VIII ETUDE BIOGRAPHIQUE
Réflexions sur les femmes. Ces ouvrages contiennent un résumé complet de la morale du monde et du temps présent, la plus parfaite. Il y avoit quinze ans que j'étois de ses amis particuliers et qu'elle m'avoit fait l'honneur de m'attirer chez elle; sa maison faisoit honneur à ceux qui y étoient admis. J'allois régulièrement dîner chez elle les mercredis, qui étoient un de ses jours; on y raisonnoit sans qu'il y fût question de cartes, comme au fameux hôtel de Rambouillet, si célébré par Voiture et Balzac. Elle m'avoit voulu persuader de me présenter pour une place à l'Académie françoise; elle m'assuroit du suffrage de tous ses amis, qui étoient en grand nombre à l'Académie... Il est certain qu'elle avoit bien fait la moitié des académiciens '.
Bien que M'"^ de Lambert, en sa qualité d'académicienne in partibus, se piquât de bel esprit, et qu'elle ait laissé des œuvres qui justifient cette ambition, elle se faisait scrupule, à raison de sa qualité, de laisser publier ses écrits, et eût cru déroger en les publiant. Mais, comme le dit Fontenclle avec une naïveté qui n'est pas sans malice, « quoiqu'on n'écrive que pour soi, on écrit aussi un peu pour les autres, sans s'en douter n. M'"^ de Lambert, qui s'était dé-
1 . Journal et Mémoires du marquis d'Argenson, édition de la Société de l'histoire de France, I, 163-164.
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robée à la publicité et à la réputation littéraires par une sorte de pudeur aristocratique encore plus que par modestie, dut se résigner à l'une et à l'autre, après avoir reconnu l'inutilité de la peine et de l'argent dépensés par elle pour réparer l'indiscrétion d'un ami ou d'un copiste infidèles. Elle se consola d'ailleurs d'assez bonne grâce d'être célèbre autrement que par ses diners. Il n'y a en cela, comme en bien d'autres choses, que le premier pas qui coûte, et la première tache d'encre aux doigts d'une femme est rarement la seule. Nous dirons tout à l'heure ce qu'il faut penser de ses ouvrages, loués de son temps et encore de nos jours par les meilleurs juges. Nous continuons d'emprunter aux contemporains, avant de les chercher dans ses ouvrages, les traits caractéristiques de sa physiononiie.
Chez le marquis d'Argenson, comme chez Fontenelle et la plupart des contemporains, dont un des plus illustres, Fénelon lui-même, goilta l'esprit de M'"« de Lambert et honora son caractère, l'éloge est abondant, attendri, sans restriction. L'avocat chroniqueur Mathieu Marais est plus sévère. Il ne pardonne pas à la marquise son affectation en littérature et en morale, sa préciosité, ce qu'il appelle son « néologisme » et la fausse modestie avec laquelle elle court après ses œuvres, échappées de son portefeuille manuscrites, sans parvenir jamais ci les rattraper autrement qu'imprimées. Marais naime pas les
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femmes auteurs, mais ce qu'il n'aime pas surtout, cest qu'elles veuillent l'être sans le paraître. Il la traite tout net de « caillette de Fontenelle ' «.
Le président Hcnault est plus indulgent pour ce que la marquise appelait « ses débauches d'esprit ». Mais à propos de son salon, de son art de mêler les talents sans confondre les rangs, du préjugé aristocratique qui imposait des mesures à sa bienveillance, enfin des sacrifices que sa vanité de maîtresse de maison laissait subir à sa pruderie, et des concessions que son honnêteté trouvait nioyen de faire à la galanterie du temps, le président donne quelques détails dont la malice en sourdine ne souligne que mieux les sous-entendus.
Voici une maison toute différente des autres : c'est celle de M'^^ la marquise de Lambert. Elle est connue par quelques pièces de morale qui ont fait estimer son talent pour écrire, la délicatesse de son esprit et sa connoissance du monde. On s'apercevoit qu'elle étoit voisine du temps de l'hôtel de Rambouillet; elle étoit un peu apprêtée et n'avoit pas eu la force de franchir les barrières du collet monté et du précieux : c'étoit le rendez-vous des hommes célèbres : Fontenelle, Sac y, l'abbé Mon-
I. Journal et Mémoires de Mathieu Marais, III, 146, 462, 465, 504.
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gault, etc. Il falloit passer par elle pour arriver à l'Académie Françoise ; on y lisoit les ouvrages prêts à paroître. Il y avoit un jour de la semaine où l'on y dînoit, et toute l'après-dînée étoit employée à ces sortes de conférences académiques; mais, le soir, la décoration changeoit ainsi que les acteurs. M""* de Lambert donnoit à souper à une compagnie plus galante; elle se plaisoit à recevoir les personnes qui se convenoient; son ton ne changeoit point pour cela, et elle prêchoit la belle galanterie à des personnes qui alloient un peu au delà. J'étois des deux ateliers ; je dogmatisois le matin et je chantois le soir '.
Le malin président nous ouvre, de plus, sans en avoir l'air, une perspective indiscrète sur la vie intinie de la marquise, dont il nous révèle un fait piquant et caractéristique. Il s'agit du mariage de raison, du mariage de conscience, du mariage secret, pour tout dire en un mot, de la marquise de Lambert : nouvelle preuve de ce tact qu'elle eut toujours de ménager les apparences, de ce décorum qu'elle apporta jusque dans ses affections, de ce perpétuel et décent compromis qu'elle chercha toujours, trouva toujours entre ses scrupules et ses sentiments. H y a eu évideni-
I. Mémoires du président Hénault. Dentu , i855, in-S*^, p. !o3.