‹ Œuvres morales de Mme. de LambertChapitre 11 sur 30 · ESSAI SUK LES OUVRAGES · texte numérisé non relu

ESSAI SUK LES OUVRAGES

tériser ce sentiment, a laissé à dessein celte statue inachevée : la tête , le cou, une partie des épaules et de la poitrine sortent du bloc de marbre; mais le ciseau s'est arrêté à la naissance du sein; toutes les parties voluptueuses du corps de la femme ont été, nous n'en doutons pas, volontairement omises, afin que rien ne pût distraire le regard de l'expression pensive de la tête. Ge marbre n'est pas, comme tant d'autres statues antiques, un emblème du sensualisme païen, c'est le reflet sublime de l'idéalisme du Phédon»

Le Phédon nous ramène à M™ de Lambert, qui nourrissait son esprit de la lecture des anciens , et principalement de Platon. On connaît la poétique querelle qui s'éleva a propos d'Homère entre La Motte et Mœe Dacier; ces débats littéraires divisèrent un moment en deux camps les beaux esprits d'alors. Heureux temps ! Mme de Lambert estimait le savoir et l'érudition de Mm« Dacier, et elle aimait l'esprit gracieux et bienvaillant de La Motte ; aussi ne prit-elle point parti entre eux. Elle se contente d'exprimer, à propos de leurs dissensions, son opinion sur Homère : «Nous ne devons qu'au chris- « tianisme, dit-elle, la vraie idée que nous avons de la Divi- « nité ; mais il me semble qu'il y avait de grands hommes « dans l'antiquité qui avaient une plus grande idée de la Di- « vinité qu'Homère. Il fallait, dites-vous, qu'il suivit la my- « tliologie établie; il ne pouvait pas la rejeter. Pourquoi donc « Platon disait-il qu'Homère était tourmenté dans le Tarit tare pour avoir mal parlé des dieux, s'il n'en avait écrit « que conformément aux idées reçues? »

Mm« de Lambert avait pour ami Louis de Sacy, avocat au parlement de Paris, neveu du Sacy de Port-Royal; elle connut par lui Fénelon, qui sut apprécier son esprit sérieux et fin. Après avoir lu \es 4 vis d'une mère à son fils, il en parlait en ces termes à M. de Sacy : « Tout m'y parait exprimé « noblement et avec beaucoup de délicatesse; ce qu'on nomme « esprit y brille partout; mais ce n*«$t pas ce qui me touche

DE MADAME DE LAMBERT. il

« le plus. On y trouve du sentiment avec des principes. J'y « vois un cœur de mère sans faiblesse; l'honneur, la probité « la plus pure, la Connaissance du cœur des hommes, régnent

« dans ce discours Je ne serais pas tout à fait d'accord

« avec elle sur toute l'ambition qu'elle demande de lui ; mais « nous nous raccommoderions bientôt sur toutes les vertus « par lesquelles elle veut que cette ambition soit soutenue et

«modérée Jugez, monsieur, par l'impression que cet

« ouvrage fait sur moi, ce que je pense- de cette digne mère. « Je vous serai très-obligé si vous voulez lui dire combien J<» « suis reconnaissant de la bonté qu'elle a eue d'agréer que « vous me confiassiez cet écrit. » Cette lettre, communiquée par M. de Sacy à Mm< de Lambert, la lia avec Fénelon.

Elle lui écrivit : «Je n'aurais jamais consenti, monseigneur, « que M. de Sacy vous eût montré les occupations de mon « loisir, si ce n'était vous mettre sous les yeux vos principes « et les sentiments que j'ai pris dans vos ouvrages; personne « ne s'en est plus occupé et n'a pris plus de soin de se les

« rendre propres Vous m'avez appris que mes premiers

« devoirs étaient de travailler a former l'esprit et le cœur de « mes enfants. J'ai trouvé dans Tétémague les préceptes ic que j'ai donnés à mon fils, et dans V Éducation des filles, « les conseils que j'ai donnés à la mienne..... J'ai la hardiesse « de croire que je penserais comme vous sur l'ambition, mais a les mœurs des jeunes gens d'à présent nous mettent dans « la nécessité de leur conseiller, non pas ce qui est le meil- « leur, mais ce qui a le moins cl' inconvénients, et ils nous « forcent à croire qu'il vaut mieux occuper leur cœur et leur « courage d'ambitions et d'honneur, que de hasarder que la « débauche s'en empare. » Fénelon répondit , et un commerce de lettres suivi s'établit entre eux. L'âme de l'arche* véque de Cambrai était faite pour comprendre tout ce qu'il y avait.de charité et de vertu dans l'àme de Mm* de Lambert. Il lui écrivait un jour : « Je n'ai aucun mérite à être occupé

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» de ce qui vous regarde, car une dame de votre voisinage « m'a fa il depuis peu une grande impression dans le cœur, « en me mandant avec quelle générosité vous l'avez soulagée « dans ses embarras. Je vois bien que les vertus les plus « nobles et les plus estimables dans la société, ne sont point « pour vous de belles idées, et que vous les mettez fort se-

« rieusemant en pratique dans les occasions On ne peut

« vous désirer plus de prospérité et de bénédictions que je « vous en désire. ». Quand le duc de Bourgogne, 'l'élève ebéri de Fénelon, mourut, Mm* de Lambert pleura sur cet événement qui brisa le cœur de Fénelon, et qui fut pour la France nu malheur public. Nous trouvons dans une lettre à M. de Sacy : « Je viens d'écrire à M. de Cambrai. Quelle perte « pour lui et pour ses amis ! que de gloire leur est moisson- « née. Que n'attendait-on pas d'un prince élevé dans des « maximes si pores» si bien instruit des justes bornes qu'on « doit mettre à l'autorité, qui ne se permettait rien parce que « tout lui était permis, qui n'aurait usé de la puissance que « pour faire le bien ! Tout ce qui était injuste lui paraissait « impossible; il n'aurait pas pris la royauté pour lui, mais « pour les autres, persuadé qu'il se devait à l'État, et que la « royauté ne lui était que prêtée j digne enfin de commander « aux hommes parce qu'il savait obéir à Dieu. » Les expressions manquant à sa douleur, Fénelon ne répondit à Mm« de Lambert que ces simples et grandes paroles : « Dieu pense, « madame, tout autrement que les hommes; il détruit ce qu'il « semblait avoir formé tout exprès pour sa gloire, il nous pu- « nit : nous le méritons.» Qn aime à trouver dans la vie de Mme de Lambert cette grande amitié avec le génie le plus avancé et le cœur le plus noble de son temps. Elle eut encore d'autres amis dignes d'elle, dignes d'apprécier dans la vie privée celte âme droite et tendre, cet esprit cultivé et gracieux, et dans ses écrits un style ferme et correct» mm connaissance approfondie des auteurs» et particulièrement

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des moralistes de l'antiquité; enfin toutes les qualités rares que nous avons essayé de Taire ressortir dans notre travail. Fontenelle fut une des relations les plus aimables de M»* de Lambert ; elle nous a laissé de lui un portrait charmant, où et le dit avec grâce : On ne s'unit qu'à son esprit, on échappe à son cœur. Celte phrase caractérise bien l'élégante et presque frivole intelligence du neveu du grand Corneille. Quand Mme de Lambert mourut, Fontenelle écrivit à son tour quelques pages sur sa vie. Nous avons reproduit ici ce morceau peu connu; il supplée à ce qui manque de faits biographiques à notre appréciation littéraire.

M°» Louise COLET.

Octobre 1842.

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