met à sa portée; mais, chez les femmes, les idées s'offrent d'elles-mêmes, et s'arrangent plutôt par sentiment que par réflexion : la nature raisonne pour elles, et leur en épargne tous les frais. Je ne crois donc pas que le sentiment nuise à l'entendement : il fournit de nouveaux
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esprits qui illuminent, de manière que les idées se présentent plus vives, plus nettes et plus démêlées; et, pour preuve de ce que je dis, toutes les passions sont éloquentes. Nous allons aussi sûrement à la vérité par la force et la chaleur des sentimens que par l'étendue et la justesse des raisonnemens ; et nous arrivons toujours par eux plus vite au but dont il s'agit que par les connoissances. La persuasion du cœur est au-dessus de celle de l'esprit, puisque souvent notre conduite en dépend : c'est à notre imagination et à notre cœur que la nature a remis la conduite de nos actions et de ses mouvemens.
La sensibilité est une disposition de l'âme qu'il est avantageux de trouver dans les autres. Vous ne pouvez avoir ni humanité ni générosité sans sensibilité. Un seul sentiment, un seul mouvement du cœur a plus de crédit sur l'âme que toutes les sentences des philosophes. La sensibilité secourt l'esprit et sert la vertu. On convient que les agrémens se trouvent chez les personnes de ce caractère; les grâces vives et soudaines dont parle Plutarque ne sont que pour elles. Une dame qui a été un modèle d'agrément' sert de preuve à ce que j'avance. On demandoit un jour à un homme d'esprit de ses amis (( ce qu'elle faisoit et ce qu'elle pensoit dans f