‹ Œuvres morales de la Mise de LambertChapitre 9 sur 34 · XX ÉTUDE BIOGRAPHIQ^UE · texte numérisé non relu

XX ÉTUDE BIOGRAPHIQ^UE

Beuve a rtmarqué avant nous que ce traité de morale à l'usage d'un grand seigneur de lyoi est «.plus antique que moderne, et plus d'accord avec Plutarque qu'avec l'Evangile » . Avant lui, Fcnelon, maigre son indulgence, n'avait pu s'empêcher de faire ses réserves. Il écrivait à M. de Sacy, le i 2 janvier 1710:

...Je ne serois peut-être pas tout à fait d'accord avec elle sur toute l'ambition qu'elle demande de lui [de son fils), mais nous nous raccommoderions bientôt sur toutes les vertus par lesquelles elle veut que cette ambition soit soutenue et modérée '.

// n'est que juste aussi de reconnaître que, dans ces Avis à son fis, la marquise prétendait surtout suppléer aux lacunes inévitables, en ce qui touche « le monde et les bienséances », de l'éducation exclusivement littéraire dont avaient pris soin, par amitié pour elle, deux homnies célèbres, le P. Bouhours et le P. Cheminais. Mais il faut aussi convenir qu'il y a

I. Et, en effet, comme l'a remarqué avant nous l'auteur d'un excellent morceau de critique dont nous parlerons plus loin, M™8 de Lambert, " mère raisonnable et prudente, qui veut conduire son fils dans le chemin des honneurs, et er» même temps le retenir dans le sentier de la droiture ; femme éclairée, qui aime la vertu, mais qui connaît le monde, a su rejeter également et cette philosophie dédaigneuse qui voudrait nous élever au-dessus des intérêts de la vie, et ces principes lâches qui nous soumettent sans réserve à la fortune ■> .

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déjà une certaine sécheresse, une certaine langueur, une certaine corruption \du siècle dans les conseils, d'une dévotion tempérée de bienséance, presque de politique, que M^^ de Lambert donnait à son fils, en se plaçant moins au point de vue de ce qui convient à Dieu, que de ce qui sied à l'honnête homme, dans le sens ancien du mot.

Vers la fin du règne de Louis XIV, il y eut comme une Fronde d'impiété, en réaction contre l'austérité de la cour devenue, à l'image du roi vieillissant et de M'"^ de Maintenon triomphante, une sorte de grand salon de Saint-Cyr, moins la jeunesse et la gaieté des pensionnaires. Les courtisans révoltés, émules de Bussy-Kabutin, les trop joyeux convives des soupers de Choisy et du Temple, ne pouvant risquer d'autre opposition que celle des mauvaises maurs, s'y résignèrent volontiers: car, en refusant défaire la pénitence des fautes du roi, ils se dispensaient aussi de se repentir des leurs. Les débauches d'esprit préludèrent aux autres, et les libertins amenèrent les roués, qui furent en faveur sous la Kégence, précisément pour avoir été en disgrâce à la fin du règne.

M'"« de Lambert blâmait avec raison cette affectation d'irréligion, et dissuadait son fîls de se laisser enrôler parmi les recrues de ce libertinage À la mode chez les jeunes gens, qui ne signifiait pas alors autre chose que le parti pris de la licence de l'esprit dans les matières de foi. Mais, en parlant ainsi, M'"^ de

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Lambert se plaçait moins au point de vue de l'orthodoxie religieuse que de la convenance morale, de la bienséance mondaine. Elle blâmait surtout ces excès comme contraires à la décence du rang, et comme étant de nature à nuire au crédit à la cour et à l'avancement dans la carrière, à effaroucher l'opinion, à écarter les grâces royales. Ses scrupules, quoique plus élevés et pius désintéressés, sont pourtant analogues à ceux qui empêchèrent M. de Tallcyrand de mourir irréconcilié, et qui firent que son ami, Montrond, traduisant spirituellement les mêmes répugnances, disait à son lit de mort : « Je ne suis pas d'assez mauvaise compagnie pour être philosophe. » Le raisonnement de Af'"« de Lambert tient un peu de celui-là. Ce qui la choque surtout dans l'irréligion, c'est qu'elle est de mauvais goût et de mauvais ton.

La plupart des jeunes gens croient aujourd'hui se distinguer en prenant un air de libertinage qui les décrie auprès des personnes raisonnables. C'est un air qui ne prouve pas la supériorité de l'esprit, mais le dérèglement du coeur. On n'attaque point la religion quand on n'a point intérêt à l'attaquer. Rien ne rend plus heureux que d'avoir l'esprit persuadé et le cœur touché; cela est bon pour tous les temps. Ceux mêmes qui ne sont pas assez heureux pour croire comme ils doivent se soumettent à la religion établie, et ils savent que ce

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qui s'appelle préjugé tient un grand rang dans le monde et qu'il faut le respecter.

Nous ne pousserons pas plus loin l'observation sur ce point. Nous devions la faire, parce qu'il est du devoir de tout éditeur loyal de dire exactement ce qu'on trouvera dans le livre qu'il réimprime, et ce qu'on n'y trouvera pas. Nous n'affichons ni prétention ni mission de critique au point de vue orthodoxe ; nous n'avons pas de querelle à faire à M'"^ de Lambert sur sa façon plus profane, plus mondaine que religieuse d'envisager les choses de la morale. Il suffit que sa doctrine, qui n'est pas de l'indifférence, qui est encore moins de la révolte, garde perpétuellement le respect des freins nécessaires et ne sépare pas l'idée du devoir de celle de Dieu. Les limites dans lesquelles elle se meut ne comportaient point d'ailleurs une profession de foi. Elle s'adresse à un fils, à une fille ', destinés à vivre dans le monde.

I. Nous n'insistons pas ici sur la valeur, que notre public d'honnêtes femmes saura bien reconnaître, des conseils de M™* de Lambert à sa fille. Si l'on voulait faire un exercice de critique à la fois profitable et amusant, il n'y aurait qu'à les comparer aux Avis d'une Mère à ses filles, composés par Rœderer, en 1795 (t. VIII des Œuvres). On y verrait qu'en ces matières de direction maternelle et d'observation féminine, les hommes, quelque esprit qu'ils aient, ont la main lourde, sont gauches et empruntés. Les Avis de Rœderer ne peuvent tromper sur le sexe de l'auteur : ils ont de la barbe.

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